‹ Le R. P. Félix de la Compagnie de Jésus [microform]Chapitre 9 sur 23 · PROFESSEUR DE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

PROFESSEUR DE LITTÉRATURE

Interprète éloquent de Virgile et d'Homère

Et de leur beau génie admirateur sincère,

Des chefs-d'œuvre qui font la gloire de leur nom,

Mieux qu'un bouquet de fleurs, Victor, reçois le don.

Orania faustas tibi, quem dico nomîne Victor

Omnibus in rébus, re quoque Victor eas.

Nancy, 21 juillet 1883, fête de saint Victor.

J. FÉLIX, S. J

Le 3 juillet 1880, M. Jeanroy donnait au collège une séance sur Fraiiçois /", artiste guev' rier, homme cC honneur.

Le Père Félix envoie de chaleureuses félicicitations.

(1) Le Père Félix cultivait les Muses latines. Voir à l'Appendice une pièce de vers qu'il fit à Lille pour le retour d'un Père qu'une douloureuse absence avait tenu éloigné pendant trois mois.

Lille, le 3 juillet 1889.

« Cher Monsieur Jeanroy,

«Je n'ai pu vous dire assez à mon aise, « durant la séance de ce matin, toute la satis- « faction que j'en ai éprouvée. Et je suis heu- « reux de constater que cette satisfaction est « partagée par ceux de nos Pères qui ont assisté « à cette belle et intéressante séance dont le « Révérend Père Supérieur a fort bien dit <;< qu'elle porte la griffe du lion.

« Le bon Père a cru devoir m'associer à « votre triomphe.

e J'ignore si Tassistance aura compris le « sens de cette association: l'énoncé de votre « nom Jeanroy-Fétix l'eût rendu plus saisis- « sable. Mais le digne Père, dans sa gracieuse « allusion, a. voulu épargner votre modestie en « ne prononçant pas votre nom.

c< Les élèves du reste ont bien compris qu'il « s'agissait de vous, et leurs applaudisse- « ments unanimes et renforcés ont, comme on « dit, longuement soussigné les paroles du

« Révérend Père de Noyelles (1) et vous ont a attesté (ce qui m'a fait grand plaisir) leur « vive et commune sympathie.

« J'espère que cette ovation toute spontanée « vous délassera un peu de vos grandes fati- « giies, et vous attachera de plus où vous êtes « si généralement et si justement apprécié.

« Tout à vous en Notre-Seigneur.

J. FÉLIX, S. J

Le Père Recteur avait dit dans son allocution :

(1) Une lettre confidentielle initie M. Jeanroy aux tliéories du Père Félix sur la prédication.

« Vives félicitations pour cette belle séance académique; « de^juis longtemps on nous la promettait : elle est enfin « venue, et nous devons l'avouer, nous n'avons rien perdu « pour attendre.

« Mes cliers enfants, je vous l'avouerai, sans vouloir a dominer en rien votre mérite, je me suis laissé dire que a cette séance était toute de vous, fond et forme, et j'ai « fait appel â ma bonne volonté pour le croire.

« Mais en vous écoutant, quelque haute estime que « j'aie pour vos talents, j'ai reconnu dans vos compositions « la griffe du lion, le coup de pinceau du maître.

Lille le 13 janvier 1889.

« Cher Monsieur Jeanroy,

« Vous m'avez exprimé le désir d'avoir de « moi quelques mots sur ce qui me concerne, « pour servir à votre travail •, je ne d.emande « pas mieux que de vous être agréable en cela « comme en tout le reste. En y réfléchissant, « vous comprendrez sans peine qu'il m'est assez « difficile et quelque peu délicat de fournir « moi-même les éléments d'un portrait ou « d'un éloge personnel. Vous me connaissez « d'ailleurs déjà, si je ne me trompe, beaucoup «plus que la plupart des auteurs dont vous « rendez compte dans votre excellent et remar- « quable ouvrage.

« Si je vous ai bien compris, vous désirez «c surtout que je vous dise, en quelques mots, « quelle a été dans ma pensée l'idée principale, « l'idée mère de ma prédication.

« certains traits qui rappellent une famille oxl l'éloquence « et l'art de bien dire est une tradition.

