CHAPITRE II
Michel Molinos à Rome, son premier livre (1664-1675).
Le voyage de Valence à Rome se fit par mer. Molinos débarqua à Livourne où il ne manqua pas d'aller voir le ghetto des juifs qui y trafiquent. Il dut arriver à Rome dans les derniers jours de décembre 1663^ Il prit logement au Corso, près de l'Arc de Portugal. Mais, au bout de quelques mois, il s'inquiéta de l'humidité de la maison qu'il habitait — le souci de la santé étant chez lui très vif — et loua un appartement via délia Vite, près de l'église Saint- André délie Frate. Il resta là quelques années. Finalement le besoin d'une habitation plus retirée le conduisit dans le voisinage de San Lorenzo in Panisperna, dans le quartier des Monti. Ce fut le domicile où il vécut le plus longtemps; il n'en sortit que contraint, pour aller aux prisons du Saint Olfice^.
Ce maître de l'oraison de quiétude avait la dévotion vagabonde, quand il s'agissait de célébrer la sainte messe. On le vit d'abord à San Juanino des mercenaires espagnols, puis à Saint-Claude des Bourguignons, puis à Saint-André du Quirinal, église du noviciat des jésuites^ ; il fréquenta aussi
^ Les premiers comptes que Molinos ait fournis de ses dépenses sont de janvier 1664. Ils portent que, le 15 janvier, il a payé 12 sols pour « papier, encre, plumes et tout le nécessaire pour écrire ». Les premières recherches aux archives du Vatican, pour retrouver les procès canoniques de Valence et de Ségorbe, sont aussi de janvier 1664 ; Molinos donne 1 livre et 4 sols à don Orazio « notaire des Saints » pour « les diligences » faites. (Archive régional de Valencia, Archivo del Real, t. 542). Il suit de là que Molinos ne dut guère arriver à Rome avant la fin de décembre. Son caractère comme son intérêt le devaient porter à un grand empressement dans les fonctions de sa charge ; s'il était arrivé à Rome bien avant les vacances de la Noël, il aurait certainement commencé immédiatement ses démarches. — -^ Vida mste, f° 1-5. — ^ Ibid., fo 9-10.
Saint-Pierre-aux-Liens, Saint-Sylvestre in monte Cavallo, N.-D. dei Monti.
Les pratiques spéciales du célébrant expliquent en partie ces migrations successives. Non que Molinos apportât à l'autel une fâcheuse désinvolture ; au contraire, son attitude et ses gestes, durant lo saint sacrifice, étaient posés et graves. Mais, de bonne heure, il prit Fhahitude de donner comme épilogue à sa messe des conférences spirituelles à quelques femmes dévotes. En arrivant dans l'église, il se contentait d'une génuflexion et passait immédiatement à la sacristie pour revêtir les ornements sacrés ; après la m.esse, aucune action de grâces. Mais cet homme si peu expansif avec le Seigneur l'était beaucoup avec le petit troupeau de fidèles qui ne tarda guère à se former autour de lui. Volontiers il eût poursuivi pendant des heures ces entretiens spirituels ; il se serait même fait enfermer dans l'église pour prolonger jusqu'au soir ces rencontres, si les sacristains y avaient consenti. Ces allures singulières et indiscrètes finissaient par attirer l'attention, provoquer des murmures, amener des observations de la part des recteurs des églises. Molinos changeait de local plutôt que de changer de mœurs^. Ce prédicant ami des coins ombreux était le plus obstiné des hommes.
Que prêchait-il ? Sans nul doute, l'oraison de quiétude ou chose semblable. Dès les premiers temps de son séjour à Rome, tandis qu'il habitait encore rue délia Vite, il prit contact avec une confrérie appelée V Ecole du Christ. Cette confrérie tenait alors ses réunions à San Lorenzo in Lucina ; pour des raisons que nous ignorons, elle passa à Sainte-Anne in Monte Cavallo, hospice de Carmes déchaux de la réforme de sainte Thérèse ; bientôt elle s'établit près de Saint-Marcel du Corso, dans une pièce du pala;s du cardinal d'Aragon, attenant à l'éghse ; pendant deux ans elle fut hospitalisée, par la bonté du P. Jean Paul Oliva, général des jésuites, dans une chapelle de congrégation de la maison professe ; elle finit par acheter un local à son usage exclusif, dans le voisinage de l'église de Saint- Ildefonse, desservie par les Augustins espagnols, via Sistina.
1 Ibid., f" 9.
D'après ces indications on peut conjecturer que V Ecole du Christ était une école d'ascétisme espagnol. Menendez Pelayo assure que c'était aussi une école de quiétisme^. Molinos ne tarda guère à y être le maître, au point qu'il put chasser de la confrérie jusqu'à cent membres qui subissaient mal son joug. Fiien que les règlements exigeassent le renouvellement des charges, lui garda toujours la sienne; il surveilla le recrutement avec un soin jaloux, de manière à maintenir son influence. Son esprit vindicatif aurait même poursuivi, par delà les Pyrénées, les anciens confrères expulsés. Pour justifier les mesures prises contre eux, il n'aurait pas hésité à écrire aux Ecoles du Christ d'Espagne^, afin que celles-ci, faisant cause commune avec le directeur de V Ecole du Christ de Rome, tinssent leurs portes obstinément fermées aux gens que Molinos traitait comme brebis galeuses.
