HOC! IF
Eh ! venez aussi, la mère ! Personne ne doit rester dans les maisons aujourd'hui. Que le limaçon quitte sa coquille! La ville tout entière sort de sa prison. Ne laissons rien par derrière. Ce n'est pas une armée en guerre, c'est une invasion.
LA MÈRE
Ma foi, oui. Si on doit mourir, mieux vaut être tous ensemble.
LE II IUILLET 95
BOCHE
Mourir.1 Allons donc ! On ne meurt que quand on veut mourir.
î ni s'éclaire derrière les maisons et la masse sombre de la Bastille.
Hourrah ! Voyez le jour, le jour nouveau, l'aurore de la Liberté !
Ji LIE, qui, sur l'épaule de Hoche, s'est tenue jusque-là toute riante, muette, un doigt dans sa bouche, se met à ehanter d'une > oi x tinette une ronde nationale du temps.
Liberté, dans ce beau jour Viens remplir notre âme...
- HOCHE, riant.
Kn tendez-vous ce petit moineau ?
Le peuple rit.
Vil gai ! au devant du soleil !
Il reprend l'air de la petite Julie, en se mettant en marebe ; e I
entière du peuple s ébranle, joignant ses voix au chant de Hoche ei de la petite fille. 11 se trouve aussitôt une petite flûte, <p:i accompagne d'une façon alerte et aiguë la ronde populaire. A la musique se mêlent de grandes clameurs entbousiastes, les cloches qui s'éveillent de proche en proche, et des bruits confus qui persistent pendant la m .ne suivante. (îonchon et les militremblants sont poussés par une foule railleuse et rieuse, parmi laquelle la Contât et Hulin. Hommes ef femmes sortent des a at au peuple, courent après lui. — Une
temp
lis que le peuple s'écoule bruyamment hors du théâtre, Des-
moulins, qui l'accompagne jusqu'à la sortie de la scène, revient
monte précipitamment sur la barricade, \.i à la fe-
de Lucile, et appui.' sa figure contre les vitre*. Pendant la
fin de l'acte, le bruit dn peuple, dés cloches, des tambours,
continue à bourdonner an dehors. Quelques retardataires sortent
maisons, nuis il» ne prennent pas garde aux amants.
< \mii .1.1 . à mi-voix.
Lucile...
vre doucement, Lucile | bras autour du cou
mille.
LUCILE
mille...
CAMILLE
Tu étais là ?
LUCILE
Chut!... Ils dorment à coté. J'étais là, cachée. Je suis restée tout le temps. J'écoutais et je voyais tout.
CAMILLE
Tu ne t'es point couchée ?
LUCILE
Comment pourrait-on dormir avec tout ce vacarme ? — Oh ! Camille, comme ils t'ont acclamé !
CAMILLE, content.
Tu as entendu comme ils ont crié ?
LUCILE
Les vitres en tremblaient. Je riais dans mon coin. J'aurais voulu crier aussi. Comme je ne pouvais pas, j'ai fait des extravagances, je suis montée sur une chaise, j'ai... devine ce que j'ai fait...
CAMILLE
Comment puis -je deviner?
LUCILE
Devine, si tu m'aimes. Si tu n'as rien senti, c'est que tu ne m'aimes pas. Qu'est-ce que je t'ai envoyé?
CAMILLE
Des baisers.
LUCILE
Tu m'aimes! C'est cela. Des paniers de baisers. Il s'en est €garé quelques-uns sur ceux qui t'applaudissaient... 0 les amours, comme ils criaient ! Comme tu es devenu glorieux, mon Camille, en un jour, un seul jour! L'autre semaine, il n'y avait que ta Lucile qui te connaissait, qui savait ce que tu valais. Aujourd'hui, tout un peuple...
CAMILLE
Écoute...
Bruit joyeux et tumultueux de Paris.
LE il JUILLET 93
LUCILE
Tout cola... C'est loi qui as fait tout cela... ce beau cha- • ixari !
CAMILLE
Je n v crois pas moi-même !...
LUCILE
Et tout cela avec un discours ! Comment est-ce que tu as On ma dit que tout le inonde était hors de soi, en l'écoutant. ( hie j'aurais voulu être là !
