CHAPITRE PREMIER
Michel Molinos en Espagne (1628-1663)
Il paraîtra singulier que d'un Espagnol célèbre, contemporain de Philippe IV, on n'ait pu, jusqu'ici, dire avec certitude où et quand il était né. Il en est ainsi pourtant. Et il faut étaler dans toute son ampleur cette ignorance, pour la plus grande confusion de l'érudition contemporaine, communément si fière de ses méthodes d'investigation.
La Realencyclopaedie fait naître l'hérésiarque à Saragosse, le 25 décembre 1640 ; le Kirchenlexicon^ V Encyclopédie de Lichtenberger, le Nomenclator literarius de Hurter, V Enchiridion de Denziger-Bannwart, nous parlent de Patacina, et du 21 décembre 1640. Patalina a les préférences du Nouveau Larousse:, de la Grande Encyclopédie^ et du Dictionnaire encyclopédique de Goschler ; seulenient Goschler assigne la date de 1627, le Nouveau Larousse 1640, tandis que la Grande Encyclopédie donne à choisir entre 1640 et 1627. D'après la Biographie générale de Hoefer, le grand Larousse et le Dictionnaire universel de Glaire, Mohnos est né en 1627 près de Saragosse ; la Biographie universelle de Michaud dit : dans le diocèse de Saragosse. Avant eux, Moreri avait dit : à Saragosse ; et Feller s'était contenté d'écrire modestement : en Aragon, en 1627. Reusch, le célèbre historien de V Index, imite cette discrétion et marque la date de 1640^.
Si nous consultons les écrivains qui se sont le plus ex professa occupés de Molinos et du quiétisme, nous retrouvons aussi des divergences et de l'embarras. Heppe'^, Scharhng^ ne parlent
^ Der Index der verbotenen Bûcher, II, p. 611. — Geschichte der quietistichen Mystik, p. 125. — ^ Michael Molinos, p. 24.
pas comme Menendez y Pelayo^ ou l'abbé Paquier^ ; In P. Hilgers' et le baron de Hûgel*, après avoir sans doute constaté le désaccord de leurs devanciers, préfèrent se taire que de faire, entre des données contradictoires, un choix impossible à justifier.
En Espagne même, les érudits ne sont pas d'accord. Le chroniqueur Rodriguez^ fait naître Molinos à Calatayud ; le bibliographe Nicolas Antonio^ le dit Saragossais ; Félix de la Tassa, qui gourmande les deux auteurs nommés, se borne à soutenir que l'hérésiarque est originaire du diocèse de Saragosse'. Avec Vicente Jimeno^ nous arrivons à savoir que le lieu d'origine est Muniesa ; même indication dans Vicente Calatayud®. Muniesa gardera les préférences des érudits espagnols au xix® siècle. Il est adopté par le Dictionnaire de Madoz,par le célèbre historien des lettres espagnoles Menendez y Pelayo^'', par le Dictionnaire géographique cC Espagne et le Dictionnaire encyclopédique hispano-américain ; le jésuite espagnol Perez Goyena a introduit la donnée dans The catholic Encyclopedia américaine.
Dans la plupart de ces travaux, point de date ; ou, s'il y en a une, c'est 1640 qu'on préfère. Seuls, le Dictionnaire hispanoaméricain et La Tassa parlent, le premier, du 27 juin, le second du 29 juin 1628.
Bien que sa renommée soit de moindre dimension que celle d'Homère, Molinos a donc, jusqu'ici, partagé avec l'illustre poète grec la gloire d'un berceau mystérieux.
Les historiens avaient cependant, pour percer cette nuit obscure, une torche qu'ils ont dédaignée, on ne sait vraiment pourquoi : la sentence même portée contre Molinos par l'Inquisition romaine. En précisant à soixante ans environ l'âge du prévenu en 1687, l'Inquisition donne équivalemment l'année de la naissance ; et elle ajoute, en toutes lettres, que Molinos est natif de Muniesa.