(i Je n'enlèverai donc rien à votre gloire, en reportant « â qui de droit une bonne part des applaudissements « que vous avez si justement provoqués. »

« A parler en général, les prédicateurs n'ont « pas, et le plus souvent ne peuvent avoir, <r. dans le ministère de la parole, un plan unique « conçu d'après une idée mère. Obligés qu'ils « sont de répondre par leur prédication aux « exigences des situations, des lieux et des « personnes, ils n'ont d'ordinaire que l'idée « commune à tout et obligation pour tout, à « savoir : prêcher. Il a sa doctrine et sa morale, a en les mettant le plus possible en rapport « avec les besoins particuliers des temps et des G auditeurs.

« Toutefois, plus que tout autre, la prédica- « tion spéciale de Notre-Dame de Paris, peut « se prêter au développement d'une idée mère « et principale, parce qu'il est possible d'y - « donner un enseignement continu devant un « auditoire toujours le même, ou du moins « composé d'éléments et de moyens.

« Sous ce rapport, je puis être considéré a comme ayant eu (au moins à Notre-Dame), « dans ma prédication une idée mère, un prini< cipe fondamental.

a Cette idée et ce principe sont exprimés dans

& le titre général de mes conférences de Notre- « Dame de Paris : Le Pi^ogrès par le Christia- « nismè, ou par Jésus.-Christ, crescamus in « illo per armia, qui est caput Chris tus.

a Ce qui revient à dire : Plus, en tout ordre G de choses, on se rapproche de Jésus- Christ, « plus on s'élève et on grandit : au contraire, « plus on s'éloigne de Jésus- Christ, plus on c< s'abaisse et on s'amoindrit. Jésus -Christ est a la voie, la vérité et la vie. Plus on le connaît, « plus on est dans le vrai ; plus on lui est uni « et incorporé, plus on est vivant.

« Plus on le suit, plus on marche dans la voie « du véritable progrès, c'est-à-dire du progrès « qui fait avancer vers le terme suprême de la vie.

« Appliquer cette formule, comme le vrai « critérium et comme la vraie loi du progrès, « à la vie individuelle, domestique et sociale, a à la philosophie, à la science, à l'art, à l'éco- « nomie, à la religion en général, etàTÉglise « en particulier : bref, mettre toutes les faces a de la vie humaine devant le Christ-Dieu et « sa religion divine; et montrer successivement « comme Jésus-Christ éclaire, purifie, élève

« et agrandit tout dans l'humanité : telle fut, « si je puis employer ce mot, Vidée mère de « ma prédication de Notre-Dame pendant dix- « huit années.

« Je parle, bien entendu, de la prédication « des conférences. Quant à la prédication « parallèle des Retraites préparatoires à la ft communion générale des hommes, elle rou- « lait sur des sujets variés, mais toujours « adaptés au but à atteindre, à savoir la con- « version des pécheurs. Ce sont ces retraites que «je travaille en ce moment à livrer au public.

« Voilà à peu près ce que je crois pouvoir c( vousdire,pourrépondreau bienveillant désir « que vous m'avez exprimé ces derniers temps.

« Si ce court exposé vous paraît insuffisant, «je pourrai, dans un entretien à votre conve- « nance, répondre de vive voix aux questions « que vous jugerez à propos de m'adresser « pour fixer vos idées.

c< Agréez, cher Monsieur Jeanroy, l'expres- « sion de tous mes meilleurs sentiments.

« J. FÉLIX, S. J

« P.-S. — Je viei)s de relire la préface que «j'ai mise au l*"" volume du Progrès par le « Christianisme (année 1856). Elle expose, « assez bien, je crois, l'idée principale de cette a prédication de Notre-Dame Si vous n'avez «f pas ce volume (1856), je pourrai vous le « communiquer.

Enfin une dernière lettre, toute débordante de tendresse, semble son adieu à une famille aimée.

Lille, le 18] uillet 1890.

« Cher et honoré Neveu,

« On m'annonce la prochaine fête de saint « Yictor, la vôtre par conséquent, et l'on me « fait part du désir que vous avez de m'y voir c( assister.

« Je n'ai pas besoin de vous dire que je serai « heureux de prendre part à la petite fête de « famille , et je remercie mon bon Supérieur « de m'en avoir donné la permission quelque « peu exceptionnelle (1). En attendant de vous

(1) Vous connaissez vous-même, et j'avais pu apprécier, dès avant sa maladie, l'exquise simplicité, la naïve bonté

« voir, dimanche;, veuillez recevoir mes souhaits « de bonne et heureuse fête, avec l'expression « de mon religieux et paternel dévouement en « Notre-Seigneur.