Par ailleurs, dans les réunions romaines dont il demeurait le docteur unique, Molinos moralisait sans relâche, écouté comme un oracle. Il n'avait alors à la bouche que les noms de Jean Falconi et Grégoire Lopez^.
Il était dans la destinée de cet homme de vivre dans le rayonnement d'une collection de saints m.anqués, si l'on peut dire.
Malgré ses efforts, il ne réussit jamais à faire reprendre, devant la Congrégation des Rites, la discussion de la cause du vénérable François-Jérôme Simon. En terminant le mémoire dont nous avons déjà parlé, il énumérait jusqu'à douze raisons graves qui devaient déterminer les juges è une sentence favorable : ils ne voudraient pas déshonorer Valence taxée si outrageusement d'idolâtre et d'ignorante ; livrer à une poignée d'intrigants et de calomniateurs la mémoire d'un vrai serviteur de Dieu ; dédaigner les instances de Sa Majesté
^ Op. cit. II. p. 559. — - Ce détail, que nous fournit la Vie manuscrite (f"^ 6), prouve que V Ecole du Christ était une confrérie espagnole, au sens plein du mot : elle groupait les Espagnols de Rome et elle avait ses pareilles, ou ses filiales, par delà les Pyrénées. — ^ Ibid., f" '*-8.
18 MICHEL MOI.INOS
Catholique"; tromper les espérances de tout un peuple dévot ; tenir pour non avenues les informations canoniques faites nar les Ordinaires et les miracles multipliés par la bonté de Dieu. Cette péroraison éloquente laissa le tribunal des Rites froid et la cause de François- Jérôme Simon sans avenir.
Il survint pire encore. Molinos perdit la confiance de ses mandants. La députation provinciale de Valence lui enleva sa charge pour la donner à un Romain employé à la Daterie. La délibération prise ne mentionne pas les motifs de cette disgrâce ; les délibérants spécifient même que, })Our l'honneur du Docteur Mohnos, on suppose qu'il a demandée être déchargé de sa commission. On devine si Molinos, entouré d'une faveur grandissante dans la ville des papes, apprit avec plaisir qu'il n'avait plus de crédit auprès des Valentinois. Il faut transcrire ici sa lettre, sonore et superbe, à ses anciens commettants^.
« Après douze ans d'amertumes valentinoises et romaines, il me manquait, pour sceller et couronner mon discrédit, d'être révoqué de mes fonctions. Jamais je n'aurais imaginé de prétendre à cette agence. Au contraire, et tout le monde le sait, il fallut des prières, des instances, des violences, un commandement pour me l'imposer. Dieu soit béni pour un bienfait si singulier ! Mon séjour à Rome m'aura été un bonheur, si mon âme sait profiter d'une Inde aussi riche. J'ai du moins cette consolation que jamais on ne pourra dire que, par cette agence à Rome, j'ai cherché ou procuré la moindre convenance personnelle ; je n'ai pas même demandé mon traitement, bien qu'il me manque depuis plusieurs années. Loin de le demander, j'avais la ferme résolution (ainsi que je l'ai écrit à un de mes cobénéficiers) de continuer, avec ou sans traitement, mes démarches, jusqu'à un nouveau pontificat, comptant comme Jacob sur les années pour obtenir la Rachel désirée, poussé par la seule dévotion et obligation que j'ai au saint, à sa maison et à mon Église.
« Mais puisque V. S. I. a nommé un autre agent, c'est un signe manifeste qu'elle a constaté mon insuffisance et mon
^ L'oratorien Vincent Calatayud a inséré cette lettre dans son hvre Divus Thomas... (t. III, p. 9-10).
trop court talent. Ma plus grande consolation est de penser que par cette révocation V. S. I. m'a humilié et m'a délivré du péril de la vaine gloire ; de telle sorte que je pourrai désormais de tout cœur chanter avec le prophète : Boniim mihi quia humiliastime.
i( Dans la commission que V. S. I. donne au S^ Jean Baptiste Mauro, vous déclarez que vous me révoquez sans me noter d'indignité, et parce que j'ai sollicité ma révocation. Si c'est un prétexte de politesse qui vous a dicté ces paroles, je fais à V. S. I. mes remerciements pour l'honnenr qu'elle me fait. Mais je préfère subir le discrédit et l'infamie, plutôt que d'entendre dire que j'ai fléchi dans l'entreprise. Car je n'ai pas fléchi et j'avais donné à Dieu et au saint ma parole de ne point fléchir jusqu'à ma mort, avec ou sans traitement ; et jusqu'à ce jour j'ai tenu ma parole.
« V. S. I. me mande de remettre, en présence du S^ Jean Baptiste Mauro, les papiers de la cause. Je ne laisse pas de m'étonner — et d'autres s'étonnent avec moi — que vous ayez accordé plus de confiance et d'estim.e à une personne inconnue, étrangère, itahenne, séculière, mariée, employée à la Daterie, qu'à une personne du pay?, ecclésiastique, connue de tous, et qui a défendu avec un zèle ardent, la cause, l'Église de Valence, le renom du saint et l'important secret. Je m.'arrôte là. Je ne veux pas qu'on présume que le ressentiment me pousse à parler. Grâces à Dieu je n'ai aucun ressentiment. Il y a des mois, des années que j'ai prévu ce qui m'arrive aujourd'hui.