^ Heterodoxos espatioles, II. p. 559. — ^ Qu'est-ce que le Quiétisme ? p. 10. — ^ Der I ndex der verbotenen Bûcher, p. 94. — * Tlw mystical élément of religion, II, p. 140. — ^ Biblioteca Valenciana, p. 239. — * Biblioteca hispanica nova, I, p. 1488. — ' Biblioteca nueva aragonesa, IV, p. 70. ^ Escritores del reyno. de Valencia, II, p. 113. — ® Di(<us Thomas, etc. I, p. 11. — *" Heterodoxos espanoles, II, p. 559.
Et le fait est certain. Les registres paroissiaux de Muniesa existent encore^ On y peut lire ces lignes : « Le 29 de juin, de mille six cent vingt-huit, Messire Jean Roio, vicaire-curé, a baptisé, selon le rite de la sainte Église romaine, Michel MoHnos, fils de Pierre Molinos et de Marie- Anne Zujia sa femme. Fut parrain Messire Jean Zujia^ ».
Il faut donc abandonner sans retour les données contraires, fussent-elles fournies par les érudits les plus réputés : abolie notamment la brillante histoire empruntée par Stern' à un livre allemand de 1699, et d'après laquelle Michel Molinos serait issu d'une noble famille de jurisconsultes, du
royaume d'Aragon*.
Ce n'est point dans une vieille cité chargée d'histoire romaine et d'histoire aragonaise qu'est né Molinos ; mais à quinze lieues au sud de Sarragosse, dans une région monotone et désolée, livrée a tous les caprices des vents qui soufflent, et dont les terres incultes, abandonnées aux troupeaux de moutons innombrables, ne connaissent d'autre parure que celle des
1 J'ai raconté dans les Recherches de science religieuse, (janv. 1916) mon pèlerinage à Muniesa. — ^ De la famille de l'hérésiarque nous ne pouvons dresser qu'un très petit arbre généaloi,ique.
Miguel Molinos == Maria Blasco Juan Zuxia=Catalina Aznar
Pedro Molinos marié le 2 février 1624 à Maria Zuxia né le 4 avril 1587 née le 6 mars 1601
t le 19 octobre 1653. t le 12 juin 1652.
Miguel Molinos baptisé le 29 juin 1628.
Les documents manquent pour remonter plus haut. Et d'autre part, les registres de baptême, de 1628 (date de la naissance de Michel) à 1653 (date de la mort de son père), ne mentionnent pas d'autre fils de Pedro Molinos. — ^ Encyclopédie Lichtenberger (art. Molinos). — * Voici un renseignement qui expliquera peut-être la confusion dont cet auteur allemand a été victime. J'ai vu, aux archives de l'ambassade d'Espagne, à Rome, les deux ouvrages suivants : Pratica judiciaria del reyno de Aragon, par Pedro Molinos, notaire (Sara gosse, 1649) ; Repertoriuni fororum et observantiarum regni Aragonum par Michel de Molinos jurisconsulte (Saragosse, 1585). Il y a donc des Molinos Saragossais. Mais l'auteur de ia Guide sort d'une autre souche.
vignes, qui piquent de loin en loin d'un bouquet vert l'immense tapis sombre de la plaine.
Molinos est un villageois. Muniesa ne compte pas 1.800 habitants. Au milieu de l'agglomération, dans une rue banale, parmi des habitations sans caractère, il en est une que rien ne distingue des autres, si ce n'est qu'au-dessus de la porte d'entrée, se dresse une image de saint Augustin, statuette en pierre d'un art assez naïf. C'est là que la tradition de Muniesa fixe le berceau de Molinos ; Molinos ayant failli à la doctrine de saint Augustin aurait voulu qu'un témoignage de son repentir dominât la maison où il était né. Ainsi parle la tradition, qui manifestement s'égare en précisant de la sorte. Mais cette maison de village, toute simple, et toute semblable à celles qui l'entourent, doit être en effet l'endroit où Michel Molinos vint au monde. Sa famille, autant que nous pouvons le savoir, était de condition modeste.
Le registre des bénéfices de Muniesa indique les fondations importantes faites en faveur de la paroisse : il n'en est aucime au nom d'un Molinos quelconque. Le père de Michel Molinos, au lit de mort, laissa l'argent nécessaire à une neuvaine de messes ; sa mère légua de quoi payer une double neuvaine. Cela ne témoigne que de ressources fort communes. Menendez y Pelayo avait donc raison — et peut-être plus que des informations positives ne lui permettaient de le penser — quand il écrivait, dans ses Hétérodoxes espagnols : ;< C'était un clerc obscur, natif de Muniesa ».
