‹ Le quatorze juillet. Danton. Les loupsChapitre 85 sur 151 · I.ii> île entre pn i ipitamment · texte numérisé non relu

I.ii> île entre pn i ipitamment

ILE, courant vera Camille, — d'une roixeffra]

bespierre '

Robespierre entre, froid, impassible, il regarde d'une façon signé pide . il ne fait a

CAMILLE, empressé et légèrement ironique, va au devant de lui.

Ah ! cher Maximilien, tu arrives à propos. Voici une heure que tu présides, quoique absent, à nos entretiens.

DANTON, gêné.

Bonjour, Robespierre.

Indécis à lui tendre la main, il attend que son rival lui fasse les premières avances. Robespierre ne répond pas, serre froidement la main à Lucile et à Camille, salue brièvement de la tête Danton, et s'assied. Camille et Danton restent debout. Lucile, toujours en mouvement.

LUCILE

Gomme c'est aimable à toi de trouver le temps de nous faire visite, au milieu de tes occupations ! Mets-toi plus près du feu. Il fait dehors un brouillard qui glace l'âme. Comment vont tes chers hôtes, la citoyenne Duplay,et ma petite amie Éléonore?

ROBESPIERRE

Merci, Lucile. — Camille, je veux te parler.

LUCILE

Désires-tu que je vous laisse seuls ?

ROBESPIERRE

Non, pas toi.

CAMILLE, arrêtant Danton qui a fait un mouvement pour se retirer.

Danton est de moitié dans toutes nos pensées.

ROBESPIERRE

Le bruit public le dit. J'hésitais à le croire.

Est-ce que cela te contrarie ?

ROBESPIERRE

Peut-être.

Que veux-tu ? Il y a une chose que tu n'empêcheras jamais : c'est que Danton soit aimé.

BOBESP1 ERRE, méprisant.

Le nom de l'amour est banal, sa réalité est rare.

DANTON, méchamment.

11 v a de certains hommes, dit-on, qui ne la connaissent point.

ROBESPIERRE, après un court moment de silence, froidement, les mains un peu nerveuses.

Je ne suis pas venu parler des débauches de Danton. — Camille, tu t'obstines, malgré mes avertissements, à suivre la voie où de mauvais conseils et ton étourderie t'ont jeté. Ton pamphlet malfaisant va semer les divisions par toute la France. Tu dépenses ton esprit à ébranler le crédit des hommes nécessaires à la République. Toutes les réactions ment de tes sarcasmes contre la liberté. Longtemps j'ai désarmé les haines que tu soulèves, je t'ai sauvé deux fois : Je ne te sauverai pas toujours. L'État s'émeut des complots factieux ; je n'ai aucune volonté contre celle de l'État.

CAMILLE, blessé et blessant.

Epargne-toi la peine de tant songer à moi. Ta sollicitude me touche, Maximilien, mais je n'ai besoin de personne: je sais me défendre seul, et je marche sans lisières.

ROBESPU l;i;l .

\ aniteux, ne réplique point: ton étourderie est ta seule excuse.

CAMILLE

.!•' ne veux poinl d'excuse. -I i * î bien mérité de la patrie. léfendsla République contre les Républicains. J'ai parlé librement, j'ai dit La vérité. Quand toute vérité n'est plus bonne a dire, c'esl qu'il n"\ a plus de République. La devise des Républiques, cesonl l<> vents qui soufflent sur les Ilots de l.i mer: Tollurit, sed attollunt! IK les agitent, mais ils Les élèvent !

ROBESPIEBBB.

La République n'es! pas, Desmoulins. Nous la faisons. Ce i ivec la liberté qu'on fonde la Liberté. Comme

Rome aux temps d'épreuves, la nation menacée s'est soumise à une dictature pour briser les obstacles, et pour vaincre. C'est une dérision de prétendre que lorsque l'Europe et les factions menacent de tuer pour toujours la République, on ait le droit de tout dire, de tout faire, et de fournir par ses paroles et par ses actes des armes à l'ennemi.

