‹ Le quattrocentoChapitre 1 sur 151 · Le quattrocento · texte numérisé non relu

Le quattrocento

I. Le grec à Florence. — Florence, Athènes de l'Italie. — Ignorance du grec au moyen âge. — Manuel Chrysoloras, premier maître grec de rilalie nouvelle. — Départ des Italiens pour la Grèce : Guarino, Aurispa, Filelfo. — Florence à l'œuvre. — Le Concile d'union.

il. Le grec en Italie. — l^rogrès accomplis. — Le grec s'installe dans la ville des papes. — Chaires, maîtres et livres. — Nécessité pour un esprit orné de connaître le grec. — L'Académie d'Aide Manuce.

III. lixode des Grecs en Italie. — Les personnages illustres : Chrysoloras. Pléthon, Argyropoulos, Lascaris, llessarion. — La foule des subalternes. — Leurs misères, leurs emplois et leurs services. — Prise de Constantinople par le Turc. — Ce que la Grèce, chassée de Hyzance, trouva en Italie, — Mépris des savants italiens pour les Grecs.

A rélule du lalin, Tllalie joignit rétutle du groc.

Qu'on se ligure une république d'intelligence, d'élégance et de travail, riclic d'églises claires el de sociétés actives, bruissante de métiers, tourmentée de laclions, peuplée de poètes, de lettrés, d'érudits, d'artistes, d'artisans. Le ciel limpide semble sourire; 1- paysage s'encadre d'arbres sveltes ; riiorizon s'enloiir.' dv? collines calmes et sèches, qui le; fermant d.> gràc^' et de précision. Dès qu'on entre, il vous semble, comme aux- H. 1

2 r.i-: QrATTR()Ci:.\To

aiiihassadeurs tie roiiipeiOLn- Sigisniond, ciiirer dans un autre monde ; on marche dans la lumioïc et dans l'agilité ; les rues sont pavées, les façons charmantes, la politesse exquise. »< C'est là, dit Pétrarque, que jaillissent les nobles sources du gi'nie et que les doux rossignols font leurs nids»; «les esprits, ajoute /Eneas- Sylvius, y naissent très sagaces, comme il convient a des hommes tout adonnés au commerce » ; « les hommes, chante Verino, y osent avec bonheur tout ce qu'ils veulent. » Le peuple est ingénieux, subtil, discret; d'une ironie aiguisée, d'un sens affiné, d'un geste sobre; il marche sans hâte; il s'exprime avec une urbanité et une poésie naturelles; il se montre si nativement patricien qu'avec deux aunes de drap rouge le vieux Cosnie de Médicis se charge de le faire gentilhomme ; si jalousement démocrate qu'il dénonce les riches comme au temps d'Aristophane; si j)olitiquement éduqué qu'un cardeur de laine sans alphabet en peut diriger les destinées; si inquiet de nouveautés qu'il change de constitution comme un malade de coté. La vie publique est intense; « l'avarice de gloire », commune; la critique, impitoyable; l'intérêt, général ; l'esprit, toujours en éveil et en mouvement: c'est Florence. Alors on comprendra comment Florence devait être la première cité d'Italie k accueillir le grec. Elle l'accueillit, parce qu'elle était de toutes la plus cultivée. File l'accueillit encore, parce qu'elle était de toutes la plus attique.

Le grec n'avait jamais complètement disparu de l'Italie'. Durant le moyen âge, certaines provinces méridionales, anciennescolonies helléniques, lepurlent toujours; quelques marchands, eu affaires dans le Levant, remploient peul-èlre; deux ou trois moines

1, Sur rhetlcniHiiieitilien en général, voir: Iliiniphred Hody, De GrtecLs illunlrUiuH. l^ondres. iT»2. — i^liristiiin Hci-rner, De doclis hoitiinibus grwcin litlurarujn i/rwcatiiin in llaliti inxluuraturiOus, Leip8i|i(, 1750. — Cramer. Pe tirmcin meiliiœvi Hludiis, StniiHund, 1848 cl IS.'i;!. — K. L<;KraMd, Ifthliof/raphie hi;llénii/iie, l'tiris, 1885, 2 vol. — C.-N. Siillias, bocuinenlH ini'dits reiali/ii à l'hinloiie de la Grèce au moyen ùye, l'aris, i888 (loin. Vil).