Le bourg de Muniesa possédait, au dix-septième siècle une sorte de collégiale. Des ordonnances épiscopales de 1684, règlent, en dix-sept articles, la vie fraternelle des bénéficiers ecclésiastiques. En 1629, le service de l'église est assuré par un curé, neuf prêtres, vingt-sept étudiants (ou employés ?) dont sept tonsurés, parmi lesquels figure un Juan Molinos parent de notre hérésiarque. Nous savons aussi, par l'acte de baptême transcrit plus haut, que celui-ci eut pour parrain un prêtre de sa parenté, Juan Zuxia. Il est même probable que Mossen Juan Royo, qui baptisa Miguel, était allié à sa famille.
Aux archives de la paroisse de Muniesa, on rencontre des
registres de confréries : confrérie du Saint-Sacrement, confrérie des Saints Fabien et Sébastien, confrérie de Sainte-Barbe. Des Molinos figurent sur toutes les listes. Ainsi, par exemple, Pedro Molinos est inscrit à la confrérie du Saint-Sacrement, en 1621 ; et son fils Miguel, en 1639.
De tous ces détails on peut sûrement conclure que Michel Molinos naquit et vécut, à Muniesa, dans un milieu profondément religieux ; ses entours aident à comprendre que l'enfant soit entré dans la cléricature.
Comment y fit-il ses premiers pas et à quelle date ? Les archives du diocèse de Saragosse ne nous en disent rien.^ Vraisemblablement c'est au milieu des prêtres de sa parenté, et par leurs soins, que le jeune Michel fut initié aux rudiments du latin et acheminé vers le sanctuaire.
Nous savons que, plus tard, il étudia à Valence. Lui-même l'a dit^, les historiens l'assurent^, les documents locaux le confirment.
Michel Molinos avait 18 ans quand il obtint son premier bénéfice, le bénéfice dit de la Conception, dans l'église Saint- André de Valence*. Les rentes en avaient été constituées (le 20 octobre 1553) par Bernard de Murcia, recteur de ladite église, en faveur de jeunes Muniessains de sa parenté. En 1646, le bénéfice étant devenu vacant, par la mort de Jean Cabanero, deux candidats prétendirent à la succession : Louis Gavila et Michel Molinos. Celui-ci avait au service de sa cause Joseph Molinos, prêtre et procureur des patrons du bénéfice ; il établissait d'ailleurs sa parenté au 4® degré, per lineam seqiialem mascalinam. Gavila, qui ne prouvait rien du
^ Lettre de M. Jean Gerveller, vice secrétaire de l'archevêché de Saragosse (4 novembre 1917). — - Lettre au P. Jean Paul Oliva, 16 février 1680. — ^ Voir, par exemple, Menendez y 'Pela.yo , Heterodoxos espanoles, t. Il, p. 559 ; Vicente Galatayud, de l'Oratoire de Valence, Divus Thomas... recentiorum errorum tenebras... dissipans... Valence 1744, I, p. 11 ; Feliz La Tassa, Biblioteca nueva aragonesa, II, p. 70; Nicolas Antonio, /oc cit. — * La Tassa {op. cit.) parle à tort d'un bénéfice à l'église Saint-Thoraas.
tout, fut débouté. Par acte archiépiscopal (11 juillet 1646), Michel Molinos, clerc de Valence, fut pourvu du bénéfice de la Conception ; et le jour même il en prit possession par son procureur, Pierre Ferrer, bénéficier dans la même église Saint- André ^. L'heureuse issue de ce procès canonique décida probablement de la venue de MoHnos à Valence. En tout cas, c'est à partir de cette date, 1646, que nous y trouvons sa trace. Il y étudie, au collège Saint-Paul, dirigé par les jésuites ; il y reçoit les ordres sacrés^ : sous-diaconat (18 décembre 1649) ; diaconat (25 mars 1651) ; prêtrise (21 décembre 1652).
