Salomone Morpurgo, lUvista crilicu, Florence, I. li
2. 'i O nrlori/i et fftma eccelsa délia italica lingual Certo esso yolgare. nel qiinle icriHHc Dante, é piu auteiilico e dcgno di laude, che il latino e il greco che cssi ànno. »
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d'anathèmcs. Ils sont, disent les bourgeois, gens à courir une journée entière après une dérivation de vocable; ils disputent par les places à grands cris sur le nombre de diphthongues qu'avaient les anciens, et pourquoi aujourd'hui on n'en a plus que deux, et quelle est la meilleure grammaire, et qu'on ne doit pas abandonner l'anapeste de quatre brèves. L'un dit : « Je suis bon connaisseur d'un livre » ; je réponds : « oui, s'il est bien relié, et un libraire et un bedeau en peuvent faire autant. » L'autre n'estimera une lettre belle que si elle est bien diphtonguée. L'autre ne consentira à lire un livre que s'il est écrit de lettres antiques. Ils méprisent Dante qui n'a pas connu beaucoup « d'oeuvres faites et grecques et latines». Hé! qu'esl-il besoin de tant d'affaires, et de poésie, et de philosophie, et de théologie en tant de langues, et de nombre d'années, et de noms de princes, ou monarchies, ou cités, et de chroniques, et de semblables commémorations? N'est-ce pas confondre les esprits encore mal solides des adolescents et jeunes auditeurs que de dire : « Qui sera Homère et Virgile en poésie? qui Aristarque et Priscien en grammaire? Qui Parménide en rhétorique?» A la vérité, môme d'un proverbe rustique, on peut tirer un bon fruit. Eux n'ont pas seulement la libre fantaisie de composer un sonnet; qu'ils cessent, dès lors, de déprécier chez les autres ce qu'ils ne peuvent pas accomplir eux-mêmes, d'autant plus qu'ils n'entendent rien à l'économie domestique, qu'ils méprisent le mariage, qu'ils vivent follement sans se soucier de ce qu'est le bienfait des enfants, qu'ils ignorent quel est le Gouvernement le meilleur, qu'ils ne conseillent pas la République de leur avis et qu'ils oublient que plus le bien est commun plus il est divine
1. « Nascondendonii mi riposo per non udire le vane e sciocche disputazioni d'una bri^ata di garulli, che per parère litteralissimi apresso ai vulgo gridano a piazza quanti dittongiii avevano ^'li anliclii, e percliè oggi non se ne usano se non due, e quai grauunalica sia migliore, o queila dei tempo del comico Terenzio o dell'eroico Virgilio ripulita; e
Mais cette protestation, partie avant que rhiimanisme eût accompli son expérience, n"a pas été écoutée et ne pouvait pas être entendue. Et alors les bourgeois, laissés à eux-mêmes, sans personne qui les guidât et les conseillât, ont suivi leur route solitaire et tâché d'imiter les seuls modèles qui restaient, les beaux modèles du passé. Cependant, agissant de la sorte, ils ont rendu un service considérable aux lettres italiennes, puisqu'ils ont conservé l'usage vivant de la langue écrite et empêché l'héritage national de tomber en complète déshérence. Grâce à eux, on sait encore tant bien que mal fabriquer un sonnet, raconter une histoire, concevoir un poème ; toute habitude artistique n'est pas perdue; et le vulgaire, toujours écrit, tient encore une place dans la littérature.
Sauf qu'au moment où nous sommes parvenus, les choses ne pouvaient plus durer de la sorte.
D'un côté, le latin, poussé au point extrême par Pontano et par Politien, n'a plus rien à apprendre ou à exprimer; il a accompli sa tâche; les textes susceptibles d'être immédiatement recueillis ont été recueillis, publiés, répandus par l'imprimerie; on a surpris les règles de la grammaire et de la syntaxe; on les a formulées et on les a appliquées dans des œuvres charmantes. Quels nouveaux filons découvrir et quels modèles, non encore atteints, proposer à son génie? Les
auanti piedi usano gli antichi nel versificare, e perché oggi non s'usa 1 anapeste di quattro brievi. »
«... L'altro (lira: io sono ottimo cognoscitore d'un libro ; rispondo : si forse, se esso ë ben legato, e questo sa fare un bidello o uno cartolaio. »
« Dice esRere nociuto alla fantasia di Dante il non aver vedute moite opère fatte. c ureche, e latine... »
« Et che à (fi bisogno poesia, o filosofia, o teologia di tante linj^'ue, o délie loro menzofjne, o di numéro d'anni, o di nomi di ^)riiicipali o imperii, o monarchie o di citladi, o di chroniche. o di simili commemorazioni ? »
« Delli provcrbii rusticani si true spesse volte biion frulto... f>
« ... Non si millantino adiinquc essi bilingui, se non anno (chc certo non l'anno) libéra fantasia purdun scmotto comporre, e non disprcgino quelle che essi non sanno lare... » (Invectives de (^ino Hinuccini et do Domenico da Prato. dans Wessclofsky, l'nnidisu ilef/li Alberli, I, 2", p. .303, sq. ; p. 3:{0, sq.)
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humanistes, au bout de leur rouleau, restent sans ouvrage.
D'un autre côté, l'italien, abandonné aux faiseurs de comptes, s'est appauvri, afTauti, alourdi ; il est devenu trivial, grossier et épais ; il est déchu de ses traditions glorieuses; il est tombé, et tombe de plus en plus, à mesure qu'on avance, au rang d'une langue alittéraire, bonne pour le commerce et la rue, mais que ne relève plus le bel usage, que ne consacre plus aucun chefd'œuvre. Il lui faut ou être renouvelé par l'art ou mourir.
Il sera renouvelé par l'art sur l'exemple d'un homme de génie, qui échappe aux cadres, aux étiquettes et aux définitions : Leone-Battista Alberti.
Leone-Battista Alberti, né à Gênes en 1407, mort à Rome en 1472, est d'abord un humaniste.