« V. S. I. me dit de remettre les papiers de cette mystérieuse cause entre les mains d'un père de S. Phihppe de Néri. Je ne sais qui c'est ni comment il s'appelle. Evidemment V. S. I. saura de science certaine qu'il est un congréganiste exemplaire, un saint religieux, et qu'il a une simplicité de colombe. Mais j'ignore s'il aura grande dévotion à un saint qu'il ne connaît pas, et le soin que requiert le dépôt, et la sagacité de sagesse nécessaire, pour garder des papiers importants contre la poussière de l'émulation et la moisissure de l'envie.
« Tout le monde se signe. Les Espagnols do la plus grande autorité ici ne peuvent croire qu'on remette aux Italiens une
cause ])Ieine de surprises, de mystères, une cause si grave et si traversée par les passions. Dieu seul sait si on a perdu les papiers anciens que en 1628 Don Vincent Pardo de la Costa déposa entre les mains de Fructueux Ribera, à cause d'une crainte excessive de l'envie ; parce qu'il y a des papiers que l'envie ne demande qu'à ensevelir, il faut, dans la charge d'agent, une prudence circonspecte, sainte et sagace, comme l'expérience me l'a montré depuis douze ans que je manœuvre v\ Rome.
« Bien qu'on ne me demande pas mon avis, je dirai, vu les devoirs que j'ai à l'égard de la cause, je dirai que l'unique et légitime endroit où doivent être déposés ces papiers sont les archives secrètes de N. avec la note suivante sur l'enveloppe du dossier : ces papiers sont relatifs à la béatification du V. François- Jérôme Simon, Valentinois, dont la cause a été et est combattue par N. et défendue par la religion de N.
« Jusqu'ici on n'a pas réfléchi à ces deux points. Et ce n'est pas merveille, parce que peu de gens ont l'expérience de ce qui se passe à Rome, en ces matières.
« Ce n'est point par désobéissance, ni rébelhon, que je ne fais pas le dépôt que V. S. I. m'a commandé ; mais par conscience et justice. J'ai voulu faire entendre ces raisons avant d'exécuter vos ordres.
«V. S. I. saura, mieux que moi, choisir un agent, quand le moment sera venu. Quant à moi, je sais qu'il faut que ce soit un ecclésiastique, prudent, sagace, circonspect, dévot, désintéressé, patient, constant, sans prétention d'aucune sorte. S'il était possible, le P. Simon en personne devrait descendre du ciel pour traiter de cette béatification.
« Comme je n'ai pas l'intention de partir pour l'Espagne, je remets à V. S. I. la décharge de l'argent que j'ai pris sur le crédit ouvert pour les dépenses de la cause. Je me réjouirai toujours que celle-ci aboutisse à l'issue désirée, fût-ce par le moyen d'un autre que moi.
« Un homme de bien et qui tient une charge doit rendre compte. Je remplirai ce devoir. Pour que V. S. I. puisse connaître où en est la cause, je lui remets en duplicata un mémoire sur les opérations qui ont eu lieu pendant ce pon-
tificat ; tenant pour assuré que vous n'avez point reçu celui que j'envoyai en 1671. V. S. I. ne manquera pas de le lire ; il est assez important d'en connaître la teneur pour conduire l'affaire avec sûreté.
« Je dois aussi confier à V. S. I. autre chose : le cardinal Bona et le cardinal Brancacio ont été les deux Atlas de notre cause, les défenseurs acharnés de l'innocence, de la vérité et de la justice ; ils étaient les personnages les plus éminents du Sacré Collège et en tête de liste pour le prochain conclave. Le Seigneur les a pris avec lui, ces temps derniers, presque en même temps. V. S. I. comprendra par là que cette cause aura son jour de triomphe, mais par disposition de la Providence et non par les démarches des hommes.
« Je termine en demandant pardon à V. S, 1. de mes nombreux défauts ; ceux-ci sont les fiJs de mon insuffisance et de mon pou de bonheur, non du manque d'affection ou de zèle. Notre-Seigneur" garde V. S. I. en grande félicité.
« Rome, 12 janvier 1675. »
On ne dira pas que Molinos manquait de hardiesse dans ses plaidoiries. Parmi ses amis de Rome, quelqu'un trouvant qu'il oubliait trop la discrétion et le respect, lui conseilla de déchirer cette lettre^. Molinos ne voulut rien écouter.
Grégoire Lopez et Jean Falconi étaient aussi des candidats aux honneurs des autels. Tous deux étaient morts avec une grande réputation de vertu, l'un au Mexique, l'autre à Madrid. Des évêques, et tout l'ordre de la Merci pour celui-ci, le clergé de la Nouvelle-Espagne, le Conseil des Indes, le roi'^ pour celui-là, n'avaient rien négligé pour faire valoir leurs titres à Rome. Rien n'y ht. Comme François-Jérôme Simon, Jean Falconi et Grégoire Lopez attendent encore l'auréole des bienheureux.
