IV CONTAT
Il est toujours temps pour l'amour.
HOCHE
On vous Fa trop fait croire. Vous vous imaginez que notre Révolution va verser clans une histoire galante? Ah ! petites femelles ! depuis cinquante ans que vous êtes 'habituées à tout gouverner en France, que tout est ramené à vous, à vos caprices, à vos mignardises, il ne vous vient pas en tète qu'on puisse faire passer d'autre objet avant vous? Les jeux sont finis, madame. C'est une partie sérieuse, dont l'enjeu est le monde. Place aux hommes ! Si vous l'osez, suivez-nous dans la bataille, soutenez-nous, partagez notre foi ; mais sacredié ! n'allez pas la troubler ! Vous ne pesez pas lourd à côté d'elle. — Sans rancune, Contât! Lne passade, je n'ai pas le temps. Un amour, mon "cœur est pris.
LA CONTAT
Par qui ?
Par la Liberté.
HOCHE
LA CONTAT
Je voudrais bien savoir comment cette fille est faite.
HOCHE
Un peu comme toi, je me ligure. Bien saine, bien bâtie, blonde, ardente, audacieuse, mais débarbouillée de ton fard, de tes mouches, de tes afféteries, de tes ironies, agissant au lieu de railler ceux qui agissent, soufflant aux hommes au lieu de tes fadeurs provocantes et de tes sousentendus équivoques, des paroles de dévouement et de fraternité. De celle-là, je suis l'amant. Quand tu seras celle-là» tu m'auras. Voilà ma déclaration I
LA CONTAT
Elle me plaît. Je t'aurai. — Allons nous battre) — Elle
arrache un fusil à son voisin, et déclame au peuple, avec un enthousiasme joyeux, quelques vers de Cinna.
Ne crains point de succès qui souille la mémoire !
Le bon ot le mauvais sont égaux pour ta gloire;
LE n JUILLET 87
us un tel dessein le manque de bonheur Met en péril ta vie, el n<>n pas ton honneur; garde le malheur de Brute el de Cassie: splendeur de leur n<>m on est-elle obscurcie ? t-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins? 5 compte-t-on plus pour les derniers Romains?
Va marcher »ur leurs pas où l'honneur te convie ! Elle se jette au milieu des rangs du peuple, qui éelate en applaudissements.
HOCHE
A l.i bonne heure! Que Corneille nous guide! Secoue devant nos pas la torche de l'héroïsme !
III I. IN
Où allez- vous ?
HOCHE
Où nous allons ? — Il lève les yeux, el regarde à la maison d'en
lulie. à demi déshabillée, qui se penche à le fenêtre, animée
Demande-le à cette petite, aux regards éveillés
comme une potée de souri» ! Je veux qu'elle dise la réponse
<jui e»t dans nos cœurs à tous. Sois notre voix, innocente !
dlons-nous ? Où faut-il que nous allioi
ut de tout son corps .'i la fenêtre, — retenue par su — tendant le» bras et criant <!<• toutes tes fo
Bastille!
il: Pli PLE.
A !.. Bastille :
menr furi< déta< benl des apostrophes heurtées et
I ,i «. latent de toutes parts à U i«>i-, <>u à la suite, se utre des groupes ou des individu* isolés, ouvrier», t femmes.
i I i I Itatiou folle.
1 istille ' la Bastille ! ■ — Enfin ! — Briser ce joug ! — irradier ce collier! — Renverser cette mas mte et
Itnpide I — Ce monument de notre défaite et de notre avilissement ' Le tombi tu <!»• ceux qui osèrent dire la
vérité ! — Le cachot de Voltaire ! — Le cachot de Mirabeau ! — Le cachot de la Liberté ! — Respirer ! respirer! — Monstre, tu tomberas ! — Nous te raserons de la cime à la base, engloutisseur d'hommes, assassin, lâche, lâche, bandit !
Ils lui montrent le poing, s'excitent mutuellement, la face congestionnée, rauques à force de crier. Hulin, Robespierre, Marat, agitent les bras, tâchent de se faire entendre ; on comprend qu'ils désapprouvent le peuple, mais leur voix se perd dans le tumulte. i
HULIN, quand il peut enfin se faire entendre, criant.
Vous êtes fous, fous ! Nous allons nous casser la figure contre cette montagne !
MARAT, se croisant les bras.
Je vous admire de vous donner tant de mal pour délivrer quelques aristocrates. Mais vous ne savez donc pas qu'il n'y a que des riches là-dedans? C'est une prison de luxe, qui n'est faite que pour eux. Qu'ils règlent leurs 'affaires entre eux ! cela ne vous regarde pas.
HOCHE
Toute injustice nous regarde. Notre Révolution n'est pas une affaire de famille. Si nous ne sommes pas assez riches pour avoir des parents à la Bastille, nous le sommes assez pour adopter les riches, malheureux comme nous. Tout homme qui souffre injustement est notre frère.
M \UAT.
Tu as raison.
le pi:i PEE.
Nous voulons la Bastille !
HULIN
Mais enfin, enragés, avec quoi la prendrez vous ? Nous n'avons pas d'armes, et ils en ont, eux !
Justement. Allons les prendre.
Une rumeur s'élève dans le fond.
LE ii JUILLET 89
r.\ 01 VRIER, accourant.
Je viens de la rive gauche. Ils sont tous debout : la place bert, la Basoche, la Montagne Sainte-Geneviève; ils marchent sur les Invalides, pour y prendre les armes en dépôt, des milliers de fusils. Ils sont des gardes françaises, moines, des femmes, des étudiants, toute une armée. Le procureur du roi et le curé de Saint-Étienne-du-Mont marchent à leur tète.
