Sacchktti, nov. LXVI
2. L'épisode est raconté dans une des plus jolies pages de Pie H : « Oblectatus est Pontifex splendore armorum et equorum ac miiitum ornatu; nam quid puich'rius castrorum acie ordinata? Fulgebat sol in clipeis, et ^alearum cristarumque faciès mirabilem reddebat splendorem; quot fuerunt armorum turmœ, tôt quasi silv.e iancearum apparueriint. Juventus hue atque illuc coriere, equos in gyruni flectere, enses vibrare, hastas circumferre, dimicationis speciem ostentare. Federicus qui multa legisset, interrogare Pontificem, an prisci duces aique ac nostri teuiporis aruiali fuissent. Pontifex et in Ilomero et in Virgiiio genus omne armorum inveniri descriptum dicere, etc.. »
(iîlNEAe-SYLVIL'S, Cotiim., p. 248.)
3. « Hicordo conie oggi questo di 14 di Maggio 150.3, io promessi a Andréa nostro fratello di dargli un paio di mie calze nuove se lui leggeva ogni mattina e cosi la sera a tavola qualche le/.ione in latino m versi, e in capo a due mesi gli ho a dare dette calze, e cosi rimasi con lui. » (Filippo Rinuccini, Ricordi Storici. Florence, 1840, p. 256.)
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divertissements, des distractions honnêtes : au demeurant ce ne sont que des distractions. Pour la grande masse de la société italienne, l'antiquité n'est pas le travail, la vie, l'impeccable modèle littéraire qu'il faut égaler par ses phrases, mais un ornement et une grâce. Elle est ce qu'elle devrait toujours ôtre au fond et ce qu'elle restera à l'avenir, une excellente gymnastique de l'esprit en môme temps qu'une pure école d'humanité. Alors, comprise de cette façon, soulagée du rôle académique et de la fonction professionnelle, laissée à sa mission et envisagée à sa hauteur, elle accomplit son rôle bienfaisant.
Elle nettoie l'esprit et le frotte de lumière. Elle agrandit l'horizon humain d'exemples, de modèles et de leçons. Elle meuble l'intellect de notions justes et inaltérables. Elle octroie îi une àme calmée, comme pacifiée avec elle-même et réconciliée avec les éléments, je ne sais quelle grâce et quelle mesure, quelle limpidité et quelle santé, quelle sécurité et quelle harmonie. C'est à son flambeau que se sont allumés taul d'intelligences claires, tant d'esprits lucides, tant d'organismes mentaux équilibrés et pondérés, qui mettent une couronne de lumière à ce moment d'histoire et l'acheminent vers une conception de vie supérieure. Car, à de rares exceptions près, ce n'est pas dans les rangs des humanistes qu'il faut rechercher les initiateurs de l'avenir; c'est chez ces hommes qui, ayant reconnu derrière la lettre qui tue l'esprit qui vivifie, se sont saisis, enrichis et augmentés à la discipline des anciens. Il faut citer l'un d'eux : .Eneas-Sylvius Piccoinmini, qui tlevint pape sous le nom de Pie II.
Ce (ju'il y a en effet d'intéressant chez /Eneas-Sylvius, c'est qu'il est un fruit parfait de l'antiquité en même temps ([u'un transfuge de l'humanisme. Humaniste, il aurait pu l'être, et il ne s'en fallut de rien qu'il ne le devînt. Si le cardinal Domenico da Capninica, se rendant au concile de Bàle, n'avait pas arraché à ses
études et à ses folies cet étudiant de dix-huit ans, gueux, Jutiniste et adroit, il est probable qu'J^ncas-Sylvius aurait fourni la carrière d'un de ses compagnons d'université et de plaisir, celle do Marrasio, par exemple, ou celle de Beccadelli. Mais Domenico da Capranica, ayant passé par Sienne, le remarqua, le prit avec lui et l'emmena à Bâle ; ce fut le bonheurd'i4ïneas. Au concile de Bâie, où l'humanité était réunie et comme tassée, parmi les débris de chaque discipline, les représentants de chaque opinion, les députations de chaque contrée, et l'Espagne, et la France, et l'Allemagne, et l'Italie, et l'Université, et la Scolastique, et le droit canon, et l'érudition, et l'humanisme; devant tout ce monde en contact et en conflit, les ambitions enjeu, les passions à nu, les muscles à découvert, ^neas-Sylvius regarda, écouta, vécut, comprit et fut sauvé.
Sans doute qu'il a laissé une œuvre d'humaniste considérable, des traités, des dialogues, des histoires, des lettres, des géographies, des commentaires, un roman ; et qu'il croit aux préjugés des humanistes; et qu'il partage leurs manies : ce n'est pas un humaniste ou du moins c'est un humaniste et cent autres choses avec, en dehors ou au-dessus de la confrérie qui ne le reconnaît pas pour un des siens, dont il peut reprendre l'œuvre 1, et dont il ne porte point le sceau. C'est un amateur, un dilettante, un étranger, chez qui l'autorité des anciens est corrigée par l'expérience professionnelle ; la leçon des livres complétée par le commerce des hommes; et la discipline antique heureusement contre-balancée par la vie la plus accidentée, la plus intense et la plus riche qui fut jamais.