« Votre oncle dévoué,

« J. FÉLIX S. J. )5

Après le carême de Cambrai, le Père Félix se rendit à Paris pour assurer l'avenir de sa chère œuvre de Saint-Michel.

Il put à peine faire sans fatigue quelques pas dans ses rues, où, disait- il, « il avait couru pendant près de vingt ans , presque touj ours à pied . » A peine même s'il put se tenir debout pendant quelques instants dans les allées de l'Exposition. Il n'y flt qu'une seule visite, et c'est là qu'il fut nettement averti de l'irrémédiable déclin de ses forces. Il accepta, pendant son

de l'âme du Père Félix et j'étais confus plus que je ne puis dire, mais surtout édifié, lorsqu'il venait me demander les petites permissions d'usage, m*énumérait ses exceptions à la vie commune dont il se faisait parfois scrupule, tant il aimait â n'être pas distingué des autres.

(Note du Père Ministre.)

séjour à Paris, de réunir encore le Comité des Dames patronesses de l'œuvre, et leur adressa une dernière allocution où il mit tout son cœur. Revenu à Lille, il aimait à redire « que beauc< coup de dames présentes avouèrent qu'avant « d'avoir entendu la petite allocution, elles « n'avaient pas compris toute la portée et tout « l'honneur d'une bonne œuvre. Cette pensée « en particulier les avait frappées. Mettant « toutes les merveilles de l'Exposition, rassem- « blées là pour une fin toute humaine, pour la «satisfaction de l'orgueil, etc...^ en regard « d'un pauvre petit livre qui apprendra à une « seule âme à produire un seul acte qui la rend « plus semblable à Dieu, le Père Félix avait (( montré quelles transfigurations des âmes « c'est-à-dire, quelles œuvres divines devant « lesquelles pâlissent tous les chefs-d'œuvre du « génie humain, l'œuvre de Saint-Michel est a appelée à produire. »

Un autre souvenir de sa jeunesse devait éclairer de reflets d'or les dernières années du Père Félix. La Providence lui ménageait la consolation de revoir, à Lille, un ami dont

l'affection respectueuse lui avait été une lumière et une joie, M. Jules Deligne, ancien professeur de littérature.

Le P' mai 1837, le Père Félix lui écrivait de Cambrai :

« Aimons-nous et que Dieu soit loué pour

« notre amitié ! vraiment il me semble que

« Dieu en est l'artisan... »

. Commencée sous le regard de Dieu, cette tendre amitié ne connut jamais ni défaillance ni éclipse; elle projeta ses rayons lumineux pendant plus d'un demi-siècle sur deux existences bénies, et quand elles se rencontrèrent presque au seuil de l'éternité, elles faisaient songer avec émotion et bonheur à deux fleuves qui unissent leurs eaux limpides pour se jeter dans l'Océan.

Le Châtiment (4^ retraite de Notre-Dame, venait de paraître. M. Deligne en rendit compte avec son talent et son cœur dans la Vraie France, le 27 janvier 1890. Il reçut immédiatement l'affectueux billet suivant ci-joint, qu'il conserve comme une précieuse relique : « Le c< Père Félix envoie tous ses remerciements

« à son vieil et honoré ami, M. J. Deligne, « pour le compte rendu gracieux et trop flat- «teur qu'il a bien voulu faire de sa flne c( plume sur le Châtiment. 11 l'en remercie « non seulement comme d'un témoignage de « sincère amitié mais encore, comme d'une « coopération effective à son apostolat par la « parole écrite.

Ce fut pendant son dernier séjour à Paris qu'il prêcha, la fête de l'Ascension, au Couvent des Oiseaux. Il y avait paru pour la première fois en 1850.

