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CHAPITRE V l'écolk de l'antiquité

I. Le bienTait de la discipline antique. — Les humanistes n'ont jamais ressenti ce bienfait. — Pourquoi. — Ils sont restés des écoliers et des enfants. — Toutefois ils ont imposé l'antiquité au monde de la pensée.

H. La théorie et la pratique de l'éducation chez les humanistes. — Leurs traités d'éducation. — Grandes écoles du Quattrocento. — Gasparino Harzizza. — Guarino Guarini. — Vittorino Rambaldoni.

III. La socif'té quattrocentiste en dehors des humanistes. — Cette société se met à l'école de l'antiquité. — L'antiquité est chez elle contre-balancée par la vie. — Influence d'une pareille discipline. — Hommes complets, clairvoyants et harmonieu.x créés par cette discipline. — .-Eneas-Sylvius Piccolomini.

Lanliqiiité est une excellente école de vie et une excellente discipline mentale.

Elle trempe le caractère en l'initiant à quelques heaux exemples d'héroïsme contagieux. Elle orne l'esprit, elle sustente l'esprit, à défaut d'idées transcendentales, de quelques vérités lucides et modérées, d'une sagesse non très profonde, mais d'autant plus claire, qui exprime un idéal possible, universel et moyen, valable pour tous les types, pour tous les âges, et pour toutes les confessions. Après bien des siècles d'expf'rience humaine, nous n'avons pas découvert de moyen d'éducation plus approprié. C'est toujours chez les morts et chez ces morts que nous apprenons le mieux à vivre. Or, malgré leurs phrases qui assurent le contraire, les humanistes n'ont jamais appris h vivre chez les morts.

Et peu importe qu'ils aient abordé l'antiquité en quelque sorte à rebours, la Rome de la décadence avant

la Rome de Téclosion, et que les préceptes des Boëce, des Sénèqiie et des Cicéron n'aient pu mieux les améliorer qu'ils n'avaient amélior(! le déclin de la société romaine. 11 y a plus. Il y a que demeurés a l'écorce, l'antiquité ne les pénétra point, elle ne fit que les éblouir. Us conçurent pour elle une sorte de passion, et chacun sait que les passions sont aveugles. Au lieu de penser pour leur propre compte et de recommencer à leurs propres frais, parfois à leur propre dam, l'aventure de la vie, ils pensèrent avec autrui, ou, mieux, autrui pensa pour eux. Ils admirent, sans y réfléchir, sans les confronter et sans les revivre, les vérités qu'avaient formulées leurs ancêtres et qui répondaient si bien à leur conformité cérébrale, qui offraient une part si évidente de raison qu'oser les mettre en doute ou en question leur eût paru un sacrilège. Ils ne les recherchèrent point, ne les expérimentèrent point, ne les revécurent point, ne les méritèrent point, de telle sorte qu'elles leur ont échappé. S'étant bornés à répéter l'expérience des autres, ils n'ont point acquis d'expérience personnelle. S'étant mis en apprentissage, ils y sont toujours demeurés.

Nous ne voyons pas, en effet, que l'antiquité ait agrandi et tonifié leur âme, ni que l'austère leçon de patience stoïcienne, indéfiniment ânonée, les ait touchés de sa grâce. Il serait inutile de rechercher chez eux ces calmes vertus antiques qui dis(în4; le mépris de la mort, le dédain des richesses, l'indifférence aux injures. Ils ne sont point supérieurs aux événements. Dès que la peste fond sur leur cité, ils se sauvent. Dès qu'une occasion de lucre leur est offerte, ils accourent. Dès qu'un pleutre de lettres les égratigne, ils vocifèrent. Dès que la moindre personnalité émerge, ils adulent. Ils briguent, ils jalousent, ils querellent, ils changent d'avis.- Filelfo sert indifféremment le Visconti, la République ambrosienne, le Sforza. Pontano sert indifféremment les Aragons et les Français qui ont chassé

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les Aragoiis. Xiccolô Niccoli vit avec une concubine. Poggio sème les routes de ses enfants naturels. On pourra accuser Politien d'ôtre mort dans un accès de fureur erotique. Beccadelli chante l'amour grec. Valla. ayant «'crit la Donation de Cons/anlin, s'aplatit devant la papauté. Leonardo Bruni encourage les courtisanes de Sienne. A quelques exceptions près, la plupart sont restés des fils de la terre attachés à toutes les passions de la terre.