CAMILLE
Je ne sais pas ce que j'ai dit. Je me sentais soulevé de
4erre. J'entendais ma voix et je voyais mes gestes, comme
tait un autre qui parlait. Tout le monde pleurait, et je
pleurais comme les autres. A la fin, ils m'ont porté sur
épaules. < ta n'a jamais rien vu de pareil.
LUCILE
Mon grand homme, mon Patru, mon Démosthène! — l'A tu as pu parler à toute une foule qui te regardait? Et tu ne t es pas troublé? Tu n'as pas perdu la mémoire? Tu pas fait, comme tu lais quelquefois?...
CAMILLE
Quoi doi
i.i i.ii.i:.
lis bien... comme un flacon trop plein, d'où l'eau eut sortir... Elle rit.
CAMILLE
voilà contente de ta méchanceté ! Tu mon- : ites dentSj comme un chat.
li CILE, riant.
Mais non, je te dis, je t'aime : je i aime comme tu es. Je te cherche des défauts, je les trouve, el je les aime. Ne
. Hon-hon, j'aime ton bégaiement, je t'assure, je - lie à parler comme cela maintenant
lia rienl totu lea deux.
CAMILLE
Écoute ce qu'un jour a fait de ce peuple. Que ne verrons-nous pas î 0 Lucile, que de belles choses nous allons faire ensemble ! Voilà la foudre lancée. Quelle joie de frapper de tous côtés, dans le tas, de détruire ces tyrans, ces injustices, ces préjugés, ces lois! Enfin!... On va donc casser le nez à ces magots ridicules, dont le sourire grotesque s'opposait à tout, défendait tout, empêchait de penser, de respirer, de vivre ! On va faire maison nette, brûler les vieilles nippes ! Plus de maîtres. Plus d'entraves. Que cela est amusant !
LUCILE
Qui dirigera Paris maintenant ?
CAMILLE
Nous, parbleu. La Raison.
LUCILE
Ils crient bien fort. Gela me fait peur.
CAMILLE
C'est l'effet de mes paroles.
LUCILE
Tu crois qu'ils t'écouteront toujours ?
CAMILLE
Ils m'ont écouté quand j'étais inconnu ; que ne pourraije, maintenant qu'ils m'adorent ! — Bonnes gens ! quand ils seront délivrés des maux qui les accablent, tout va devenir facile, aimable, riant... Ah! Lucile, c'est trop de bonheur, à la fois, tout d'un coup! — Xon. Pas trop! Jamais trop!... Mais cela me grise un peu, après tant de misère !
LUCILE
Pauvre Camille ! tu as été si malheureux ?
CAMILLE
\r Oui, cela a été bien dur, et bien long !... Six années !...
. pas d'amis, pas d'espoir... Abandonné des
miens, réduit à d'humiliants métiers, courant après quel-
ques -"Us. el ne les trouvant pas, souvent... Il y a plus d'un
jour où je me suis couché sans dîner. — Je ne veux pas te
■nter cela... Plus tard, plus tard je te dirai... J'ai eu
LUCILE
Est-ce possible ? oh! mon Dieu ! pourquoi ne venais-tu
CAMILLE
Tu aurais partagé avec moi ton petit pain?... Ce n'était
encore le plus dur. Lucile. On se passe de souper. Mais
douter de soi, voir l'avenir fermé devant soi; — et puis,
petite fille, cette chère petite fille, dont les boucles
blondes et les yeux bruns souriaient, à la fenêtre en face de
ma fenêtre. — dont j<- suivais les pas, de loin, dans les
allées du Luxembourg, savourant la grâce ingénue de ses
la fine maigreur de son corps enfantin... Ah !
petite Lucile, si tu nias fait oublier quelquefois ma
tu me l'as rendue plus lourde aussi, souvent!
si loin de moi ! Comment aurais-je pu croire
qu'un jour... ! Et ce jour, je le tiens, oh! je le tiens
'. il ne m'échappera plus. Je t'ai ! Je baise tes mains
jettes. T. mi le bonheur du monde, elles me
l'ont apporté. Le monde libre par moi ! Ah ! que je suis
Il- l'embrassent, el restent an înstanl sans parler.
< wiii.i i . ; gardanl Lucile.
Tu pleui
i.i CILE, souriant, idssi.
Iuiiii'ii(.ii- | ,,|.