Il a appris le latin à Padoue avec Gasparino de Barzizza et le grec à Bologne avec Francesco Filelfo. Il a composé dans sa jeunesse une comédie latine, un opuscule sur les inconvénients et les avantages des lettres, une centaine d'apologues, un recueil de règles oratoires, des lettres qu'il attribue à Epiménide, des dialogues qu'il imite de Lucien ; il a composé des Satires, le Pontifex^ le Mormis, le De re uxoria^ de petites plaisanteries comme la Musca, le Passer, le Canis, et une histoire de la conjuration de Stefano Porcari. De Conjiiratione PorcariaK Dès l'année 1432, il est nommé abbréviateur apostolique, et jusqu'à l'année 1 i64 il vivra dans le cercle de lettrés qu'entretient la Curie. Lapo da Gastiglionchio admire son talent si digne de louange qu' « on ne peut le comparer à aucun
1. Philodoxeos, De comodis litleramin alque incomodis, Apologi, Ti-ivia, Epislolœ seplem Epiminedis Dio(/eiiis inscriplœ. Intercœnales. On trouvera le texte ou la traduction de ces œuvres dans les Opère volyari (éd. Bonucci), les Opuscoli morali (éd. liurtoli), les Opéra 'médita (éd. Mancini).
autre » ; Sabellico lui accorde un style latin tel qu'à sa connaissance « il n'en fut peut-être accordé à personne. » Politien se demande « s'il est plus propre à la poésie ou à l'éloquence et si son discours est plus grave ou plus charmant')^. Panormita lui dédie un poème, Filelfo une élégie, Guarino une traduction de Lucien. AUotli lui otTre d'écrire la vie d'Ambrogio Traversari ; Landino l'introduit au premier rang de ses Disjmlations des Canialdules ; Ficin le nomme dans la liste de ses familiers. A lui, les lettres semblent « des gemmes fleuries », et aucun accord de voix ne lui parait « si suave » qu'on le puisse comparer, pour le nombre et l'élégance, à un vers d'Homère ou de Virgile; il écrit la naissance de ses neveux aux pages de garde de son édition du Brutiis ; il pense que, « sans les lettres, personne ne peut se réputer gentil, que rarement on peut se dire heureux et qu'aucune famille n'a le droit de se proclamer ferme et complète - ». A ces traits, on sont l'altitude du professionnel.
En même temps Leone-Battista Alberti a vu trop de pays, il a été mêlé à trop de choses, il possède un esprit trop universel, trop agité, pour limiter son génie au cercle étroit de l'érudition.
Il appartient a une famille florentine, riche et considérable, qui compte dans son sein plusieurs lettrés, mais qui compte aussi « de ces hommes non châtiés par les lettres, mais faits érudits par l'usage et les années», ((peut-être plus capables dans beaucoup de choses, avec leur pratique, que les érudits avec leurs subtilités et règles de malice^». (( Tu sais, lui dit son
1. « Dubitarc possis utruni ad oratoriani rnagis, an ad pooticen factus, utriim gravior illi scriuo fueril, an mbanior. » l'olilien ajoute : < Nullui (|iiippe \n\tu: boinineni latucrunt (|iianilibct reinoUc littcrtt>, quauilibcl rucondilii! discipliiiic. » (I'oi-itikx, Episl. X, 7.)
2. « Senza le lellcre si pu6 ripulare essere in niiino vera j^'entilezza, Ken/.a le (|uali tuto si puù stiinarc in aictino essere felicc vita, senza le quali nfjn bcne si puu pensare conipiuta e ferma alciina lainiKli"- » {Opère vnlt/t/ri tli L. II. Alheiii, Florence, 1843, ."i vol., Il, p. lOi.)
3. « Lornini non gasti;;ali délie leltere, ma falli cniditi dail'iiso o daf{li anni... possianio in bene moite rose con la nustra pratica, forse pin che a voi altri litterati non è lecito colle voslro sottighezze e regolo di inaliziu. » {Op. vuly., Il, p. 305.)
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aïoiil Loonardo, que je ne sais pas de lettres et que je me suis ingénié dans la vie à connaître les choses plus avec l'expérience qu'avec le dire d'autrui'.» Il n'appartient à cette famille qu'à demi, puisqu'il est de naissance illégitime; il lui échappe tout à fait par sa volonté décidée d'aller sa voie et de ne point s'adonner au commerce; de telle sorte qu'enfant naturel et pauvre, il se rapproche par sa condition des couches sociales inférieures. Sa position à la Curie le montre clairement. 11 n'y est pas secrétaire apostolique, mais simplement abbrévialeur.
Plus que les humanistes Barzizza et Filelfo, c'est lui qui a fait son éducation. 11 a dressé son âme comme une colonne, qui, «si elle est inclinée, ne supporte pas même son propre poids, mais qui, si elle est debout, soutient de lourdes masses'^»; il a habitué son esprit <( à savoir ce qu'il sait, à pouvoir ce qu'il peut, à avoir ce qu'il a »; il a travaillé son corps, aidé, à l'àgc de quinze ans, un médecin à lui curer son genou, appris à son palais à supporter le goût intolérable de l'ail et du miel; il a fouaillé, malnient', dompté la bêle rebelle, de façon que lui, né maladif et chétif, enrhumé pour un coup de vent ou de soleil, affronte tête nue la neige ou l'ardeur du Midi, franchit d'un saut un homme debout, jette une monnaie jusqu'à la voûte de la coupole de Rrunelleschi, monte les chevaux les plus fougueux, grimpe les montagnes les plus ardues, transperce d'une flèche les cuirasses les mieux trempées, court, joute, manie les armes et touche les instruments de musique comme personne -^ Né en exil, orphelin dés l'âge de quatorze ans, persécuté et frustré
1. « ïu sai, Lionardo, che io non so lettere. lo nii sono in vita ingegnato conoscere le cose, più colla pniova che col dire di altrui. » {Op. volg., II, p. 23:j.)
2. « ... In se stessa offirmata, ella non solo si sostenta, ma ed ancora sopra vi regge ogni grave peso : e questa medesinia colonna, declinando ■da quella reltiUidine, pel suo in se insito carco ed innata gravezza, ruina. » (Op vulq., 1, p. 18.)
3. Oper. volf/.,'\, p. 26, oT, 58; II, p. Ti, 108; III, p. 8, 72, etc.
par les siens, devenu malade pour sa trop grande application au travail et contraint, à l'âge de vingtquatre ans, d'interrompre ses études, il a connu tout ce qui forme, trempe, durcit le caractère : Texil, le deuil, la misère, la maladie.
Il a étudié le droit canonique à Bologne, voyagé, parcouru la France et l'Allemagne, suivi pendant trente-deux ans les vicissitudes de la Curie. Il a été amoureux ; il a pratiqué les femmes et en a souffert ; il a composé pour elles des chansons, des ballades, des sextines, des églogues, des sonnets; et il a déversé sa rancune dans de petits traités et dialogues d'amour.
