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la vie, mais ne purent lui rendre toutes les forces qu'il avait perdues, et il se vit contraint bien à regret de quitter cette maison qu'il aimait,pour aller demeurer au Séminaire de Montréal, où il remplit pendant quelcjue temps la charge de portier, en exerçant aussi son métier de tailleur.
Après un séjour de six mois chez les Sulpiciens, il crut sa santé suffisamment rétablie pour lui permettre d'entrer de nouveau chez les Oblats, à Lachine ; mais la maladie l'y suivit, et il fut forcé de
retourner à Montréal où il fut accueilli avec la plus grande charité par ses anciens protecteurs. L'un «l'entre eux, M. lahbé Picard, l'aimait beaucoup ; et (juand les forces de son protégé le lui permirent, il le plaça chez son frère qui était fabricant et marchand d'ornements d'église. M. Bouchard faisait l'office de conniiis et employait tous ses moments de loisir à confectionner lui-même les chasubles et autres ornements sacerdotaux. La Providence le façonnait, il semble, de toutes manières, pour en faire un parfait missionnaire : nous avons pu juger nous-même de son habileté vraiment remarquable pour faire des chapes, des barrettes, des habits pour les enfants de clueui'. Ceux qui en douteraient pourraient aller visiter la sacristie de Beaumont. Il avait bien d'autres talents utiles et savait pour ainsi diie tout faire avec peu de chose à sa disposition. S'il était peu instruit, il axait reçu de Dieu une belle intelligence et un bon cœur, et ses parents lui avaient donné une solide éducation et une urbanité <le manières qui lOnt distingué toute sa vie, et ([ui lui ont ouvert bien des portes et gagné bien des amitiés sincères.
l'epen-lant le jeune B(Hiehard n'était pas heureux,
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<'t il soupirait après le moment où il pourrait entrer encore dans quelque communauté religieuse, ce qui, on le comprend, était devenu à peu près impossil>le ; mais Dieu ne donne pas la vocation sans les nio^-ens pour la suivre ; quand son heure est venue, il fait naître les circonstances favorables, et il aplanit toutes les difficultés.
Au mois de mai 1872, le R. P. Vauglian (aujourd liui archevêque de Westminster et cardinal), fondateur d'un Institut à Baltimore pour la conversion des nègres, vint en Ca,nada pour recruter des sujets. A Québec, Mgr l'archevêque Taschereau lui permit bit'n volontiers de ftiire une conférence à sou séminaire,et d'emmener deux séminaristes s'il pouvait les convertir à son œuvre. J'eus l'avantage de faii-e partie de l'auditoire et d'entendre les éloquentes l»aroles de cet apôtre ; mais je dois avouer à ma confusion que, comme bien d'autres, je ne me crus pas appelé à tant de sacrifices. Deux d'entre nous, parait-il, furent sur le point de partir, mais il faut croire que si la grâce fut suffisante elle ne devint pas efficace. Quoiqu'il en soit, le R. P. Vaughan ^'en alla les mains vides. A Montréal, il fut plus lieureux, et trouva, dans le jeune Arthur Bouchard,
un sujet qui ne demandait qu'à partir pour se dévouer au salut des malheureux enfants de Cham.
Le nouveau u:iissionnaire ne perdit pas de temps à mettre ordre à ses affaires et se rendit de suite au Séminaire de Baltimore, où il demeura quelques mois, et où il donna tant de satisfaction qu'on se décida de l'envoyer au Séminaire de Mill-Hill, à Londres, pour y faire ses études classiques. C'est là que, pendant quatre ans, M. Bouchard compléta ses humanités et commença son cours de théologie (|u'il alla terminer à Vérone (Italie). (1) Il y fut ordonné prêtre, le 11 août 1878, par Son Eminence le Cardinal de Canossa. Grâce à ses talents naturels et à son application, il put ainsi, en quelques années, passer de la condition si humble où il se trouvait, à l'état sul)lime du sacerdoce et à un degré d'instruction relativement élevé. Il savait le français, l'anglais, l'italien et le latin, et ses voyages et ses
1 L'archevêque de Québec lui signa son exmt le 16 décembre 1875. Ce fut une maladie grave qui obligea le P. Bouchard, eii 1877, àquitter Mill-Hill, pour Vérone, et d'après une lettre qu'il écrivait à son père et que nous avons sous les yeux, il crut mourir en arrivant dans cette dernière ville. C'est là qu'il rencontra pour la première fois Mgr Comboni qui l'engagea à se consacrer aux missions africaines.
