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qui commençaient déjà à nous arriver à cette époque. Je me souviens qu'un jour, un de ces Syriens se rendit de Québec jusqu'à Saint-Simon, dans le comté de Rimouski, pour se confesser à lui. Plus tard, il eut encore des occasions d'exercer le saint ministère parmi les Arabes, surtout lorsqu'il devint curé de Notre-Dame de la Garde.
En 1884, Mgr l'archevêque Taschereau étant en Europe, ce furent les regrettés évêques Antoine et Dominique Racine qui le remplacèrent tour à tour pour la visite épiscopale ; et M. Cyrille Legaré, administiateur du diocèse, demanda au Père Bouchard de les accompagner en qualité de prédicateur. Comme nous l'avons dit, il réussissait mieux dans les conférences que dans les sermons ; cependant son instruction de la visite, bien préparée et très pratique, produisit d'excellents résultats et fut grndement goûtée, non seulement par les fidèles, mais aussi par les prêtres qui l’entendirent. Les évêques de Sherbrooke et de Chicoutimi conservèrent le meilleur souvenir de leur compagnon de voyage, et quelques années plus tard, Mgr Dominique, de
passage à Québec, ne voulut pas en partir sans
aller passer une journée au presbytère de Beaumont,
où M. Bouchard était alors curé,
Comme on le voit, ces deux années qu'il passa au Canada ne furent pas un temps de vacances ni un temps perdu pour le dévoué missionnaire. Grâce à son zèle et à son incontestable habileté, il avait collecté quinze mille piastres pour ses missions et rendu au diocèse des services nombreux et importants. Partout il avait fait du bien aux âmes et s'était acquis des amitiés durables, par son bon cœur ct par l’amabilité de ses procédés. Quoiqu'il parlt beaucoup, il savait aussi se taire, ce qui est souvent fort difficile ;: et au milieu dés opinions diverses que l'on soutenait en sa présence, et des discussions qu'is eut souvent occasion d'entendre dans les presbytères et ailleurs, il fut assez prudent pour ne jamais sortir de la réserve que lui commandait sa position, et pour n'offenser aucun de ceux qui le recevaient si bien. Intelligent et ayant beaucoup observé dans ses voyages, s'étant trouvé en rapport avec bien des personnes de toutes classes et de différents pays, il avait acquis une rare connaissance des homimnes et il se trompait
rarement dans ses jugements. Pendant qu'il se
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trouvait à Québec, il vint un personnage assez hnportant et chargé d'une certaine mission.
Quelques-uns en le voyant, disaiént: c'est un fin matois. Le père Bouchard ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il me dit: C'est un imbécile, vous verrez qu'il ne fera rien. Et c'était vrai : mal élevé, sans jugement et sans esprit, il ne contenta personne, et déplut à ceux qui l'avaient envoyé comme À ceux qui l'avaient reçu:
Si le père Bouchard était heureux et bien traité au Canada, il n’en était pas de même en Afrique Centrale pour ses confrères missionnaires, Mgr Sogaro le tenait au courant de tout ; 1] lui avait raconté son voyage à Khartoum, où il était entré le @ mars 1883, la prise d'El-Obéid et la captivité de plusieurs missionnaires, religieux et relivieuses, et il lui disait son besoin pressant de secours pécuniaires pour la délivrance des prisonniers,
Voici en quelques mots ce qui s'était passé, Un Mahdi ou prophète, naguère l'ami de Mgr Comboni, avait Jevé l’étendard de la révolte, “C’
était une sorte de prêtre musulman, d’une quarantaine d'an-
nées, au teint brun, à la taille élevée à la physionoie assez sympathique. Depuis longtemps, il avait conçu le dessein de reconstituer l'islamisme dans les contrées soumises à l'influence quasi-européenne de l'Egypte. Le mécontentement qu'excitait dans les provinces du Soudan la charge trop lourde des impôts, lui offrit une occasion favorable. Il commença alors à appeler ouvertement à l'insurrection sur les bords du Fleuve Blanc, au nom de Dieu et du prophète. D'après une tradition des Arabes, le Mahdi ou prophète devait, dans les derniers temps, prêcher le Coran et répandre l’islamisme sur toute la terre, jusqu’au moment où Jésus-Christ lui-même, simple prophète selon eux, viendrait se joindre au messic musulman et inviter tous les chrétiens à suivre ia
religion de Mahomet.