Au cœur de la ville de Valence s'élève un monument unique au monde, le Colegio de Corpus Christi. C'est le testament d'amour du B. Jean de Ribera au diocèse qu'il gouverna pendant plus de quarante années. Ce Sévillan était un saint^. Fils de Pedro de Ribera, premier duc d'Alcala, il délaissa, quand il devint évêque, le blason de ses pères, pour prendre ces armes si parlantes : un cahce surmonté d'une hostie, avec cette devise : Tibi post haec, Fili mi, ultra quid faciam ? Le Très Saint Sacrement fut le centre de sa vie intérieure et apostolique. Ce qu'il fit pour en promouvoir le culte ne peut se dire. Mais, à aucune entreprise, il ne mit son âme comme à la fondation du Colegio de Corpus Christi. Il le bâtit, à grands frais ; il le fonda ; il lui donna ses constitutions ; il y régla le culte de l'Eucharistie avec une précision de détails et un charme de piété incroyables. 11 a voulu être enterré là. Et sous l'humble pierre tombale qui couvre ses restes, le dévot prélat semble présider encore à cet office du Saint-Sacrement que l'on célèbre tous les jeudis dans la somptueuse chapelle de ce séminaire.
Lorsque Michel Molinos devint clerc de Valence en 1646, il y avait trente-quatre ans que le B. Jean de Ribera était mort. La gloire du Collège de Corpus Christi était dans toute sa fraîcheur. Molinos, qui sut toujours avancer ses affaires, brigua, après sa prêtrise, la charge de pénitencier dans ce
^ Arch. archiép. de Valence. Colaciones litigiosas, Reg. 90. f° 127. — ^ Ibid., Ordencs. Reg. 423. — ^ Cf. Juan Ximenes, theologo de la Provincia de los Miniinos del Reyno de Valencia. Vida y virtudes del Vénérable siervo de Dios D. Juan de Ribera. Roma, 1734.
EN EJïPAGNK /
pensionnat choisi. Il se présenta aux concours de décembre 1655 et d'avril 1660. Il échoua. François Ferez et Diègue Palau lui furent préférés^. Jusqu'à la fin, il demeurera humble bénéficier de Saint- André, comme au début de sa cléricature ; même quand il sera devenu, à Rome, un grand personnage, il conservera ce titre, pour ne le perdre qu'après sa condamnation par le Saint Office en 1687 -.
Les procès verbaux des concours du Collège de Corpus Christi donnent à Molinos le titre de docteur. Dans un pays où les élections pour les bénéfices ecclésiastiques offraient aux gradués des avantages, il était à prévoir qu'un clerc intelligent comme Molinos pousserait ses études jusqu'au doctorat en théologie. Lui-même prend ce titre dans ses livres ; ses contemporains le lui donnent. Les registres de l'Université de Valence ne font pas foi de ces examens^. Mais Vicente Calatayud, vieil auteur valentinois, assure que Molinos subit les épreuves du doctorat ailleurs qu'à l'Université de Valence*. C'est bien possible. Il aurait pu les subir au collège Saint-Paul, oi^i les jésuites avaient faculté pontificale de conférer les grades^.
Ce privilège et le fait d'ouvrir des cours de théologie indépendants de l'Université valurent à la Compagnie bien des
^Vicente Calatayud ojo.ci7. 1,p. 12. — D'après le registre des Concours, le Dr Molinos fut 7® sur 9 concurrents le 16 décembre 1655, et 4'' sur <), le 8 avril 1660. Je remercie M. le Recteur du Real Colegio de Corpus Christi d'avoir bien voulu vérifier ces dates pour moi. — ' L'acte de provision de son successeur, Montanos, (8 janvier 1688) mentionne expressément cette condamnation comme ca\ se de la vacance du bénéfice. (Arch. de l'arch. de Valence, Colaciones.). — ^ J'ai vérifié le fait, en parcourant la série de registres qui existe encore aux archives municipales de Valence. — Calatayud {op. cit. I, p. 12) avait fait au xviiie siècle la même recherche avec le même insuccès. — * M. le Recteur du Collège Corpus Christi de Valence m'écrit que les archives du Collège n'ont gardé que l:"S registres d'examen en droit canon de 1638 à 1650 et que le nom de Molinos n'y figure pas. — ^ L'absence de documents valentinois ne donne aucune vraisemblance à l'opinion qui fait Molinos docteur de Coïmbre, comme le veulent Scharling, Reusch, Lichtenberger, etc. Nous savons sans conteste possible que Molinos a fait ses études à Valence et qu'il y était bénéficier ; c'est donc à Valence vraisemblablement qu'il a pris ses grades.