Et de même que leur conscience ne s'est jamais afiirmée, leur esprit n'a jamais atteint l'âge de la maturité. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des enfants. Et ce ne sont pas des maîtres, ce sont des écoliers, qui sont préoccupés de questions d'écoliers, si Didon fut chaste, si César fut meilleur capitaine que Scipion, si tnihi s'écrit avec une; à qui il arrive comme à des écoliers de proscrire Dante pour une faute de version ; qui repèlent, qui s'amusent, qui se querellent et se battent comme des écoliers ^ et dont l'œuvre ressemble à des amplifications de collège, et dont la principale verlu est la mémoire*.

Mais que, si l'antiquité ne leur impartit jamais le bienfait de son inlluence, il convient de ne pas oublier que ce fut eux qui la recueillirent, la purifièrent et l'imposèrent au monde, et que le monde va être profondément modifié par cette discipline. Désormais, et grâce à eux, ce qui s'est reproduit pendant des siècles ne se reproduira plus exactement. D'autres principes, puisés chez les anciens, entrent dans la circulation des idées et enrichissent le patrimoine humain d'un nouveau fond de théories et d'exemples, que rien ne pourra plus détruire et dont l'histoire de l'avenir ne pourra

1. « Infactiuni contentiones », dit un contemporain de leurs invectives.

2. Vespasiano croit avoir tout dit. lorsqu'il a dit d'un des lettrés dont il raconte la vie. qu'il fut d' « una memoria eterna >». Parmi tant d'autres, Mario Filelfo, Ercole Slrozzi. FMc de la Mirandole, ont accompli des exploits de mémoire singuliers.

plus faire abstraction. Au-dessus d'eux et au-delà de leurs redites, Tantiquité comme nous l'avons vu, pénètre la vie, dont elle réforme les mœurs et bouleverse les systèmes, et elle commence par donner un autre sens à l'éducation.

L'éducation fut une des branches principales de l'industrie des humanistes qui, volontiers, élevaient des fils de princes, ouvraient des écoles et écrivaient des traités d'éducation.

Ils ont surtout beaucoup écrit de traités, qui convenaient davantage à leur condition d'hommes libres et à leur office de directeurs d'humanité, u Ne sais-lu pas, disait Filelfo, que j'ai toujours blâmé cette façon de tenir auberge que tu veux me conseiller? Pour moi, hospiter à prix d'argent des jeunes hommes qu'il s'agit d'éduquer, c'est comme faire le maître d'hôteP. » Mais si nous avons égaré quelques-uns de ces ouvrages d'éducation, il nous en reste assez pour nous consoler, par exemple, de la perte de celui de Gianozzo Manetti, intitulé De Liberis educandis. Nous avons un chapitre du De Re iixoria de Francesco Barbaro, entièrement consacré à la matière. Nous avons le traité de Pier-Paolo Vergerio, De Ingemiis 7noribiis et liberalihus studiis. Nous avons le poème de Gregorio Correr, Quomodo ediicari debeant pueri. Nous avons le traité de Mafieo Vegio, De Educatione liberorinn et eorum claris tnoribus. Nous avons le traité de Leonardo Bruni, De Institittione adolescentiimi, dédié à Ugo de Carrare. Nous avons le traité d'J]]neas-Sylvius De Educatione liberorum^ dédié à Ladislas, roi de Hongrie et de Bohème. Et nous avons la lettre de Filelfo, De Educatione liberorum, adressée à Matteo ïriviano^.

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