DiFFi:si;)-N DL Giu;c K.N ITAl.li: 3

s'on souviennent, à l'exemple du frère mineur Angelo tia Cingoli, qui, au xiv' siècle, avait reçu «la langue grecque en don spécial de Dieu». Cependant il s'agissait là d'une langue surtout parlée, non écrite, réservée au commerce et à lEglise, apprise empiriquement ou reçue en grâce, mais que personne ne se chargeait d'enseigner et qu'ignoraient les humanistes.

Au début du (Juatlrocento, les copistes, lorsqu'ils rencontraient une citation grecque, écrivaient encore en marge du texte : (jrœcum est, non lefjitur. Pétrarque possédait un Homère qu'il était incapable de lire : (( Mon Homère, avoue-l-il, gîl muet à côté de moi, je suis sourd auprès de lui, mais cependant je jouis de sa vue et souvent je l'embrasse '. » Boccace s'imaginait que le nom d'Achille vient de l'alpha privatif et du mot yiAcç, fourrage : celui qui a grandi sans manger*. Donato degli Albanzani, commentant la cinquième E(jlo(jue de Pétrarque, reconnaissait dans le berger Apitius la personnification des Orsini^. C'est alors que Florence apprend qu'un Grec illustre. Manuel Chrysoloras, est de passage à Venise, où il traite d'affaires d'Etat pour le compte de son souverain, l'empereur Paléologue. Deux patriciens de Florence, lîoberto de' Rossi et Jacopo da Scarperia vont le relancer aussitôt; Jacopo da Scarperia, retournant avec lui à Constantinople, ne le perd plus d'une semelle; tous les Florentins s'emploient a l'appeler, depuis Salutati, qui agit auprès de la République, jusqu'à Niccoli, qui stimule le zèle des savants et jusiju'à Pallas Strozzi et Antonio Corbinelli, qui olTrent leur bourse. Tant et si bien que, cédant à des sollicitations si unanimement

1. « Homerus luus apud me mutus, imo vero ego apud illuni surdiis sum. Gaudeo tamen vel aspeclu solo et siepe illum aniplexus ac suspirans dico : 0 magne vir quam cupide te audirem ! » Pétrarque, Ëpisl. fum., XVllI, 2.

2. Sur les études de Boccace, voir A. Ilortis, Sludi sulle opère latine del Boccaccio, 'Iriesle, 1S79.

3. « Apitius idesl ilomus Ursinorura, nam apitiosiis idestcaivus sine criuibus et ipsc Lrsus animal sine cauda est; sic Apitius pro ipsa domo Ursina accipitur. »

empressées. Manuel consent à enseigner publiquement le grec à Florence aux appointements de cent cinquante florins d'or l'an.

Il y arriva au mois de janvier 1397.

Un fait considérable s'accomplit. Manuel Ghrysoloras ne ressemble point à ce malheureux Barlaam qui, autour de 1339, avait donné des leçons à Pétrarque; il ne ressemble point à ce rude Léonce Pilate que Boccace avait appelé à Florence et logé dans sa maison, si fermé, si ignare (|ue Pétrarque, jouant avec les mots, pouvait dire : «Ce Lion n'est qu'un gros bœuf! » Ce n'est point une cervelle obtuse, ime barbe pouilleuse, un Calabrais grossier, à rire bestialement des admirables saillies d'un Térence. Manuel Chrysoloras est un Grec véritable. Il est de Byzance; il est noble; il est érudit; outre le grec, il connaît le latin; il est grave, doux, religieux et prudent ; il semble né à la vertu et à la gloire; il possède une doctrine extrême et la science des grandes choses ; c'est un maître. C'est le premier maître grec qui, renouant la tradition, se soit assis de nouveau sur une chaire d Italie '.

