LETTRE DU 17 JANVIER
. .. J'ai passé le mois de décembre à me promener, d'un presbytère à l'autre, surtout chez des prêtres canadiens : l'abbé Biais, curé d'Arouca, maintenant à Santa-Craz, et l'abbé Marcil, curé dt* Chaguanas. Ce mois de repos et de distractions m'a fait beaucoup de bien, mais je suis loin d'être guéri. Mon bras ne va guère mieux, et le médecin, qui semblait certain de ma guérison, se contente de dire maintenant qu'il espère. ...
Je suis allé chanter la messe de minuit à Santa-Cruz et j'y ai prié sur la tombe de MM. Angers] et Veilleux. Ma veillée de Noël n'a pas été gaie II J'étais absolument seul dans un énorme presbytère,] ouvert aux quatre vents du ciel et al)andonné de-
pui.s la mort de M. Angers. Le cure voisin allait seulement une fois par mois faire une petite messe, comme l'on dit ici, et la maison curiale n'était plus habitée que par les chauves-souris. Dans la chambre où M. Angers est mort, j'ai trouvé une vue photographique de la ville de Québec, une circulaire du Cardinal Taschereau et un vieux journal du Canada. Je vous dirai franchement cjue je n'ai pas eu le courage de retourner au presbytère après l'office, et j'ai passé le reste de la nuit dans la sacristie à me faire dévorer par les moustiques. Quelle triste nuit de Noël ! Le souvenir n'en sortira pas facilement de ma mémoire.
La veille du jour de l'an a été bien différente. Counne je présentais mes souhaits de bonne année à Mgr l'archevêque, il m'a causé l'agiéable surprise de me donner des étrennes, en m'ofFjant une cure sur laquelle j'avais déjà jeté des yeux de concupiscence. En conséquence, le piemier de janvier, à î) heures du matin, après un voyage de trente-cinq minutes en steamer, je prenais possession de la paroisse de Saint-Pierre du Carénage. Comme site c'est d'une beauté achevée. Imaginez sur le bord de
i'ocëan une petite vallée entourée d'un cercle de liantes montagnes couvertes d'arbres plus beaux les uns que les autres, et qui sentent bon tant qu'ils peuvent, sans compter les fruits et les fleurs e?i ^9/7^ en pile. Dans la vallée, qui est comme un nid de verdure, une centaine d'humbles cases enfouies sous les cocotiers forment ce qu'on appelle ici la ville. A une centaine de pas de la mer, une grande église flanquée d'un presbytère ancien mais assez confortable. Sur une pointe, on a bafci une jolie chapelle en mémoire de 1 abbé Poujarde, qui a été dix-huit ans curé ici et qui est mort en odeur de sainteté. Tout au bout de la jetée, sur un énorme socle bien souvent battu par les vagues, repose une grande statue de saint Pierre, le patron de la paroisse. L'apôtre semble bénir les flots, et ses enfants du Carénage qui sont tous pêcheurs et même pécheurs (juand l'occasion s'en présente.
En face de Carénage, à un mille environ, il y a deux îlots cou\erts de villas appartenant aux familles riches de Port-d'Espagne. Les propriétaires viennent souvent, le dimanche, y prendre l'air, surtout pendant la saison chaude qui dure ici environ
«louze mois par année ! Un peu plus bas, trois aut petites îles habitées, véritables corbeilles de fleurs (jui semblent s'épanouir dans l'eau, t'ont aussi paitie (le ma paroisse. Enfin j'ai à desservir de plus les anses CocO: Mitan, Hats'Cutts, Cliaguaramas et Tetron-Bay. A ce dernier endroit, on a inauguré, le ([uatre du présent mois, une magnifique petite église. Monseigneur et plusieurs prêtres assistaient à la cérémonie. On dirait vraiment que j'ai tout un diocèse sous mes soins, tandis que tout ce tremblement est contenu dans un espace d'enviion douze milles Je passe une partie notable de mon temps en canot, car il n'y a ni cheval, ni voiture, pour la rai- <m bien simple qu'il n'y a pas de chemin ; l'on ne peut venir au Carénage que par la mer.
Mes paroissiens (environ 5000 âmesj sont <le <le toutes les couleurs, excepté le blanc. Parmi les êtres vivants ([ui habitent la paroisse, vous pouvez compter aussi les serpents en très grand noojbre, les tarentules,les scorpions,et des légions de chauve ssouris et de moustiques, qui sont toujours disposé» à nous dévorer le jour comme la nuit. On se tire «l'affaire en prenant certaines précautions, et si elles ne suffisent pas, on a recours aux cataplasmes de
196 NOTICE BIOGKAPHIQUE
patience, remèdes souverains dans tous les embarras de la vie
Il est bon d'être sur le qui-vive et de ne pas trop regarder dans les buissons couverts de fleurs, ni même dans l'herbe, car les serpents s'y glissent et ils sont souvent très dangereux. Samedi soir, j'étais à prendre ce qu'on appelle le frais,sous la véranda du presbytère, quand un énorme reptile est venu me faire visite II était à six pouces de ma .soutane. L'arrivée de mon domestique avec une lumière me procura le plaisir de son départ