Sa curiosité est infinie, développée dans tous les sens, dirigée dans tous les domaines, attirée par tout ce qui est subtil, ingénieux, rare, noble et beau. Un endroit discret planté de myrtes, un ruisseau qui se cache sous les chevelures des petites herbes , un vieillard sain, intègre et entier, une œuvre humaine accomplie avec élégance, un quadrupède do forme excellente, un oiseau h qui le ciel a réparti la grâce, remplissent son âme de paix. Il s'intéresse aussi bien aux races, performances, croisements, élevages et conditions des chevaux [De Eqito animante) qu'à la mission du juge, qu'à la théorie de la peine et qu'à la régénération du coupable [De Jiire)\ aux problèmes et devinettes mathématiques [Liidi matematici) qu'aux secrets de la toilette féminine [Amiria) ou qu'aux secrets des écritures chiffrées {De componendis ctfris)\ aux questions de statique {De motions ponderis) qu'aux questions de nautique {Navis); à la forme graphique des lettres n et v {De litteris atqne cœter'is principiis grammaticce) qu'à la perspective, qu'à la peinture, qu'à la sculpture, qu'aux cinq ordres architectoniques, qu'à l'architiîcture, qu'il appelle « une part de vie », et dont il raisonne en des œuvres essentielles. On ne sait pas où il n'a pas jeté sa sonde et où il n'a pas laissé sa trace. « Dis-moi, écrit un lecteur contemporain à la
marge d'un de ses manuscrits, quelle chose a ignoré cet homme ^? »
Estimant que l'être humain, tel le vaisseau, est cre'é « pour sillonner les vastes espaces » et « tendre toujours par l'exercice à quelque louange et fruit de gloire'-», il lui faut toujours travailler et produire. Au printemps, il lui arrive de pleurer « devant les rameaux chargés de pétales et d'espoirs », car il pense à l'œuvre incessante de la nature et à l'exemple qu'elle donne » à la famille humaine». Son zèle est infatigable et sa prétention à la perfection universelle absolue, voulant exceller dans chaque domaine, et qu'aucun soupi^on « de chose non belle » n'effleure sa réputation. Pour se distraire, remplir ses insomnies et dissiper ses chagrins, il s'emploie, la nuit, «à quelque digne affaire » ou « à quelque rare et ardue investigation » ; il apprend par cœur un poème, dicte une prose latine, développe un argument, construit en esprit « une machine inouïe pour mouvoir, porter, arrêter et établir de très grandes choses », édifie en pensée un édifice, où il dispose « plusieurs ordres de colonnes avec des chapiteaux variés et des bases inusitées-' ». Et comme il s'est signalé dans toutes les branches de l'activité humaine, il fréquente toutes les classes sociales. 11 n'est pas que l'ami d'humanistes et de princes tels que Pierre et Laurent de Médicis, Giovanni Francesco et Lodovico Gonzague, SigismondMalatesta, Lionel d'Esté, Federigo di Montefeltro, qu'il sert tour à tour de son industrie, il est le camarade des Masaccio, des Dona-
1. « Diiiimi : che cosa ignoro mai quest'uomo? » (Mancini, ViUt, p. 418.)
2. « Quasi corne la nave non per marcirsi in porto, ma per solcare lunghe vie in mare e sempre tenderemo collo esercitarsi a qualche laude e frutto di gloria. » {Op. voir/., 1, p. 49.)
3. « Soglio darmi ad imp'arare a mente qualche poema o qualche ottima prosa, soglio darmi a commentare qualche esornazione, ad amplificare qualche argomentazione. Soglio massime la notte, quando i miei stimoli d'animo mi tengono sollecito e desto, investigare e costruire in mente qualche inaudita raacchina da muovere e portare, da fermare e statuire cose grandissime e inestimabili... » (Op. voln., I. p. 127.) ^ ' >
tello, des Ghiberti, des Luca délia Robbia, des Brunelleschi, à qui il dédie son Traité de la Peinture ; il pratique à Florence, dans la boutique du barbier Burchiello avec lequel il échange des sonnets; il s'attarde dans les échoppes de forgerons, d'architectes, d'armateurs, de simples cordonniers, vis-à-vis desquels il feint l'ignorance, afin de leur surprendre leurs secrets et « ce qu'ils pourraient garder de rare et de caché dans leur art* ».
Il est capable de peindre ou de mouler en cire un Hercule, une Nymphe, un Faune '-. Il a construit, ou fourni des plans pour construire, l'église de San-Fran- €esco à Rimini, l'église de San-Sebastiano à Mantoiie, l'église de Sant' Andréa à Mantoue, le Palais, la Loge et la chapelle Rucellai a Florence, la façade de SantaiMaria-Novella et la Rotonde de la Santissima-Nunziata à Florence. Il a inventé un instrument de géodésie, des pendulesportatives, un hygromètre, la chambreobscure, des jeux merveilleux de miroirs. II a trouvé le réticule qui sert aux peintres. Il a fourni des receltes et des théories aux artistes II a dressé un panorama de Rome. Il a découvert le moyen de retirer une construction navale antique, enfouie au fond du lac Nemi. De telle sorte que Gristoforo Landino s'écrie dans son enthousiasme : « Où mettrai-je Battista Alberti et dans quelle génération d'artistes peut-il être colloque^?» Et (jiie Politien ajoute : « Aucune littérature, aucune discipline ne lui est cachée. 11 a tellement fouillé les débris antiques qu'il a surpris et remis en usage le style architectural des anciens. II a imaginé non seulc-
1. « A fabris, ab archilcctis, a naviculariis, ab ipsis sutoiibus siscitabatur si qiiid narn Torte rarum sua in arte et reconditum quasi peculiare scrvarcnt, »> [Oji. voli/., I, p. G.)
2. « lo non potrei dipinKere nù (infçere di cera un Ercole, un l^uuio, una Ninfa, perché non sono esercitato in quesli artilicii ; potrobbo queslo forse qui Batlisla, quale se ne diletta e scrissene. » {Op. volg., I, p. 20; IV, p. 4«i.)
3. « Dove lascio Hallisla o in che generatione di dotti lo riponf^o?.,. etc. » (Chihtokoho Landino, Apologia, dans Corazzini, Miscellanea, Florence, 1833.)