On va donc connaître les lettres grecques que, depuis sept cents ans, personne n'a possédées en Italie'^. On va lire Platon, Homère, Déuiosihène dans le texte. On va s'abreuver à ces sources jaillissantes « d'où l'on croit qu'est sorti tout ce que le Lalium possède d'érudition et dedoctrine». I^e grec, c'est plus de lumière, plus de sagesse, plus de beauté; c'est plus d'éloquence cl de poésie; c'est le modèle pur, c'est l'origine splendide de toute grâce, de toute pensée, de toute érudition; c'est la quintessence du latin. Quel profit, quel sur-

1. '< Qiiisenim prœslantiurem Maniicle viruiii, aiit vidissc aiit legisse memintt, qui tv\ virttilciii, a<l (tloriaiii sine alla diibitalionc natiis eral?... » dit fiiiarino. — Decciiiln'io prcU-rid « (|iie pour sa connaissance (lc!i leUrcs, il ne semblait pai un liuinnic, mais b.cn quelque ange ».

2. « SeptinKnnliH Jam anni» nemo per Ituliam gni'caH lillcras Innuit, et tamcn ilortrina» oinncii ab ii» ettnn confltemiir. » Lf.onaiidu Diium, CominenlariuM reruin siiu Ifinjiure ijeslarum.

DIFFUSION DL' (illEC EN ITALIE 5

croît (le renomm<^o, quelle joie et quelle émulation! Un frémissement s'empare de la Florence intellectuelle qui se met à l'étude avec une sorte de volupté. Le vieux chancelier Coluccio Salutati, tel Gaton qui à soixante ans avait abordé « la discipline argolique », en oublie son âge, la mort récente de sa femme, le souci des aiïaires publiques ; il se sent réchauffé à l'idée de connaître ces éludes, ravi à l'espérance d'admirer ces principes. « S'il est permis, écrit-il à Jacopo da Scarperia, de formuler l'espoir qu'aussi tardivement je puisse balbutier les lettres grecques, oh ! combien mon ineptie coûtera de patience à toi et à Ghrysoloras! De quel éclat de rire ne vous ferai-je pas partir chaque jour'. » Leonardo Bruni abandonne incontinent les études juridicjues où il était plongé : « Hé ! quoi, réfléchit-il, dès qu'il le serait permis de connaître Platon, Homère, Démoslhène, et tous les autres poètes, philosophes et orateurs dont on raconte tant de merveilles, et de parler avec eux, et de t'imprégner de leur discipline admirable... tu négligerais celte occasion qui t'est divinement offerte'! » Pallas Strozzi fait venir de (irèce « des livres inlinis, tous à ses frais ». Le patriciat, l'Eglise, le commerce, la jeunesse imberbe et la vieillesse chenue s'asseyent péle-méle sous la chaire de l'illustre Byzantin. Roberlo de' Rossi, Jacopo da Scarperia, Antonio Corbinelli, Leonardo Guslini rivalisent de zèle ; Niccolô Niccoli brille au premier rang; Filippo di ser LTgoliuo laisse sa boutique de notaire ; Ambrogio Traversari sort de son couvent des Angioli ; Pierpaolo Vergerio, déjà connu, accourt de Venise. On sent un élan admirable, un enthousiasme

1. j< Ego, si spes mihi concipienda fiierit, ut vel sero possim çriBci» liltens balbulire, oh, quanto tibi, quantoque etiam Manueli patientiae labore stabunt ineptiib me*? » Coluccio Salltati, Episl.

2. « Tu, cum tibi liceat llomerum, IMatoneni, Deinosthenem, ca^terosque poetas et piiilosophos et oralores. de quibus tanta ac tam mirabiiia circuiiiferuutur, intueri atque una colioqui, ac eorum inirabili disciplina iiiibui, le ipsuni deseres atque destitues? Tu occasioneiii hanc divinitus tibi oblatani pritteruiittes?... » Leo.naudo Brlm, Commentarius.

juvénile, ot que si Manuel Chrysoloras ne resta que irois ans à Florence, puisque à la fin du mois de mar^ 1400, rappelé par son empereur ou ellVayé de la peste, il en était déjà parti, les germes féconds, riches do la moisson prochaine, sont scmésf Aussi bien, Guarino comparait-il ce sage de Byzance à un rayon de soleil apparu dans les ténèbres et aurait-il voulu que l'Italie reconnaissante dressât des arcs de triomphe sur son chemin'.