8 MICHEL MOHNOS
désagréments, à Valence comme ailleurs. Il existe encore, aux archives du royaume de Valence, tout un dossier de ces vieilles querelles^ Elles se reproduisirent notamment à l'époque où Molinos faisait ses études. Lui-même Ta rappelé dans une lettre au général des jésuites :
'•■ Je me vante d'être fils et disciple de la Compagnie de Jésus. Loin de la vouloir persécuter; je désire la servir, fût-ce dans les circonstances les plus difficiles. Et j'ai déjà fait mes preuves, dans le conflit jadis suscité par l'Université de Valence, contre le collège Saint-Paul. L'Université prétendait empêcher les jésuites d'enseigner la théologie. J'ai certifié alors, sous l'empire de la vérité et de la reconnaissance, que j'avais appris de la Compagnie tout mon savoir sacré. D'autres docteurs ne voulurent pas lui rendre un pareil témoignage ; et ils ne m'épargnèrent pas leurs procédés mortifiants, dans mon ministère. »
Dans ces lignes louangeuses et mélancoliques, Molinos donne à entendre que la fidélité de son cœur aux maîtres de sa jeunesse lui valut des déboires, dont sa carrière eut à souffrir. 11 n'est pas tout de même à croire que son échec aux concours du collège de Corpus Christi s'explique par de pareilles animosités.
Quoi qu'il en soit, le bénéficier de Saint-André ne réussit pas à prendre pied dans le fameux collège, A défaut des futurs prêtres qu'il aurait peut être voulu diriger, il confessa des nonnes^. Il prêcha aussi quelques missions. C'est tout ce que nous savons de son ministère à Valence ; très peu de chose en somme.
Mais bientôt un fait insignifiant va se produire, qui, en transportant Molinos à Ronie, changera sa destinée.
Au temps même où le B. Jean de Ribera illustrait le siège
^ Jesuitas, Legajo 89, n" 1, 11, 12. — - Vicente Calatayud (op. cit. I, p. 13) précise que les religieuses en question appartenaient au couvent où vivait une sœur de Molinos. Nous rencontrons ce même détail dans une Vie manuscrite dont nous reparlerons.
EN ESPAGNE y
de Valence par ses éminentes vertus, un bénéficier de Saint- A.ndré, François-Jérôme Simon, remuait la \411e par sa réputation de sainteté et ses prodiges de thaumaturge. Fils d'un menuisier, orphelin à sept ans, élevé par un prêtre qui le recueillit, il fut, dès son enfance et pendant sa cléricature, un modèle de piété. Devenu prêtre, il donna les plus hauts exemples de vie sacerdotale : assidu à la prière, ami des jeûnes rigoureux et des austérités familières aux saints, secourable aux pauvres à qui il donnait tout, pur comme un ange, retiré comme un ermite.
Quand il mourut, à 33 ans, le 25 avril 1612, ses funérailles furent un triomphe. Pendant trois jours, il fallut laisser son corps exposé à l'église Saint-André, pour satisfaire la dévotion du peuple. Toutes les églises de Valence honorèrent l'humble bénéficier par un service funèbre. Le vice-roi assista à celui de la cathédrale et un franciscain déchaux, le P. Antoine Sobrino, exalta les vertus du défunt. Jusque dans le diocèse d'Orihuela, les hommages se multiplièrent, avec un luxe de splendeurs inaccoutumées : tentures magnifiques, inscriptions en vers, cartouches allégoriques, discours solennels furent prodigués à la mémoire de ce pauvre prêtre, comme on eût fait pour un souverain^.
La curie archiépiscopale de Valence ne tarda pas à entamer des informations canoniques sur la vie du serviteur de Dieu. L'évêque de Segorbe institua aussi un procès. Dès le 7 décembre 1613, le dossier de la cause était remis au pape Paul V, lequel désigna Lancellotti comme cardinal ponent.