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ment des machines, des trucs, des automates infinis, mais des plans d'édifices admirables. Ajoute qu'il passe pour peintre et sculpteur excellent, et qu'il est versé si complètement dans tant de domaines qu'il vaut mieux se taire que d'en parler trop peu^. »
Un esprit d'une telle envergure dépasse l'humanisme aussi bien et plus encore qu'^Eneas-Sylvius. Il a trop de choses à dire, trop d'aptitudes à essayer, trop de curiosités à satisfaire, trop de connaissances à mettre au jour et trop d'activités à mettre en œuvre pour se restreindre aux formules d'un genre et aux intérêts d'une caste. Son génie multiforme s'adresse à « la famille humaine » tout entière, aux princes, aux femmes, aux bourgeois, aux artisans, aux physiciens, aux juristes, aux peintres, aux architectes, comme aux orateurs, aux poètes et aux doctes. Il n'écrit pas en latin; il écrit dans la langue de tous; il écrit en vulgaire.
Et de fait, c'est en vulgaire que le plus gros de l'œuvre de Leone-Battista Albert i est écrite. Son œuvre latine se borne aux quelques petites choses, qu'il a composées dans sa jeunesse, pour s'essayer et montrer sa bravoure ; mais dès qu'il est arrivé à l'âge d'homme et qu'il est assez lui-même pour échapper à l'exemple, il emploie l'italien, n'usant du latin, dans quelques-uns de ses traités techniques — le De re œdificaloria^ le De efpio animante, le De jure, et les autres — que comme langue scolaire. C'est en vulgaire qu'il écrit son Traité de Peinture, son Traité de la Statue, son Traité de la Perspective et ses deux opuscules des Cinq Ordres architectoniques et des Jeux mathématiques; c'est en vulgaire qu'il écrit ses boutades contre les femmes, ses
1. « Ita perscrutatus antiquitatis vestigia est, ut ouineni veterum architectandi rationeni, et deprehenderit, et in exemplum revocaverit : sic ut non solum machinas, et pegmata, automataque perniulta, sed formas quoque iedificiorum admirabiles excogitaverit; optnnus pra-terea et pictor, et statuarius est liabitus, cum tainen intérim ita examussim teneret omnia ut vix pauci singula: quare ego de illo... tacere satius puto quam pauca diccre. » (Polit., Ep. X, 7.)
lettres, ses vers, ses petits dialogues des choses de l'amour; c'est en vulgaire qu'il écrit son dialogue du Teogenio (1434), son dialogue de la Famiglia (1437- 1441), son dialogue de la Tranquillità deU «mmo (1442)^ son dialogue De Iciarchxa (1470). Et c'est dans ces dialogues qu'il livre son véritable apport littéraire. S'appliquant « à dire des choses utiles avec éloquence et avec ordre, à y introduire des exemples, aies revêtir d'autorité • », Alberti y dispute des nobles sujets chers au citoyen et au père de famille, de la bonne économie morale et de la bonne économie domestique, du gouvernement de la maison et du gouvernement de l'Etat, de la paix de l'àme et de l'inutilité de la douleur, du mépris des faux biens, de la pauvreté, de la vertu, de la perversité des femmes. 11 y formule l'idéal d'eurythmie intérieure et d'équilibre mental qui constitue toute l'éthique de son siècle réconcilié avec la terre. Des doctrines des autres, il construit une mosaïque brillante, noblement agencée et clairement lisible « pour l'avantage et la commodité de ses lecteurs 2», Et de même qu'au lieu de former seulement son expérience dans le témoignage des antiques, ce qu'aurait fait un humaniste, il met à profit les leçons multiples que lui donna la vie, sa pratique des affaires, sa connaissance des hommes, son ardeur passionnée pour le spectacle et l'enseignement de la nature; de même, au lieu de restreindre sa leçon au commerce de la sagesse bourgeoise de ses contemporains et de ses proches, il trouve, pour la confirmer ou la combattre, chez Cicéron, chez Plutarquc, chez Quintilien, chez Xénophon, une richesse d'idées, une profusion d'exemples, une beauté et une grandeur d'attitudes qui illustreront et magnifieront ses propres connaissances. De telle sorte qu'il est utile à tous, qu'il est lisible pour tous et que, dans ses
1. « Bene mi sono certo ingegnato dire cosc utili, quali, dirle con ploqiienzin, con ordinc, inlcrserirvi esenipli, adducervi aulorità, orntillc di parole. .. » ()}>. volij.. Il, p. 331.)
z. Oper. vol'j., I, p. y3.
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dialogues, riches de nombre et de doctrine, gardant l'allure, procédant par périodes liées, obéissant aux règles d'une distribution réfléchie et rationnelle, Leone- Battista Alberti fonde la prose didactique italienne, qui n'existait plus depuis le Conviviodc Dante Alighieri, en même temps qu'il initie d'un geste puissant le retour à l'italien.
Ceci ne se passe qu'à un moment où l'italien paraît à l'opinion lettrée unanime une langue faubourienne, qu'on doit réserver au divertissement de la plèbe et aux vulgarités du trafic, un savant, un érudil, un latiniste, qui a écrit en latin, qui a pu donner son œuvre latine comme l'œuvre antique d'un Lépide, d'un Epiménide, d'un Lucien, et qui n'aurait qu'à poursuivre pour mériter l'applaudissement des Beccadelli, des Filelfo et des Guarino, ose en face de tous employer le vulgaire. « J'écris pour les érudits et non pour la foule », disait Politien, qui en tirait gloire. « Ce que j'écris, répond l.eone-Batlista Alberti, je ne l'écris pas pour moi, je l'écris pour l'humanité ^ » On ne pensait que pour un petit clan de privilégiés, d'initiés et de spécialistes : Leone-Battista Alberti pense pour la foule « de ses concitoyens, qui ne sont pas très lettrés ». On ne se préoccupait que de la gloire, que de la louange et de l'appréciation des doctes : Leone-Battista Alberti s'inquiète « de l'amour de ses proches et du profit des ignorants- ». On prétendait que vulgariser la science, c'était « amoindrir la déité » et « pécher de profanation » : Leone-Baltista préfère «être utile à beaucoup que plaire à quelques-uns ». Il sort la lumière du boisseau et la dresse sur le chandelier. 11 descend de la tour d'ivoire, se promène parmi les hommes et leur révèle la bonne parole. Et, au lieu de rougir de son acte, d'implorer des circonstances atténuantes et de baisser le front devant
i. « Quae scribimus, ea non nobis, sed humanitati scribimus. » [Opéra ineditu, p 293 )
2. « Scripsit prieterea et affinium suorum gratia, ut linguœ latinae ignaris prodesset, patrio sermone... » {Op. volg., 1, p. xciv.)
ceux qui l'accusent « d'offenser la majesté littéraire^ », il se targue de son bon droit.
