CHAPITRE QUATRIÈME
Arrivée du R. P. Bouchard à Québec- Quêtes dans les paroisses du diocèse. — Conférences. — Lettre de Mgr Sogaro - M. Ls de Gonzague Baillairgé. — M. Cyrille Legaré chanoine de Vérone. — Le R. P. Bouchard, confesseur des Maronites. — Prédicateur de la visite épiscopale en 1884. — Sa prudence et sa connaissance des hommes. — Tristes événements et persécutions dans l'Afrique Centrale. — Lettre du R. P. Bouchard. — Ses adieux.
C'est le 25 juin 1882, que le R. R Bouchard arriva à Québec, après dix ans d'absence, et c'est tout naturellement chez moi qu'il se présenta d'aboi'd. Je le voyais pour la première fois, et ce nous fut un grand bonheur à tous deux de faire connaissance, après avoir correspondu si longtemps et si amicalement l'un avec l'autre. Je puis bien dire qu'il me tomba dans les bras, et ceux qui l'ont connu peuvent .se faire une idée de l'averse d'histoires dont je fus inondé. Mais j'en ai subi bien d'autres depuis et je ne m'en porte pas plus mal. On répète sans cesse «[ue le style c'est l'homme ; cela n'empêche pas que
p )ur bien connaître (quelqu'un il faut le voir et surtout l'entendre. J'avais reçu bien des lettres du Père Bouchard : ce n'était pas tout lui, et le portrait que j'avais de lui dans l'esprit et surtout dans le c<eur n'avait pas toute la ressemblance désirable. Je fus servi à souhait dès notre première entrevue et le joyeux et infatigable causeur se révéla à moi dans toute sa gloire !
Après avoir visité sa famille, il ne tarda pas à remplir la mission qui était le but de son voyage : et muni d'une forte recommandation de Mgr l'archevêque Taschei'eaUjil parcourut.pendant.près de deux ans, les difféi*entes paroisses du diocèse. Accueilli partout avec la plus grande charité, il ne tarda pas à remercier publiquement ses généreux compatriotes, et voici un passage de la lettre qu'il écrivait à cette fin dans les Annales de la Propagation (h ht Foi :
Plusieurs journaux français du Canada (1) ont déjà publié quelques détails sur la Mission de
1. Mentionnous un excollent article publié dans V Opinion Publique par l"abbé H.-E. Casgrain pour laire connaître le Père Bouchard et l'œuvre à laquelle il s'était consacré.
l'Afrique Centrale, à laquelle j'appartiens et pour laquelle mes supérieurs m'ont envoyé recruter des auxiliaires et recueillir des aumônes. Les populations si profondément catholiques de nos campagnts ont répondu généreusement à l'appel que j'ai fait dans un certain nombre de paroisses du diocèse de (Québec. Ces premiers encouragements me donnent l'assurance d'un succès non moins consolant dans les autres endroits du diocèse et les autres parties du pays qui me restent à visiter. Au moment oii j'écris ces lignes, je suis encore sous le coup de l'émotion profonde que j'ai éprouvée en parcourant les différentes paroisses du florissant comté de Beauce. Sans parler de l'accueil empres.sé que j'ai leçu de tous les vénérables curés de ces paroisse^ <jt de leur franche et cordiale hospitalité, qui est du reste proverbiale parmi tout le clergé canadien, je puis à peine retenir mes larmes en songeant aux manifestations vraiment extraordinaires de foi, de générosité, et de zèle religieux dont j'ai été témoin^ de la part des populations, riches ou pauvres, sans aucune exception. De simples explications ont suffi pour faire comprendre la grandeur et la beauté •le l'œuvre si difficile de nos Missions de la Nigritie,
(|iu sont si éprouvées actuellement, et pour donner lieu à des actes de charité vraiment sublimes. Jai ^•u plus d'une fois des personnes dont l'extérieur annonçait peu de fortune, profiter de l'obscurité du soir pour venir apporter l'argent nécessaire au rachat d'un ou plusieurs esclaves, sans vouloir même se nommer, disant : Dieu le sait, cela suffit. D'autres personnes, ayant peu de moyens pécuniaires, mairiches de u.oyens ingénieux pour faire le bien, sont parvenues à obtenir des résultats vraiment merveilleux. Plusieurs ont réussi, à force de démarches, à amasser l'argent nécessaire au rachat de quatre petits nègres, c'est à-dire soixante piastres. De pareils traits ne sont pas particuliers à quelques endroits, mais se sont rencontrés dans presque toutes les paroisses que je viens de visiter. Qu'il me soit ])ermis d'offrir ici publiquement l'expression de ma profonde reconnaissance pour tant de marques de charité et de zèle i.lont ma pauvre mission a été l'objet, tant de la part des excellents curés que de leurs admirables paroissiens. Je mets ma dette de gratitude entre les mains de Dieu, i\m seul peut récompenser dignement de telles (euvres.