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épreuves lui avaient donné une expérience assez rare chez un homme de son âge.
Voici la lettre «^u'il écrivait, quelques jours avant .son ordination, à M. Eustache Lebel, son oncle, qu'il a toujours aimé comme l'un de ses plus fidèles amis :
Vérone, Italie, 28 juin 187S,
^lon cher Eustache,
Ne sois pas mécontent si j'ai tant tardé à répondie à ta bonne lettre, mais j'ai à t'apprendre aujourd'hui une nouvelle qui te sera agréable, je l'espère, et qui me fera pardonner ma négligence à tecrire plus tôt. Je te dirai donc (pie le 0 du mois d avril, j'ai été ordonné sous-diacre, et le 15 du présent mois, diacre, par Son Eminence le Cardinal de Canossa. Si j'étais resté au Canada, je n'aurais jamais eu l'honneur d'être ordonné par un Cardinal ! Deux fois déjà, j'ai eu le bonheur d'exposer le Très Saint Sacrement et bientôt il me sera donné de monter au saint autel pour offrir la fiainte Victime. C'est à peine si je puis croire à tant de bonheur, et je ne sais comnxent témoigner ma i-econnaissance au bon Dieu ; aide-moi, mon cher ami, à l'en remercier.
Arrêtons-nous un peu à considérer combien il a été prodigue de miséricorde et de grâce en faveur du plus misérable des hommes. Tu sais à combien de dangers j'ai été exposé, moi, pauvre orphelin, livré à ma propre volonté, au milieu de dangers dont le récit te ferait trembler. Combien de jeunes gens bien meilleurs que moi n'ai-je pas vus tomber misérablement et pour ne plus se relever ! Pour(iuoi n'ai-je pas eu le même sort ?
— Mystère de la miséricorde du b(m Dieu ! Ah ! sans doute ma ten<lre mère a veillé sur moi du haut du ciel et, par ses puissantes prières, elle m'a obtenu plus que je n'aurais jamais osé demander. Encore une fois, mon cher Eustache, aide-moi à remercier le bon Dieu, et demande-lui qu'il me fasse la grâce de faire quel([Ue chose pour sa gloire, que je puisse sauver quelques âmes, et qu'un jour j'aie le bonheur •le donner ma vie pour sa sainte religion.
Sans doute, je n'aurai pas le bonheur et la gloire du martyre : je suis trop indigne d'une telle faveur ; mais j'aurai, je l'espère, le bonheur de me consumer sous le brùlajit soleil de lAfrique Centi-ale. Nous ne nous reverrons plus en ce monde, mon cher
Eustache, (1) mais nous nous retrouverons dans la Patrie. II est bien probable que j'y serai avant toi, car l'on ne vit pas longtemps clans l'Afrique Centrale : il y en a peu qui y vivent cinq ans. J'y vivrai aussi longtemps qu'il plaira au bon Dieu ; je ne m'occupe pas de la vie présente, car j'ai l'éternité devant moi et cela me suffit. Prions les uns pour les autres, mon cher ami, prions pour tous nos parents et nos bienfaiteurs, et faisons en sorte que personne ne manque au rendez-vous dans la pairie céleste.