Quelles armes lui donné-je donc? J'ai défendu ce qu'il y avait de plus pur au monde : la fraternité, la sainte égalité, la douceur des maximes républicaines, ce res sacra miser;, ce respect pour le malheur que commande notre sublime Constitution. J'ai fait aimer la liberté. J'ai voulu faire briller aux yeux des peuples la radieuse image du bonheur.

ROBESPIERRE

Le bonheur ! Voilà le mot funeste, avec lequel vous attirez à vous tous les égoïsmes et toutes les convoitises. Qui ne veut le bonheur? Mais ce n'est point le bonheur de Persépolis que nous offrons aux hommes, c'est celui de Sparte. Le bonheur, c'est la vertu. Mais vous, vous avez abusé de son expression sainte, pour réveiller dans l'esprit des lâches les désirs de ce bien criminel, qui consiste dans l'oubli des autres et dans la jouissance du superflu. Honteuse pensée, qui étoufferait bientôt la flamme de la Révolution ! Que la France sache souffrir, qu'elle mette son plaisir a souffrir pour être libre, à sacrifier son bien-être, son repos, ses affections pour le bonheur du monde !

CAMILLE, sur un ton de persiflage courtois, qui brusquement, à la fin de la tirade, devient incisif et tranchant.

Ma \i milieu, en t'écoutant, un passage de Platon me revient à l'esprit: « Quand j'entends, disait le bon généra Lâches, quand j'entends un homme qui parle bien de la vertu et que c'est un vrai sans-culotte, digne des propos qu'il tient, c'est pour moi une volupté inexprimable ; il me semble que c'est là le seul musicien qui rende une harmonie parfaite : car toutes ses actions s'accordent avec toutes ses

paroles, non pas selon les modes jacobin ou genevois, mais i le ton français, qui seul mérite le nom d'harmonie républicaine. Quand un tel homme me parle, il me remplit de joie, et il n'y a personne qui ne croie que je suis fou des discours, tant je bois avidement ses paroles. Mais celui qui chante une vertu qu'il ne pratique pas, m'afflige cruellement, et plus il parait bien dire, plus il me donne d'aversion pour sa musique. »

A la fin de ce couplet, Desmoulins tourne le clos à Robespierre, qui se lè\e, Bans geste et sans paroles, pour partir. Lucile, inquiète <lu tour qu'a pris la conversation, et qui ne quitte pas des veux Robespierre, lui prend la main et essaie de plaisanter.

LUCILE, montrant Camille.

Il faut que ce méchant garçon contredise sans cesse. Si tu savais comme il me fait enrager quelquefois ! Cher Maximilien, vous êtes toujours les mêmes. Vous vous disputez comme au collège d'Arras.

Robespierre, glacé, ne répond rien et se dispose à sortir.

DANTON, ebangeant de ton et s'avançant vert Robespierre avec une cordialité sincère.

Robespierre, nous avons tort tous trois. Soyons des hommes qui n'obéissent qu'à la raison, et sachons sacrifier nos rancunes à la patrie. Je viens à toi, et je t'offre ma main. Pardonne-moi un mouvement d'impatience.

ROBESPIERRE

Danton croit qu'il suffit d'un mot pour effacer ses outrages. L'offenseur û'a point de peine à oublier ses offenses.

J'ai tort -ans doute de prêter à mes adversaires ma gé-

M da Le souci de la République L'emporte : elle a

de mon énergie el de tes vertus. Si mon énergie te

répugne, songe que les vertus me sonl odieuses : nous

sommes quittes. Fais comme moi, bouche-toi Le nez, etsau-

VOnS la pallie.

ROBE8PI1 i;i.i:.

Je ne crois point un bomme indispensable à la patrie.

C'est le mot de tous les envieux. Avec ce beau raisonnement, ils châtrent la nation de tout ce qui fait sa force.

ROBESPIERRE

Point de force où manque la confiance !