Le P. Boucliard passait généralement plusieurs jo'U's dans la même paroisse; il prêchait et surtout donnait des conférences familières sur les missions de l'Afrique Centrale (1) Il excellait dans ce dernier genre et avait le don d'intéresser et de toucher nu plus haut point son auditoire ; ce qu'il eut Tocoasion de faire aussi dans un grand nombre de ('<)mmunautés et pour plusieurs sociétés de bienfaisance.
Pour reconnaître en quelque manière les bontés de Mç^r Taschereau et de tout son clero-é, il demanihi au cardinal archevêque de Vérone, de vouloir
1. M. l'abbé E. Casault, curé de Saint-Alban, m'écrit à ce sujo!; des détails mtéuessants que je regrette de ne pouvoir reproduire en entier. Le P. Bouchard visita cette excellente paroisse le 15 avril 1883. Il fit le sermon, et la quête qui lui donna •S50.00. A l'heure accoutumée des vêpres, autre instruction ; 'Mifin le soir longue conférence familière qui eut un grand succès de toutes manières et qui, après avoir touché la note sérieuse, fit rire jusq'aux larmes. Le mardi soir suivant, conféroncG pour les hommes au cercle agricole. Késultat, une somme -iiffisante p )ur l'achat de 12 petits nègres, à part les $50.00 mentionnées plus haut. '• Mes gens l'ont beaucoup aimé, me dit M. Casault . Aussi je n'ai pas manqué de le recommander à leurs prières, lorsque la nouvelle de sa mort nous est arrivée. "
Qiielques paroisses plus riches, comme l'Ancienne-Lorette cl d'autres lui donnèrent plus de ?5y0.00 chacune.
IJO NOTICE BlOGRAPHÏQrE
bien noinmer chanoine honoraire de sa cathédrah.*, l'un des prêtres da diocèse de Québec. Le titre fut tout de suite accorde et il échut naturellement au «ligne vicaire-général M. Cyrille Legaré (plus tard protonotaire apostolique). C'était un témoignage de reconnaissance donné en sa personne à tous les membres du cleroé.
C'est au milieu de ses fructueuses collectes, que le P. Bouchard apprit la nomination dii successeur de Mgr Comboni, Mgr Francesco Sogaro, qu'il avait bien connu à l'institut de Vérone. A partir de là, ce dernier entretint avec son missionnaire une correspondance suivie, et la lettre <|u"on va lire montre quelle estime il avait pour lui, en même temps (pi'elle rappelle le commencement des malheurs terribles cpii devaient fondre snr les missions de la Nigritie. Initia dolorum hœc.
Très Cher Frère en Jésus-Christ,
A peine avais-je reçu le bref par lequel Sa Sainteté
e pape Léon XIII m'a appelé à continuer l'œuvre
de notre à jamais regretté Père, monseigneur Com-
Vxjni, que j'ai tourné mes pensées vers mes frères
ijiissionnaires, au nombre desquels, cher Frère, j'ai
le bonheur de vous compter, et ({ue j'ai toujours iùnié et apprécie comme un vrai serviteur <le Jésus-Christ. Mes occupations sans nombre et surtout les tristes nouvelles qui nous arrivent chaque jour <le l'Afrique Centrale, ne m'ont pas permis juscju'à jtrésent de vous écrire pour vous embrasser aftectueusement en Notre-Seiefneur, et vous encourairer à persévérer dans l'œuvre de charité à laquelle vous vous êtes livré.
