CHAPITRE II
I. Le rôle de la religion dans la vie contemporaine. — La religion,
Eoésie, beauté et ornement de la vie. — Eglises, tableaux, confréries, ospices, fêtes, pèlerinages et miracles. — Princes pratiquants. — Humanisme chrétien. — Braves gens. — Saints et Bienheureux. — Le libraire Vespasiano et ses Vite. — Mouvements de foi. — Restes d'ascétisme. — La crainte et la présence de Dieu dans les écritures domestiques. — Que le peuple est resté le plus religieux de tous et comment la littérature religieuse quattrocentiste est de souche populaire.
IL Les laudes. — Toutes les laudes qu'on sait. — Laudes héroïques de 1260. — Autres laudes. — Laudes artisteiiient ouvrées du xv" siècle.
— Quand on les chante. — Sur quel air on les chante.
IIL Les Frères prêcheurs. — Gomment ils sont les oracles, les célébrités et les savants du pauvre monde. — Leurs miracles et leur sainteté.
— Leur existence nomade. — Leurs sermons en plein vent. — Les réconciliations qu'ils opèrent et les « bruciamenti di vanità » qu'ils ordonnent. — Le plus grand prêcheur du Quattrocento : San-Bernardino da Siena. — Gloire, éloquence, sagesse, morale et foi de Fra Bernardino.
IV. Les «rappresentazioni sacre». — La scène, les acteurs et le «festaiuolo».
— Intérêt des « rappresentazioni ». — Trucs, intermèdes et supplices. — Les histoires. — Profit moral et profit savant de ces histoires. — Comment elles font pleurer. — Gomment elles font rire. — Personnages contemporains : évèques, moines, mendiants, médecins, commères, nourrices, hôteliers, paysans. — Les auteurs des « rappresentazioni », leur auditoire et leur succès.
V. La foi quattrocentiste telle qu'elle résulte de la littérature.
C'est ainsi que le peuple chante et écoute. Il faut le regarder quand il prie^
Car il prie, ingénument, dévotement, les mains jointes. Le christianisme, qui venait de susciter une floraison de piété si puissante, n'a pas disparu des cons-
1. Sur le Hontiment religieux italien, voir J. Burckhnrdt, La Civilitalion en Italie au temps de la Henaissance (Irad. Schmitt), Paris, 1885, 2 vol. il, p. 187. — L. Paslor, Storin dei papi (Irad. Benetti), Trente, 1896, 3 vol. Il I, p. 1. — K. Gcbhart, L'Italie mystique, Paris, 1890.
ciences contemporaines et continue à envelopper la vie, à border la vie, qui s'écoule entre des sonneries de cloches, des parfums d'encens, des flammes de cierges, des reposoirs fleuris, des litanies, des processions, des fêles. Sans la religion, on ne comprendrait point cette époque ni cette contrée, qui restent tout enchaînées au cercle religieux. La religion tient la place prépondérante. Elle fait partie de l'habitude des yeux, des oreilles, de l'imagination, du goût. Elle constitue, plus qu'une civilisation, une nécessité sociale. Les Italiens ont besoin de sa poésie comme ils ont besoin de leur beau climat. Il leur faut ses images, ses pompes, ses cérémonies augustes ou domestiques, sa diversion, sa compagnie, sa beauté; il leur faut ses légendes d'or et d'azur, ses scènes d'amour ou de drame, ses pratiques familières et reposantes, les longues stations quotidiennes dans l'église fraîche, le chapelet qui coule entre les doigts, le tableau du maître-autel qui sourit; il leur faut, pour les consoler, les charmer et les éblouir, la vision présente du paradis de lumière avec des gazons semés de fleurs blanches et rouges, des escaliers de jaspe et d'améthyste, des roses d'anges, des auréoles d'or, des tuniques étoilées, des diadèmes étincelants. Jésus, Marie, les barons et les saints de la cour céleste sont, autant qu'Orlando ou qu'Hercule, les hôtes assidus des consciences; leurs noms jaillissent spontanément des lèvres avec le juron ou l'exclamation heureuse; on les connaît, on les cite, on les voit, on les aime; et le poète anonyme de tout à l'heure, voulant comparer sa bonne amie à quelque chose de très beau, la comparait à Jésus.
Plus qu'un devoir, la foi est un plaisir, une chose gracieuse et fleurie. Ainsi que l'amour, elle est un ornement de la vie. Celui qui s'en prive est un triste, c'est-à-dire un méchant, qui étonne et détonne', et
1. Les athées déclarés sont excessivement rares au Quattrocento, même chez des canailles comme Everso d'Anguillara ou Sigismond
ITO LE QrATTROCENTO
qu'on se montre au doigt, comme jadis les gens do Florence se montraient dans la rue Guido Gavalcanti, « qui cherchait des raisons pour prouver que Dieu n'existe pas». Au demeurant, le cœur est trop imaginatif, trop poète, pour imiter son exemple.