Sans broncher, sans faiblir, ouvertement et calmement, il prend à haute voix la défense de « la langue toscane d'aujourd'hui». «Et quel sera ce téméraire, écrit-il, qui me persécute et me blâme, si j'écris de façon à ce qu'il m'entende? Au contraire, les hommes prudents me loueront peut-être, si, en écrivant de façon à ce que chacun m'entende, j'aime mieux aider à beaucoup que plaire à quelques-uns, car on sait combien les lettrés sont rares à ce jour. Et ceci me serait très agréable que qui sait me blâmer sût, en parlant, se faire applaudir. J'avoue bien que cette antique langue latine est très copieuse et ornée. Mais je ne vois pas, non plus, pourquoi il faut tellement haïr notre langue toscane d'aujourd'hui, de façon à ce que tout ce qui y est écrit, quoique excellent, nous déplaise... Et je sens ceci, c'est que, qui serait plus savant que moi et tel que beaucoup veulent être réputés, celui-là trouverait, dans notre langue commune d'aujourd'hui, autant d'ornements que dans celle qu'ils prônent tant euxmêmes et désirent si fort chez les autres. Je ne peux pas souffrir que beaucoup jugent mauvais ce qu'ils emploient pourtant, et louent ce qu'ils ne comprennent pas, ni ne se soucient d'entendre... Et si c'est vrai ce qu'ils disent que cette antique langue sut jouir auprès de toutes les races d'une grande autorité, parce que beaucoup de savants l'employèrent, il en ira certainement de même de la nôtre, si les savants la veulent travailler et polir avec tout leur soin et dans toutes leurs veilles... Et moi, je n'attends d'autre récompense que celle de la volonté que j'ai eue et ([ui me meut à mettre tout mon talent, toute mon œuvre et toute mon industrie au service des gens de notre pays 2. »
1. « Dicono che io olFcsi la iimcslà litlorarift non scrivcndo nialeria i»l eloqiienle in lingua piiilosto latina. » {Oper, vuhj., III, p. 1(10.)
2. « E chi HaWi qiiellu tcmcrariu chc piin; ini |)erso<j'iiili biasiiiiariilo, cbe io «crivu in modo che i'uuiiio m'inleuda'.' l'iù toslo forsc i |iru-
Et comme s'il n'avait pas suffi à cet homme de génie, qui n'était en cela qu'un liomme de bon sens, de revendiquer le vulgaire, de le prêcher par la parole, de le proclamer par l'exemple, il prétend lui donner une sanction quasi-officielle.
En 1441, alors que la Curie est réunie à Florence et que la cause de l'érudition triomphe dans les meilleurs esprits, il imagine, sous le prétexte de distraire les Ames de la guerre de la République et de Philippe- Marie Visconti, une sorte de tournoi poétique, dont le thème sera Délia Vera Amicizia^ le prix une couronne (le laurier en argent, et les juges ceux auxquels on se sérail le moins attendu, les secrétaires apostoliques <[ui s'appellent Poggio, Loschi, Rustici, Fiocchi, Biondo, Marsuppini, Aurispa, Trapezunlios.
Dans l'après-midi du 22 octobre, la signorie et l'archevêque de Florence, l'orateur vénitien, les officiers du Studio, les prélats de la Curie, la foule du peuple se réunissent dans l'église de Sainte-Marie-de-la-Fleur et viennent écouter ces bourgeois à qui, après un demi-siècle, gain de cause est enfin donné. L'officier pontifical Francesco Alberti, le chanoine Antonio Agli, le marchand Mariotto Davanzati, le héraut de la Signorie Anselmo Calderoni, le jurisconsulte Renedetto Accolti, le notaire Leonardo Dati, le mathéma-
denti mi loderanuo, se io scrivendo in modo che lui non m'intenda, prima cerco giovare a itioiti che piacere a pochi, chè sai quanto siano pochissimi a questi di i litterati. E molto qui a me piacerebbe se chi mi sa biasimare, ancoraaltrettanlo sapessedicendo farsiiodare. Ben confesso quell'anlica latina iingua essere copiosa molto e ornatissima. Ma non pero vef,'f40 in ciie sia la nostra oggi toscana tanto da averla in odio, che in essanualunque benchè ottiniacosa scritta cidispiaccia... E sento io questo ; clil fosse più di me dotto, o talc quale molti vogliono esser reputati, costui in questa oggi comune troverebbe non meno ornamenti che in qiiella, quale essi tanto prepongono, e tanto in altri desiderano. Ne posso io patire che a molli dispiaccia quello che pure usano, e pur lodino quello che non intendono, ne in so curano d'intendere .. E sia quanto dicono quella antiqua apprcsso di tutte le genti piena d'autorità, solo perché in essa molti dotti scrissero, simile certa sarà la nostra se i dotli la vorranno molto con suo studio e vigilie essere elimata e pulita... Io non aspetto desser commendato se non délia volontà, quai me muove a quanto in me sia ingegno opéra ed industria, porgermi utile ai nostri... » {Oper. volg., II, p. 221.)
278 LE rUATTROCENTO
ticien Michole del Gigante, prennent leur revanche. Et ils produisent des capitoli si parfaits, dos canzoni si excellentes, des stances si savoureuses, des scènes si ingénieuses et des imitations d'hexamètres et d'odes saphiques si appropriées que les secrétaires apostoliques, embarrassés de distinguer aucun de ces génies, donnèrent la couronne d'argent à l'église môme de Sainte-Marie-de-la-Fleur.
Cette cérémonie, connue sous le nom à'Âccadcînia coronaria^ marque une date^ Ce fut Leonc-Battista Alberti qui la signa.
Désormais l'élan est donné : il n'y a plus qu'à suivre.
Trop de raisons de justice et de bon sens militent en faveur de l'italien pour que l'odieux divorce de la langue parlée et de la langue écrite se prolonge davantage. Toutes les circonstances s'accordent à assurer un lendemain à la noble initiative d'Alberti : l'épuisement de l'humanisme, l'adhésion de la masse, la faveur des bourgeois, la sympathie des cours septentrionales, qui, moins cultivées, étaient demeurées fidèles au vulgaire, et l'assentiment des femmes, qui ne trouvaient point leur compte à être ci'lébréos en latin. Que pouvait, en effet, importer à toutes ces filles d'Italie, aux Ursa de Beccadelli, aux Angelina de Marrasio, aux Stella de Ponlano, aux Xandra de Landino, aux Cassandra de Stro/zi, d'être chantées dans des odes ou des élégies renouvelées d'Horace ou de Tibulle? Outre qu'elles ne les comprenaient guère, l'hommage qu'on leur portait était moins un hommage h leur beauté (|u'un hommage ji rénidilioii. Pour trouver le chemin de leur Cd'ur, il fallait i)rendre d'abord le chemin de leur
\. Voir Lkonk-IUttista Ai.hkhti, Opei'e vitlf/., I, p. c.xt.vii. Cf. (|. Mniicini, Un niioto ilncumenlo aiil certaine coronarw tli Flvenze, Anli. stor. ital., Klortniu, 1892, p. 320.