“ Avec une grande habileté, Mohamm:4 Ahmed (c’est le nom du Mahdi) sut profiter et des traditions ct de l’état des esprits et aussi de la faiblesse du gouvernement. On n’envoya de Khartoum que des troupes insuffisantes, mal commandées, qui se séparèrent, furent défaites et massacrées les unes après
les autres. L'’entlhiousiasme des musulmans ne cessa,
dès lors, de s’accroître pour le prophète,” (1)
Le 18 janvier 1883, la ville d'El-Obéid se rendit à l’innombrable armée du Mahdi, qui s'était déjà emparé du Djebel Nouba et avait fait prisonniers tous les missionnaires de ces stations. En souvenir sans doute de sen ancienne amitié pour Mgr Comboni, le soi-disant prophète essaya bien à différentes reprises et en les menaçant de mort, de faire apostasier les religieux, mais n’y pouvant réussir, il se contenta
de les retenir en captivité. (2)
Effrayés des succès des partisans du Madhi dans le Soudan occidental, et résolus d'en finir d'un coup avec l'insurrection, les gouverneurs anglais ct égyptien de Khartoum décidèrent de lancer contre eux le colonel, depuis général anglais, Hicks-pacha. Après plusieurs mois de préparatifs, cet officier se porta, à la tête de 12,000 hommes, vers Douen, sur
le fleuve Blanc, en amont de Khartoum. Il laissa
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1 Lettre du R. P. Bonomi. Il réussit à s'échapper après plus de deux ans de captivité, et après avoir supporté toute espèce de misères, il arriva à Dongola le 22 juin 1885.
2 Voir à l’appendice les lettres du R P.Deschenais et de Mgr Sogaro au KR, P. Bouchard.
2,000 hommes dans cette position et se dirigea avec
le reste de son armée du côté du Cordofan.
Le rusé Mahdi avait concentré le gros de ses troupes à El-Obéïd ; il choisit, pour les lancer contre Hicks-pacha, le moment où cet officier levait son camp de Rahad, Les bataillons du gériéral anglais forcés de marcher à travers nn long bois épineux nc pouvaient garder leurs rangs serrés : ils étaient obligés de s’éparpiiler pour ouvrir un passage aux nombreux bagages qui les acconipagnaient. Aussi ce ne fut pas, à proprement parler, une bataille, ais un carnage, une suite de combaës partiels où une poignée de soldats. euserrés de toutes parts, luttaient désespérément contre d'innombrables hordes. Un seul européen échappa au massacre, c'était un prussien du nom de Gustave Cloz, alors attaché à la personne de M. Donnevan, correspondant du
Daisy News.
Dans ces circonstances périlleuses, Mgr Sogaro dut pourvoir à la sécnrité ‘les chrétiensde Khartoum, et tout le personnel de la mission, formant une caravane d'environ cent personnes, se transporta à
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la Hante-Egypte. Mais bientôt l'insurrecticn gagnant toujours du terrain, on fut obligé de déloger de nouveau, et ce fut à Monfallut, plus près du Caire, que fut installée la mission exilée de Khartoum.
On peut se faire une idée de la douleur qu'éprouvait Je R. P. Bouchard en apprenant ces nouvelles qui lui arrivaient plus tristes les unes que les autres, et qui finissaient par annoncer la ruine presque complète du vicariat apostolique dont il était l'un des membres et des soutiens. Voici ce qu'il m'écrivait le 14 mai 1884 :
Bien cher Monsieur,
Je désirerais vivement pouvoir vous donner de bonnes nouvelles de l'Afrique Centrale, mais hélas ! Je n'ai que des malheurs à vous apprendre. Depuis plusieurs mois, les afflictions pleuvent, si je puis M'exprimer ainsi, sur notre mission. Trois de nos stations ont été détruites par les soldats du trop fameux Mahdi : ce sont : El-Obeid, Malbes et Gebel- Nouba. Un bon nombre de chrétiens ont été mis à mort, d’autres ont été faits esclaves. Les mission-
naires et les religieuses de ces trois stations on£ été
faits prisonniers. Cinq d’entre eux ont généreusenent souffert la captivité, de longues et cruelles épreuves, et la mort, plutôt que de renoncer à leur foi. Les autres sont encore captifs, endurant bien des mauvais traitements, et attendant le beau jour de la délivrance, qui les réunira à leurs frères déjà rendus dans la patrie bienheureuse. Khartoum n'a pas encore été saccagée par les troupes du Mahdi, mais celui-ci s'avance pour s'en emparer, et tout
porte à croire qu'il finira par réussir.
