‹ Le quatorze juillet. Danton. Les loupsChapitre 84 sur 151 · SCÈNE III DANTON, CAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE III DANTON, CAMILLE

DANTON, suivant des yeux Hérault.

Pauvre diable, il s'inquiète ; il me reproche mon inaction. Et toi aussi, Camille, tu as envie de me blâmer, je le vois dans ton regard. Va, ne te gêne pas, mon garçon. Tu me prends pour un lâche? Tu crois que Danton sacrifie ses amis et sa gloire à son ventre?

CAMILLE

Danton, pourquoi ne veux-tu pas?

Enfants, Danton n'est point bâti sur la mesure des autres hommes. Des passions volcaniques incendient cette poitrine ; mais elles ne font de moi que ce que je veux qu'elles fassent. Mon cœur a de vastes appétits, mes sens rugissent comme des lions; mais le dompteur est là.

Il montre sa tète.

CAMILLE

Quelle est donc ta pensée ?

Épargner la patrie. La sauver à tout prix de nos luttes sacrilèges. Sais-tu le mal dont meurt la République? Elle manque de médiocrité. Trop d'intelligences s'occupent de l'État. C'est trop pour une nation d'avoir eu Mirabeau, Brissot, Vergniaud, Marat, — Danton, — Desmoulins, Robespierre. Un seul de ces génies eût fait vaincre la Liberté. Réunis, ils s'entre-dévorent, et la France est ensan-

itée de leurs haines. J'y ai trop pris pari moi-même, bien que mon cœur me rende cette justice que je n'ai jamais combattu un Français sans y avoir été contraint pour défendre ma vie, et que même dans les fureurs du combat, j'ai tout fait pour sauver mes ennemis abattus. Je n'irai pas maintenant, pour un intérêt personnel, engager une lutte avec le plus grand homme de la République, après moi. La forêt s'éclaircit autour de nous, je ne veux pas dépeupler la République. — Je connais Robespierre : je l'ai vu sortir de terre, grandir de jour en jour par sa ténacité, son labeur, sa foi dans ses idées ; et son ambition croissait à mesure, conquérant l'assemblée, s'imposant à la France. Un seul homme lui fait ombrage encore ; ma popularité contrebalance la sienne, et sa vanité maladive en saigne. Plusieurs fois, — je lui rends cette justice, — il a tenté d'imposer silence à ses instincts d'envie. Mais la fatalité des événements, sa jalousie plus forte que la raison, mes ennemis enragés qui l'excitent, tout nous mène à

saut. Quel qu'en soit le résultat, la République en sera ébranlée jusqu'en ses fondements. Eh bien ! c'est à moi de donner l'exemple du sacrifice. Que son ambition ne s'inquiète plus de la mienne ! J'ai bu largement de cette âpre boisson, et elle m'a fait la bouche amère. Que Robespierre achève la coupe, s'il veut! Je me retire sous ma tente. Moins rancunier qu'Achille, j'attendrai patiemment qu'il me tende la main.

Si l'un de vous doit se sacrifier, pourquoi serait-ce toi, et non pas Lui?

DANTON, haussant le* épaules.

' que j'en -m- -cul capable; — Après un instant de

et parce que je suis I»- plus fort.

CAMILLE

ni. lu détestes Robespierre.

La haine est insupportable à mon cœur. Je suis sans fiel,

non par vertu (je ne sais ce que c'est), mais par tempérament.

CAMILLE

N'es-tu pas inquiet de laisser le champ libre à ton ennemi ?

Peuh ! j'ai sondé ses reins : il pourrait bien conduire la pièce jusqu'au quatrième acte ; mais il raterait infailliblement son dénouement.

CAMILLE

En attendant, que de mal il peut faire ! Ta force est le seul contrepoids au régime de violence et de terreur fanatique. Et que fais-tu de tes amis ? Les abandonnes-tu au sort qui les menace ?

Je les sers davantage, en déposant quelque temps ma puissance. Ils portent à présent la peine de la crainte que j'inspire. Robespierre m'écoutera, quand sa jalousie lui permettra de respirer. Et moi, j'aurai les mains plus libres pour agir, quand je ne serai plus le représentant d'un parti, mais de l'humanité. Il faut traiter les hommes comme des enfants, et savoir leur céder les jouets que leur avidité réclame, pour empêcher qu'ils s'obstinent stupidement à se perdre avec vous.

CAMILLE

Tu es trop généreux. Un renoncement comme le tien ne sera compris de personne. Robespierre ne peut croire à la sincérité de ta retraite; son esprit soupçonneux y cherchera, y trouvera des ruses machiavéliques. Crains que tes ennemis ne profitent de ton abdication pour te frapper.

Danton n'abdique point: il s'éloigne momentanément du combat ; mais il reste toujours prêt à y rentrer. Sois tranquille : à moi seul, je suis plus fort qu'eux tous, et des hommes de ma sorte ne craignent point l'oubli; il leur suf-

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lit de se taire un instant, pour faire sentir le vide énorme »lu monde, quand ils ne sont plus pour le remplir. Je sers ma popularité même en m'écartant. Au lieu de disputer le pouvoir aux Achéens, je le laisse écraserleurs débiles épaules.

CAMILLE

Le premier usage qu'ils en feront, ce sera contre toi. Toute la meute des \ adier se ruera à la curée.

.l'en découdrai plus d'un ! Je suis habitué à combattre les monstres. Enfant, je luttais avec les taureaux. Ce nez •fie lèvre décousue, ce muile, portent encore l'empreinte de leurs cornes sanglantes. Des porcs à demi-sauvaun jour que je les poursuivais à grands cris dans les prés, m'ont mordu férocement au ventre. Je necrains point Les \ adier. Et puis, ils sont trop lâches.

CAMILLE

pendant ils osaient? Pour se donner du cœur, ils viennent de rappeler Saint-Just de l'armée, on dit qu'ils attendent son retour pour agir.

Eh bien, s'ils me poussent à bout, que la responsabilité la lutte les écrase! J'ai le cuir dur et supporte patiemment les affronts. Mais du jour où je me lancerai contre . je ne m'arrêterai que tout soit abattu. Les misérables ! ferais qu'une bouchée d'eux tous !...

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