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V. Lorenzo Valla, anneau du vieux monde et du nouveau

Les humanistes ont donc ouvert une école nouvelle : celle de l'antiquité.

Par là même, ils ont opéré une révolution considérable dans l'histoire des idées, puisqu'ils ont opposé à la discipline séculaire de la scolastique, qui régissait les intelligences depuis des âges, une autre discipline intellectuelle. Aussi bien est-ce d'eux, en somme, qu'on peut dater l'avènement de l'esprit critique et les débuts du principe du libre examen.

Encore qu'il convienne ici de ne rien exagérer. On aurait tort de saluer en ces esprits, autant paresseux que loquaces, des novateurs conscients, révolutionnaires indépendants et hardis, atîranchis du coup des vestiges du lourd passé, et en altitude de guerre ouverte avec la tradition. La vérité est que le moyen âge persiste en eux avec une ténacité singulière; qu'ils en sont encombrés et surchargés; que Manetti croit aux songes; que Filelfo assure que les diamants chassent les lymphes de l'esprit; qu'^Eneas-Syivius prétend qu'à

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Londres les hommes naissent avec une queue ; que Pierre-Gandido Uocembrio veut guérir la duchesse de Milan avec la vertu miraculeuse de l'histoire de Joseph vendu par ses frères; que Poggio prôte foi aux histoires à dormir debout de son copiste.

Et avec les ignorances du moyen âge, les superstitions du moyen âge subsistent : la magie, la nécromancie, l'astrologie surtout, à laquelle les esprits les meilleurs prêtent la foi la plus exacte et à laquelle Pontano consacre, outre de très beaux vers et son commentaire à Ptolémée et son fragment de la Lima, les quatorze livres de son De Rébus cœlestibus.

Et avec les superstitions du moyen âge, les méthodes du moyen âge continuent. L'interprétation symbolique de l'Ecriture-Sainle passe de l'enseignement des écoles théologiques d'Italie dans la doctrine des nouveaux lettrés, qui ne voient dans la poésie profane de la Grèce et de Rome qu'autant d'allégories cachant la vérité divine. Selon Pétrarque, « l'atraire du poète est de revêtir la vérité d'un beau voile, afin qu'elle demeure close au vulgaire ignorant, mais non an lecteur savant et éclairé qui, s'il éprouve quelque peine à la démêler, sera d'autant plus heureux lorsqu'il l'aura reconnue ' «>. Boccace tient pour fous ceux qui n'admettent pas qu'un sens profond se cache sous les fables antiques. Leonardo Bruni excuse l'érolisme de celles-ci par leur sens exclusivement fictif. Francesco Filelfo enseigne à Giriaco d'Ancona la secrète signification chrétienne de VEnéide, Guarino Guarini la dévoile à ses étudiants de l'Université de Ferrare, et Christoforo Landino la découvrira aux platoniciens de Florence.

Les formules en cours sont celles du moyen î^ge ; les grammaires en cours sont celles du moyen âge; les procédés de mnémoteclinie en cours sont ceux du

I. « Poet.T studiuiu est verit.iteiii rcruiu pulchris velaniinibus adoriiare, iit vulpuni insulsiim latcat. ingeniosis autem studiosis(|ue Icctoribus, et qua'situ difficilior et dulcior ait intentu. » {Opéra, p. 1205.)

moyen âge. Et il reste encore du moyen âge l'habitude de la plus entière soumission.

Au fond, changeant d'école, les humanistes n'ont fait que changer de maître. Leur pensée demeure en tutelle. Leur raison garde des béquilles. Ce n'est pas du jour au lendemain que l'esprit peut devenir adulte et se risquer à marcher seul. Les Anciens ont remplacé les Pères de l'Eglise; le laurier du poète a supplanté le bonnet du docteur; Cicéron a détrôné saint Thomas; mais c'est tout. Ici comme là, même abdication de sa propre pensée, môme défiance de sa propre autorité et même prosternation devant une idole qui seule s'est modifiée.

L'antiquité souveraine représente la loi et les prophètes. Qui la trahit est un renégat et qui la méconnaît est un impie. Son infaillibilité est sanctionnée par mille trompettes sonores. Giovanni Gorvini étant malheureux en ménage, Malfeo Vegio le console par l'exemple de l'antiquité : « Parcours les historiens, parcours les vieux poètes, qu'est-ce qu'ils disent, si ce n'est les crimes patents des femmes mariées '? » yEneas-Sylvius, ayant eu à Strasbourg son enfant d'une Anglaise, se justihe auprès de son père par l'exemple de l'antiquité : « Si c'est un crime, il est antique, et je ne sais point qui en est exempt '-. » Fiavio Biondo légitime l'Eglise romaine en la faisant descendre du régime antique « G'est pourquoi nous pouvons dire sans injure que l'Eglise romaine d'aujourd'hui est semblable à la république romaine d'autrefois'^. » L'antiquité autorise l'erreur, comme elle exalte le mal et absout le péché, u Je croirais volontiers, dit Manetti, que ces songes des femmes enceintes sont véridiques, surtout dans l'accouchement

1. « Percurre historicos, veteres pcciirrepoetas : Quid nisi nuptaruin crimina apcrta soaant ?

2. « Anliquum et vêtus est hoc delictum nec scio quis careat. » {Opéra, p. 511.)

