LETTRE DU 21 FÉVRIER
Comme il fait frais, ce soir, 93 degrés dans la chambre que je partage avec des nuées de moustiques, je vais en profiter pour vous donner de mes nouvelles et vous servir une capucinade en règle...
Je me porte assez bien, mais mon bras malade no revient pas vite ou plutôt il ne revient pas du tout. J'en ai pris mon parti, et je fais la volonté de Dieu, puisqu'il m'est impossible de faire la mienne. Je suis assez content de ma paroisse et de mes pa- ] oissiens en dépit de leurs petits défauts. Je vous
assure qu'il }' a du travail à faire ici pour instruii-e ces pauvres noirs qui sont d'une ignorance incroyable. Il faut dire qu'ils ont été négligés depuis plusieurs années, et cela sans la moindre faute du digne archevêque qui n'a pas assez de prêtres. A peine peut-il boucher les plus grands trous. De plus, Carénage est considéié comme l'endroit le plus malsain de la Trinidad ; (1) le docteur Lota me disait :
■ si vous n'étiez pas fait de fer, je vous conseillerais ' de ne pas y aller. Mais comme vous déroutez la
science médicale, vous ferez ce que bon vous sem- " blera. Je me garderai bien de vous prescrire un ré-
■ gime, car vous feriez juste le contraire. " Vous voyez que ce bon docteur connaît ma constitution !
Vous ne savez peut-être pas que j'ai
l'honneur d'être le chapelain du grand pénitencier de la Trinidad. On me dit que mon prédécesseur avait été en but à certaines misères de la part des <lirecteurs qui sont protestants. Il fallait un canadien pour les dompter.
1. Ce détail m'est confirmé par uue lettre que m'a adressée Al. l'abbé H. Cjquefc.curé doDiégo-MarLin à la Trinidad. "C'est, dit-il, une paroisse assez malsaine pour laquelle on trouve difficilement des prêtres."
La Veille de ma première visite, je me suis fait annoncer par le téléphone pour le lendemain,à 9 heures du matin ; et c'est de'corë de mes médailles et sérieux comme un sénateur romain, que j'ai fait mon t^ntrée solennelle, et que je me suis présenté devant le directeur. Je lui ai dé^-laré de suite que jetais l'aumônier et que j'entendais être traité avec tous Its honneurs qui étaient dus à ma haute position : *' Soyez certain, me dit-il, que tout ira bien et que vous serez content de nous." J'avais emporté la pièce et surtout j'avais une terrible envie de rire'
II faut vous dire de suite que ces directeurs du pénitencier sont des nègres du plus beau noir.
Je vais deux fois par mois visiter mes jeunes condamnés, qui bien probablement en ont moins fait que leurs directeurs ; je leur dis la messe et leur fais le catéchisme.
Je puis, quand bon me semble, séjourner sur la petite ile délicieuse de Carrera où est située cette prison ; car le chapelain y a sa chambre, et quand j'y passe la nuit, je m'y amuse bien. Les directeurs viennent veiller avec moi, et vous pouvez vous imaginer si les histoires font merveille suj- ces natures
LE R. P. BOrCHAllD 199
iwiïves. C'est im terrain vierge et qni n'a pas encore l'té exploite
Je me sens revivre dans ce pays de missions, où le bon Dieu se sert des plus pauvres instruments pour sauver les âmes. . . Je vous ai déjà dit que j'ai ;t desservir une splendide chapelle à Tetron-Bay ; lie est dédiée àSte-Anne et sonpremier desservant >t un canadien. Ce qui veut dii'e (|ue je dois m<î mettre en quatre pour faire aimer et honorer la bonne mère des canadiens. Je vous prie, Monseigneur, de me ti'ouver une relique aussi belle que possible et que vous voudrez bien m'envoyer avec -on reliquaire.
Pour le reliquaire dépensez $20.00 et plus si c'est nécessaire ; je ne suis pas riche, mais pour sainte Anne je veux faire comme si je l'étais. Cette grande mainte n'est pas connue ici et il faut absolument (ju'elle le soit, et c'est aux canadiens à la faire connaître. Je vous invite à venir faire l'installation de la relique, sur l'ile de la Trinidad, le 26 juillet prochain, et je vous dis que nous ferons une fête dont le souvenir restera longtemps. Sainte Anne fera des miracles et il est temps (pi 'elle en fasse ici, il y iMi a grand besoin.