Au moment où je vous éciis, une lettre <le notre procureur du Caire, datée du 30 octobre, nous donne les plus grandes appréhensions pour nos stations naguère si florissantes de El-Obéid, de Nouba, et I» jut-être aussi de Khartoum. Mon Dieu ! il ne suftisait donc pas du sacrifice de tant de missionnaires et de religieuses, enlevés par les terribles fièvres du Soudan, durant ces dernières années, faut-il <|ue nous ayons à pleurer le massacre de tant d'autres, immolés par le glaive des rebelles ? Dites cependant aux glorieux et invincibles enfants du Canada, que noiis ne reculerons pas, et que nous sonniies résolus d'aller relever le drapeau de la religion et de la civilisation, un instant abattu et trem- ])é dans le sang de nos martyrs, dans ces sauvages
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contrées. Nous voulons, nous aussi, répéter le cri de notre bien-ainié Père, Mgr Comboni : Ou la rédemption de la Nigritie, ou la mort î
L'affection et l'attachement siucëre que vous avez toujours eus pour la mission ne me permettent pas de douter de votre constance. Au lieu de vous laisser abattre en apprenant ces désastreuses nouvelles, vous redoublerez de courage et d'amour pour la pauvre Nigritie. Nos embarras financiers étant devenus plus grands que jamais, je ne puis songer à vous rappeler ; au contraire, je vous prie de continuer l'humble mais méritoire fonction de rendre témoignage en faveur de notre mission. Dans ce but, je vous nomme mon procureur spécial dans tous les pays que vous jugerez bon de parcourii.. Redoublez donc, s'il est possible, d'activité, surtout parmi les Canadiens, vos compatriotes, qui sont aussi célèbres par leur attachement à la religion de leur^^ aïeux et au Souverain Pontife, que par leur noble et inépuisable charité. L'accueil sympathique que vous avez reçu, tant du peuple que du clergé, est une preuve évidente de l'excellent esprit de cette nation, qui sait apprécier le mérite de leur compatriote missionnaire, qui a enduré les fatigues et
bravé les périls dans les moments les plus critiques, et qui a eu l'honneur d'assister mon prédécesseur, notre bien-aimé Père Mgr Comboni, à ses derniers instants.
Pour moi, humblement prosterné aux pieds des très illustres évêques de votre pays, je les prie, par les entrailles de Jésus-Christ, de vouloir bien vous bénir et seconder vt)s ejforts ; bien assuré qu'avec la bénédiction des suprêmes pasteurs de FEglise du ( 'anada, nous nous rendrons dignes de la compassion et de la charité du clergé si édifiant et du peuple si religieux de ce pays.
Implorant pour vous la bénédiction célesteje vous renouvelle l'expression de toute mon afiection en Notre-Seigneui\
Vérone, Collè^-e des missions de la Nigritie, 12
novembre 18(S2.
f François ^'ociARo,
Vicaire apostolique de l'Afrique Centrale.
La publication de cette lettre eut, un excellent «'tiet pour toucher les coeurs et stimuler la générosité des fidèles du diocèse, en faveur d'une œuvre qui méritait si bien du reste toutes les sympathies.
O-t NOTICE BIOGRAPHIQUE
A part ses quêtes ordinaires, le P. Bouchard allait (jnelquefois fi-apper à la porte des favorises de la fortune. Je me rappellerai toujours avec plaisir la visite que nous fîmes tous deux au regretté comte Louis de Gonzague Baillairgë qui semait, pour ainsi dire, les chapelles dans toutes les parties du monde Le P. Bouchai'd vouhit avoir la sienne à son tour, et il m'emmena avec lui pour assiéger le vénérable monsieur dans sa forteresse de la rue Ferland. Après ( quelques escarmouches, le combat s'engagea sur toute la licrne : il fut lono- et acharné, mais notre missionnaire canadien remporta la victoire. Il fut décidé qu'une souniie de douze cents dollars serait consacrée à la construction d'une égli.se dans les montao-nes du Nouba. La ruine de cette mission empêcha lexécution du contrat à l'endroit choisi par le donateur lui-même ; mais, suivant un marché fait, en 1884, avec Mgr Sogaro et par l'entremise du P. Bouchard, on bâtit, en 1887, cette église à Souakim, et elle porte le nom de Sainte-Louise, la patronne de la mère de M. Baillairgé.