Mais ritalie ne se contenta pas d'attendre : elle alla chercher. Sa gloire éternelle est d'avoir hâté de toutes ses forces, par tous les moyens, cette hardie conquête d'un vieux monde. Il ne suffisait plus à sa fièvre d'érudition de guetter les occasions heureuses et de demeurer inerte jusqu'à ce qu'un hasard propice lui rapportât de l'Orient, où le soleil se lève, quelque étincelle ou quelque rayon. Il lui fallait partir elle-même, recueillir là-bas, sur les lieux, sur le champ, ces trésors de sagesse et de beauté dont elle avait été trop longtemps frustrée et qui restaient à la merci du moindre accident, d'un incendie, d'une révolution, d'un coup de main du Turc. On peut sourire de la jactance des humanistes d'Italie : il convient encore de ne pas oublier leur merveilleuse ferveur. Dans leur impatience de savoir, ils n'hésitèrent |)oint à affronter l'inconnu, la pauvreté, l'exil'^; à courir les aventures des longs voyages, des longs séjours de l'autre côté de la mer; eux, savants, h se remettre à l'école; eux, pénétrés jusqu'à la fatuité de leur imj)ortance, à se soumettre aux plus viles besognes : tout cela pour dérober au vieil empire (jui s'écroulait quel([ue manuscrit (ju'ils rapportaient tendrement serré sur leur cœur. Aussi bien, les noms des Ciriaco, des Angiolo, des Tortello,

1. Vcdpasijino dit: « Pu tfinlo il frutlo clic* sc;,'iiitii délia vciiiil.i di ManiKîllo rlu; iiifiru! al pn-scnlc di si (■(»lp)iii> dl friiUi dclln vciuil.i di Maniiflio in lliiliii. » 17//,', i). 21'! — Cf. Ki.avio IJioniki, Operti, i>. :t4(i.

2. i+;n(;n«-Sylviiis rlil : « Sniii»» l-filiiKiniiii snlis vidori doclus poleriit, nisi pcr tcnipiiA (ioriHlaiilinopoli stluduisiiel. n Opi-ra, p. lUu.

DIFFUSION D»' OIIFC EN ITALIF 7

dos Tifornate, des Guarino, des Aurispa, des Fileifo (loi vont-ils (Hro signalés à rolornelle reconnaissance des lo Lires.

Guarino passa cinq ans h Byzance, de 1403 îi 1408, où on même temps (pril oxpôdie les alTaires commerciales de son patron, Paolo Zane, il apprend le grec dans la maison de Miinnel Chrysoloras, qui l'a pris avec lui; c'est Manuel lui-même, plus tard le neveu de Manuel, Ghrysococcas, qui le lui enseignent; au milieu de la ville grandiose, qu'il appelle « sa bienfaisante nourrice », belle d'églises, de palais, de cirques, d'aqueducs, do colonnes, d'obélisques, il se réfugie dans son petit cabinet de travail, à l'ombre des cyprès, et parfois pour se distraire de la lecture, il se promène dans lo jardin suspendu qui lui est attenant'. A Byzance où il est on séjour do li21 à 142:^, Aurispa vend ses babits pour aclieter des livres : <( Pour des livres, écrit-il, j'ai déployé toute industrie, donné tout argent et souvent des babits. Car je me rappelle qu'à Byzance, j'ai donné des babits à ces Grecs pour en recevoir des manuscrits, chose de latiuolle je n'éprouve ni bonté, ni cbagrin-. » A Byzance, où de 1420 à 1427 il a passé sept années de sa jeunesse, les plus belles de sa vie, Fileifo suit la discipline de Jean C^brysoloras d'abord, de Ghrysococcas ensuite, sert lo Paléologue en des commissions et des ambassades, épouse la 11 lie de son maître Ghrysoloras, Théodora, achète des livres, adopte de cet Orient qui est presque devenu son pays les mœurs, la pompe, la morgue, jusqu'à la longue barbe.

