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Tintéresse; tout lui semble attrayant, facile, digne de prix et d'attention, son cheval Moreno, qu'il nourrit de sa main comme les destinées de Fitalie qu'il s'amuse à régir. Il dessine une fagade pour Sainte-Marie-de-la- Fleur et compose un sonnet d'une industrie savante; dialectise av1?c Pic et joue avec ses enfants; rivalise de strambolit avec un paysan et rédige une lettre diplomatique, dételle sorte qu'il n'y a pas pour lui de grandes et de petites allaires, mais une alfaire, celle qu'il fait. Et à cet liomme, agile et droit sous le fardeau d'un monde, qu'on a vu le même jour au conseil, à l'académie, à l'église, à cheval, qui a reçu des clients, rimé des vers, écouté des ambassadeurs, chassé des perdrix, lu des philosophes, collectionné des antiques, son fils Pierre peut donner de minutieuses nouvelles de sa villa de Poggio a Gaiano, l'instruire du détail des prés qu'on n'a pu faucher, du four qu'on n'a pu finir, des veaux, des vers à soie, des poules d'Inde, du renard qui a mangé deux paons, des saules du marais qui ont bien pris, des six formes de fromage qu'on a faites '.

Qu'on ajoute à ces qualités heureuses une séduction inlinie, le don, l'attrait d'un prestige qui touche à la fascination; une causerie qui uassaisonnée du sel de la mer où naquit Vénus- » éparpille en se jouant toutes les étincelles et tous les traits; une personnalité si bienfaisante qu'elle fait plaisir à voir aux hommes comme la santé, et qu'à son approche les obstacles tombent, les fronts s'éclairent, les chagrins s'envolent, et l'on comprendra l'omnipotence de celui que Marsile appelait le Fils du soleil.

Dans une enceinte évidemment circonscrite, absolument maître de soi et des autres, Laurent se meut avec une élégance incomparable. Ses facultés, qui ont

1. Voir la lettre de Pierre à Laurent dans les Vvose voUjari e poésie latine e grec/te de Politien, éd. Del Lungo, p. 3()8.

2. « Acer illi sernio et gravis, et cuui res po.stulat, salibus scatens, sed ex illo mari collectis in quo Venus est orla... » PoLniK\, Epist in, G. '

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leurs bornes, se réfrènent et se développent les unes par les autres : elles sont si justes parce qu'elles sont autant. Chaque discipline sertde contrepoids à l'autre discipline comme chaque occupation repose de l'autre occupation. Et toutes croissant en harmonie, aucune ne tombe dans l'excès, La vie sauva Laurent de l'humanisme. L'humanisme à son tour le guérit de la spéculation. Il n'aurait pas tellement aimé la nature si son esprit n'avait été encombré de telles aiïaires. Et son rêve se serait perdu dans les quintessences d'Alexandrie, si la réalité vivante ne l'avait rappelé chaque jour à sa loi. L'antiquité classique lui fait mieux priserla spontanéité populaire, et le peuple bruyant le reconduit aux silences de son cabinet. Son souci de la forme l'incline par contraste à l'examen de la vie intérieure, et peut-êtrequ'il n'aurait pas saccagé Volterre, ni pendu Jacopo Salviati, s'il n'avait vidé sa tendresse en des poésies et des sylves d'amour.

C'est ainsi que, dans cette organisation si complète, — une des plus équilibrées et curythmées qui fût au monde, — tout agit et réagit, se tient et se soutient sans que rien ne détonne ou dépasse.

Voyons sa cour,

Au Quattrocento, où une co.ir s'appelait encore une « famille », les Médicis sont une famille : une famille de naturel, de bonhomies de simplicité, « une famille de joi«' », dira Ariostc.

Aucun litre, aucune éliquelle, aucun rang; rien de ce qui hérisse et de ce qui attriste les cours féodales. La maison n'est point gardée par des sentinelles, défendue par des protocoles et des ponls-levis ; c'est une maison bourgeoise, ouverte au coin de «hîux rues, faisant suite à d'autres maisons, l'inlre (|ui veut : dans le corlile, le manteau sur l'épaule, Laurent donne

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audience ; riuimble Tribaido de'Rossi étant venu < au nom de Dieu et de la Vierge Marie et de saint Thomas » lui montrer un échantillon de minerai qu'il a trouvé, Laurent l'accompagne jusqu'à San-Xiccolô, au-delà de la rue du Cocomero, parmi les marchands de cierges'.