Tu demandais des armes, Hulin. En voici !
Hll.[\.
Ce n'est pas avec quelques centaines de vieilles arquebuses, des casques rouilles, ou même avec quelques bons canons trouvés aux Invalides, qu'on peut prendre la Bastille. Autant ouvrir un rocher avec un couteau.
HOCHE
; est pas avec des canons en effet que la Bastille sera prise. Mais «'lie sera prise.
Comment ?
HULIN
MOCHE
Il faut que la Bastille tombe Elle tombera. Les dieux sont avec nous.
m i.i \ . haussant les épaules.
Quels dieux ?
BOCHE
La justice, la raison. Tu tomberas, Bastille!
il i-i:i PLE.
Tu tomb
J'aimerais roieui des alliés plus palpables. Je ne crois
i. N'importé, il ne sera pas dit que je me
laisse devancer. le prétends même marcher le premier.
Vous savez mieux que moi peut-être ce qu'il faut faire. Maismoi, je le ferai. Vous voulez aller à la Bastille, imbéciles ? Allons-y !
HOCHE
Parbleu î Tu feras tout, en répétant toujours qu'il est impossible de rien faire.
Gonchon revient avec sa patrouille.
GONCHOX.
Les voilà revenus!... Sacrebleu !... Ah î la vermine! On la chasse d'un côté, elle ressort de l'autre. — Est-ce ainsi qu'on m'obéit ? Ne vous ai-je pas ordonné de rentrer dans vos maisons ? — Prenant un homme au collet. Tu m'as entendu, toi, jeté reconnais, tu étais là tout à l'heure. Foutre! j'en ai assez ! Je m'en vais te faire arrêter. Je m'en vais tous vous faire arrêter. Nous sommes chargés de l'ordre. Tout citoyen qui circule la nuit dans les rues sans un lais— sez-passer, est suspect.
HOCHE, riant.
L'animal voudrait escamoter le peuple !
Qui est ce traître qui a imaginé de décréter qu'il était le Peuple ? De quel droit cette voix odieuse donne-t-elle des ordres à la Nation? Je connais ce gros homme, cette face de Silène, boursouflée de vices, suante de débauches et d'impudeur. Est-ce que cet accapareur prétend avoir le monopole de la Révolution, comme il eut celui des orgies de son, Palais-Royal?-— Hors d'ici ! ou je te fais arrêter toi-même par le Peuple souverain !
GONCHON, balbutiant.
Je suis le représentant du pouvoir, l'élu du Comité centrai.
Le pouvoir, c'est nous ! Le Comité central est notre élu. Tu n'as qu'à obéir.
ItARAT, d'un air farouche qui n'est au fond qu'une bouffonnerie sinistre, pour s'amuser des terreurs de Gonchon.
Il faut se défier de ces traîtres, qui se rallient au peuple pour le perdre. Hoche l'a bien dit: si nous n'y prenons . nous serons bientôt envahis. Je suis d'avis que, pour distinguer tous ceux qui se sont faits les valets des aristocrates, on leur coupe les oreilles, ou plutôt les pouces des» mains : c'est une mesure indispensable de prudence.
Le peuple rit.
GONCHON, épeuré, à Hoche.
Soldat, tu es ici pour prêter main-forte à la loi...
HOCHE
5- loi là : on ne te fera pas de mal. — Et maintenant, va devant, nous te suivons.
GONCHON
\ ous me suivez ? Où cela ?
Il PEUPLE.
(.ONCIION,
A la Bastille!
Quoi?
doute. Prendre la Bastille. - — Vous défendez le peuple, messieurs de la milice bourgeoise ? Le premier rang vous appartient (loue. Passez devant, et point de façons ! — Tu m lir réjoui? — Se penchant à l'oreille de Gon-
Je connais tes ruses, mon bonhomme, tu es encorrespondance avec le due <l< hrléans... \ll<ms. paix, et file droit: I œil sur toi, et je n'ai qu'un mol à dire à Marat. Il ne fut pas encore jour ; tu pourrais nous éclairer, accrochée l'une de ces lantei nés.
IKiN.
I issez-moi rentrer chez moi I
BOCHE
l'autre alternative : être pendu, ou prendre la Bastille.
GONCHOX, avec empressement.
Prendre la Bastille !
Le peuple rit.
HOCHE
Tu es un brave! — Et nous, gens du faubourg, ne nous laissons pas damer le pion par la Montagne Sainte-Geneviève. Que Saint-Antoine ne fasse pas le fainéant, tandis que Saint- Jacques s'escrime des poings et du bâton ! Sonnez les cloches, battez le tambour, appelez les citoyens aux districts. — Aux électeurs et aux députés. Vous, citoyens," veillez sur l'Hôtel de Ville, empêchez qu'on ne nous prépare quelque traîtrise dans le dos! chargez-vous des bourgeois! Nous, nous allons museler la bête.
Il montre la Bastille.
La petite Julie est descendue avec sa mère, sur le pas de sa porte ; elle est grimpée sur une borne pour mieux voir, et regarde Hoche avec une insistance muette et passionnée. Hoche la regarde, et sourit.
Eh! petite! tu veux venir aussi? tu en grilles d'envie?
— Elle lui tend ses mains frémissantes, en faisant signe que oui, sans parler- Eh bien, Viens ! — Il l'enlève et la met sur son épaule.
LA MÈRE
Vous êtes fou! Laissez-la ! L'emmener où on se bat !
HOCIIK.
N'est-ce pas elle qui nous y envoie? Voici notre portedrapeau !
LA M KHF..
Ne me l'enlevez pas !