Lors(iuo, riches de leur fraîche science, pressés de choses à dire, détonteiLrs de manuscrits précieux, ces italiens reviennent dans leur pays, l'Italie se les arrache. Florence les garde. En lilO, sur l'initiative de Niccolô

1. « Oiunia te narrante reeenseo, écrit-il à Chrysoloras..., tuas ciipressos, et aliquamlo studioli mei diversorinn» hortnm pensilem. »

2. « Eu:o onineni iminslriain, onine argentnni, vesliinenta siepe pro libris deili. Nam niemini Gonstantinopoli Grifculis islis vestinienta • ledisse., ut codices acciperem ; oujus rei nec pudet, nec pœnitet. » Voir Traveusaiu, Epistolw, éd. Melius, p. 1020 et sq.

Niccoli, elle am-le Guarino. devenu blanc dans l'exil, «joyeux, sain et sauf, quoique pauvre'» ; en 1425, elle accueille Aurispa; eu 1429, elle accueille Filelfo. La munilicence privée, l'or péniblement g;agnc dans les comptoirs et dans les banques, l'argent public dérobé aux guerres et aux entreprises nationales est employé à subvenir à ces nominations qu'on désigne sous le nom de condotta. Guarino loge chez Antonio Corbiuelli, Aurispa loge chez les Strozzi, Guarino commence à enseigner aux frais du patriciat. Aurispa apporte trois cents livres. Filelfo explique Homère, Thucydide, Xénophon; qu'importe, s'il est fat, se pavane dans les rues, fait montre de ses richesses, de ses connaissances, de ses esclaves? Il sait le grec. Alors, les plus belles dames lui cèdent le pas dans la rue, les vieillards se découvrent, Cosme de Médicis le visite, deux ou trois cents auditeurs l'écoutent, venus de France, d'Espagne, d'Allemagne, de Chypre; la république avait donné cent cinquante florins à Chrysoloras, elle lui en accorde trois cents.

Sans doute qu'il est difficile de retenir longtemps ces célébrités qui sont de requête et d'humeur voyageuses . Chyrsoloras n'était demeuré que trois ans k Florence î pareillement Guarino n'y reste que quatre ans, Aurispa que deux, Filelfo que cinq. C'est assez pour qu'enl'espace de quarante ans le grec ait été révélé à Florence. De 1397 où arriva Chrysoloras jusqu'à 1434 où partit Filelfo, le zèle érudit a pu se ralentir, il ne s'est jamais éteint complètement. Un travail sourd s'est accompli au fond des intelligences. La lleuren bouton va s'épanouir. Désormais, Florence n'a plus besoin de maîtres étrangers, |)uisqu'à leur tour ses élèves sont devenus des maîlres. Elle possèdeune grammaire, les /sVo/r//i«/^/ de (Chrysoloras qui viennent de paraîlreà Milan; elle possède deslivres, — « sans livre que peut-on faire? » demandait le libraire

1. « LnitiiM et sospes venin, sed paiiper. » II. Sabbadini, La Scuola e gli $luUi di (Juarino, Cutatio, 18'J0, p. 13.

LIFFLSIO.N DU GIIEC EN ITALIE 9

Vespasiano ; — elle possède dos phalanges de copistes qui prGj)agenl ces trésors et des phalanges d'éruditsqui les traduisent en hilin'. Et durant ces quarante premières années d'assimilation laborieuse, ce qu'elle avait accumulé pôle-mêle, ce qu'elle avait compris, ce qu'elle avait réussi à aimer, un spectacle étrangement instructif nous le montre : la fai^on dont elle accueillit le Concile d'union qui en 1439 se réunit dans ses murs.

Premier concile u'cuménique depuis celui tenu en 8()9, ce Concile qu'on avait convoqué pour apaiser les querelles dogmatiques des deux Eglises, avait siégé à Ferrare l'année précédente. La peste l'en chassa. Il se transporta à Florence où son inlluence va être décisive pour les destinées intellectuelles de la cité.