Le Père Bouchard avait appris l'arabe au Caiie et il en savait assez pour entendre les confessions : aussi rendit-il de très o-j-aiids services aux Maronites
LE 1^ P. BOUCHAKI) 95
<|ui commençaient déjà à nous arriver à cette époque •le nie souviens qu'un jour, un de ces Syriens se l'endit de Québec just^ua Saint-Simon, dans le comté de Rimouski, pour se confesser à lui. Plus tard, il eut encore des occasions d'exercer le saint ministère parmi les Arabes, surtout lorsqu'il devint curé de Notre-Dame de la Garde.
En 1884, Mgr l'archevêque Tascliereau étant en Europe, ce furent les regrettés évê(]ues Antoine et Dominique Racine qui le remplacèrent tour à tour pour la visite épiscopale ; et M. Cyrille Legaré, administrateur du diocèse, demanda au Père Bouchard de les accompagner en qualité de pi"édicateur. Comme nous l'avons dit, il réussissait mieux dans les conférences que dans les sermons ; cependant son insiruction de la visite, bien préparée et très prati- (jue, produisit d'excellents résultats et fut grndement goûtée, non seulement par les fidèles, mais aussi par les prêtres qui l'entendirent. Les évêques de Sherbrooke et de Cliicoutimi conservèrent le meilleur souvenir de leur compagnon de voyage, et quelques années plus tard, Mgr Dominique, de ])a>.sage à Québec, ne voulut pas en partir sans
no NOTICE BIOGRAPHIQUE
aller passer une journée au presbytère de Beauniont. où M. Bouchard était alors curé.
Comme on le voit, ces deux années qu'il passa au Canada ne furent pas un temps de vacances ni un temps perdu pour le dévoué missionnaire. Grâce à son zèle et à son incontestable habileté, il avait collecté quinze mille piastres pour ses missions et rendu au diocèse des services nombreux et importants. Partout il avait fait du bien aux âmes et s'était acquis des amitiés durable^ par son bon cœur et par l'amabilité de ses procédés. Quoiqu'il parlât beaucoup, il savait aussi se taire, ce qui est souvent fort difficile ; et au milieu des opinions diverses que l'on soutenait en sa présence, et des discussions qu'il eut souvent occasion d'entendre • lans les presbytères et ailleurs, il fut assez prudent };our ne jamais sortii' de la réserve que lui commandait sa position, et pour n'offenser aucun de ceux qui le recevaient si bien. Intelligent et ayant beaucoup observé dans ses voyages, s'étant trouvé en rapport avec bien des personnes de toutes classes et de différents pays, il avait acquis une rare connaissance des hommes et il se trompait rarement dans ses jugements. Pendant qu'il se
trouvait à Qut^bec, il vint un personnage assez important et cliargë d'une certaine mission, (^hielquos-uns en le voyant, disaient c c'est un fin niatois. Le père Bouchard ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il me dit: C'est un imbécile, vous verrez qu'il ne fera rien. Et c'était vrai : mal ëlevë) sans jugement et sans esprit, il ne contenta personne, et déplut à ceux qui l'avaient envoyé comme à ceux qui l'avaient reçu.
Si le père Boueliîird était heureux et bien traité avi Canada, il n'en était pas de même en Afrique ( 'cntrale pour ses confrères missionnaires. Mgr Sogaro le tenait au courant de tout ; il lui avait raconté son voyage à Khartoum, où il était entré le (> mars 1883, la prise d'El-Obéid et la captivité de plusieurs missionnaires, religieux et religieuses, et il lui disait son besoin pressant de secours pécuniaires pour la délivrance des prisonniers.