11 y a là <( dans les chambres » la mère de Laurent, la vieille Lucrezia Tornabuoni, un peu recluse, s'occupant de ses pigeons et du linge. Il y a là la femme de Laurent, la baronne romaine Clarice Orsini, qu'il épousa ou plutôt « qui lui fut donnée- » en 1469: « Ullc beaucoup plus que commune, de grandeur convenable, et blanche ». 11 y a là ses enfants : Pierre qui lui succédera et sera chassé de Florence, Jean qui deviendra le pape Léon X, Julien qui deviendra le duc de Nemours, et les lilles dont il ne connaît pas l'âge au juste, Lucrezia, Luigia, Maddalena, Contessina. « Nous nous adonnons aux lettres, lui écrit le pelit Pierre âgé de sept ans. Jean possède déjà les syllabes. Moi j'en suis arrivé à ce point du discours que ta Magnilicence peut juger, car pour le grec, sous la discipline de Martino, je conserve plus que je n'augmente ce que je sais. A Julien, il suffit de rire. Ma sœur Lucrezia coud, chante, rit. Ma sœur Maddalena s'est blessée la tôte contre le mur sans danger pourtant. Luigia exprime beaucoup de choses. Contessina remplit la maison de ses cris^. »

1. « Dove nel nome di Dio e délia Verf,nne Maria e di Santomaso sempre, iu andai dopo desinare a chasa Lorenzo de' Medici e niostrami a Ser Piero, iiii disse nonvi partite che vi vole parlare. Lorenzo si mise el inantello e vene f,'iii nelachorte e dava udienza... e chôme ebe date udienza a parecchi mi cliiamù e abelagio per la via cho lui solo inolti drieto andamo parlando insino di là da Sanicholù de la via del (;hochoniero tra'cieraiuoli. » ïhibai-oo db' llossi, Delizie deyli erudili toscani, XXIII, Florence, 1786.

2. « lo Lorenzo tolsi per moglie la Clarice figliuola del signore Jacopo Orsini, ovvero mi fu data di Dicembre 1468. » Fabroni, op. c, p. 40.

3. « Vacamiis litteris. Joannes tenet jani syllabas : ego hoc orationis quod Magnilicentia tua legit; nam j^rtcca, adjutore Martino, servo magis quam augcam in pru'sentia. Juliano sutis est ridere ; soror Lucretia suit, cantat, legit; Magdalena olTendit ad murum caput, absque periculo tamen ; Luisia exprimit jam multa; Contessina replet totam clomum clamoribus. Omnes alii ita suo salis faciunt officio... »

Lorsque ces enfants sont à la canipag:ne, c'est le poète Politien qui les garde et leur invente des divertissements : « Nous avons tant d'eau et une eau si continuelle que nous ne pouvons pas sortir de la maison et que nous avons changé la chasse en jeu de paume pour que les enfants n'abandonnent point l'exercice. Nous jouons ordinairement, ou bien rdcuelle de soupe, ou bien la sauce au raisin ou la viande, c'est-à-dire que qui perd n'en mange point'. » Au retour de la bande joyeuse, le chapelain Matteo Franco se porte à sa rencontre « avec la maman » : « Aux environs de la Gertosa, nous rencontrâmes le paradis rempli d'anges, de fôte et de joie, c'est-à-dire Messer Jean, Julien et Jules en croupe, avec leur suite, et aussitôt qu'ils virent la maman, ils se jetèrent de cheval à terre, qui de luimême, qui par la main d'aulrui ; et tous coururent, et on les mit au cou de Madonna Clarice, avec tant d'allégresses et de baisers et de gloire que je ne pourrai le dire avec cent lettres*. »

Florence n'est plus l'austère cité de la commune, ni la ville rugueuse du vieux Gosme; groupée autour de la coupole de Brunellcschi, qui élève calmement sa masse hardie vers le ciel, fondée et murée, elle n'a plus qu'à s'embellir. Les Baldovinelti, les Pérugin, les Roselli, les Lippi, les Botticelli colorent ses parois sombres, et Ghirlandaio voudrait couvrir de peintures ses remparts; les délia Robbia y jettent la clarté de leurs faïences ; les Maïano, les Verrocchio, les Mine

Lellere d'un bambino fiorentino. pub. par I. del Lungo, Florence, 1887, lett. IV.

1. « Abbinmo tnnla acqua e si continua, che non possiamo uscire di casa, et abhiamo mutaln la cnccia nel giiioco di pal la, perché e fanciulli non iascino lesercizio. Giuchiamo comuncmenle o la scodclla o il savore o la carne, cioè che chi perde non ne mangi. » Politien, éd. del l^ungo, p. 67.

2. « Hincontrammo il paradiso picno d'ngnoli di fcsla e di letizia, cioé McHser (Jiovnnni, l'iero, «Jiuliano c (liiilio iii groppa, con loro circurnfercnze. K subitr) comc viddcro la inniimin, si giltorono a lorra del cavallo, chi da se c chi pcr le nxiii d'altri ; v tiilli ('orsoiio e fiiron iiicssi in collo a madonna CJarice, cfiri lanla allcgro/za c'Iiaci o glorin che non ve lo poterci dire con ccnto leltere. » l«id<)ro del Lungo, Florenlia, uomim e cône del Quallrocenlo, Florence, 1897, p. 424.