C'est en effet un joli roman d'aventures, semblable à quelque conte du siècle dernier, que l'existence de ce garçon souple, désinvolte, rapide, agile, débrouillard
1. Beaucoup des ouvrages d'.'Eneas-Sylvius ne sont que des rifacimenti des œuvres d'humanistes ; ainsi dos Décades de Flavio Biondo, Ae l'Avarice lie Poggio, du livre sur Alphonse d'Aragon de Beccadelli; des rhétoriques de Barziz?a et de Fieschi,
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et gracieux. Poète chanteur de filles, cludiant distingué, valet madn», secrétaire d'évôque, conteur polisson, orateur disert, latiniste aimable, courtier d'amour, abbé d'occasion, il était bon à tout faire, même un pape : il fut pape.
De son enfance à Gorsignano, petite ville de la province de Sienne où il naît en 1405 d'un noble ruiné et père de dix-sept autres enfants, jusqu'à sa mort survenue en 1464, à Ancône, devant les galères qui appareillent contre le Turc, que d'accidents, de conjonctures, de hasards, de vicissitudes, de fortunes, de revers, de succès, d'étapes et de métiers ! Toujours en l'air et en marche, mobile et léger comme le bouchon qui surnage, il sert tour à tour le cardinal Domenico da Capranica, l'évêque Nicodemo Scaligero, l'évèque Bartolommeo Visconti, le cardinal Niccolô Albergati; il passe de la cour d'un anti pape à la cour d'un empereur et de la cour d'un empereur à la cour d'un vrai pontife ; il court le monde, assiste à la diète de Francfort, au congrès d'Arras, au concile de Bàle, au séjôur d'Kugèiu' IV à Florence; il s'en va en Angleterre, passe à Londres, traverse l'Ecosse, échoue en Norwôge, visit»' les Pays-Bas, réside en Bohème, séjourne en Savoie, demeure en Allemagne. Il change d'avis comme de climat : pactisant pour le concile de Bc\lt', lorsque le concile de Bàle triomphe; réfugié chez l'empereur qui observe la neutralité, lorque le concile de Bàle est ébranlé; rangé du côté de la papauté, lorsque le concile de Bàle est battu. Et il change d'humeur comme d'avis; d'abord ardent, téméraire, coureur de filles, volu|)tueux, malicieux, écrivant en latin une comédie obscène, Ct/nlhia, écrivant en latin un roman erotique, /i^/r//«/^ ; |)uis, ayant vu que sa fortune est du côté des ordres, prenant les ordres, se résignant à la continence qu'il redoutait, — tiineo confinfn/lam, disait-il, — se ployant aux nécessités nouvellis, et alors grave, digne, repenti, confit, onctueux et dévot.
Il se frotte aux hommes, se mêle au monde, se désilleles yeux, prévoit les événements, tourne sa voile au vent, et, ne pouvant vivre comme il veut, pense qu'il faut vivre comme on peut. Constantinople est prise par les Turcs; aussitôt il fait de ce désastre son affaire. Ecrivant et pérorant, il exploite à son profit la piété de la chrétienté, de telle sorte que les larmes qu'il arrache et que les ducats qu'il ramasse sont moins dégages de fidélité donnés, à la sainte cause que des succès personnels qu'il" remporte, et que combattre l'infidèle, c'est avant tout servir ^^ncas.
Il est excessivement intelligent et entreprenant. Il a essuyé deux tempêtes. 11 a fait un pèlerinage a pieds nus. Il s'est travesti en marchand. Il a causé en Ecosse avec des femmes qui teillaient le chanvre. Il a eu à Strasbourg un enfant d'une Anglaise. Il a connu les hommes les plus divers depuis son maître de jurisprudence, Marianno Sozzini, calligraphe, géomètre, astronome, médecin, qui sait danser, chanter, jouer à la paume, rimer des vers, toucherdes instruments ,jusqu'au chancelier Gaspard Schlick dont il émeut la sensualité allemande par ses récits piquants d'Italien voluptueux. 11 a fréquenté tous les rois, tous les papes, tous les potentats, tous les prélats, tous les dignitaires de son temps, Félix V et Eugène IV, Nicolas V, Frédéric III, Amédée VIII, Charles Vil, Philippe de Bourgogne, Henri d'Angleterre. 11 a traversé tous les milieux. 11 a couché dans le lit et bu dans le verre des courtisans de l'empereur d'Allemagne, qui se servent d'écuelles de bois et s'essuient à un linge poisseux, et il s'est assis sur des chaises curules. Il a intrigué, manigancé, divisé, réuni, gardé un pied partout, et il est toujours retombé sur ses pieds. Il a servi de trait d'union entre l'Allemagne et l'Italie. Il a assisté à toutes les Diètes et à tous les Congrès, opéré des diversions, aplani des difficultés, assoupi des jalousies; il s'est faufilé, interposé et imposé à la ^lite d'ambas-
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sades, de commissions, de compromissions, de relations, de messages, d'affaires d'Ktal et de tas d'affaires. Tellement qu'à la mort de Gallisle, à la suite d'un conclave laborieux, dont les épisodes se déroulent dans les latrines, on l'élit pape.