Voici en quelques mots ce qui sétait passé. Ûll^
Mahdi ou prophète, naguère l'ami de Mgr Comboni,
avait levé réten<lard de la révolte. " C'était une
sorte de prêtre nutsulman, d'une quarantaine d'an-
dS NOTICE BIOGRAPHIQUE
nëes, au teint brun, à la taille élevée et à la physionomie assez sympathique. Depuis longtemps, il avait conçu le dessein de reconstituer l'islamisme dans les contrées soumises à l'influence quasi-européenne de l'Egypte. Le mécontentement qu'excitait dans les provinces du Soudan la charge trop lourde des impôts, lui offrit une occasion favorable. Il commença alors à appeler ouvertement à l'insurrection sur les bords du Fleuve Blanc, au nom de Dieu et du prophète. D'après une tradition des Arabes, le Mahdi ou prophète devait, dans les derniers temps, prêcher le Coran et répandre l'islamisme sur toute la terre, jusqu'au moment où Jésus-Christ lui-même, simple prophète selon eux, viendrait se joindre au messie musulman et inviter tous les chrétiens à suivre la religion de Mahomet.
" Avec une grande habileté, Mohammed Ahmed (c'est le nom du Mahdi) sut profiter et des traditions et de l'état des esprits et aussi de la faiblesse du gouvernement. On n'envoya de Khartoum que des troupes insuffisantes, mal commandées, qui se séparèrent, furent défaites et massacrées les unes après
les autres. L'enthousiasme des musulmans ne cessa, <lès lors, de s'accroître pour le prophète." (1)
Le 18 janvier 1883, la ville d'El-Obéid se rendit à l'innombrable armée du Mahdi, qui s était déjà emparé du Djebel Nouba et avait fait prisonniers tous les missionnaires de ces stations. En souvenir sans doute de son ancienne amitié pour Mgr Comboni, le soi-r^isant prophète essaya bien, à différentes reprises et en les menaçant de mort, de faire apostasier les religieux, mais n'y pouvant réussir, il se contenta de les retenir en captivité. (2)
Effrayés des succès des partisan^ du Madhi dans le Soudan occidental, et résolus d'en finir d'un coup avec l'insurrection, les gouverneurs anglais et égyptien de Khartoum décidèrent de lancer contre eux le colonel, depuis général anglais, Hicks-pacha. Après plusieurs mois de préparatifs, cet officier se porta, à la tête de 12,000 hommes, vers Douon, sur lo fleuve Blanc, en amont de Khartoum. Il laissa
1 Lettre du E. P. Bonomi. Il réussit à s'échapper après plus (le deux ans de captivité, et après avoir supporté toute espèce de misjres, il arriva à Dongola le 22 juin 1885.
2 Voir à l'appendice les lettres du R P.Doschenais et do Mgr Sogaro au R. P. Bouchard.
i BIBLIOTHECA
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^,000 lioiiimes dans cette position et se dirigea avec le reste de son armée du côté du Cordofan.
Le rusé Malidi avait concentré le gros de ses troupes à Él-Obéid ; il choisit, pour les lancer contre Hicks-pacha, le moment où cet officier levait son camp (le Rahad. Les bataillons du oénéral anglais forcés de marcher à travers un long bois épineux ne pouvaient garder leurs rangs serrés : ils étaient obligés de s'éparpiller pour ouvrir un passage aux nombreux bagages qui les accompagnaient. Aussi ce ne fut pas, à proprement parler, une bataille, mais un carnage, une suite de combats partiels où une poignée de soldats, enserrés de toutes parts, luttaient désespérément contre d'innombrables hordes. Un seul européen échappa au massacre, c'était un })russien du nom de Gustave Cloz, alors attaché à la personne de M. Donnevan. correspondant du Ddily ytv'.<.
Dans ces circonstances périlleuses, Mgr Sogaro dut pourvoir à la sécurité des chrétiensde Khartoum. et tout le personnel de la mission, formant une caravane d'environ cent pei'sonnes, se trassporta a Schellal, près de la première cataracte du Nil dans
la Hante-Egypte. Mais bientôt l'insurrection gagnant toujours du terrain, on fut obligé de déloger de nouveau, et ce fut à Monfallut, plus près du Caire, que fut installée la mission exilée de Khartoum.