C'est le 16 février 1 i39 que l'empereur Jean Paléologue lit son entrée solennelle à Florence. Il était accompagné de sa cour, de son clergé, de ses écoles. Il développait un brillant cortège, qui ajoutait à la joie d'une ville en fête, — c'était un dimanche, — la pompe d'un apparat splendide, l'éclat des pierreries, la magnilicence de costumes superbes, où, à côté de la robe grise des moines et de la tunique noire des prêtres séculiers, se détachaient les chapeaux de soie rouge et de fourrure des apocrisiaires du prince de Valachie, la chape bleue eties pectorals garnis de reliques des patriarches et, |)lus magniliques encore, le pallium d'or et la robe pourpre que traînait l'empereur-. Il y avait là Pléthon, octogénaire tranquille et sage; son élève Bessarion, fraîchement nommé archevêque de Nicée, Scolarios, Marc d'Ephèse,

1. Jacopo (la Scarperia traduit la Cosmographie de Ptolémée ; lloberto de" Rossi, des IVaj^menls d'Arislute ; l'allas Strozzi, des fragments de Plutarque et de l^laton. Ambrogio Traversari traduit Basile, Ghrysostoine, les )7esde Diogène Laërce, l'œuvre entière de Denys d'Aréopage. A"apito Cenci traduit Aristide ; Vergerio, Arrien ; Filclfu, Lysias et la Riiélorique d'Aristote. Leonardo Bruni, le plus empressé de tous, traduit le Discours sur la littérature païenne de Basile, les Harangues de Démosthéne, les Vies de Plutaniue ; il traduit VEtliique et la Politique d'Aristote; il traduit le l'hédon, le Gorgias, le Criton, V Apologie et les Lettres de Platon.

2. Henri Vast, Le Cardinal Bessarion, Paris, 1818, p. 62 et 75.

Antoine (riI/Taclrv-^, Isidore de Russie; toute la théologie et lonio la doctrine; toute l'intelligence et tous les livres. l)..ns les rues de Florence ébahie qui regarde, c'est la Grèce qui passe, la Grèce vivante, la Grèce dans ce qu'elle o. Ire de plus haut, de plus riche, de plus pur. Et pour que ces Grecs, réprouvés depuis Photius comme des schisniatiques endurcis, fussent accueillis au son des trompettes, royalement hospités par la Curie, le patriciat et les Médicis, fcstoyés par le peuple, salués dans leur langue par Leonardo Bruni, il fallait que quelque chose se fût passé, il fallaitque la pensée se fût exhaussée et élargie. Ce ne sont plus des étrangers, des renégats, des impies qu'on accueille, ce sont les descendants vé.i tables des Platon, des Aristote, des Homère, des Démosthène, des Thucydide. A Sainte-Marie-Xouvelle se dressent deux tiônes érigés à la même hauteur : l'un est destiné au pape de Rome, Eugène IV; l'autre à l'empereur d'Orient, Jean Paléologue.

Pour la première fois dans le monde moderne, les deux g.mies d'Orient et d'Occident prennent contact. Du 16f.'vrier li-39au 6 juillet que dure le Concile, les deux vieilles civilisations de l'Hellade et de l'Italie, qui avaient illuminé le monde, se retrouvent; elles se repoussent, s'attaquent, se circonviennent, se saisissent et se pénètrent. Car il ne faut pas qu'on s'y trompe, au-dessus des questions dogmatiques du Filioque et de la supréniali<' de l'Eglise romaine, di'battues à Sainte- Marie-Nouvelle avec toute la subtilité qui convient, la guerre est di'clarée entre les- deux races, les deux âmes, les deux cultures. C'i'st à qui dans cette joute des intelligences se montrera le plus armé et le plus vaillant. Déj.'i, alors (|ue le Coiu'ilc était réuni à Ferrare, un médecin siennois, nomnn' Ugo Ren/.i, avait oll'erl aux Grecs, invités à dîner dans sa maison, de soutenir contre eux l'oiiinion d'Aiistote cm de Platon à leur choix; le combaL s'engagea devant le vieux maripiis Niccolô d'Esté qui écoute, et Ugo Benzi y témoigne d'une.

DIFFLSION DU GRKC EN ITALIE 11

telle (loclrine et d'une telle virtuosité <( qu'il apparut manifeste, écrit yEneas-Sylvius, que les Latins, qui avaient jadis surpassé les Grecs par les arts de la guerre et la ^^loirc des armes, les surpassaient encore à notre époque |)cir les lettres et l'érudition* ». La dispute ainsi engagée se poursuit. Chaque jour, à Florence comme h Ferrure, les opinions se choquent et les forces se mesurent. Des idées s'échangent. Des sympathies se nouent. D'aimuhles réunions privées alternent avec les séances oflicicdles, où l'on se repose de tant de dogmatique autour des tahles somptueuses, dans le silence des hauts palais, dans l'atmosphère sereine de la science'.

