LETTRE DU 12 MARS
Ma dernière lettre n'était pas d'une gaieté folle, car je me croyais sur le point de faire le grand voyage. Depuis que j'habite la ville, je me sens mieux, et j'en gagne un peu chaque jour. Vous avez raison de dire ([ue j'ai la vie dure, car j'ai souffert dix fois plus qu'il ne faut pour mourir. J'étais bien résigné et j'aurais quitté le monde sans regret, mais je suis aussi très résigné au séjour de cette vallée de larmes ; car il y a tout de même de beaux coins dans la susdite vallée et la Trinidad n'est pas au <lernier rang.
Le docteur Lota a été vraiment admirable de dévouement et de charité pour moi. Lui, le premier médecin de la ville, quittait tout pour venir me soigner au Carénage, et ce trois fois par semaine et à ses frais, bien entendu. Ce matin, je suis allé chez lui pour payer mon compte, ce qui n'a pas pris beaucoup de temps : je me suis fait rire au
]iez,tout en entendant dire au bon vieux d:- me mêler de mes affaires et de me bien porter à Taxenir. Il [)Ourrait se faire que le premier patient riche qui va lui tomber sous la main tiouvât la soupe chaude. N'oubliez pas votre voyage à la Trinidad l'hiver prochain
Il est évident que le R. P. Bouchard, tout en se sentant encore ti"ës mal, espérait prolonger sa vie pendant plusieurs mois, et il se proposait même de revenir au Canada au mois de juin prochain. Le mieux sensible ([U*il éprouvait lui en donnait un espoir assez fondé. Il est donc bien vrai que l'on est surplis par la mort, ?iiême après une longue et douloureuse maladie. Cependant, pour le Père Bouchard ce n'était qu'une trêve de quelques jours, une accalmie avant la tempête finale. Il en profita pour faire une bonne et dernière retiaite, et tout en conservant certaine attache à la vie, il ne perdait pas la mort de vue. La retraite finie, la fièvre revint et cett3 fois pour ne plus repartir.
Le 3 septembre, c'est-à-dire neuf jours avant sa mort, il m'écrivit une dernière lettre, bien courte celle-là.
•' Voilà ([uelqnos jours, dit-il, que j'iii reçu la belle iclique de sainte Anne que vous m'avez envoyée, .l'attends Vanth.entique avant de la présenter à Mgr l^'lood, et je la placerai dans ma chapelle de Tetron- Hay. La fièvre m'a repris de nouveau, je suis épuisé vt je me demande si je pourrai tenir au Carénage. Dans ce moment, je suis en visite chez M. Marcil, curé de Chaguanas, oii la maladie m'a suivi avec une ténacité diiifne d'une meilleure cause. Nous avons t'U notre retraite, la semaine dernière, et j'ai pris de bonnes résolutions dans les quatre jours qu'elle a
duré Mille fois merci pour la relique de
-ninte Anne "
Je n'en ai nul doute, la grande sainte aura assisté à ses derniers moments ce bon prêtre canadien, qui lui a consacré pour ainsi dire ses dernières forces et <jui a pensé et écrit pour elle jusqu'à la fin.
Le 6 de septembre, il alla célébrer l'office divin dans son église du Carénage. " Dans la nuit du 6 au 7, m'écrit M. Tabbé Coquet, la fièvre le reprit avec plus de force et le R. P. Bouchard se fit transporter en ville maidi. Le reste de la semaine se passa pour lui comme à l'ordinaire. Le samedi, 12 au soir, il
prit son repas, et dit aux serviteurs qu'il se sentait assez bien. Mais peu après, un accès pernicieux se produisit au cerveau. Le docteur Lota fut appelé en toute lâte ainsi que le R. P. Hilaire, supérieur des Dominicains. Mais il était trop tard et le malade était à l'a'yonie. Le vénérable relio'ieux lui administra le sacrement de l'Extrême-Onction, et à 8 h. et 50 minutes, la mort avait fait son œuvre."
Ce n'est que le 12 octobre, un mois après, que la triste nouvelle fut connue à Québec par une lettre (}ue Mgr Flood adressa à Mgr Bégin. Nous en extrayons le passage suivant :
"Je dois dire quelques mots sur sa vie depuis qu'il est venu dans ce diocèse. Je n'ai jamais reçu de plainte contre lui. Il était tout à fait prêtre dans toutes ses manières et dans toute sa conduite, et il était tenu en très haute estime par quelques-unes «les meilleures familles de Port-d'Espagiie avec lesquelles il était en relation. Comme je l'ai déjà dit. il avait suivi tous les exercices de la retraite ecclésiastique, quelques jours seulement avant sa mort, avec la ferveur et l'exactitude les plus édifiantes. Le jour de la clôture, il dit à un confrère : " J'ai
fait la retraite de mon mieux, car elle sera probal)lement ma dernière." J'ai donc tout lieu de croire que cette mort soudaine n'a pas été imprévue et (ju'il était préparé à la recevoir. Je suis chagrin «l'avoir perdu un si bon prêtre et j'ai dit plusieurs messes pour le repos de son âme. "
Les obsèques ont eu lieu le 13 de septembre, à la cathédi-ale, au milieu d'un grand concours de prêtres et de fidèles, et les restes du digne missionnaire reposent dans l'endroit du cimetière de la ville de Port-d'Espagne réservé aux prêtres et aux religieux
Mgr l'archevêque Flood s'est transporté au Carénage pour la messe du 30ème jour et a assisté au service chanté par M. l'abbé Marcil assisté de MM. Biais et Mailleux. (1)
Des services solennels ont été chantés à Notre- Dame de la Garde, à Saint-Pierre-Baptiste et à Beaumont, paroisses où le regretté défunt avait été curé et où sa mémoire sera toujours en bénédiction
1. MM. Marcil et Biais sont maintenant les deux seuls prêtres canadiens aux Antilles. M. Marcil et M. l'abbé Coquet ont eu la bonté de m'écrire pour me témoig-ner leur sympathie et me dire leurs profonds regrets.
Un orrand nombre de fidèles ont fait dire des messes pour le repos de son âme.
Il est triste sans doute de mourir à l'étranger et loin des siens, mais pour ceux qui, comme le R. P. Bouchard, ont eu une vie de missionnaire et qui trouvent une patrie partout où ils sont le plus utiles, la chose n'est ni étonnante ni déplorable. Si, en dernier lieu, il avait demeure au Canada, il aurait vécu moin j longtemps et serait mort à 1 hôpital. Aux Antilles, il a pu continuer l'exercice de son ministère, faire beaucoup de bien et mourir fmr le champ de bataille. Ses nombreux voyages, ses missions diverses, son goût prononcé pour les change uients.ses maladies fréquentes qui arrivaient commis pour lui donner le signal du départ : tout cela était voulu par Dieu qui conduit les hommes par la main, et qui emploie toujours les moyens qui conviennent le mieux à la sanctification 'les âmes et à l'exécution de ses desseins éternels.