Jean Falconi, gloire de l'ordre de la Merci, laissa à sa mort (1638), non seulement le souvenir d'une vie exemplaire, mais des ouvrages ascétiques qui furent publiés par ses frères en religion : Alphabet pour apprendre à lire dans le Christ^ livre de
^ Vida, (^ ". — ^ Arch. de l'ambassade d'Espasjue à Rome. Leg. 153. Lettres du 27 juillet 1626, du 13 décembre 1668.
la vie éternelle; La (ne de Dieu incompréhensible et divine; Notre pain de chaque jour. Le P. José Sanchis, provincial de l'ordre dans le royaume de Valence et qualificateur du Saint Office, avait édité, à Valence même, en 1662, tous ces opuscules, dans un volume de 480 pages, intitulé Œuvres spirituelles du Vénérable Père Jean Falconi
Dans ses ouvrages, Falconi insiste sur la nécessité et la facilité de l'oraison pour tous^; si on est impuissant à méditer, on peut toujours recourir à l'acte de foi, et cet acte embrasse tout ; l'impuissance de méditer peut être d'ailleurs un signe que l'âme est appelée à la contemplation ; et en tout cas le seul souvenir de Jésus-Christ, avec le désir d'accomplir son bon vouloir, est une oraison excellente ; si les distractions viennent, n'en avoir cure ; cette oisiveté n'est qu'apparente ; la résignation parfaite à la volonté de Dieu supplée tous les raisonnements ; et quiconque tiendrait ces théories pour dérivées des Illuminés d'Espagne serait dans la plus grande erreur ; elles expriment la doctrine de maîtres spirituels aussi autorisés que Louis de Blois et Ruysbroeck ; il est incontestable que, dans l'oraison, la grande affaire est d'aimer, non de réfléchir ; celui qui se range à la volonté de Dieu pratique les vertus les plus hautes et prie sans cesse^.
Falconi était sans conteste un homme de Dieu ; ses intentions étaient pures, sa y\q durement crucifiée, son imitation des vertus du Sauveur fort active. Mais les interprétations commodes auxquelles pouvait donner lieu telle de ses formules sont faciles à tirer. Av^ant de paraître dans des livres — tous les ouvrages de Falconi sont posthumes — ces formules s'étaient fait jour sans doute dans des discours publics et privés. Il ne manqua pas de gens pour accuser le discoureur de favoriser les maudits Alunibrados. Falconi avait cru devoir se défendre dans une Lettre à un religieux (27 juillet 1629).
Ce plaidoyer était comme le bréviaire de Molinos ; il en autorisait ses leçons ; il faisait lire cette Lettre à ses disciples ; il la distribuait en copie^. Le moment viendra où elle sera
^ Cartilla para saher leer en Christo I. p. ch. 1, 3, 5, — ^ Segunda Cartilla, I Tr., § 4 ,6, 7 ; II Tr., § 7, 10, 12, 15 ; III Tr., § 1, 3, 8. — 3 Vida /" 14.
imprimée en italien, tout comme V Alphabet de Falconi. h' Alphabet^ dédié au P. Sozzini, supérieur général de l'Oratoire, eut plusieurs éditions (1665, 1669, 1680) ; de même la Lettre (1674, 1679, 1680). Et ces petits événements littéraires se produisent après l'arrivée de Molinos à Rome et avant l'apparition de la Guide.
Dès maintenant, nous savons donc ce que prêche le docteur aragonais à V Ecole du Christ, et d'où il le tire.
Avec Jean Falconi, Grégoire Lopez était son oracle. La vie de Grégoire Lopez est véritablement extraordinaire. Quoique sans lettres, il a laissé un commentaire sur l'Apocalypse^. Il parlait des choses de Dieu et des choses de science, à stupéfier les plus doctes. De bonne heure il avait quitté l'Espagne, sa patrie, pour aller au Mexique. On l'appelle couramment le premier anachorète des Indes. Et il oiïrit, en elîet, aux peuples de la lointaine colonie espagnole, le spectacle de la vie sohtaire, pénitente et singulière des plus fameux Pères du désert. Arnauld d'Andilly n'a pas manqué de traduire en français l'histoire de cet homme^, qui passa des mois, sinon des années, sans mosse ni communion. Ce n'est pas évidemment le point par où Grégoire Lopez séduisait Molinos, auteur,
^ Nicolas Antonio (III, p. 545) signale une véèûMSon àeV Explicaciun delApocalipsispairle bénédictin GregorioArgaiz, publiée à Madrid en 1678. — J'en ai vu, à la Biblioteca Angelica, à Rome, une autre réédition, qui est une traduction latine, la première, faite par le P. Bernard Membrive, dominicain (Rome, 1756).
Dans la préface de son commentaire sur l'Apocalypse, Bossuet parle de Lopez ec de son ouvrage. Il appelle Lopez « une des merveilles de nos jours » ; et il note avec plaisir (}ue son ouvrage « suppose l'accomplissement en un certain sens de l'Apocalypse ».
2 Cette histoire est la traduction de la Vida que el siervo de Bios Gregorio Lopez hizo en algunos lugares de la Nueva Espana... por el licenriado Franscisco Losa, presbitero, cura que fué en la Iglesia catedraî de Mexico. Madrid, Nieto, 1648.
Le P. Bernard Membrive, mentionné plus haut, qui était consulteur d3 la Congrégation des Rit^s et postulateur de la cause de Lopez, a publié une Collectio opuscuhrum de Venerahili servo Dei Gregorio Lopesio (Rome, Ant. de Rubeis, 1752). Dans cette Collectio figurent un abrégé de la vie de Lopez par le P. Badetti, dominicain, et de courtes pages du P. Th. Marie Mamachi.
comme Falconi, d'un traité sur la communion quotidienne. Mais les biographes de Lopez racontent que cet homme de Dieu vivait en oraison perpétuelle et que tout particulièrement ces mots du Pater : fiât i>oluntas tua, nourrirent son âme durant une longue période de sa vie. Là pouvait s'appuyer le quiétisme de Molinos.