Je serai ordonné prêtre le 11 août. Prie et fais prier pour moi, afin que Dieu me fasse la grâce «l'être un bon prêtre et un bon missionnaire. Je ne sais pas quand je partirai pour l'Afrique ; ce ne seia certainement pas avant le mois de novembre et peut-être plus tard, car notre Supérieur, Mon::eigneur Comboni, nous a écrit que l'Afrique Centrale est désolée par une terrible famine : des villages
1 Le Père Bouchard se trompait. A son retour au pays, il a pu revoir son bon ami Eustache et même le recevoir chez lui jjendant plusieurs mois. De plus M. Lebel est mort avant lui. Ils sont maintenant tous deux, je l'espère, réunis au ciel pour ne plus se séparer.
entiers meurent <le faim : c'est à peine si nos missionnaires peuvent se procurer quelques fruits et un peu de lait pour soutenir leur existence ou plutôt, comme disent les missionnaii'es, pour tenir l'àme attachée au corps. Dans de telles circonstances, il est probable que le départ de la caravane sera retardé ; non pas que nous ayons peur de mourir de faim, mais parce qu'il est impos.sible, dans le moment, de se procurer des chameaux pour traverser le désert. J'ai bien hâte de me voiià cheval sur un chameau : j'aurai tout le loisir de jouir de cette nouvelle monture, car, soit dit en passant, il faut plusieurs mois pour se rendre d'ici à notre mission.
Les missionnaires de l'Afrique portent la barbe ; voilà déjà trois mois que je laisse croître la mienne. J'aimerais bien t'envoyer ma photographie, mais je nai pas un sou en ma possession.
Comme d'habitude, je compte sur la bonne Providence de Dieu pour pouvoir me procurer un calice, quelques ornements, un bréviaire, et quelques autres objets indispensables pour la mission. Une bonne dame de Montréal doit me donner un bré-
viaire ; un de mes amis, qui est prêtre dans le diocèse do St-Hyaeintlie, m'a promis un calice.
Je sais, mon cher Eustaclie, que si tu le pouvais, tu me donnerais aussi quelque chose ; mais le bon Dieu t'a refusé les biens de ce monde ; n'en sois pas triste : tu ns tes prières à donner et c'est beaucoup.
Il y a peut-être à Saint-Flavie quelques personnes charitables, qui aimeraient à faire quelqu'aumône à la plus pauvre des missions et à partager le mérite des missionnaires. S'il en était ainsi, tu ferais une grande charité en t'intéressant pour notre mission et en la faisant connaître à ces personnes charitables. Tu peux leui' assurer que les missionnaires ont la mémoire du cœur et que le plus doux de leurs devoirs est de prier pour leurs bienfaiteurs. Je t'envoie un petit imprimé qui te donnera une juste idée de la mission.
Je m'aperc;ois quil est temps de terminer cette lettre sans suite et écrite à la hâte ; excuse le tout comme d'habitude. Ecris-moi bientôt et donne-moi des nouvelles de notre bonne vieille mère, Madame
Romain Lebol. (1) et de toute la famille. La pensée de ne plus revoir en ce monde notre vieille mère me déchire le cœur, mais Dieu le veut et je ferai le ssucrilice aussi généreusement que possible. Il ne faut pas oublier d'aller de temps en temps prier sur la tombe de cette pauvre Alphonsine, j'y serai avec toi ]>ar la pensée. Pauvre sœur, comme j'ai hâte de la revoir au cif 1 ainsi que tous les autres qui nous ont devancés I
Adieu, mon cher Eustache, au revoir au ciel ! mais n'oublions pas que ce n'est que par la croix et par une sainte vie qu'on }* arrive. Rappelle-moi au souvenir de toute la famille, à Sainte-Flavie et dans les environs, et demande à tous un petit souvenir dans leurs prières pour le pauvre missionnaire africain.
Crois-moi tou)nurs. mon cher Eustache, ton plus
sincère ami.
Arthur Bouchard, diacre.
Toutes les lettres du Père Bouchard sont écrites dans ce style simple et facile que l'on a dû remar-
1 Madame Lebel était la grand'mère du Père Boiîchard et ina cousine au Sème degré de consanguinité.
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<]iier dans celle qui prëcède. Elles rent'eriiieiit aussi <le.s pensées de foi et d'espérance en Dieu, et elles révèlent sa piété et son zèle pour le salut des âmes ; enfin on y trouve presque toujours la note gaie qui fait du bien au eceur de tous ceux (jui travaillent et qui souffrent. Aussi j'ai cru que le meilleur moyen de le faire connaître, en même temps que d édifier les lecteurs, c'était d'en publier le plus possil)le. Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas m avoir conservé davantaofe.