Lorsqu'on a vu tant de choses et tant de gens, on n'est point un humaniste. L'humaniste, qui vit dans la paix de son jardin pour la seule contemplation de la vérité, craint ce remue-ménage et ce « tumulte des choses ». Du même coup, pour réussir par le temps qui court, on doit être un dévot de l'antiquité. Et de fait, si iEneas-Sylvius n'avait point connu l'antiquité, il n'aurait j)oint fourni cette carrière. C'est parce qu'à Sienne il se montrait latiniste élégant et qu'il couronnait de roses antiques les lilles de joie, que le cardinal Gripranica l'a pris dans son escorte et emmené à IJàle ; c'est parce qu'au concile de Bàle il prononçait des harangues fleuries, faisant contraste avec la logique froide des docteurs de Sorbonne et les arguments hérissés de syllogismes des canonistes espagnols, que le concile de Bàle l'a remarqué et chargé d'ambassades ; et peut-être qu'il n'auraitjamais obtenu aucune paroisse de Sartirana, s'il n'avait pas dans ce but servi le duc SigisuKHid d'une lettre latine à sa maîtresse.
.4i]neas-Sylvius est nourri, gorgé, imbu de l'antiquité qu'il a étudiée du premier jour au dernier. Démosthènes, Virgile et Cicéron demeurent ses maîtres aussi bien que les événements d'une existence éparpillée aux quatre vents de l'air. Ces hommes « se sont faits eux-mêmes ». Fouetté par leur exemple, ..'Eneas-Sylvius rêve leur destinée. Au concile de Bàle, comme il travaillait tard à la chandelle, son collègue Pier di Noceto lui demantlail doucement : « yl^lneas, pourquoi le touraienter de la sorte? Le bonheur prend soin des illettrés comme des lettrés. » Il ne le croyait pas. L'antiquitt' l'a décrotté. Elle lui a donné' sa grâce, son ouverture, sa facilité, sa séduction de jeunesse et de printemps. On aime cet
adolescent, qui sait si bien dire et qui met du sel et de la poésie jusque dans l'obscénité, et on aime ce pape virgilien qui, ne pouvant plus s'appeler A^neas, veut s'appeler Pins, qui soigne le latin de ses encycliques et de ses bulles, qui se console de l'insuccès de sa croisade par le succès de ses harangues, qui s'asseoit sur l'herbe nouvelle du mois d'avril, qui expédie les allaires pontificales sous les châtaigniers d'une sommité de montagne et qui cause, étendu au bord de l'eau, avec les paysans et les paysannes venus le révérer.
Et comme l'antiquité l'a rendu attrayant et facile, elle l'a aidé avoir, à juger, à saisir, à comprendre. Elle l'a muni d'un sens juste, rapide et fin. Elle l'a doté d'un étalon de diamant oîi mesurer et réduire les faces mobiles de l'univers. Elle a dirigé son attention vers une quantité de domaines nouveaux. Elle a agrandi, élargi son horizon naturel. Au fond, /Eneas-Sylvius vit à la fois deux vies; il vit la vie ancienne et il vit la vie présente. Son existence mentale est en quelque sorte doublée, puisque les expériences qu'ont amassées les temps s'ajoutent pour lui aux nouvelles exj)ériences qui s'élaborent. Pour lui, l'humanité, enrichie de dix siècles d'histoire, se compose d'autant de vivants que de morts. Echappant à son temps grâce aux livres, les livres lui donnent le recul nécessaire pour qu'il attribue sa véritable proportion à l'âge contemporain et pour qu'il ne souffre pas trop de ses événements ; échappant aux livres grâce à sa vie, il ne se laissa point accabler, ni confisquer par le papier noirci. « Cupide de tout voir, » selon son expression, il se montre aussi curieux des montagnes, des fleuves, des femmes, des armées, des politiques, des rochers, du vin, des mœurs locales et des topographies pittoresques que des ruines, des médailles et des manuscrits. Et s'il a à parler d'un cheval, il consulte aussi bien le livre de Solon que l'avis d'un maquignon. Deux civilisations se corroborent, se complètent, se parfont dans son esprit, de telle sorte qu'il
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peut «'crire indilleremment en une langue morte le détail du moment vivant, et raconter en latin Thistoire du Congrès de Bàle où il a assisté, l'histoire de la Bohème qu'il a habitée, l'histoire de l'empereur Frédéric qu'il a connu, la géographie de l'Europe qu'il a traversée.
C'est ainsi que, par son équilibre mental, par sa clarté sagace et limpide, par sa curiosité linement éveillée et dirigée partout, par son idonéité à tous les rôles, à tous les métiers et à tous les arts, .+]neas-Sylvius, sain, normal, complet, nuilliformc et séduisant, fut un des hommes-type de la Renaissance, parce qu'il fut un des élèves-type de l'antiquité.
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