Falconi lui fournissait une théorie de l'oraison mise à la portée de tous, Lopez un exemple de la contemplation incessante réalisée par une parfaite résignation à la volonté de Dieu.
Telles étaient les tendances générales que le docteur aragonais tâchait de faire prévaloir dans V Ecole du Christ, et dans les milieux romains où il put exercer une influence. A vrai dire, les poussées quiétistes ne manquaient pas dans la ville du pape et en Italie. Nous l'établirons dans un des chapitres suivants. Et il est hors de doute qu'à Rome surtout des livres, qui précédèrent la Guide spirituelle, frayèrent à celle-ci le chemin. Mais il semble qu'au début une sorte de nationahsme ombrageux confina Molinos dans des préférences espagnoles ; c'est à ce fonds qu'il faut rattacher une pensée qui, à travers dix années de lectures mystiques et d'expériences de directeur spirituel, aboutit à se coneréter dans un livre qui fut un événement.
Quand la Guide paraîtra, Molinos aura déjà une clientèle dévouée jusqu'à la passion. Au bout d'un temps qu'il nous est impossible de mesurer avec exactitude, mais qui semble relativement court, cet avocat impuissant à forcer les portes de la Congrégation des Rites, avait forcé toutes les grandes portes de Rome, par une renommée de directeur incomparable : des religieuses, des prêtres, des religieux, des prélats, des princesses, des cardinaux l'avaient en très haute estime et traitaient avec lui comme avec un maître.
Comment se firent ces conquêtes ? Si Molinos n'avait eu à son service que ce visage grave, cette démarche composée, cet air de dévotion, signalés par toutes les relations contem-
poraines, le cercle de son action eût été d'un rayon assez petit. Ce clerc aragonais était à la fois entreprenant et habile. L'Ecole du Christ lui fournissait une troupe de prôneurs et de racoleurs inlassables. 11 aidait lui-même à cet accaparement des consciences.
Son secret consistait à s'offrir hardiment, à se retirer avec modestie, pour se faire plus ardemment poursuivre. Dans ses entretiens, dans ses lettres, qu'il multipHait adroitement ainsi que des amorces, il affectait d'être éclairé du ciel. Il lançait des sentences, il dictait des décisions, avec l'assurance d'un homme inspiré. 11 ajoutait à sa signature ces mots d'une hardiesse d'abord déconcertante mais bientôt dominatrice : (' à la lumière du Très Haut » ; ou encore '>■ sous la motion du Saint-Esprit '-. Lorsqu'on venait frapper à sa porte, pour solliciter la faveur de sa direction, il demandait une semaine de réflexion et de prières, afm de connaître la volonté de Dieu. Et c'était, à peu près toujours, la volonté de Dieu que le solHciteur devînt le disciple de Molinos.
La foule qui se pressait autour de lui obéissait à des courants divers. Un contemporain l'a noté avec finesse. Certains recherchèrent vraiment en lui un guide pour leur âme et le moyen d'avancer dans la vertu. D'autres, surtout dans le monde ecclésiastique, voulaient voir si le docteur espagnol valait sa réputation. Les politiques, qui jamais ne manquent à Rome, essayaient au moins d'approcher un homme qui avait des relations très hautes, et des faveurs jusque dans le Sacré Collège. Il était encore recherché par les nouvellistes, car nul comme ce prétendu contemplatif n'était au courant des mille bruits de la cour et de la ville. Parmi les femmes, il en sera toujours qui viseront à une réputation plus ou moins fondée de vie intérieure et qui fonderont cette réputation sur leurs allées et venues autour du grand directeur à la mode ; Molinos jouit du facile triomphe de ces assiduités ; il trouva dans la noblesse romaine de ces fanatiques dévotes. Les couvents lui fournirent une armée d'àmes désemparées, à qui sa doctrine servit de phare lumineux et de port assuré.
On peut croire que durant les vingt années que MoHnos passa à Rome, avant de tomber entre les mains du Saint Office,
il n'est guère de personnes notables par leur capacité, leur vie exemplaire et leur situation, qu'il n'ait essayé de joindre, de circonvenir, de gagner à lui^ Ce grand prédicateur de la mort à soi-même, de l'anéantissement total et du dépouillement universel, était le plus vivant, le plus agissant, le plus passionné des enjôleurs.
Qu'il fasse un livre, et l'on verra jusqu'où peut aller sa puissance de séduction.
Le premier livre- que Molinos ait publié est un Bref traité de la communion quotidienne^. Il parut à Rome, chez le libraire Michel Ercole, en 1675.
Voulant être très court, l'auteur a élagué systématiquement les points secondaires, les développements oratoires, l'appareil scolastique. Il écrit en langue vulgaire. Tout porte, tout frappe. L'impression produite par ces quelques pages est nette et forte. L'opuscule se compose de trois chapitres seulement, dont les titres eux-mêmes ont quelque chose de résolu.
