LETTRE DU R. P. BOUCHARD
Khartoum, 14 octobre 18S1.
Révérend M. H. Têtu, Ptre,
Archevèché de Québec, Canada.
Mon cher monsieur,
Je ne vous écris que quelques lignes pour vous annoncer tous les malheurs, toutes les tristesses qui sont venus fondre sur nous depuis ma dernière lettre. Dieu nous à éprouvés d’une manière terrible : en dix-sept jours nous avons perdu cinq membres de la mission, je me trompe, quatre membres et la tête. Imaginez, si vous le pouvez, que dans cet espace de temps, j'ai enterré un frère laïque, une religieuse, un missionnaire prêtre, un autre, vicaire vénéral, et dix heures après avoir rendu les derniers devoirs à ce dernier, j'ai enterré l'Evêque et le père de tous nos missicnnaires de l'Afrique Centrale. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une douleur plus &rande pour un prêtre que celle d’enterrer son évéque. Tous les membres de la mission sont morts ou
malades ; je suis le seul qui soit capable de marcher,
et Je ne sais si je pourrai le faire bien longtemps,
après toutes les fatigues et toutes les souffrances que j'ai subies. Voilà quinze nuits que je n’ai pas fermé l'œil, toujours entre les morts et les mourants. J'ai été éprouvé au point de laisser l'autel où je célébrais pour un mort, pour aller assister un autre confrère qui, une heure après, rendait le dernier soupir ! Priez, oh ! priez pour moi, Car sans un secours de la divine Providence je vais succomber sous le poids de tant de sacrifices. Me voilà administrateur général de la mission, qui se trouve réduite à sept prêtres, dont trois presque hors de combat. Au moment où Monseigneur Comboni a été frappé comme par la foudre, il écrivait une lettre à Monseigneur l’Archevêque de Québec pour lui demander trois ou quatre prêtres. Miné par les fativues et les épreuves de toutes sortes, il ne put résister à la maladie, et en huit heures tout fut fini : il mourut dans mes bras, le dix du présent mois, à dix heures du soir. Je ne sais ce que nous allons devenir ; mais je crains que nous soyons obligés de nous retirer, si, comme il est plus que probable, la mission passe à d’autres mains. Je vous écrirai dès que j'aurai un moment à moi. En attendant, je vous
demande le secours de vos prières pour nos chers
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morts, et pour les malheureux qu'ils ont laissés dans les larmes. Priez surtout pour
Votre humble serviteur,
A. BOUCHARD, PTRE, Miss.-A post.
I! serait bien inutile de faire des commentaires sur cette lettre déchirante, et sur la mort de cet évêque dont la vie tout entière, on peut dire, avait été consacrée à la conversion des nègres. Il faut lire le récit des nombreux voyages qu'il fit de Souakim à Khartoum et de Khartoum à El-Obeid, à Delen et dans les montagnes de Nouba, pour avoir une idée des misères qu'il cut à endurer et des sacritices qu'il eut à faire. Mgr Cormboni mourut le 10 octobre. Toute la nuit, on entendit des gémissements dans Khartoum ; catholiqr ?s, schismatiquess musulmans, tous pleuraient la mort (1) de l'évêque des noirs.
1, Les Annales de la Propagation de la Foi de Lyon ont publié de plus longs détails sur la mort de cetudmirable évêque, détails donnés également par le Père Bouchard. Ils ont été reproduits dans le 17ème numéro de nos Annales pour la Province de Québec.
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