On peut se faire une idée de la douleui- qu'éprouvait le K. P. Bouchard en apprenant ces nouvelles qui lui arrivaient plus tristes les unes que les autres, et qui finissaient par annoncer la ruine presque complète du vicariat apostolique dont il était l'un des membres et des soutiens. Voici ce qu'il m'écrivait le 14 mai 1884 :
Bien cher Monsieur,
Je désirerais vivement pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de l'Afrique Centrale, mais hélas 1 je n'ai que des malheurs à vous apprendre. Depuis plusieurs mois, les afflictions pleuvent, si je puis m'exprimer ainsi, sur notre mission. Trois de nos stations ont été détruites par les soldats du troj) fameux Mahdi ; ce sont : El-Obeid, Malbes et Gebel- Nouba. Un bon nombi-e de chrétiens ont été mis à mort, d'autres ont été faits esclaves. Les missionnaires et les religieuses de ces trois stations ont été
faits prisonniers. Cinq d'entre eux ont généreusement souffert la captivité, de longues et cruelles épreuves, et la mort, plutôt que de renoncer à leur foi. Les autres sont encore oaptifs, endurant bien des mauvais traitements, et attendant le beau jour de la délivrance, qui les réunira à leurs frères déjà rendus dans la patrie bienheureuse. Khartoum n'a pas encore été saccagée par les troupes du Mahdi, mais celui-ci s'avance pour s'en emparer, et tout porte à croire qu'il Unira par réussir.
Monseigneur Sogaro, notre intrépide Vicaire Apostolique, ne se laisse pas décourager par les obstacles eff'royables qu'il rencontre. Dernièrement il m'écrivait ce qui suit : " Vous pouvez vous faire " une idée de la position où se trouve en ce moment ■ celui qui est à la tête de notre mission désolée. '■ Que faire ? — Abandonner les pauvres Africains ? '• — Jamais ! Nous serions indignes de la sublime '•' vocation de missionnaires, si nous avions seule- " ment pour un instant la pensée de repousser de
• notre cœur la malheureuse Nigritie. qui a coûté la " vie à tant do missionnaires : et si, à toutes nos
• autres afflictioMs. il plaisait à Dieu d'y joindre la
" faim, nous saurons, avec l'aide du Très-Haut, " mourir de faim ; et en pressant sur notre cœur " nos compagnons de souffrance, nous resterons fidè- " les à notre cri de guerre : Ou la rédemption de la " Nigritie ou la mort ! "
Ces nobles sentiments de notre Vicaire Apostolique sont partagés par tous ses missionnaires. Pour ma part, je vous avouerai bien franchement que je ne suis nullement découragé à la vue de tous les maux qui ont fondu sur nos missions ; l'expérience m'a prouvé bien des fois que c'est au moment où tout semble perdu que tout est à la veille de prospérer. Au reste, cette fois comme toujours, Dieu saura tirer le bien du mal. Il faut quelquefois des années et des années pour préparer la conversion d'un peuple ; il faut toujours des sacrifices, des larmes et du sang, comme me le disait un jour un saint missionnaire. J'étais dans la Nigfritie <lepuis trois mois seulement, et je n'avais que lui pour compagnon et supérieur dans la station oii je travaillais. C'était l'un des plus anciens de notre mi.ssion d'Afrique, et un homme d'une grande vertu et d'une intelligence remarquable. Mais je ne
pus profiter longtemps de ses exemples et de ses sacres conseils, car la maladie vint le ravir à mon respect et à mon affection ; en trois jours la fièvre le conduisit aux portes du tombeau. Après lui avoir administre les dei'niers sacrements, je me tenais près de lui, le cœur rempli de la plus grande affliction. Et lui, voyant, mes lai'ines et peut-être aussi mon découra^-'ement, trouva la force de me consoler et de relever mon courage cjui faiblissait : '• Mon cher frère, me dit-il, ne vous laissez pas aller à un découragement fatal, confiez-vous en Dieu et persévérez jusqu'à la fin. Peut-être vous dites-vous en vous-même : si j'étais dans une autre mission, j'aurais le bonheur de baptiser des centaines d'infidèles, tandis qu'ici je ferai bien peu. Chassez cette tentation dangci-euse. Je l'ai éprouvée moi aussi dans les commencements ; mais Dieu m'a fait la grâce d'y résister et je suis heuieux maintenant. Jin'ai plus que (juelquey instants de vie, mes yeux sont déjà fermés à la lumière du monde pour s'ouvrir à celle de l'autre vie. Il me semble voir devant moi une énorme balance. Dans un des plateaux de cette balance, je vois toutes les abominations de la Nigritie et la terrible malédiction de Cham ; le pla-
trau est lounl. Dans l'autre plateau, je vois les prièles et les aumônes des fidèles, les sacrifices, les larmes et le sang des missionnaires. Quand le poids <le ce dernier plateau surpassera celui du mal que ]»(n'te le premier, alors la Nigritie sera chrétienne. D'autres missionnaires v^iendront récolter dans la j<Me ce que nous aurons semé dans la souffrance ; niais le plus grand mérite sera pour ceux qui aui-ont arrosé de leurs larmes et de leur sanof les Fondations de l'Eglise de la Nigritie."