Tu te défies de moi ? Tu crois aux sottises qu'on répand sur mon compte, aux hallucinations de Billaud-Varenne ? Regarde-moi. Ai-je donc la face d'un hypocrite? Haïssezmoi, mais ne me soupçonnez pas !

ROBESPIERRE

C'est aux actes qu'on juge les hommes.

Que reproches-tu aux miens ?

ROBESPIERRE

De ménager tous les partis.

J'ai une âme fraternelle pour tous les malheureux.

ROBESPIERRE

On se vante de n'avoir point de haine, et on ne hait point, en effet, les ennemis de la République, mais on détruit ainsi la République. La pitié pour les bourreaux est une cruauté pour les victimes. Cette indulgence nous a mis dans la nécessité de raser des villes ; elle nous coûterait, un jour, trente ans de guerre civile.

Tu vois le crime partout ! c'est une folie. Si tu es malade, soigne ton mal, mais ne force pas ceux qui sont sains à prendre médecine. La République se dévore. Il est encore temps d'arrêter cette Terreur absurde et féroce qui consume la France. Mais si tu ne le hâtes, si tu ne te joins à nous, toi-même tu seras bientôt incapable d'en limiter les ravages ; tu le voudras en vain : elle te brûlera avec les

autres ; elle te brûlera avant les autres. Malheureux, tu ne donc pas que du jour où Danton ne serait plus là, tu îa le premier frappé? C'est moi qui te protège encore

tle l'incendie.

ROBESPIERRE, s'écartailt de Danton, froidement.

Qu'il me brûle !

CAMILLE, bù ù Danton.

Tu en as trop dit, Danton ; tu as blessé son amourpropre.

Vu nom de la patrie, Robespierre, de cette patrie que nous adorons avec la même ardeur, et à qui nous avons tout donné, faisons l'amnistie entière pour tous, amis et ennemis, pourvu qu'ils aiment la France ! Que cet amour lave tous soupçons et toutes fautes! Sans lui, point de vertu. Avec lui, point de crime.

ROBESPIERRE

Point de patrie sans vertu !

DANTON, pressant, menaçant.

Une fois encore, je te demande la paix. Songe qu'il m'en te de te faire des avances. Mais je dévore toute humiliation, si elle sert la République. Donne-moi la main ; mets Fabre en liberté; renvoie Westermann à l'armée; re contre les furieux Hérault et Philippeaux !

ROBESPIERRE

Je -m- fait pour combattre le crime, non pour le gou-

Nt'IIi

i» \ \ i OH . tu [e point contient.

lierre que tu \«mi\. Robespierre? Penses-] bien.

ROB1 5PU RRE, impassible, tourne le doi h Danton, et s'adn moulins.

Camille, une dernière fois : tu cesseras les attaques contre

le Comité.

CAMILLE

Qu'il cesse de les mériter !

ROBESPIERRE

Soumets-toi comme les autres aux ordres de la nation.

CAMILLE

Je suis le représentant de la nation ; j'ai le droit de parler pour elle.

ROBESPIERRE

Tu lui dois l'exemple de l'obéissance aux lois.

CAMILLE

Nous savons trop comment les lois sont faites. Nous sommes tous avocats, procureurs, hommes de loi, Robespierre ; nous savons ce que recouvre la majesté de la loi. Je rirais en nous voyant ensemble, si je ne pensais aux larmes que fait verser la comédie que nous jouons. Nous coûtons trop cher aux hommes. La vertu elle-même ne vaudrait pas le prix dont nous la faisons payer : à plus forte raison, le crime.

ROBESPIERRE

Qui n'était point de force à supporter sa tâche, ne devait point l'accepter. Qui l'accepte doit marcher et se taire, jusqu'à ce qu'il tombe écrasé sous le poids.

CAMILLE

Je consens à me sacrifier, mais non à sacrifier les autres.

ROBESPIERRE

Adieu, pense à Hérault.

CAMILLE

Pourquoi me parles-tu de Hérault ?

ROBESPIERRE

Hérault est arrêté.

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