LES BOURGEOIS ET LE RETOUR A l'iTALIEN 279
oreille. C'est, suivant ses paroles, lorsqu'il admirait «dans une fruitière teigneuse des façons très nobles et dignes d'un empire », que Leone-Battista Alberli s'était avisé, pour la première fois, d'écrire en italien; et c'est, pareillement, pour être entendus de leurs amoureuses réelles ou fictives, que Laurent de iMédicis à Florence, Matteo Boïardo à Ferrare, Jacopo Sannazaro à Naples, rimeront leurs vers italiens.
Si donc, au moment où Leone-Battista proclamait son Accademia coronaHa,ceu\ qui employaient le vulgaire étaient aussi rares, d'après le jugement de Gristoforo Landino, « que les portes de Florence », grâce à l'exemple et à Tautorité du grand latiniste, grâce surtout aux circonstances inscrites dans l'ordre naturel <les choses, leur nombre va s'accroissant chaque jour, et un mouvement très marqué s'accentue en faveur de ce que Niccolô Luna appelait « le très suave et doux idiome de notre patrie' ».
Un des premiers à marcher sur les traces de Leone- Battista Alberti est son contemporain Matteo Palmieri (1406-1470j. Comme Leone-Battista, Matteo Palmieri est humaniste. Sozomeno de Pistoie, le compagnon de Poggio dans ses fouilles savantes, lui a appris à aimer les livres anciens ; Carlo Marsuppini lui révéla, au Studio de Florence, le beau latin; il a composé selon l'élégance antique l'Oraison funèbre de son maître, la Vie du grand sénéchal Niccolô Acciajuoli, Tllistoire de la guerre de Pise de 1406. Du même coup il est épicier au Canto délie Bondini, mathi'maticien, citoyen de Florence, exerçant des charges de citoyen en vue, mêlé à la politique et aux affaires, ambassadeur à Pérouse, capitaine à Livourne, gonfalonnier de Compagnie, Buonomino, prieur; il est pauvre : « Et bien que nous soyons sans enfants, écrit-il, nous avons des neveux et beaucoup de bouches à la maison et de très grandes dépenses à
1. « Questo soavissimo e dolcisshno nostro idioma palrio. » (Mancini, Vila di L. B. A., p. 230.)
supporter^»; il est bourgeois, et collige, comme un bourgeois, en un gros latin entremêlé de vulgaire, une histoire florentine et une Chronique de son temps. Fait de la sorte, il est homme à comprendre l'initiative de Leone-Battista et à la seconder immédiatement, s'il ne l'a peut-être précédée. C'est en 1434 que Leone-Battista a rédigé son premier dialogue qui compte, le Theogenio; c'est en 1430 que Matteo Palmieri place la scène de son dialogue vulgaire de la Vita civile. Agnolo Pandolfini, Luigi Guicciardini, Franco Sacchetti, réunis dans une villa du Mugello, y raisonnent de l'éducation à donner aux enfants, des trois vertus de courage, de tempérance et de prudence, de la guerre et de la paix, de Ja justice, du bien public, et, en général, de la façon dont Fhonnête homme doit se comporter dans la famille, dans la société, dans l'Etat. Et que si, dans ce dialogue, Matteo Palmieri met à la portée du vulgaire les idées qu'il a recueillies chez Cicéron, Quintilien et Plutarque, dans son poème de la Ciltà di vita., inspiré par deux visions qu'il a eues en 1451 et 1455, il se sert du mètre et de l'architecture de la Divine comédie pour révéler au peuple les théories subtiles sur les âmes de l'Académie platonicienne.
Crisloforo Landino qui, à l'âge de dix-sept ans, a déclamé à Y Accademia coronaria les terzines de Francesco Alberti « avec gravité et modestie et des gestes merveilleusement appropriés à la matière et aux temps')), va plus loin. En 1460, il s'avise de lire et commenter pul)li(iu<MU('nt, dans le Studio de Florence, le canzonière de iNUrarquc;. Pétranjue au Studio! Le poète vulgaire, le fabricant de sonnels, le parleur en dialecte, |)renant rang, prenant date, dans la littérature classique! Iiltudié à côté d'Ilonière et de Virgile! (Commenté en la nuiison
1. " K Ik'II siniiio s.iri/a (ij^liiioli, al)J)ifttii() nipoti c moite boichc in casa V. porliiiiiiu sjics.-i i;ri(iiilissiiii;i >,
2. * l'ii iiiui iii(iravif,'riii cdu (iiiiiiitn fîPivitft. e con quanta nioticstiii lo projtosi! (' CDU ^(•M'i (icliiali Hocdiido lu iiiatcria c i tciiipi. » (Manuscrit
oiileuiporain, rilé par Muncini, lilu di !.. H. A., p. MÎ.)
LES lîOURGEOIS ET LE RETOUR A l'iTALIEN 281
savante des Ghrysoloras, des Filelfo, des Guarino, des Marsiippiiii !