Une des élèves d'alors, et qui est aujourd'hui

une. des gloires de la Congrégation, a consigné

ses souvenirs dont nous sommes heureux "de

recevoir l'écho. « En 1850, le Père Félix rem-

« plaça le prédicateur de l'Avent et nous parla

(( du travail comme jarûais nous ne l'avions

« entendu faire. Nous ne pouvions conte-

« nir nos impressions : Nous demandâmes à

« notre Maîtresse le nom de ce Père. Elle nous

« répondit qu'elle l'ignorait, mais qu'assuré-

« ment c'était un orateur ou un saint, et sans

« doute l'un et l'autre. Il nous a été donné de

« constater la vérité de ce jugement. Le saint û nous a laissé un parfum d'édification et « l'orateur est inoubliable chez nous. Quels tré- « sors que ses trois conférences sur V Éducation « et son Panégyrique de notre bienheureux « Père. Son sermonsurV Amour de Dieiiyle^our « de l'Ascension, en 1889, a produit dans le « cœur de nos enfants une émotion qui me « rappela celle que nous avions éprouvée en « l'entendant pour la première fois.

Il revint fatigué à Lille; il put néanmoins assister a la Congrégation provinciale d'Enghien où il charma tous ses frères par son amabilité et sa simplicité . Il semblait devenir déplus en plus affectueux, à mesure qu'il approchait de l'éternité.

A Braine, pendant une retraite, le Père qui la dirigeait avait fait faire à table la lecture d'une conférence du Père Félix ; cette conférence avait enthousiasmé les retraitants. Le Père se fit un bonheur d'annoncer la bonne nouvelle au vénéré religieux. Il en reçut une réponse qui est la fidèle expression du cœur du Père Félix.

Lille, le 16 novembre 1889.

« Mon Révérend et bien Cher Père,

« On n'est pas plus aimable !...

« Que vous êtes bon de m' envoyer d'une ma- « nière si cordiale un fraternel encourage- « ment! On en a toujoarsbesoin, même quand « on est vieux, et plus encore peut-être quand « on est vieux. A tout âge, d'ailleurs, cela fait « toujours plaisir, comme disait le vieux Caret dinal Gousset, à propos d'un compliment que « lui avait adressé du haut de la chaire de la « vérité, le bon Père Eicher.

« Oui, ces encouragements affectueux font « toujours plaisir et (entre nous soit dit), d'auc( tant plus qu'ils sont plus rares. Et quand je <i dis jo/amV, je n'entends pas parler précisément « d'un plaisir d'araour-propre, mais de ceplai- « sir plus généreux que nous éprouvons, même « malgré nous, en apprenant que notre labeur « a fait du bien à quelques âmes. C'est que

« même, quand on y songe, au fond d'un tra- « vail dévoué et désintéressé, il y a pour celui « qui le fait, un principe de joie intense, alors « surtout que ce travail a été fécond et pro- « ductif du bien, si menu soit-il.

« Beaucoup de gens, quand ils sont contents, et gardent pour eux seuls leur contentement, « ne se doutant pas sans doute de l'encoura- «" gement qu'ils peuvent donner en le commu- « niquant.

« Je ne voulais que vous remercier, et voilà « que je me prends à philosopher ! Yous remer- « cier ! j'étais si pressé de vous envoyer mon « merci que j e n'ai pas voulu attendre pour vous « r expédier , d' être tout à fait remis d'une indis- « position qui touche heureusement-à sa fin.

« Je vous envoie l'absolution, malgré votre « défaut de contrition.

« Ne recommencez plus cependant, car je « serai capable de vous remercier encore.

« Tout à vous d'un cœur affectueux et re- « connaissant.

B. V. Servus in Christo.

J. Félix S. J.

Fidèle à lui-même, le Père Félix demeura jusqu'à la fin bon et gracieux. Saint Louis de Gonzague avait eu sa première parole à Brugelette, il devait recevoir ses derniers accents à Lille. Le panégyrique du saint, prononcé au petit collège de Saint-Louis de Gonzague, fut pour lui le chant de r Apôtre, le 21 juin 1890.

A partir de ce jour, ses forces physiques déclinèrent. Il confessa encore assez tard, la veille de Noël 1890.

Le 17 janvier 1891, il sortit malgré un froid excessif, pour aller au Sacré-Cœur. Il y prit un refroidissement. Le lendemain, le docteur constatait un commencement de congestion pulmonaire.

Le 22 janvier, il fut pris d'une oppression que le médecin déclara dangereuse. Il était neuf heures du soir. Le vénérable malade demanda les derniers sacrements qu'il reçut avec un calme et une sérénité admirables , après avoir demandé pardon avec beaucoup d'humilité des fautes qui auraient pu mal édifler ses frères. Il exprima un regret : celui de ne pouvoir achever la publication de ses retraites par

lesquelles il espérait pouvoir faire encore quelque bien, mais il s'en remettait entière" ment à la volonté de Dieu.