1. « 11 n'y a pas de raison pour que les confesseurs refusent la communion aux âmes qui la désirent et la demandent, pourvu qu'elles aient la disposition nécessaire qui est d'être exemptes de péché mortel. »
2. (( On répond aux raisons que peuvent mettre en avant les confesseurs pour que les laïques s'abstiennent de com-
^ Vida, î° 22-23. — ^ Nicolas Antonio conjecture que le livre Devocion de la buena muerte, paru à V?lence, chez Nogués, en 1660, sous la signature Ignace de Sainte Marie, doit être ttribué, non ?u jésuite Jean- Baptiste Gatalà, mais peut-être à Molinos {Bibl. hisp.. nov, III. p. 645). Mais Vicente Jim 'no (Escritores del reyno de Valencia, II, p. 81) déclare que l'opinion est erronée. La cirrière même du P. J. B. Català explique fort bien ce livre ; et d'ailleurs la notice nécrologique i]ui loi fut consc'Crée par le P. Michel Ange Pasqual afTirme que le livre est bien du P. Català. Nous pouvons donc conclure que le Brève tratado dont il est question dans ce chapitre est le premier ouvrage connu de Molinos. ^ On trouve dans les Rech. de science religieuse (sept. 1911) une esquisse des pages qu'on va lire.
munier et les prêtres de célébrer, même s'ils sont exempts de péché mortel, »
3. « On explique quelqiies-ims des grands fruits dont les confesseurs privent les fidèles, quand ceux-ci ont la disposition suffisante r^.
On le voit, tout l'effort de Molinos tend à combattre les théologies raffinées de la communion quotidienne, dont on trouve les données par exemple dans la Disputatio XVII de Eucharislia du cardinal de Lugo. Ses principes se réduisent à ceci : quiconque communie en état de grâce communie fructueusement ; il peut donc communier tous les jours. Qu'il soit laïc ou ecclésiastique, homme de travail ou de loisir, marié ou célibataire, il n'importe. Le confesseur n'a aucun droit de refuser l'hostie sainte à quiconque est en état de grâce. L'Ecriture, les conciles, les Pères de l'Eglise, des théologiens nombreux et qualifiés le disent. Si l'on élève des objections, elles ne sauraient être qu'apparentes. 11 peut advenir que des confesseurs s'autorisent de ces objections, pour tenir leurs pénitents loin de la Sainte Table ; ceux-ci, en ce cas, n'ont qu'à se soumettre humblement. Mais la décision de ces directeurs spirituels, qu'ils le sachent bien, est arbitraire ; ils répondront devant Dieu du tort grave fait aux âmes.
Tel est le livre de Molinos. 11 peut paraître étrange à un Français d'aujourd'hui qu'un pareil langage ait été tenu, en plein xviie siècle, aux plus beaux jours du jansénisme. La vérité est qu'à cette époque l'Espagne possède une littérature assez considérable, expressément consacrée à propager la communion quotidienne^.
^ Pour l'histoire de ce mouvement, on peut consulter :
a) Euslaquio Ugarte de Ercilla, S. J. Espaùa eucarit^tica (Madrid, Bravo, 1911) p. 279-346.
b) Juan Bautista Ferreres, S. J. La communion jrecuente y diaria (Barcelone, Gili, 1911) p. 42-64.
c) Julian Zarco, O. A. Espaha y la communion jrecuente y diaria en los siglos XVI et XVII. (El Escorial, 1913).
A plusieurs reprises, et notamment dans Pour la communion fréquente et quotidienne (Paris, Beauchesne, 1910, p. 34), j'ai fait allusion à cette propagande de la communion quotidienne, en Espagne, en plein
Molinos ne connaît pas tous ces livres de son pays natal ; mais il en cite quelques-uns : V Apologie de la fréquente communion, du carme Joseph de Sainte-Marie, le Traité du très divin sacrement du franciscain Louis Fundoni, les Additions au Mémorial du bénédictin Pierre de Marcilla^, une page du célèbre apôtre de l'Andalousie Jean d'Avila. Il aligne aussi^ une longue liste d'auteurs favorables à la communion quotidienne ; liste où se trouvent, mêlés aux noms de quelques Pères de l'Eglise et de quelques théologiens fameux, les noms espagnols de Cristobal de Madrid, Cristobal Moreno, Antonio Molina, Antonio de Alvarado, Alonso de Chinchilla, Antonio Ferrer.
Cette profusion de références invite à penser que Molinos, dans son Bref traité, répète des leçons données avant lui. Un examen minutieux confirme cette impression première.
Lorsque, par exemple, on compare les textes des Pères de l'Église allégués par Molinos, avec ceux où s'appuie le P. Christophe de Madrid, on est frappé de la concordance. L'ordre même dans lequel ces témoins de l'antiquité viennent faire leur déposition est identique^. Il est manifeste aussi que l'auteur a emprunté à son devancier la réfutation de quelques objections, nommément celle de la trop grande familiarité qu'entraînerait la communion fréquente et quotidienne.