Le roi catholique, Philippe III, prenait l'affaire à cœur. Avant même que les pièces du procès fussent apportées à Rome, il donnait à son ambassadeur, Fernand de Castro, commission d'y intéresser le pape et de presser les opérations de la Congrégation des rites. Le monarque insistait notam-
1 J'emprunte ces détails au volume publié à Orihuela, en 1612, parle P. François Martinez, curé dudit lieu : Las exequias y fiestas funerales que hizo la santa Iclesia de Origuela y sus paroquias a la dichosa muerte del Vénérable y angelico padre Mossen Francisco Geronymo Simon beneficiado en la paroquia de San Andres de la ciudad de Valencia, con una brève suma de su vida y muerte la quai va en el primer capitula.
ment sur les « nombreux miracles » dus à rintercession du vénérable prêtre : les procès espagnols, à ce qu'on disait, en relevaient plus de cent^.
Mais l'empressement des foules au tombeau du saint bénéficier compromit la cause qu'elles prétendaient servir. Il y eut des excès dans ces hommages. Rome, saisie d'une dénonciation, ordonna une enquête par les soins de l'Inquisiteur général du royaume. Des mesures furent prises pour réfréner la dévotion populaire. Les Valentinois, à ce qu'assure le roi d'Espagne à l'ambassadeur Castro^, respectèrent les défenses portées.
Le prince ne se contentait pas de plaider de loin ; il envoya à Rome D. Pedro Ferrer y Esteban, un de ses chapelains, avec un traitement de 100 ducats mensuels, pour traiter de la cause^. Ces actives démarches n'empêchèrent pas les rumeurs fâcheuses de persister à Rome. Des agents plus ou moins qualifiés, un certain Pedro Cabezas, par exemple, surent les entretenir. Bref, le souverain Pontife ordonna au nonce de Madrid d'informer ; celui-ci confia l'affaire à l'évêque de Tortosa. Sur le rapport fait par le prélat, la cause aurait été reprise. Mais de nouvelles manœuvres réussirent à susciter des obstacles. Il sufiisait d'ailleurs, pour en créer, des décrets signés par Urbain VIII en 1625; désormais il fallait attendre cinquante ans après la mort d'un serviteur de Dieu pour saisir de sa cause le tribunal des Rites.
La déconvenue était grande. Mais un délai vaut mieux qu'un refus. Les Valentinois patientèrent jusqu'en 1602. Dès l'année suivante, la cause du V. François-Jérôme Simon a pour procureur, dans la ville éternelle, le docteur Michel Molinos^. La déhbération qui le délègue est du 3 octobre 1663.
^ Arch. de l'amb. d'Espagne à Rome. Leg 153. Lettre du 16 avril 1613. — 2 Jbid., Lettre du 1!0 mai 1613. — ^ Ihid., Lettre du 15 mai 1613, au cardinal Borgia. — ^ C'est dans deux lignes du grand bibliographe espagnol Nicolas Antonio que se trouve l'indication la plus ancienne de cette charge de Molinos. Et Nicolas Antonio parle là en témoin oculaire.
S. E. le Cardinal Vico, préfet de la Congrégation des Rites, m'a généreusenient ouvert les portes des archives de cette Congrégation. Mais le
Et ce n'est pas seulement la collégiale de Saint-André qui le délègue, mais le chapitre, l'archevêque et le corps des « trois états » du royaume de Valence. L'assemblée qui porte ce nom est formée des représentants du clergé, de l'armée et du royaume. Dans une séance solennelle, tenue « dans la grande salle dorée de la députation», le 20 juillet 1663, les députés réunis « font, constituent, créent et ordonnent » leur « syndic, agent, postulateur et procureur » en cour de Rome ; et leur choix s'arrête sur le docteur Michel Molinos, qu'ils habilitent pour toutes instances, procès et actes quelconques, que pourra comporter la cause de béatification du V. François-Jérôme Simon.