« Il y a peut-être, déclare Gristoforo Landino, quelques excellents citoyens qui croiront et qui sans doute croient déjà que mon entreprise de vouloir lire le poème de François Pétrarque dans un gymnase si célèbre et dans un si noble institut, où beaucoup de docteurs et en si grand nombre se retrouvent, est plutôt digne de repréhension que d'éloge, estimant que le temps peut être plus utilement employé à l'investigation des lettres latines et grecques, et poussés, je p;^nse, à une opinion semblable par leur doute que la langue toscane ne soit ni abondante, ni ornée comme les autres ^ » Qu'importe à Landino? Ils se trompent. Et le platonicien, et rhelléniste, et le latiniste leur cite en faveur de sa thèse Boccace, Leonardo Dati, Buonaccorso da Montemagno, Matteo Palmieri, Leone-Baltista Alberli, « qui s'est ingénié à transmettre au vulgaire toute l'élégance et l'industrie, toute la composition et la dignité qu'on trouve chez les Latins'. » Il ne faut pas attribuer la grossièreté et l'imperfection du vulgaire à la nature de cette langue, mais à la négligence de celui qui l'emploie. Par sa nature. et par son abondanee native, le vulgaire est élégant etbeau. S'il est resté quelque peu en arrière, «ce n'est pour rien d'autre que pour la disette dont il a souffert d'écrivains excellents'^». On peut le restaurer, et il sied de le remettre en honneur. Landino l'assure; Alberti et Palmieri le prouvent; et
1. « Saranno per avventura alcuni. prestantissimi Cittadini, i quali persuadcranno, o di j,^ià sino ad ora l'anno persuaso, questa iiiia inipresa di volere ia si celeberrirno Ginnasio e nubilitaln Studio, in lanto numéro, dove molli dotti si ritrovauo, leggere il poema di Francesco Petrarcha, essere più tosto di riprensione, che di laude degna, stimandosi l'orse, che questo medesimo tempo più utilmente nella investigazione, o délie latine, o délie greche lettere. spender si potesse... » (G. Landino, Ontzioiie, pub. par Corazzini, Miscellanea, p. 12").)
2. « Altendete con quanta industria etogiii eloquenzia. composizione e degnità che apresso ai Lalini si truova sia ingiegnato a noi trasferire. » {Ih , p. 128.)
3. « Per niante altro essere rimasto indrieto se non per carestia di dotti scriptori. » {Ib., p. 128.)
de telles idées, neuves comme l'avenir, se fraient un chemin dans les générations qui montent.
Grandi au milieu d'elles, un enfant les fait siennes : Laurent de JVIédicis, qui leur prête Fappuide son talent jeune et qui leur donne la suprématie de sa position exceptionnelle. Non seulement lui, qui est rompu au grec et au latin, qui est le nourrisson des muses antiques, qui a été élevé dans une bibliothèque el un musée, écrit et versifie en italien, mais il le fait en pleine connaissance de cause, plaidant son bon droit avec une finesse gracieuse et une autorité délicate. Selon lui, l'italien ofire les qualités de toute langue digne et parfaite; premièrement d'ôtre abondante et copieuse et propre à bien exprimer les concepts de l'esprit; deuxièmement , de posséder la douceur et l'harmon ie ; troisièmement, de garder écrites « des choses subtiles et graves et nécessaires à la vie humaine». Les hommes ont plus manqué à la langue vulgaire qu'elle n'a manqué aux hommes'. Adolescente, on peut prévoir l'âge de sa maturité. Imparfaite, elle s'orne, s'embellit, s'accomplit chaque jour. Qui sait si elle n'attend pas de nouveaux chefs-d'œuvres? « Etpeut-ôtre qu'en cette langue seront encore écrites des choses subtiles et iinporlantos et dignes d'être lues^. » « Qu'il n'y ait donc, dit Laurent, personne pour me reprendre si j'écris en cette langue dans laquelle je suis né et j'ai été nourri^! » Et que si Laurent de Médicis, élève de CristoforoLandino, et de (juarante ans plus jeune que Malteo Palmieri et que Leonc- Battista Alberli, n'eut pas le mérite, comme on l'a prétendu, d'initier un uiouvement commencé avant lui, il reste qu'il en reconnut la validité d'emblée, (ju'il
1. « E pero concludereino pin presto esscr uiiiiiciili alla linf^iia uoiuini che l'esercitino, che la linf,'uu agli uoniini e alla matoria. » l'oesie di Loienzv de Medici, éd. Cardiicci, Florcnêe, IS.i'.t, p. 17 et sq.
2. « E forse saranno ancoru scrittc in quesla linjj-iia cose sotlili cd Jini)ortanti e dcgne d'esser letle, massiuic pefcho in .sino a ora si puo dire l'adolcBccn/ia di quesla lingua, perche ognora più si fa eleganle e gcnliie. »
3. « E pcr queste medesiuie ragioni nessnno mi i)mi riprendere s'io ho Bcritto in quella lingua uella quai son nato c nulrito. >
l'aida « de toutes ses forces et de tout son esprit de bon citoyen » et que l'exemple qu'il donna venait de si haut, emportait une telle autorité et consacrait si dtHinitivement la révolution déclarée qu'il n'y a plus désormais opposition qui compte.
De ce jour le latin a vécu. 11 ne disparaîtra pas tout d'un coup, sans doute; il gardera au siècle suivant, des partisans et des maîtres; mais l'époque de son règne exclusif est accomplie. En face du latin se dresse une langue vivante, neuve comme une chose oubliée, recommandée, employée par des hommes excellents, qui s'enrichira de toutes les dépouilles du latin et prospérera dans la mesure môme où le latin va tomber en oubli.
Dante, qu'au commencement du siècle Niccolô Niccoli, dans le dialogue de Bruni, abandonnait aux fourniers et gens de cette sorte, et qui, durant tout le Quattrocento, n'avait joui que d'une fortune de souche populaire, est remis sur un trône de gloire. En 1481, Sandro Botticelli l'illustre de son crayon pointu, Cristoforo Landino le commente au Studio, Niccolù délia Magna l'imprime, Bernardo Bembo restaure son tombeau de Bavenne, et la Signorie de Florence, levant le ban d'exil qui pesait sur sa mémoire, l'habilite à toutes les charges et couronne son eftigie au temple de San-Giovanni. Ugolino Verino, qui assimile Dante à Virgile et à Homère, assure que, pour la doctrine, Dante a dépassé l'un et l'autre ' ; Girolamo Benivieni entonne un cantique en l'honneur de la Comédie « par Dante divinement composée ' » ; et Marsile Ficiu dépeint en une lettre d'enthousiasme la joie de Florence qui
1. « Quos Florentinus longe supereminet onines Gloria Miisarum Dantes ; nec cedit Ilomero ;
Par quoque Virgilio : doctrina vlncit ulruinque. »
{De illust. urb. Flor., I, p. 88.)