Gémiste Pléthon, austère figure de législateur, de l)r(>plièle et de sage, riche d'une pensée haute et ample, y triomphe. « Comhien s'étonnaient les Latins, écrit Hieronymos, de la sagesse, de la vertu, de la force de discours de cet homme ! Plus brillant que le soleil, il resplendissait parmi eux. Les uns l'exaltaient comme le maître et hienlaileur des hommes; les autres le nommaient Socrate et Platon •'. » A son tour, Pléthon trouve à qui parler dans cette Italie affinée, toute de sang et de nerfs; le camaldule Traversari, l'humaniste Bruni, le bibliomane Aurispa, le pédagogue Guarino, le médecin Benzi, le cardinal Cesarini lui paraissent des esprits d'avanl-garde, j)r(q)res à hiUer la Renaissance qu'il prévoit. « J'ai lié commerce avec eux, répond-il gravement à Scolarios, et je sais ce que vaut leur sagesse''. » Grâce à ce contact journalier des deux peuples, l'union peut se faire.

Elle fut proclamée le 6 juillet 1439, dans le dôme de

1. « Palaiu faclum est Lalinos honiines qui jaiu prideni bellicis artibus et aniiopum gloria Gra'cos superaverant, letate nostra eliam litteris et oiiinium (loctrinariim geaere anteire. » Europa, cti. 52.

2. C'est ainsi que Syropoulos nous rappelle les beaux repas qu'offraient, à Kerrare, le pape, le cardinal Cesarini, Isidore de Russie.

3. « ... llàXtcova ô'ot 8à xa't i!a)y.pàTr|V (ovôfxal^ov. » Alexandre, Trailé des lois, Paris, 1858, app. p. 377.

t. « 'Ilfjiî;; 5s y.a'i èvîT-jyoïAîv xal o'.'a t;; âartv a-jTtov y; <7o:pix ëyvwfiEv. » Gass, Gennudius und Ple'lho, Breslau, 1844, 2 vol., II, p 56.

Florence, en une cérémonie auguste où le Pape et TEmpereur étaient présents, les deux clergés, les dignitaires, les gentilshommes, la foule.

Le pape célébra la messe, des engagements mutuels furent jurés solennellement et lecture fut donnée du décret d'union, qu'Ambrogio Traversari avait de sa propre main colligé dans les doux langues.

F'iorence eut raison de donner à cette cérémonie toute la pompe et toute la majesté dont elle était capable. Une union plus valide que l'accord éphémère de deux théologies venait d'être faite : l'accord de deux esprits. L'entente des deux Eglises dura autant que les intérêts politiques qui l'avaient commandée; au contraire, au mariage de la Grèce avec l'Italie était promis un brillant avenir.

De Florence qui fut la première ville à accueillir le grec classique, le grec se répandit dans toute l'Italie.

Il est malaisé de suivre, à travers la Péninsule agitée et durant le siècle agité, ce mouvement de dillusion qui n'obéit à aucune règle et dont l'arrivée de Chrysoloras à Florence, la réunion du Concile d'union à Ferrare, la prise de Gonstantinople par le Turc marquent quelques moments. Cependant deux ou trois faits et deux ou trois dates sont signiiicalifs.

Avant 1390, il n'y avait aucun Italien érudit qui connût le grec: en 1476, Milan imprime le premier livre gr.îc qu'ait possédé le monde, une grammaire grecque et une grammaire grecque destinée à une jeune fille. Pétrarque possédait un Homère (|u'il iw; pouvait pas lire; en liHH, |)araîl l'édition priiiceps de V Iliade et VOih/ssrc. En 14213, à Venise, deux patriciens uccueilliMit rem|)ereur Paléologue dans su langue. En 1449, àV^'nisc, Lauro Ouirini expli([ue dans la rue FEthiquc d'Arislotc. En 1450, à Himini, Sigismond Mala-

Page 1