Le 22 octobre, on dresse les « instructions » destinées à ce ministre plénipotentiaire. Il partira le plus tôt possible, sans attendre les missives ofTicielles que le roi, le chapitre, l'archevêque et les États du royaume de Valence doivent adresser au souverain Pontife, au cardinal d'Aragon ambasadeur d'Espagne, et aux cardinaux de la Congrégation des Rites ; ces lettres viendront plus tard, en duplicata. A Rome, que Molinos se mette en relation avec Jean Misegerio (?) qui fut procureur de la cause de S. Thomas de Villeneuve et s'est occupé aussi de celle du V. François Simon. Avant toutes choses, il importe de saisir Sa Sainteté d'une relation exacte de toutes les phrases de l'affaire ; il faut aussi tâcher de retrouver, dans les archives de l'Inquisition ou ailleurs, les actes originaux des informations canoniques faites en
sous-secrétaire m'a fait savoir, par une lettre du 6 juin 1918, qu'il n'y avait pas, aux archives des Rites, trace d'un dossier Simon.
J'ai appris, en 1920, que les archives de la Collégiale Saint- André de Valence étaient riches en documents sur le Vén. François Simon.
La Providence est favorable aux chercheurs obstinés ; j'ai fini par découvrir à h Bibliothèque Vaticane, dans le fonds latin, un mss 7392, qui contient, au f° 325, un long mémoire de 4 pages in-folio, non signé et non daté, mais qui est certainement de Molinos ; il y a là toute une histoire abrégée de la cause du Vénérable Simon de 1613 à 1663. Par une pièce conservée aux Archives régionales de Valence (Archive del Real, t. 542) nous savons que Molinos fit deux mémoires sur la cause, un en 1664 et un en 1665. Le mss 7392 du Vatican dont je viens de parler doit représenter le mémoire de 1664.
1613 à Sé£;orbe et à Valence ; que si oa ne peut découvrir ces documents indispensables, que Sa Sainteté soit priée d'autoriser les curies ecclésiastiques de Valence et de Ségorbe à fournir une deuxième copie. Avant son départ, Molinos fera bien de recueillir les données les plus exactes sur l'ensemble du procès ; de prendre note des instructions dressées jadis par Jean Misegerio ; de voir le chanoine Font pour avoir de lui tous les papiers utiles à la cause que peuvent renfermer les archives du chapitre de Valence. Il ne faudra pas oublier les cadeaux que l'on a coutume de faire à la curie, en décembre et en août. Note exacte devra être tenue de toute la dépense ; le royaume payera par l'intermédiaire des correspondants que les marchands valenciens ont à Rome ; d'une manière générale il faudra rendre compte, avec grande diligence, des démarches faites et des résultats obtenus. Au surplus, pour la conduite de l'affaire, le royaume de Valence s'en rapporte « au zèle, à la prudence et à la bonne direction du docteur Molinos ».
Le 26 octobre, on ouvre au procureur de la cause du V. François-Jérôme Simon un crédit de 500 Hvres ; le 13 novembre, on ajoute 218 livres, 8 sols. A cette même date, on écrit les lettres qui recommandent l'envoyé du royaume au cardinal d'Aragon, au cardinal Albrizzi, à l'agent Misegerio ; on vante « l'intelhgence et la vertu » de Mohnos ; on l'appelle un homme « de toute satisfaction ». Lo clerc obscur de Muniesa est devenu un personnage d'importance, honoré par une ville illustre du plus auguste des mandats ^.
Avant de suivre l'habile aragonais, dans ce milieu romain où il sut très vite se faire une place, une question se pose d'elle-
^ Archive régional de Valencia. Archive del Real, t. 541 et 542. — Outre les documents analysés dans les pages qui précèdent, ces deux tomes renferment d'autres délibérations sur le procès ; un compte détaillé, fourni par Molinos, de ses dépenses en 1664 et 1665; des reçus signés de lui, etc., etc. — Je remercie M. Fernando Ferrer, archiviste en chef de l'Archivo régional, des bons offices qu'il m'a rendus, pour la recherche et la copie de ces documents.
même qu'il faut essayer de résoudre : quand est-ce que Molinos commença à être quiétiste ?
La parenté de son quiétisme avec les erreurs des Illuminés d'Espagne est notoire ; elle a été marquée par tous les contemporains qui l'ont combattu. Et il est certain, d'autre part, que la vigilance et la rigueur de l'Inquisition ont eu grand' peine à enrayer un mouvement qui traverse tout le sud de la péninsule, comme par accès fiévreux, pendant plus de cent années. A Séville, par exemple, les procès qui occuperont les inquisiteurs en 1687 forment les derniers anneaux d'une chaîne d'erreurs, dont on rencontre le premier bout au milieu du xvi^ siècle^ Il ne semble pas cependant que Valence ait offert des phénomènes de cette dimension. Les historiens n'en disent rien ; notamment on ne trouve pas trace, dans le long épiscopat du B. Jean de Ribera, d'une action quelconque contre les alumhrados.