On peut dire pourtant, sans témérité aucune, que l'auteur du Bref traité sur la communion quotidienne ne dérive pas directement sa doctrine de Christophe de Madrid. 11 sait qu'en
xviie siècle. Les travaux indiqués plus haut, même celui du P. Zarco, sont très insuffisants. Le dépouillement exhaustif et méthodique des textes demeure à faire. Le sujet est très intéressant. Ses limites sont assez exactement marquées par le livre du chartreux Antoine de Molina Instruccion de Sacerdotes (1608) et par celui du P. Velasquez Pinto, clerc régulier mineur, Tesoro de los Cristianos (1668). Par le catalogue complet des livres en langue vulgaire qui exhortent à la communion quotidienne on aurait comme la géographie de ce mouvement eucharistique dans la Péninsule. Des recherches dans les archives des curies épiscopalcs fourniraient des renseignements sur la pratique. Alors on serait à même d'écrire un beau chapitre de l'histoire de la communion Brève tratado de la communion cotidiana p. 36, 37, 38. — Ibid., p. 14-18. — 3/fetti, p. 7-12.
Espagne, à l'encontre des bénédictins, des fransciscains, des carmes et d'autres religieux, les jésuites sont opposés à la communion quotidienne du commun des fidèles. Et voilà pourquoi il lui aura paru piquant de ranger, parmi ses autorités, Suarez, Salmeron, et surtout Christophe de Madrid qui a signé, du vivant de saint Ignace, le premier traité sur la Sainte Table, écrit ex proiesso par un jésuite. Au milieu de la controverse, se couvrir de pareils noms est une précaution habile. Mais, avant de lire Christophe de Madrid, Molinos a dû hre d'autres livres ; il est à croire que, pour l'usage de l'Eucharistie comme pour l'oraison, Molinos dépend d'une initiation valentinoise.
La dévotion singulière du B. Jean de Ribera au Très Saint- Sacrement a nécessairement provoqué, dans la ville de Valence, un mouvement marqué vers la communion fréquente. Dans un livre imprimé à Valence, après la mort du saint patriarche et à lui dédié, le P. Louis Fundoni, franciscain de l'Observance, né à Valence et prédicateur à Valence, insiste avec force sur la nécessité et l'utilité de s'approcher souvent de l'Eucharistie'. Un autre franciscain, le P. Antoine Ferrer, professeur de théologie au couvent Saint-Jean-Baptiste de Valence^, formule avec plus de précision encore les principes essentiels dans la matière. Et enfin le hvre de Falconi paraît ; là est développée, en termes exprès, la thèse même que Mohnos soutiendra plus tard. Or il faut noter que Notre pain quotidien, publié à Madrid en 1656, fut réimprimé à Valence en 1660. II est vrai, Mohnos ne cite nulle part Falconi et n'en prononce même pas le nom; mais il est certain qu'il le connaît, puisqu'il le copie textuellement, en deux endroits au moins^.
Incontestablement c'est à des sources valentinoises que Molinos a surtout puisé. L'idée, le courage, les arguments d'une thèse formelle invitant à la communion quotidienne
^ C'est surtout au ch. XXI que la question de la fréquence est traitée ; dans l'appendice qui termine l'ouvrage, l'auteur répond aux objections de ceux qui ne communient pas ou qui communient peu. — ^ Le livre du P. Ferrer est intitulé Ane de conocer y agradar à Jésus. (Orihuela.1631) Le dialogue 5 de la III^ partie est consacré à la fr/quente communion. — 3 Ibid., p. 21, 49.
tous les fidèles, viennent de Falconi ou des auteurs dont la lecture de Falconi a révélé à Molinos l'existence^. Dans son court livret, le docteur aragonais a formulé, avec plus de netteté et de force que personne, cet appel pressant, qui, à travers toute TEspagne, a retenti, de 1610 à 1679, par la bouche des prêtres les plus zélés et des docteurs les plus divers : que tout chrétien s'approche tous les jours du banquet encharistique ; Jésus-Christ le veut, l'Eglise y engage, les fruits les meilleurs s'ensuivront.
L'ouvrage de Mohnos eût été bien accueilli en Espagne. Il le fut à Rome. Les quatre censeurs officiels lui donnèrent un suffrage favorable. Voici leurs noms : le trinitaire Diego de Jésus (26 avril 1675), les carmes Pierre Damien de Saint- Thomas (30 mars) et Dominique de la Sainte-Trinité (26 mai), le jésuite Nicolas Martinez (11 juin).
Tous sont d'accord pour louer l'opuscule. 11 convient toutefois de noter les différences d'accent. Le trinitaire Diego de Jésus, procureur général de son Ordre, se contente d'affirmer que le traité, loin d'offenser la foi ou la morale, les confirme. L'approbation du carme Pierre Damien de Saint-Thomas est plus chaude ; il relève avec complaisance que la coutume de communier tous les jours remonte aux apôtres, qu'elle fut longtemps celle de l'Eglise romaine et qu'aujourd'hui, où la charité de beaucoup s'est refroidie, il est désirable d'exciter les fidèles à rivaliser avec les premiers chrétiens. Le carme Dominique de la Sainte-Trinité est Français de naissance ; on doit s'attendre à ce que son vote soit plus nuancé, puisque la France est le pays d'Antoine Arnauld. Le P. Dominique a soin de marquer que la théorie de Molinos ne compromet en rien le respect dû au Très Saint Sacrement de l'Eucharistie ;
^ Dans le livre II de Notre pain de chaque jour, Falconi consacre les chapitres VI, VII, VIII, IX, X, XI à citer et à commenter les auteurs cspaonols, dont les écrits en langue vulgaire recommandent la communion quotidienne. Molinos retient trois textes du carme Joseph de Sainle-Marie, du franciscain Louis Fundoni et du bén^dic tin Pierre de Marcilla ; ce sont précisément ceux que Falconi allègue.
car Molinos « laivsse au pieux et docte maître spirituel des consciences le soin de juger, dans une chose si importante, ce qui convient à chacun suivant son état, et les dispositions plus parfaites qui sont requises pour recevoir de la communion quotidienne des fruits plus abondants .'>, On voit la préoccupation de qui écrit ces lignes. 11 veut bien qu'on « encourage ceux qui par une humilité excessive s'éloignent de la Table sainte » ; mais il veut aussi que ceux qui communient tous les jours « s'efTorcent de s'en rendre tous les jours plus dignes par une pureté et une sainteté de vie tous les jours grandissantes ».