Ces paroles du missionnaire mourant semblent retentir à me.s oreilles chaque fois que je suis tenté <le me décourager. Aujourd'hui que notre mission ne parait être qu'une immense ruine, je sens grandir mon courage et mes espérances ; je me dis : encore quelques années d'épreuves et de sacrifices, et It' plateau du bien l'emportera sur celui du mal. Nos généreux compatriotes comprennent parfaitement ces choses, et ils le prouvent par leurs abon- <lantes aumônes en faveur de la Nigritie. Partout jo suis reçu avec la plus grande charité par messieurs les curés et par leurs bons paroissiens. C'est là un puissant motif de consolation, non seulement
pour inoi, mais encore pour mes frères d'Afrique, (pli ont appris avec joie et avec émotion combien l'on savait ici apprécier leurs œuvres et leur dévouement. Tous ils prient Dieu chaque jour de répandre ses plus abondantes bénédictions sur le Canada et sur ses nobles et généreux enfants. Je termine en recommandant à vos prières la Nigritie et ses missionnaires, et, en particulier, le dernier d'entre
eux.
Votre très «lévoué,
A. Bouchard, Missionnaire Apostolique,
Le gouvernement anglais songeait, bien tardivement hélas ! à organiser une expédition sérieuse pour délivrer le Soudan. A cette occasion, Mgr Sogaro écrivit au R. P. Bouchard qu'il eût à .se préparer à quitter le Canada dans l'automne de 1884, pour se l'endre en Afrique où, vu sa connaissance de l'anglaiSjil pouvait rendre de très grands services à l'armée. Quelques semaines plus tard, il lui écrivit ce qui suit :
" Après la rëception de cette lettre, vous quitterez, aussitôt que possible, la terre bénie du Canada pour venir nous rejoindre. Avant de partir, je désire que vous adressiez au clergé canadien, si distingué par sa charité et sa noble hospitalité, pa- ^on zèle non moins que par sa science et la sainteté <le ses mœurs, de même qu'au peuple canadien, les })lus vifs sentiments de reconnaissance, au nom de toute la mission et en particulier au nom de l'humble vicaire apostolique, qui, prosterné devant l'adorable Cœur de Jésus, implore de cette source di- \ ine les plus copieuses bénédictions sur la noble nation canadienne.
'' Priez le clergé et le peuple de nous conserver toujours leur affection dans le Seigneur, et surtout de ne pas nous refuser le secours de leurs prières pendant la lutte suprême que nous avons à soutenir en cemoment.'
Rappelé par son évêque, le P. Bouchard était aussi réclamé par le gouverneur général, Lord Landsdowne, pour être le chapelain des bateliers canadiens, qui se rendaient à l'appel de Lord Wolseley, commandant des troupes anglaises dans la
périlleuse expédition que nous allons raconter clan> le chapitre suivant. Avant son départ, il fit ainsi publiquement ses adieux à son pays et à tous ses bienfaiteurs,