LA FEMME
A-t-on enfin des fusils?
LE MENUISIER
Bah ! à l'Hôtel de Ville, ils nous bernent toujours avec des promesses. Ils sont quelques centaines de bourgeois qui accaparent tout.
LE MAÇON
N'importe ! On a des couteaux, des bâtons, des pierres. Pour tuer, tout est bon.
LE l'i .11 ILLET CI
LA PEMME.
J'ai monté dans ma chambre des tuiles, des tessons, des
bouteilles : j'ai tout apporté près de la fenêtre, tout,
lie, les meubles. S'ils passent, je leur casse la
l M Al Ilii: FEMME, à sa fenêtre.
Moi. ma chaudière est sur le feu, et bout depuis le dîner. - cuire des pavés. Qu'ils viennent : je les grillerai.
UN GUEUX, avec un fusil, s'adressant à un bourgeois.
Donne-moi de l'argent.
LE BOURGEOIS
On ne mendie pas ici.
LE «.I El \.
te demande pas du pain, quoique j'aie les boyaux I lis j'ai un fusil, et rien pour acheter de la poudre, onne-moi de l'argent.
I > VI TUF. G1 EUX, un peu aviné.
!)<• L'argent, j'en ai, moi, tant que tu veux.
Il BOli une poignée d'argent.
PREMIER GUE! x.
D'où as-tu
Dl.l MÊME '■! El \.
pria aux Lazaristes aujourd'hui, quand on a pillé couvent.
PREMIER «.i EUX, le prend lonc déshonorer le peuple, cochon ?
DEl UÈME GUB1 \. , be* hanl à
Eh bien, quoi ? Tu es l'on ?
PREMIER i.i El \. !•■ u;.nt.
DEl \u\ii. '.i '
PREMIER GUEUX, vidant les poches de l'autre.
Yide tes poches, voleur !
DEUXIÈME G l I : l \.
Est-ce qu'on n'a plus le droit de voler les aristos ?
LA FOULE
Pends-le ! — Accroche-le à l'enseigne ! — Non, une rossée suffit. Demande pardon au peuple. — Bon. — Maintenant, déguerpis !
L'homme se sauve à toutes jambes.
PREMIER GUEUX, se remettant au travail.
On aurait mieux fait de le pendre, pour l'exemple. Il en reviendra d'autres. On est exposé à se salir, dans la compagnie de ces voleurs. C'est désagréable.
CAMILLE DESMOULINS, entrant comme toujours, le nez au vent, flânant et distrait.
Tu en seras quitte pour un coup de brosse.
Ils rient et se remettent au travail.
LE PEUPLE
Allons, finissons-en.
DESMOULINS, regardant la maison et les travailleurs.
Ma Lucile est ici. Je viens de chez elle. La maison était vide. On m'a dit que toute la famille était allée dîner chez des parents, au faubourg Saint-Antoine. Ils n'ont pas pu revenir, sans doute. Ils ont été bloqués. — Eh ! parbleu ! je crois bien ! Quelle fortification ! Escarpe et contrescarpe, lune et demi-lune, rien n'y manque. Ils font le siège de la maison. — Mais, mes enfants, il s'agit de démolir la Bastille ; il ne s'agit pas d'en construire une autre. — Je ne sais pas ce que vos ennemis en penseront. En tout cas, c'est excessivement dangereux pour vos amis. Je viens de me prendre les jambes dans vos ficelles ; un peu plus, j'y restais. — Ce tonneau ne tient pas. Il faut remettre des pavési
LE MENUISIER
Est-ce que tu travailles aussi bien que tu parles?
JMOl LINS, gaiement, prônant un pavé.
;->i travailler.
Du somme! de la barricade, où il monte, il peut toucher la fenêtre de la maison. A L'intérieur de la chambre, on voit passer une lumière. Desmoulins regarde.
Elle est là.
LE VH.I \ BOl RGEOIS,
Le prévôt Flesselles trahit. Il feint d'être avec nous. Il esl en correspondance avec Versailles.
LE MAÇON
! lui qui a inventé cette milice bourgeoise, qui, sous prétexte de nous détendre, cherche à nous lier les mains. sont tous des Judas, là-dedans, vendus, et prêts à nous x en< 1 re.
LE M CM ISIER.
Tout ceci nous apprend, mes ami-;, qu'il ne faut compter i. Il \ a longtemps que je sais cela.
ips, Camille frappe doucement du doigt la vitre, en murmurant : o Lucile ». — La lumière s'éteint. La fenêtre minois de Lucile parait, avec ses dents qui sourient. — Ils mettent tous deux un doigt sur leur liouelie, pour s'avertir de prendre garde. 11- se parlent par -Lues amoureui et amusés. Chaque fois que les travailleurs de la barricade relèvent la tête île retenue vite la fenêtre entr'ouverte. Deux oui i ivent pourtant.
i \ <>i VR.IER, montrant Desmoulins.
Eh bien, qu'est-ce qu'il l'ail donc?
Dll MÊME ni \ EUER
Le petit I imoureux. Bah .' ne les gênons p.
PREMIER ni \ RIER.