Le jésuite Nicolas Martinez est professeur de théologie au Collège Romain. Son nom trahit son origine espagnole^ Dans sa brièveté, son avis est très sympathique au livre de Molinos. Après avoir déclaré que la doctrine en est très sainte et théologiquement bien fondée, il ajoute : « Reste que par la presse ce trésor caché soit ouvert au public, afin que tous expérimentent, dans la pratique, l'utilité que promettent sir doctement les considérations spéculatives de l'auteur. »
Malgré ces diversités de ton, les quatre censeurs sont au fond d'accord : tous estiment le livre inattaquable et utile. Et cela prouve que, dans cette Rome où le cardinal de Lugo avait enseigné avec tant d'éclat, ses conclusions sur la communion quotidienne ne s'imposaient pas, en 1675, à tous les théologiens, ni même à tous ses successeurs dans la chaire de théologie du Collège Romain.
Remarquons d'ailleurs que la doctrine essentielle du Bref traité, bien qu'elle ne fût pas affirmée alors, en Itahe, avec la même insistance qu'en Espagne, n'y était pourtant pas inconnue. Le vieux Traité de la Communion de Gacciaguerra (1563) et celui de Davidico (1550) suffiraient pour témoigner que, dès le milieu du xvi- siècle, des prêtres zélés ne manquaient pas pour proposer la communion quotidienne à tous les fidèles. Le Libellas signé par le P. Christophe de Madrid, et rédigé sous les yeux de saint Ignace (1557), devançait,
1 Nicolas Martinez, né à Séville le 20 janvier 1617, mort à Ecijale 30 septembre 1676, fut longtemps professeur de théolog,ie au collège romain. On trouvera dans Sommervogel (Bibl. des écrivains de la Compagnie de Jésus) l'indication de ses ouvrages.
par ses principes et ses appels, le fameux Optaret que le Concile de Trente devait prononcer en 15G2. Enfin la Congrégation du Concile avait rendu le 24 janvier 1587 une décision dont la lumière avait dû éclairer les esprits ailleurs que dans le diocèse de Brescia^.
L'évêque de cette ville, alarmé des inconvénients de la communion quotidienne parmi les laïques, avait demandé avis à Rome, ajoutant qu'il avait bonne envie de réduire les laïques à communier seulement trois fois par semaine. Rome répond : il est contraire à la pratique de l'Fglise, à l'esprit du Concile de Trente, à la nature même de l'acte en cause, de limiter la faculté de communier, par un acte du for extérieur ; le juge de cette limite, ytour chaque pénitont, c'est le confesseur ; que l'évêque veille, à tou! prix, à ce que personne ne soit empêché de communier fréquemment, et même tous les jours, sans préjudice d'ailleurs des dispositions qui vaudront à tous de goiîter le Seigneur dans son sacrement.
11 est vrai, les jésuites d'Italie ont généralement, comme leurs frères de partout, une autre ligne de conduite et une autre théologie. La règle 26® des prêtres formulée après la mort de saint Ignace, les instructions du P. Claude Aquaviva (1594), la doctrine du célèbre Jean de Lugo (1636) interdisent de permettre aux gens du monde, surtout mariés, de communier plus d'une fois par semaine. Pour passer outre à cette défense, Aquaviva requiert que les confesseurs dejnandent l'autorisation des provinciaux. Cette pratique était manifestement contraire à la décision de la Congrégation du Concile de 1587. Certains esprits, plus ouverts et plus indépendants, devaient s'en apercevoir. Et cela peut expliquer que le jésuite Nicolas Martin;?/, professeur de théologie au Collège Romain, ait approuvé le Bref traité de Molinos, tout comme les carmes Pierre Damien de Saint-Thomas, Dominique de la Sainte- Trinité, et le trinitaire Diego de Jésus.
C'S approbations étaient-elles justifiées ? On aurait la tentation d'en douter, quand on songe à quelques documents
^ Voir Paul Dudon. Pour la communion jréquente et quotidienne, p. 32-34.
romains des plus autorisés. Pour ne pas anticiper sur les événements, nous renvoyons à plus tard l'examen du problème posé. 11 suffira d'affirmer ici, par avance, que le livre de Molinos n'est pas atteint par les mesures auxquelles nous venons de l'aire allusion. Cette conclusion très ferme laisse d'ailleurs ouverte la discussion sur le point de savoir quelles étaient, en 1675, les dispositions intimes de Molinos et quelles ses pratiques de directeur, en matière de communion. Le moment venu, nous serons obligés de constater que celles-ci prêtaient à la critique et que celles-là étaient déplorables certainement.