Monseigneur Sogaro, notre intrépide Vicaire Apostolique, ne se laisse pas décourager par les obstacles effroyables qu’il rencontre. Dernièrement il m'écrivait ce qui suit : “ Vous pouvez vous faire ‘“ une idée de la position où se trouve en ce moment “ celui qui est à la tête de notre mission désolée. “ Que faire /—Abanuüonner les pauvres Africains ? “—Jansais ! Nous serions indignes de la sublime “ vocation de missionnaires, si nous avions seule- “ment pour un instant la pensée de repousser de ‘* notre cœur la malheureuse Nigritie, qui a coûté la “ vie à tant de missionnaires : et si, à toutes nos
“ autres afflictions, il plaisait à Dieu d'y joindre la
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“ faim, nous saurons, avec l’aide du Très-Hant, “mourir de faim ; et en pressant sur notre cœur ” nos compagnons de souffrance, nous resterons fidè- “les à notre cri de guerre : Ou la rédemption de la “ Nigritie ou la mort ! ”
Ces nobles sentiments de notre Vicaire Apostolique sont partagés par tous ses missionnaires Pour ma part, je vous avouerai bien franchement que je ne suis nullement découragé à la vue de tous les maux qui ont fondu sur nos missions ; l'expérience m'a prouvé bien des fois que c'est au moment où tout semble perdu que tout est à la veille de prospérer. Au reste, cette fois comme tou- Jours, Dieu saura tirer !e bien du mal. I] faut quelquefois des années et des années pour préparer la conversion d’un peuple ; il faut toujours des sacrifices, des larmes et du sang, Conme me le disait un Jour un saint missionnaire, J’étuis dans la Nicritic depuis trois mois seulenent, et je n'avais que lui Pour Compagnon et supérieur dans la station où Je travaillais. C’était l’un des plus anciens de notre mission d'Afrique, et un homme d’une grande vertu et d'une intelligence remarquable. Mais je ne
pus profiter longtemps de ses exemples et de ses sages conseils, car la maladie vint le ravir à mon respect et à mon affection; en trois jours la fièvre le conduisit aux portes du tombeau. Après lui avoir administré les derniers sacrements, je me tenais près de lui, le cœur rempli de la plus grande afliction. Et lui, voyant, mes larines et peut-être aussi mon découragement, trouva la force de me consoler et de relever mon courage qui faiblissait : “ Mon cher frère, me dit-il, ne vous laissez pas aller à un découragement fatal, confiez-vous en Dieu et persévérez jusqu'à la fin. Peut-être vous dites-vous
en vous-même : si j'étais dans une autre mission,
J'aurais le bonheur de baptiser des centaines d’infi-
dèles, tandis qu'ici je ferai bien peu. Chassez cette tentation dangereuse. Je l'ai éprouvée moi aussi dans les commencements ; mis Dieu m'a fait la grâce d’y résister et je suis heureux maintenant, Je n'ai plus que quelques instants de vie, mes yeux sont déjà fermés à la lumière du monde pour s’ouvrir à celle de l’autre vie. Il me semble voir devant noi une énorme balance. Dans un des plateaux de cette balance, je vois toutes les abominations de la
Nigritie et la terrible malédiction de Cham ; le pla-
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fondations de l'Eglise de la Nicritie.”
Ces paroles du missionnaire mourant semblent retentir à mes oreilles chaque fois que je suis tenté de me décourager. Aujourd’hui que notre mission ne parait être qu'une immense ruine, je sens grandir mon courage et mes espérances ; Je me dis : encore quelques années d'épreuves et de sacrifices, et le plateau du bien l’emportera sur celui du mal. Nos généreux compatriotes comprennent parfaitement ces choses, et ils le prouvent par leurs abondantes aumônes en faveur de la Nigritie. Partout je suis reçu avec la pius grande charité par messieurs Îles curés et par leurs bons paroissiens, C’est là un puissant motif de consolation, non seulement
pour moi, mais encore pour mes frères d'Afrique, qui ont appris avec joie et avec émotion combien l’on savait ici apprécier leurs œuvres et leur dévouement. Tous ils prient Dieu chaque jour de répandre ses plus abondantes bénédictions sur le Canada et sur ses nobles et généreux enfants. Je termine en recommandant à vos prières la Nigritie et ses missionnaires, et, en particulier, le dernier d'entre eux.
Votre très dévoué,
A. BOUCHARD
Missionnaire Apostolique.
Le gouvernement anglais songeait, bien tardivement hélas ! à organiser une expédition sérieuse pour délivrer le Soudan. A cette occasion, Mgr Sogaro écrivit au R. P. Bouchard qu'il eût à se préparer à quitter le Canada dans l’automne de 1884, pour se rendre en Afrique où, vu sa connaissance de l’anglais;il pouvait rendre de très grands services à l’armée. Quelques semaines plus tard, il lui écri-
vit ce qui suit :
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“ Après la réception de cette lettre, vous quitterez, aussitôt que possible, la terre Eénie du Canada pour venir nous rejoindre. Avant de partir, je désire que vous adressiez au clergé canadien, si distingué par sa charité et sa noble hospitalité, pason zèle non moins que par sa science et la sainteté de ses mœurs, de même qu'au peuple canadien, les plus vifs sentiments de reconnaissance, au nom de toute la mission et en particulier au nom de l’hum. ble vicaire apostolique, qui, prosterné devant l’adorable Cœur de Jésus, implore de cette source divine les plus copieuses bénédictions sur la noble nation Canadienne.
“Priez le clergé et le peuple de nous conserver toujours leur affection dans le Seigneur, et surtout de ne pas nous refuser le secours de leurs prières
pendant la lutte suprème que nous avons à soutenir en ce moment,”
Rappelé par son évêque, le P. Bouchard était aussi réclamé par le gouverneur général, Lord Landsdowne, pour être le chapelain des bateliers canadiens, qui se rendaient à l'appel de Lord Wol-
seley, commandant des troupes anglaises dans Ja