I. ESPRIT CRITIQUE 2C
quilé, les humanistes ont connu une minute de libre choix, où leur raison, dégagée des exemples et des traditions, s'est affirmée dans toute sa plénitude et a choisi dVlle-mème entre deux routes. L'avenir vivra de cet éclair d'indépendance. Le principe do la contrainte doctrinaire est ébranlé pour toujours. Aucune autorité ne vaudra plus, puisque l'autorité la mieux enracinée, la plus étroite et la plus séculaire a pu être remplacée par une autre ; et au siècle suivant, il naîtra des esprits assez audacieux pour ne reconnaître d'autre discipline que l'exercice de la raison soumise au contrôle de l'expérience; et Guichardin pourra écrire cette phrase : « Ceux-là se trompent beaucoup qui allèguent toujours les Romains. Il faudrait avoir une cité conditionnée comme était la leur, et alors seulement on pourrait se gouverner sur cet exemple ^ »
Mais il y a plus. Au fond, toute l'œuvre des humanistes, et j'entends leur œuvre utile, celle-là même qu'ils jugeaient subalterne, d'épurer l'antiquité, de l'expurger des parasites, de la rendre ù son sens, est une œuvre critique.
La critique des textes est de la critique après tout, et si, de toutes, elle est la plus humble, c'est qu'elle sert à toutes de fondement. S'il est vrai que les humanistes n'ont guère vu plus loin que les mots, corrigeant des erreurs de mots, établissant des règles de mots, comblant des lacunes de mots; et s'il est vrai, encore, qu'ils ne semblent pas avoir possédé une pleine conscience de leur office ni des résultats inattendus qui y étaient intimement impliqués, toujours est-il que, par leurs puérilités et leurs façons « d'attraper les mouches »,
1. « Quanto s'ingannano coloroche a ogni parola allegano i Romani ! Bisognerebbe avère una città condizionata coma era la loro, e poi
Sovernarsi seconde f|uello esenipio. » — Un membre de la famille Pic e 1.1 Mirandole écrit pareillement à Bembo, à la date du 19 septembre 1512: «Je m'étonne qu'à notre époque on veuille tellement sattacher aux antiques. Pourtant les génies ne manquent pas. Pourquoi ne développent-ils pas leurs facultés mentales selon l'esprit des temps nouveaux ? »
26 't LE QUATTROCENTO
ils ont mis l'esprit humain sur une voie nouvelle et, si ce n'est proclamé un principe, du moins fourni un instrument. A la question de la correction d'un texte, s'ajoute naturellement celle de son interprétation, et Goluccio Salutati est le précurseur d'Erasme.
On a vu combien les textes qui avaient traversé le moyen âge arrivaient souillés et encombrés. « Il n'y a pas de femme si sotte et si grossière, mande Poggio à Niccoli, qui ne les eût écrits plus correctement i. » Les passages grecs manquent : Griecimi est^ non legitur. Les diphthongues sont supprimées. Les copistes, incapables de comprendre ou ne cherchant pas môme à comprendre, confondent, sans lire, les termes qui se ressemblent morlem et matreni ow. j^ive ni ^ et veniens; introduisent les gloses marginales dans le texte ou morcèlent le texte en gloses marginales 2. A leur œuvre mercenaire ou mécanique, succède l'œuvre intelligente et diligente d'esprits cultivés et sagaces. « Tu sais qu'en pareille affaire je suis assez sagace-' ! » ajoutait Poggio dans sa lettre à Niccoli.
Deux méthodes se font jour, l'une diplomatique, qui reproduit le manuscrit tellement quellemcnt, l'autre en quelque sorte de divination, qui supplée, s'ingénie et recherche. L'une comme l'autre exigent des qualités de patience, de minutie, d'attention; la seconde demande en plus du jugement. Aurispa émende Tibulle ; Poggio émende Cicéron; Guarino émende Pline le Jeune; Perotti émende Martial; Tite-Live est conlié h Bruni, ù Fazio, à Valla; Plante, dont les comédies, parvenues au cardinal Orsini, offrent l'hiéroglyphie d'un dialogue non coupé, sans alinéa, sans le nom des personnages, excite la curiosité de chacun. Sans doute qu'il ne faut pas demander à ces premiers correcteurs
1. « Philippicas Ciceronis emendavi cuni hoc antiquo codice, qui ita pueriliter scriptus est, ita mendose, ut in iis qute scripsi, non conjectura opus fuerit, sed divinatione. NuUa est femella tam rudis, tam insulsa, qua; non emendatius scripsisset. » (PoGciio. Epist., III, 17.)
2. Remigio Sabbadini, La Scuola e gli Studi cli Guarino Guarinl. op. c.
3. « Sed sois in talibusme esse satis sagacem. » (Po<Jtiio, là.)