‹ Le quattrocento (volume 2)Chapitre 41 sur 77 · v.< la aucupaadis verbuLis · texte numérisé non relu

v.< la aucupaadis verbuLis

veulent lire que celui dont les mots sont pesés à la balance, tirés au fil h plomb, emboîtés dans leurs moindres parties ^ » Coluccio Salutati examine les lettres des mots; Gasparino en mesure les pieds; Leonardo Bruni en llaire l'odeur : « J'ai coutume, confesse-t-il, de flairer mille fois les mots un à un avant de les mettre par écrit, et je n'en accepte délinitivement aucun avant qu'il n'ait été approuvé et recommandé par les meilleurs auteurs 2, » Mais, quand ils auront appris les mots, il leur faudra apprendre la syntaxe, et quand ils auront appris la syntaxe, il leur faudra apprendre la beauté. Alors seulement ils auront accompli leur tâche ; mais ils l'auront accomplie tout entière. Le reste ne les intéresse plus, puisqu'il n'appartient pas exclusivement au latin. Ils ne s'inquiètent plus de la vérité qu'ils expriment ou qu'on leur exprime, et de ce qu'elle signifie, et si elle est même une vérité ; leur esprit trop longtemps aiguillé ailleurs n'a plus maintenant que des oreilles. Est-elle conforme aux triples règles de la composition, de l'élégance et de la dignité? Terminée par un verbe? Terminée par un verbe précédé d'un mot de conséquence? Terminée par un verbe qui n'est pas fait d'un ianibe ou d'un pyrrlîique? Ne renferme-t-elle pas trop de consonnes? Ni trop de voyelles? Est-elle diphtonguée, assonancée, équilibrée à souhait? Le beau style, le style ample, abondant, nombreux; le style pur, le style exact, le style classique ; qui développe en brillant cortège l'escorte de ses incidentes; qui déroule une draperie royale magnifique; qui coule comme un grand fleuve entre de larges bords : voilà.

Poggio ne prend garde qu'à l'éloquence de Jérôme

1. « ... Légère nihil queant,ciijus non sint verba expensaatque examinata ponderibus, ad perpendiculuiu directa, et coegmentata singula. »

2. « Ego millies singula verba olfacere soleo, priusquam letteris iiiandem. NuUum denirine nisi probatuni et ab optimis auctorilius inichi commendatum recipio. » (Bhu.\i, Epist., VU, 4.)

de Prague, au procès duquel il assiste : « J'avoue, écrit-il à Bruni, que je n'ai jamais connu personne qui s'approchât autant de l'éloquence des Anciens. Ce fut admirable de voir avec quelles paroles, quelle éloquence, quels arguments, quel visage, quelle bouche, quelle conliance, il répondait à ses adversaires et plaidait sa propre cause. De sorte qu'il est à regretter qu'un caractère aussi noble, aussi excellent, se soit appliqué à ces études d'hérésie, si toutefois ce qu'on lui reproche est vrai'.» Filelfo, qui entend prêcher le frère Roberto da Lecce, un des orateurs les plus religieux de l'époque, n'écoute que les modulations de sa voix : « La voix, explique-t-il, le visage, le geste du corps entier veulent s'accommoder aux choses dont on parle. Roberto n'y a pas toujours Ijien veillé ; car alors qu'il représentait le Christ redescendu parmi les hommes et qu'il rapportait ses paroles selon lesquelles les élus, en récompense de leurs mérites, jouiront d'une gloire céleste et sempiternelle, le très docte théologien le faisait d'une voix larmoyante, quand cette voix aurait dû être remplie de joie, et d'un visage triste, fort peu serein et empressé, et où on regrettait l'absence de l'hilarité'-. » Leonardo Bruni, qui traduit Aristote, est surtout retenu par son éloquence, qu'il s'emploie à défendre contre ceuxqui la rabaissent : « Pour autant que j'ai de jugement, affirme-t-il, je ne vois pas comment on aurait pu écrire plus proprement, plus suavement et plus copieusement dans les matières

1 . « Fateor me neminem vidisse unquatn, qui in causa dicenda praesertim capitis, ma^is accederet ad racundiam priscorum quos tantopere admiramur. Mirum est vidisse qiiibus verbis, qua facundia, quibus argumentis. (juo vultu, quo ore, qua fiducia responderit adversariis. ac dciiuun causam peroravit. ut dolenduiu sit tani nobile ingenium. tam excellens ad hieresis studia divertisse, si tamen vera sunt qua; sibi objiciuntur. » (Poogio. Epist., I, 2.)