:5. « Non itaque injuria dixissc videinur, roiiianif olim reipublicee simiiein esse ecciesiaslicam rem roaianam. » {Opéra, p. 117.)

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d'onfants illustres. En elïet, soit pour .Denys-tyran de Sicile, soit pour Maro, le plus excellent de nos poètes et pour quelques autres encore, il est patent qu'il a été écrit par d'excellents auteurs que leurs mères, dans leur sommeil, ont vu des choses remarquables '. » Beccadelli n'est point coupable d'avoir composé un livre obscène glorifiant Tamour grec, puisque Catulle, Tibulle, Properce, Juvénal, Martial, et même Virgile, en avaient fait autant; « et les vers de Sapho, ajoute Beccadelli, sont tellement impudiques, tellement frénétiques, et d'ailleurs tellement élégants, qu'ils excitent le désir de quiconque les a lus, môme de Nestor, même de Priam. » Filelfo, dans son oraison funèbre de Francesco Sforza, cite, en faveur de l'immortalité de l'âme, une page et demie de philosophes anciens et arabes; il ajoute : « En outre, nous avons l'Ancien et le Nouveau Testament -. » Pontano, dans son traité du De Magnificentia^ prêche l'oubli des injures, en se réclamant non du Sermon sur la Montagne, mais de l'exemple de Minutius : « C'est le devoir du Magnanime d'oublier les injures, ce que Minutius nous enseigne lorsqu'il salue Fabius Maximus le père. » Leone-Battista Alberti défend la même morale sur l'autorité d'Antisthène,de Thémistocle, d'Aristote *; et pour lui, si la terre retourne à la terre, c'est qu'Epicure le prétendait, et si l'esprit retourne à l'esprit, c'est qu'Heraclite la assuré '.

L'antiquité, qu'un moinede Venise, Francesco Golonna,

1. « Ha;c et hujusmodi egregia pnegnantium mulierum somnia, in pnecipuis prîpserliiji liberoruni parlibus, vera esse vel facile crediderim. Xam et de Dyonisio ïjicilijt tyranno, et de Marone nostro poetaruni omnium prii/stantissiino. et de nonntillisdenique aliis prii>stantibiis viris, prjpfinantes eoruui uiatres per quieleai egregia quîtdam vidisse ab optiinis aiictoribus scriptuiu esse constat. »

2. Oralionei Francesci Phiielphi cum quibusdam aliis ejusdem operibus. Paris, 1515.

A. « Ad .Vntistene (ilosofo parea niuna disciplina migliore in vila che disiiiiparare il ritordarsi délie ollese. Aristotele negava essere opéra d'anirao grande e forte refricarsi a mente massime qiialche dispiacere... » {Op. volg., i, p. 53.) — (Cf. Délia Fainir/lia, liv. IV.)

4. « Che la terra (corae diceva Epicarmo) ritorni alla terra, e lo spirito voli suso a miglior sedia... corne affermava Eraclito... » [Op. volg., 111, p. 227.)

appelle dans son si curieux livre du Songe de Polyphile (( la sainte antiquité», est plus qu'une discipline : c'est un culte. Ses serviteurs ressemblent à des officiants. Selon la légende, Marsile Ficin allume une lumière devant l'image de Platon. Pomponio Leto attribue à certains beaux termes latins qu'il répète une sorte de puissance magique'. Et Ciriaco d'Ancona adresse à Mercure une véritable prière : « Mercure, père bienfaisant des arts, de l'esprit, de l'intelligence et de l'éloquence, qui réchauffas de ta très sainte divinité notre âme et notre courage, qui assuras sur mer et sur terre notre joyeux voyage à travers le Latium, l'Illyrie, la Grèce, l'Asie et l'Egypte, protège encore maintenant, ô noble génie, notre esprit, notre intelligence et notre éloquence-... »

Ceci posé, il reste qu'ayant soustrait l'antiquité à l'Eglise, les humanistes ont accompli, sans s'en douter d'ailleurs, un véritable bouleversement de l'ordre intellectuel existant. Car soustraire l'antiquité à l'Eglise, cela ne signifie pas seulement restituer à l'antiquité, au lieu d'une place en sous-ordre, une place de premier rang, la faire maîtresse de servante qu'elle était, l'arracher à la leçon dogmatique et la rendre à sa pureté originelle, cela signifie, cela signifiera surtout, soustraire la vérité à la tyrannie quelle qu'elle soit, et oser la proclamer pour elle-même; désormais, on ne se demandera plus si une vérité est morale, canonique, orthodoxe, on se demandera tout simplement si elle est vraie, et Luther et Galilée sont contenus en germe dans l'exemple de ces premiers érudits laïques.

11 reste encore qu'ayant opposé à la scolastique l'anti-

1. « Amore vetustatis antiquoruui proeclara nomina repetebat, quasi quaedain calcaria qiia; nostram jiiventutem œmulatione ad virtutem incitarent. »

2. « Artiuiti mentis ingenii facundiaique pater aime Mercuri, viaruin itinerumque optime dux, qui tuo S.S.numine nostram jamdiumentem aninuimque fovisti, quique nostrum jucundissimum iter undique per l^afimn, llllriam, Graiclam, Asiam et Egyptum terra marique tutum abiieque fecisti, ita nunc, inclyte geni, nunt; et nostrum omic. proxi- H4um in^enio menti facuudiœque opitulare nostrœ.., »

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