Il ne - en battra que mieux. Le co | défend sa poule. Ils continuent <i travailler, tout en jetant de temps en temps \n\
' Im.ii entant .m petit manège des deux amants-
récaution, pour n è ner.
11 <.n.i:. fl \.,i\ :
DESMOULINS
Un fort pour vous défendre.
Ils se regardent avec des yeux riants.
LUCILE
Je ne peux pas rester. Mes parents sont à côté.
DESMOULINS
Encore un peu !
LUCILE
Plus tard. Quand tout le monde sera couché, et qu'ils
seront partis. Même jeu. Lucile prête l'oreille aux bruits de la maison.
On m'appelle. Attendez-moi.
Elle lui envoie un baiser et disparait.
LE MAÇON, regardant la barricade.
Là ! Voilà qui est fait, — et bien fait, j'ose le dire. Il ne manque plus qu'un bouquet sur le faîte.
LE MENUISIER, frappant sur l'épaule de Desmoulins.
Ne travaille pas trop ; tu attraperas la pleurésie.
DESMOl UNS.
Chacun son ouvrage, camarade. Après tout, si cette barricade est debout, c'est ma voix qui l'a fait lever.
LE MAÇON
Que chantes-tu là ?
LE MENUISIER
C'est de la voix que tu travailles ?
DESMOl UNS.
Aucun de vous n'était-il au Palais- Royal, hier?
LA. FOLLE
Au Palais-Royal ? — Attends donc ! — Est-ce que tu serais le petit qui nous a appelés aux armes, qui a donné la cocarde ? C'est toi monsieur Desmoulins? — Sacrebleu ! que c'était beau ! comme tu as parlé ! J'en ai pleuré comme
un veau. — Ah ! le brave petit homme! — Monsieur Desmoulins, monsieur Desmoulins, voulez-vous me permettre? Il faut que je vous serre la main ! — Vive monsieur Desmoulins ! \ ive notre petit Camille !
G02ICHOX, capitaine <le la niiliee bourgeoise, entrant, suivi d'une patrouille de sa compagnie.
Qu'est-ce que vous foutez là? Ou'avez-vous à gueuler? Vous troublez l'ordre, vous réveillez le quartier. Au large ! Rentrez chez vous !
LE PB! PLB-.
C'est encore cette sacrée garde bourgeoise ! Mousse pour îet ! Bran pour les sergents! — Troubler l'ordre? C'est trop fort ! — iNous défendons Paris.
GONCHON
Cela ne vous regarde pas.
LE l'Il PLEj stupéfait et indigné.
! i ne nous regarde pas?
QONCUON, plus fort,
ne vous regarde pas. Cela ne regarde que nous. 1 nous, que !«• Comité permanent a chargés de la dé- Foutez le camp !
DESMOl LINS, regardant <le plus près.
Mai> c'esl Gonchon !
(,.i\i iio\. tombant en arrêt devant la barricade. Nom de nom de nom de nom de sacré mille tonnerres ! Qui sont les enfants de garce qui se sont permis d'élever cette machine, de démolir la rue. d'interrompre la circulation? Flanquez-moi ça par terre !
il l'ii PLE, huis de lui.
Renverser notre barricade! Qu'ils s'en avisent!
Il \il\i [SU li.
île, capitaine, écoute bien, el pèse ce qu'on va dire.
On consent à s'en aller, et à ne pas discuter les ordres du Comité, quoiqu'ils soient imbéciles. Il faut de la discipline, quand on est en guerre ; et on se soumet. Mais, si on touche une pierre à notre fortification, on te casse la figure, à toi, et à tes singes.
LE PEUPLE
Démolir notre barricade !
GONCHON
Qui parle de la démolir ? Sommes-nous des maçons ? Nous avons autre chose à faire. Au large !
LE MAÇON, menaçant.
On s'en va, mais tu as compris ?
GONCHON, avec aplomb.
J'ai dit qu'on n'y toucherait pas ; et personne n'y touchera. Pas de réplique !
Les travailleurs de la barricade se dispersent. Desmoulins s'attarde.
GONCHON
Est-ce que tu n'as pas entendu, toi?
DESMOULINS
N'y a-t-il pas de privilèges pour les amis, Gonchon?
GONCHON
C'est toi, damné bavard? — Arrêtez ce drôle !
ROBESPIERRE, entrant.
Sacrilège, qui ose porter la main sur un fondateur de la Liberté !
DESMOULINS
Ah ! Robespierre ! — Merci.
GONCHON, lâchant Desmoulins.
A part. Un député ! au diable ! — Haut. C'est bon. Je suis chargé de défendre l'ordre. Je maintiendrai l'ordre malgré tout.
LE li JUILLET
ROBESPIERRE
ris avec moi. Camille. Nos amis se réunissent, cette nuit, dans cette maison.
11 montre la maison de gauche, au premier plan. DESMOl II x s . à part.
D ici. je verrai la fenêtre de Lucile.
ipprochent de la maison, à la porte de laquelle, dans un. renfoncement obscur, un homme en chemise, jambes nues, un fusil sur l'épaule, fumant sa pipe, monte la garde.
i. homme r.\ i \<:.i<>\
Qui ètes-v Robespierre.
Connais pas.
Député d'Arras.
Montre/ votre carte.
Desmoulins.
ROBESPIERRE