2. « Est enim et vox et vultus et totius corporis gestus ad reiu ipsaui (|ua de ratione habelur accomodandus. Id auteui Robcrtus non oinnino seinper attendit; at in proxiraa qiiain vulgo vos appeliatis pnt'dicatione... quum verba venturi judicis Christ! orando rcpresental)at, quibus electi in meritorum nuinificentissiinuni prannium cu;lesti ac senipiterna gloria donahantur, id voce Qebili, quam la!titi* plenam esse oportebat, et vultu tristi in quorequirebatur hilaritas. »^.. (Filklfo, Bpisl., Xill.)

dont traita Aristote. Lis ses livres, et non seulement ceux moraux et civils en lesquels une grande éloquence est accumulée, mais encore ceux de physique et de métaphysique. Tu verras que môme les passages qui ne sont susceptihles d'aucune éloquence sont traités très éloquemment par lui, et que, par son éloquence il apporta aux choses les plus obscures de la splendeur et de la clarté. Et si tu ne veux pas m'en croire, crois-en au moins Cicéron, homme d'un jugement très aigu et lui-môme orateur souverain, qui accorde à Aristote la suavité, l'abondance et tous les ornements du style, et qui appelle ses écrits un fleuve d'or'. » Leonardo Bruni ajoute: « Avant Aristote, qui montra, je te le demande, qu'on devait prendre garde aux pieds et aux syllabes, et cela, môme dans la prose ? De telle sorte qu'il rejette le dactyle et le iambe, l'un comme trop élevé, l'autre comme trop inférieur^. » La philosophie est l'éloquence. Le christianisme est l'éloquence. L'histoire est l'éloquence'^. La morale est réloquence, et Filelfo enseigne d'un seul coup à l'Université de Florence l'éloquence et les mœurs, doquium moresque. Or une telle attitude mentale ne devait pas que se limiter au camp des humanistes, qui constituent désormais les chefs de file de l'opinion. De leur cercle, elle passe dans la vie et s'ancre aux racines de l'esprit italien. Jadis Dolcibene disait en souriant a l'empereur Charles IV : « Monseigneur, n'ayez crainte... Vous possédez l'épée, le pape a le sceau, et moi j'ai la parole,

1. <^ Equidem quantum est in me judicii,non video, quomodo iis de rébus, quas Aristoteles tractavit, aiit aptius, aut suavius, aut copiosius scribere quisfjuam potuerit. Lege ejus libros, nec morales sotuin et civiles, in quibus magna eloquentia cohaeret, sed eos qui physici aut metaphysici scribuntur. Invenies locos nullius eloquentiie capaces elo- ([uentissime ab eo tractatos, rebusque obscurissimis splendorem et claritatem per eloquentiam attuUsse. Ue quo, si non michi credere vis, at Ciceroni credas.... Cicero vir acerriml judicii, suninius ipse orator, suavitatem et copiam et omnia scribendi ornanienta Aristoteli tribult, llumenque aureum illius scripta appellat. » (Bhl'ni, A'/îisL, XIU, 40.)

2. « Quis enim quivso ante hune pedes et syllabas etiani soiuta' in oratione servandas ostendit ? Ut dactylum iambumque rejiceret, aitelum ut elatum nimis, alterum ut depressum ? »

'6. Cicéron n'avait-il pas dit : « Historia, opus oratorium maxime? »

personne ne pourra vous résister'. » Mais Dolcibene était un bouffon, et son propos n'avait il'autre destinée que (Tauiuser la galerie. Aujourd'hui, au contraire, ce propos de bouffon a fait fortune. Sous l'influence et la discipline des humanistes, l'Italie politique, diplomatique et militaire Ta recueilli et y croit comme à une vérité. Le prince Gian-Galeazzo Visconti estime que la plume de Coluccio Sulutati lui a causé plus de mal que trois cents cohortes de cavaliers florentins. Le pape ,^ilneas-Sylvius se figure « que le bien dire est une grande affaire, et que, pour avouer la vérité, il n'y a rien qui gouverne le monde autant que l'éloquence ». Gioviano Pontano, ministre des Affaires étrangères de Xaples, pense que le pape peut dormir sur ses deux oreilles et n'a rien à redouter de l'ennemi, puisqu'il vit environné d'une phalange d'érudits et d'orateurs-. Guichardin met parmi les raisons qui. en 1494, contribuèrent il la ruine de l'Italie le fait que l'évèque d'Arezzo ne sut pas répondre à toutes les ambassades envoyées à Alexandre. Et, pour tout ce monde, la réalité suprême s'est transplantée, du royaume du fait, du sceau et de l'épée, dans le royaume de l'éloquence. Et cette éloquence, ou du moins celle qui prévaut, n'est plus le cri jailli spontanément du cœur, elle est l'ouvrage apprêté et précieux de mains infiniment savantes. Dante disait aussi :

... lo mi son un che, quando Amorp spira, noto, ed a quel modo Che detla dentro, vo signiOcîindo'...

C'est-à-dire qu'au lieu de ravauder des mots, il prè-

1. « Sipnor mio. abbiate buona speranza, cbe voi avete modo di vincere tutto il mondo ; perocchè voi state bene e col Papa e con meco; voi con la spada. il Papa co' sug^eili e io con la parola ; e a questo nessuno polni resistere. » (SAcr.iiETTi. nov., 15<> )

2. « llabere eniiii Ecclcsiani Christi tria uiillia et amplius litteraloriini honiiniim, (|uoruiM consiliis sapientiaque omnes oniniuin simtil Europ.r- ducuin cunatus facile reprimi atqiie contundi posseut. »

Page 1