B. Weiss
LE QUATRIÈIVJE ÉVANGILE
tion n'est pas anticipée dans le présent discours, où les Juifs sont des voyants qui deviennent aveugles, les chrétiens des aveugles qui sont devenus voyants. On peut dire seulement que Tévangéliste parle de « non voy ants » qui voient, parce qu'il pense aux Gentils, qui n'étaient point aveugles de parti pris, mais par défaut de lumière, tandis que les (( voyants », les Juifs, deviennent aveugles devant la lumière qui leur est oll'erte.
On ne s'attendait pas à retrouver les pharisiens. Il faut supposer que la rencontre de Jésus avec l'aveugle se produit dans un endroit public, probablement dans le temple, dans la cour des Gentils, où l'excommunié avait encore accès. L'auteur néglige beaucouj), dans cette fin de récit, les circonstances de temps et de lieu : c'est qu'il n'en concevait aucune qui importât à la signification du miracle. D'où il est permis de conclure que, dans les occasions où il est plus précis, il a d'autres raisons que Texactitude du souvenir et le souci du détail réel. On admettra donc, si l'on veut, que la rencontre du Sauveur avec l'aveugle a lieu dans la cour des Gentils, quelques heures après l'excommunication portée par le sanhédrin. Il ne faut pas se demander comment le Christ peut séjourner impunément dans les parvis, après n'avoir échappé que par miracle à la lapidation ^ Des pharisiens ont entendu les paroles qu'il vient de prononcer et qui ont été dites à leur intention. Ils s'en montrent scandalisés. Est-ce que Jésus se permettrait de les traiter d'aveugles ? Ils ont bien compris que la parole sur les voyants devenus aveugles les concernait directement.
Au lieu de répondre par l'affirmative, ce qui ne compléterait en rien l'instruction que poursuit l'évangéliste, le Sauveur fait une distinction entre les aveugles qui n'ont pas refusé la lumière et qui ne se donnent pas pour voyants, c'est-à-dire ceux qu'il désignait tout à l'heure comme « non voyants », et les aveugles qui, prétendant voir, refusent d'ouvrir les yeux à la lumière. Ce sont les mêmes dont on a dit que les voyants deviendraient aveugles. Ils sont responsables de leur aveuglement, tandis que les autres ne le sont pas. Ceux-ci sont guérissables, et les aveugles volontaires sont incurables. Leur péché qui « demeure », qui reste impardonné, impardonnable, correspond au péché irrémissible des Synoptiques. Dans les deux premiers Évangiles, Jésus parle du péché contre le
i. VIII, 59.
l'aveugle-né
Saint-Esprit après qu'on l'a accusé de chasser les démons par Beelzéboul ^ ; pareillement, dans le quatrième, il parle du péché d'aveug-lement volontaire après qu'on l'a accusé d'être démoniaque ; la situation est exactement parallèle, ou plutôt le quatrième Evangile ne fait que transposer et interpréter les données des Synoptiques. Dans le discours qui va suivre, il commentera la sentence : « Aveug-les ils sont, et conducteurs d'aveugles »
De même que le Christ s'est manifesté comme vie dans la g-uérison du i^ciralytique et se manifestera mieux encore en cette qualité dans la résurrection de Lazare, il apparaît comme lumière, et luimême le dit, dans la guéri son de l'aveugle-né. Le miracle est plus extraordinaire que les guérisons d'aveugles racontées dans les premiers Evangiles, mais on ne l'a pas grandi à seule fin de le rendre plus merveilleux et incontestable ou pour mieux poser, à ce propos, la question du mal physique dans son rapport avec le péché. Ce n'est pas cette question qui préoccupe l'évangéliste, et il n'est pas autrement prouvé que tel aveugle des Synoptiques n'était pas censé aveugle de naissance. Si le quatrième Evangile a, comme il est probable, transporté à Jérusalem un miracle que les récits antérieurs plaçaient en Galilée ou à Jéricho, il n'a fait que donner plus de relief, en vue du sens qu'il y rattachait, à une circonstance qui pouvait être au moins supposée. Cette circonstance n'est pas le caractère incurable de la cécité, mais son caractère d'affection originelle. Un aveugle de naissance convient pour figurer l'humanité étrangère au bienfait de la révélation ^.
On a dit que les chapitres vu et viii font voir comment le christianisme a éliminé le judaïsme, et le chapitre ix comment le judéochristianisme a été exclu de la Synagogue^. La dernière assertion ne semble pas tout à fait exacte ; car l'aveugle ne représente pas seulement les judéochrétiens, mais encore, et même de préférence, les chrétiens de la gentilité. Il y a un judéochristianisme que Jean confondrait volontiers avec le judtiïsme. C'est le christianisme intégral que la Synagogue rejette comme absolument contraire