2. Canlico di Jeronimo Benivieni cilladino Fiorenlino in lande dello eccellenlissimo poêla Dnnie Alir/hieri e délia sec/uente Commedia da lui divinamenle composld, Florence, Giunta, 1306. '
a retrouvé son poète : « Florence, s'écrie-t-il, triste jadis, aujourd'hui joyeuse, se réjouit avec son Dante Alighieri, ressuscité après deux siècles, rendu à sa patrie, finalement couronné. Oh ! combien plus beau, dit-elle, combien plus heureux, je t'accueille à celle heure, mon doux fils! ton visage autrefois mortel est devenu immortel et divin. La nuit de ta Florence s'est transformée en jour. La douleur de tes Florentins s'est convertie en allégresse. Vous tous, citoyens très heureux, exultez et réjouissez-vous'. »
L'Académie platonicienne qui pense avec Platon que « plus un bien est communicable et commun, plus il est divin- », fait honneur à cette vérité qu'avaient en vain répétée les adversaires des premiers humanistes. Marsile Ficin compose en italien certains de ses traités; Pic de la Mirandole et Laurent de Médicis platonisent en sonnets vulgaires imités de Pétrarque ; Girolamo Benivieni expose en un subtile canzoïie d'amore les idées chères à l'école; Tommaso Benci donne en langue florentine le Pimandre de Mercure Trismégiste.
Il y a cent ans, on pensait que rien de digne ne pouvait être écrit en vulgaire et, pour sauver Dante et Boccacede l'oubli, ColuccioSalutati et Pétrarque s'avisaient de les traduire en latin; aujourd'huion accompli l un travail inverse. Marsile Ficin traduit en italien l&Monarchia latine de Dante; Jacopo Poggio traduit en italien les Histoires latines de Poggio Bracciolini son père; Donato Acciajuoli traduit en italien les Histoires latines de Leonardo Bruni; Cristoforo Landino traduit en italien la Sforziadr latine de Giovanni Simonelta; Andréa Canibini traduit en italien les Histoires latines de Flavio Biondo; Alessandro Braccesi traduit en italien la Nouvelle
1. « Florentia jamdlu mnesta sed tandem laeta Danti suo Alifîhierio, poBt duo ferme S!i;ciilfi, juin redivivo et in patriain restilulo ac denique coronalo conjçnitnlaliir... » (I-'icin. Ep. VI, p. 8'i0.)
2. « Si rinpondc, dit Laurent de Médicis, aic.iina cosa non cssere manco deK'i'i per esserc j)iii «•oiniino; anzi si prova ogni bcne esserc tanto migiioru quanto 6 più coiuunicabile cd univursalo. »
latine d'iEneas-Sylvius; c'est-à-dire que la fin du siècle s'occupe à défaire l'ouvrage du commencement du siècle. Et ceux-là mêmes qui s'obstinent à parler en latin trouvent imme'diatement des traducteurs : Cambini donne en vulgaire les Disjmlationes camaldulenses de Landino, Pietro Parenti le discours de Niccolô Acciajuoli au pape Sixte IV, Carlo Alberti VAmiria et les Efehie de Leone-Batlista Alberti.
Evidemment que l'italien qu'écrivent ces premiers pénitents n'est pas d'une pureté limpide. Outre qu'ils ont trop perdu l'habitude de la langue écrite, ils partagent le préjugé qu'ils y doivent introduire leur latin. « Personne, avance Cristoforo Landino, ne peut devenir excellent dans la langue toscane, s'il ne s'est pénétré, au préalable, des lettres latines ^ » Le vulgaire d'aujourd'hui est aussi déparé de latinismes que le latin du commencement du siècle Tétait d'italianismes-. Il faut que la phrase soit longue et magnifique, chargée d'incidentes, développée selon les lois classiques du rythme el du nombre. Il faut qu'elle n'accueille que des mots nobles, qu'elle vise à une éloquence continue, qu'elle naisse, se balance et retombe avec grandeur et majesté. Et que, si Matteo Palmieri imite de son mieux la froideur, la régularité, la correction des anciens, Leone- Battista Alberti n'hésite pas à emprunter au latin ses constructions et ses syntaxes, ses formes et ses particularités grammaticales, jusqu'à ses locutions et ses mots. Et un moine de Venise, Francesco Coloima, dans son roman de V Hypiieroiomachia^ composé en 1467, arrive à un véritable charabia. Il ose écrire des phrases de cette teneur : Phœbo in quel hora manando^ che la fronte di Matida Leucothea candidava fora già daW oceano onde, le vohtbili rote sospese non dimostrava , ma
1. « Niuno potrà essere, non che éloquente, ma pure tollerabile dicitore nella nostra lingua, se prima non ara vera et perfetta cognizione délie lettere latine. » [Op. c p. 130.)
2. « Ilisogna ogni di de' latini vocaboli, non sforzando la natura, derivare e condurre nel nostro idioma. » (C. Laxuino, op. c, p. 131.)
scdiilo cum gli mi volcucri cahalli, Pyroo ■prima e Eou, alquanto apparemlo, ad dipingere le lycophe quadrige délia figliola di vermig liante rose velocissimo insequentila non dimorava.
Cependant il serait malséant de sourire d'une aussi touchante et naturelle aberration. Il n'était guèreloisible à ces premiers transfuges du latin, encore plies sous le poidsd'un joug désormais séculaire, d'agir autrement. Et malgré leur gaucherie, leur pédantisme et leur encombrement, ils émerveillent les premiers grammairiens de la langue italienne qu'à la fin du siècle Bernardo Rucellai réunissait dans ses jardins. « Ces savants, écrit Gelli, ne pouvaient s'empêcher de s'émerveiller des quelques lettrés qui, peu d'années avant leur époque, avaient composé dans cette langue italienne en vers et en prose sans aucune observation. »
C'est ainsi que l'humanisme vint à déchoir et que le latin fut supplanté par le vulgaire.
)( L'art retourne à la langue, et en môme temps qu'à la langue, à la matière nationale, auxquelles il apporte tout ce qu'il a conquis durant un siècle d'érudition laborieuse, et auxquelles il emprunte, comme le vieil Antée au contact de la terre, une vigueur nouvelle.
Deux esprits sont en présence, l'esprit antique et l'esprit populaire ; d'un cô!é l'empirisme, et, de l'autre, la théori(; ; d'un côté, l'invention, et de l'autre, le modèle; d'un côté, la verve jaillissante, lacouleur crue, le geste débraillé, et, de l'autre, la tenue, la dignité, la correction et l'éloqucnc»' ; ici la matière énorme et diirorme, pittoresque et grosse, grouillante et vivante, et là l'idée pun-, la forme délicate et choisie, la proposition «îxacte, la composition savante, l'équilibre, la mesure et le rythme. Ces deux esprits, après s'être
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séparés et avoir manqué, chacun pour son comple de se perdre, se retrouvent. Ils se reconnaissent, se saisissent et s'embrassent. Ils se complètent et s'unissent. lis se parfont et se marient.
De leurs noces fécondes sortira la Renaissance, qu'il nous faut étudier à Florence, à Ferrare et à Naples.