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(lii Fiesole y ajustent leurs marbres finement fouillés. De nouvelles familles, qui forment comme des dynasties de talent et de savoir, se sont levées : les Michelozzi, les l*ulci, les Dihbiena, les Benivieni. L'orfèvre Bernard© Gennini, aidé de ses deux fils, imprime Virgile en des caractères qu'il a fondus lui-même et dont il a deviné le secret, car « rien n'est ardu au génie florentin'». Le mathématicien Paolo Toscanelli, «qui passe par la terre l'esprit dans le ciel étoile », met Christophe G(domb sur le chemin de l'Amérique. Marsile Ficin rend Platon à l'univers de la pensée. Pic de la Mirandole scrute les arcanes de l'Orient mystique. Leone-Battista Alberli excelle dans chaque domaine. Tous sont plus ou moins de la famille, et Laurent les groupe en rond autour de sa jeunesse.

Il fait d'un Michelozzi son chancelier, d'un autre Michelozzi son pourvoyeur de livres en Grèce, du [)()èle italien Malteo Franco son chapelain, du théologien j)latonicien Marsile Ficin son ami; il prend dans sa maison les quatre frères Bibbiena, fils d'une pauvre paysanne du Casentino ; il défend |le prince Pic de la Mirandole contre le pape Innocent VIII ; il défend le pauvre marchand Luigi Pulci contre ses créanciers; à Bolticelli, à Lippi, à Baldovinetti, à Signorelli, à Verrocchio, aux Pollajuolo, il adresse des commandes ; à Giulianoda San Gallo, il ordonne un couvent; <\ Michel-Ange il fait donner « une bonne chambre chez lui, lui offrant toutes les commodités qu'il désirait, et, soit à table, soit ailleurs, ne le traitant pas autrement qu'en fils 2» ; et lorsqu'en 1470 on lui parle d'un garçon de seize ans, laid et subtil, ([ue la misère a

1. « Bernardius Henninius aurifex omnium judicio pr;i'stantissimus,et Dominicus ejiis filius, egregiii' indolis adolescens. expressis ante calibe caracleribus ac deinde lusis literis voliimen hoc priiuum impressenmt... Florenlinis inf,'eniis nil ardui est. » Inscription sur le commentaire de Servius à Virgile, imprimé par l'orfèvre tlorentin Cennini en 1471.

2. « Una buona caméra in casa, dandogli lutte quelle comodità ch'egli desiderava, ne altrimenti trattandolo, si in altro, si nella sua mensa che da figliuolo. » Gosdivi, Vita di Michelangiolo, ch. viii.

arraché aux lettres, dont le manteau montre la corde et dont les doigts de pied passent par les souliers, mais qui, dans une petite maison obscure de Via Saturno Oltrarno, traduit \ Iliade en hexamètres si candides qu'ils font oublier Toriginal, aussitôt il le recueille. C'est Angelo degli Ambrogini qui, né à Montepulciano en 1454-, orphelin de son père qu'il a perdu à i'àge de dix. ans, venu tenter la fortune à Florence, sans soutien, sans argent, sans relations, ne serait jamais devenu le Politien, c'est-à-dire la voix élégante de ce moment de grâce, sans l'appui du Médicis.

Il faut une fortune pour ce mécénat qui s'étend au-delà de la maison de Via Larga, abritant dès 1470 plus de cinquante personnes ^ à tout un peuple de clients et d'amis. Laurent la prodigue -en souriant. De 1434 à 1471. les Médicis ont dépensé 663.755 florins d'or rien qu'aux choses d'art. « Cet argent me paraît bien colloque, écrit Laurent, et j'en suis bien content '•. »

Entre ce monde de poètes, d'érudits, de princes, on ne saurait rêver des mœurs plus domestiques, des relations plus cordiales, un ton, un train de vie plus familier. Lorsque Politien est en colère, il monte se dégonfler dans la chambre de Monna Lucrezia^. Le Piovano Arlotto est là, qui conte des facéties, et arrive Agoslino Giego annonçant que le pauvre cordonnier est venu pour sou argent^. Via Larga, la porte est ouverte et la table est servie. Qui entre s'assied. Après dîner, Luigi Pulci débite un chant de sou Morgante ; ou Matteo Franco et Luigi Pulci se décochent des épigrammes, ou Laurent propose le thème d'un sonnet de métaphysique amoureuse sur les peines de Fortune et d'Amour, et Pandolfo Collenuccio, Ange Politien,

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