Quelques-uns veulent que Molinos ait appris le quiétisme, en voyage, par les entretiens qu'il aurait eus, à Marseille, avec François Malaval. Aucun document ne témoigne de cette rencontre ; il y a plutôt lieu de croire que Molinos alla, par mer, d'Espagne en Itahe. Et une lettre de Malaval au célèbre professeur de la Propagande, Giovanni Pastrizio, dément le fait de cette entrevue fabuleuse^ des deux docteurs quiétistes.
On soutiendrait, avec beaucoup plus de vraisemblance, que le quiétisme de Mohnos date de son séjour à Rome ; les livres n'y manquaient pas, nous le verrons, où il aurait pu puiser cette doctrine.
Mais il est très probable qu'avant de quitter sa modeste collégiale, le bénéficier de Saint-André de Valence avait déjà des idées contestables, en matière de spiritualité. Nous savons que, dès sa jeunesse sacerdotale, il fréquentait certains conventicules entre prêtres, organisés, semble-t-il, en dehors de l'autorité épiscopale, sous couleur d'entretiens spirituels et d'avancement dans la piété. L'auteur de qui nous tenons ce
^ Menendez y Pelayo, Hétérodoxes espaîîoles, II, p 546. — - Bibl. Vat. Borgia lat. 503. Je remercie Mgr Giovanni Mercati, préfet de la Vaticane, d'avoir bien voulu me signaler ce dossier.
détail n'hésite pas à dire que ce fut là « le commencement de la perdition » de Molinos. Peut-être est-ce vrai. Toutefois il faut bien en convenir, le peu qui nous est connu de ces réunions sacerdotales ne saurait justifier cette appréciation ; on noufi dit seulement que Fune des pratiques simplistes de ces prêtres était de porter le manteau au rebours, jusqu'à ce qu'un passant charitable les avertît de la méprise^. Ce trait peut faire sourire, inquiéter même ; il ne trahit rien des futures doctrines de la Guide.
il en est autrement d'un autre indice que voici : en 1662, c'est-à-dire, vers la fin du séjour de Molinos à Valence, parut une édition valentinoise des couvres de Jean Falconi. Molinos a pu la lire ; il a dû la lire, étant directeur de conscience de religieuses. C'est en comprenant mal VAlphabel de Falconi qu'il aura commencé à rêver d'une spiritualité nouvelle.
La suite de nos études montrera mieux encore le bien fondé de cette hypothèse.
En tout cas, on ne saurait guère douter que ce clerc aragonais n'eut déjà, dans son pays, cette psychologie d'aventurier audacieux, avisé, confiant en soi, habile à manier les hommes et à feindre, qui allait lui permettre, dans une ville éternellement féconde en intrigues, de capter la faveur des grands, de dominer dans les monastères, de régner comme un chef d'école.
^ Ces détails sont tirés d'un manuscrit conservé aux archives de l'ambassade d'Espagne à Rome, sous la cote E II 103, et intitulé Vida del doctor D. Miguel de Molinos aragones, condenado en Roma por el sacrosanto y treinendo tribunal de V Inouisicion.
Menendez y Pelayo [op. cit. II, p 559) a signalé et utilisé ce document précieux. L'auteur est un contemporain, un prêtre, chanoine de Sainte Marie Majeure. Il a eu des relations avec Molinos, dès l'arrivée dn celui-ci à Rome, et ne l'a jamais perdu de vue. Ce témoignage est d'autant plus important qu'il est le seul par lequel nous sachions quelque chose de la vie de Molinos dans la Ville éternelle.
Je remercie M. Jayme Ojeda, conseiller et le R. P. José Poù, archiviste, de l'aimable accueil qu'ils m'ont fait à l'ambassade d'Espagne en 1918: tous deux ont facilité mes travaux avec la plus courtoise oblit'eance.