Dans ce siècle, par ailleurs si voluptueux et curieux, les rues sont garnies d'églises, do chapelles, d'oratoires. Un art, ému de la ferveur la plus alïectueuse, se répand contre les vitraux et les murs en ofîusions et on prières : madones blondes, annonciateurs porteurs de lys, vieux bergers qui prient, rois mages agenouillés, et petits enfants Jésus, si roses, si potelés, si malicieux que les femmes attendries, unissant les mains, s'écrient : « Oh ! mon Dieu! » Une charité empressée s'ingénie à créer chaque jour des confréries d'un évangélisme tout pratique et militant', qui visitent les pauvres, pansent les malades, ensevelissent les morts, secourent les prisonniers; et pour les déshérités de ce bas monde, de nobles demeures s'édifient, monts-de-piété, hôpitaux, hospices, qui ne sont point seulement d'admirables entreprises d'assistance cités par Luther, mais des monuments de grâce, où la Beauté met son sourire et les Délia Robbia leurs faïences'. Les cloches des campaniles rythment toujours les journées de labeur. Le soir, à VAcc Maria, dans l'église paroissiale ou devant, les confréries d'arti-
Malalesla qui s?ardent des formes, prient Dieu, bâtissent des hôpitaux. Si, au (lire de S'cspasiano, — et l'aveu dut lui en coi'iter, — Carlo Marsuppini refuse à son lit de mort rextrùnie-onction, celte altitude jure avec tout ce que nous savons du reste de sa vie. Voir (I. Zip[)cl, Carlo Mdi'suppini d'Arezzo, notizic hiof^rafiche, Trente, 18i)7.
i. Kn I41.";, nait à Venise la Confrérie de S. l{occo ; en l'til, uait à Florence la confrérie des IJuonuouiini di S. Marlino, qui existe toujours; en 144S, nait à Home la confrérie de l'Addolorata, (|ui, pareillcinont, existe toujours. Kn IIGO, Torqucuiada fonde à Home la confrérie de l'Annunziata; les confréries rouiaincs de S. Ilernurdo, de S. Lucia, de riaimacoiata, de S. Aujbrogio, de la Misericordia, du SS. Sacramento, datent du Quattrocento.
2. Au Quattrocento, Florence compte à elle seule 35 hôpitaux. Voir Passerini. Storin ihu/li alnhilimenli di heiiifirenzn di Firenze, Florence, 18.'),'J. — Harfîiacrhii Sloria di-f/l'isliliili di hiuipficonza, di islnizione (î ediicdzione in l'isloiit e snu circondarii), l-'iorcuce, 188.'1, 4 vol. — Pinzi, au Dsiiizi uiedioevali e t'os/n'dtilif f/randi' di Vilcrho, IS'J.'J. — L'hôpital majeur cl le lo/arct du .Milan datent du Quattrocento.
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sans se réunissent et, tête découverte, elles entonnent des laudes. La nuit, à l'iieure du couvre- feu, le petit monde s'agenouille au pied de son lit devant une naïve estampe de sainteté'. Les Pâqu! s de la Nativité, les Pâques des roses, la Fête-Dieu, les fêtes patronales, sont des dates sacrées qu'on observe, qu'on attend, dont on se réjouit, qui remplissent les rnes des cités et les routes des campagnes et qui se célèbrent avec un faste magnifique de costumes, dcgonfanons, de cantiques, de figurations et de rejirésenlations opulentes. A tout coup, de pieux pèlerinages s'aclieminent à Rome, à Assise, à Loreto, jusqu'en Terre sainte'. Et il s'accomplit encore des miracles témoignant que Dieu n'a pas retiré sa faveur à son penple; prodiges, visions, guérisons subites, apparitions de la Vierge, apparitions de fontaines; et les roses qui se mettent à fleurir en plein biver sur la tombe d'Ainbrogio Traversari ; et un rat qui saute à la tête d'un mauvais lils, « et malgré tous les médecins et médecines, on ne put jamais lui enlever ce rat-' » ; et un petit rameau d'olivier qui, dans une viottola toscane, s'accrocbe à une robe étoib'e de la Madone miraculeuse que Florence, désolée par la guerre, a été chercber à l'imprunelael qu'on ne peut arracher par aucun moyen de percbe, ni roseau; alors on dit : « C'est bon signe, c'est un miracle, c'est la Vierge qui porte l'olivier de paix h Florence '*. »
Les princes, si élégants et si dissolus qu'ils soient, n'auraient garde de faillir aux pratiques ordonnées^; ils
1. F. Lippmann, Der italienisclie llolzschnill in XV luhihitndert, Berlin, 1885.
2. Entr'autres récits de pèlerinages, voir Del viagc/io in Terra sanla fatto e descrillo tla ser Mariano du Slena nel secolo X\\ Florence, iS-2-2.