Un mieux se déclara dans l'état du Père Félix; il ne devait point se relever pourtant. Ce fut alors qu'éclatèrent dans toute leur simple beauté sa patience,- son humilité, sa sérénité (1), sa reconnaissance pour tous ceux qui le soignaient et le visitaient. Cette reconnaissance se traduisit d'une manière touchante envers le docteur Yan Petéghem (2), dont le dévouement tout filial fut une des grandes consolations du Père Félix dans sa dernièremaladie. Toujours naïf, il voulait qu'on lui expliquât pourquoi les remèdes efficaces la veille ne l'étaient plus le lendemain. Mais résigné à la volonté de Dieu, il prononçait son Fiat avec un accent de foi qui attendrissait.

(1) Voir l'article nécrologique consacré au Père Félix par la Semaine Religieuse de Cambrai, 10 juillet 1891 .

(2) Le Père Félix offrit ses œuvres complètes au bon docteur comme récompense d'une sollicitude et d'une affection qui ne sont pas les moindres titres de M. Van Petéghem à la reconnaissance de la Compagnie de Jésus.

Quoique attendue et surtout prévue depuis quelques jours, la mort du Père Félix fut en quelque sorte presque subite. Il expira doucement le 6 juillet, après avoir reçu l'absolution, baisé son cruciflx et prononcé plusieurs fois le nom de Jésus. Sa mort fut simple comme l'était son âme, comme l'avait été sa vie.

Il était âgé de 81 ans et en avait passé 52 en religion.

Son corps fut transporté au cimetière de Neuville (1). Là, il repose à l'ombre du Dieu de son enfance et sous la garde d'une affection plus forte que la mort.

Avant de confier sa dépouille à la terre, Monseigneur Baunard laissa tomber du haut de la chaire que le Père Félix avait inaugurée, des paroles qui transmettront à la postérité la plus reculée la physionomie attrayante et pure de l'humble et éloquent religieux :

« C'est ici qu'il va reposer, l'illustre enfant « de ce pays, à l'ombre de cette église, qui fut

(1) Monsieur le curé de Neuville avait demandé et obtenu comme une grâce de garder près de son église les restes de son cher vénéré et paroissien.

« celle de son baptême, à côté de sa famille « qu'il a beaucoup aimée, au milieu des anciens- « compagnons de son enfance, qui tressaillent « dans leur tombe, et lui feront accueil comme -.< au plus grand et au meilleur de leursfrères. « Qu'il me soit donc permis, d'abord de féli- « citer hautement M. le Curé et le Conseil « municipal d'avoir revendiqué, pour la pa- « roisse de Neuville^ l'honneur de posséder les «restes mortels de l'homme de Dieu qu'elle « avait donné à l'Église de France, Et que la « Compagnie de Jésus soit remerciée de ce •« dépôt sacré qui ne manquera ici ni de prières « ni de larmes.

« Aussi bien, mes chers frères, le révérend « Père Félix était-il resté vôtre par une afifec- « tion Mêle, et j'ajoute volontiers, par lare- Une main filiale a fait graver sur la tombe l'inscription suivante :

Hic jacet in Domino Christi milésque, comesque, Jbsep/ius Félix cordé, tdborc pius :

Qui Félix Christiim docuit, Félix et arnavit. Niuid Félix Christum Cuncta pcr teta teneti

« connaissance. C'est ici, en efifet, qu'il a appris « à connaître Notre-Seigneur Jésus-Christ^ en « recevant de l'Église et de sa pieuse famille, « l'éducation qui fait le chrétien et qui pré- « pare le prêtre. C'est ici qu'il entendit pour « la première fois l'appel de Celui qui le you- « lait à lui pour le service des ses autels. Je « ne m'étonne donc pas que, toute sa vie, et a surtout dans ses dernières années, il se soit « retourné avec amour vers ce clocher natal et « ces champs paternels où il trouvait partout a la trace des bienfaits de Dieu.

« Quels trésors d'indulgence il y avait dans « ce beau cœur ! Il en avait pour les incroyants, « lui, autrefois, le confident des plus sincères « d'entre eux.

« Il en avait pour les égarés, lui qui en avait « ramené un si grand nombre au bercail. Il

« en avait surtout pour les prédicateurs ; et on « remarquait, dans le jugement qu'on portait « de leur parole, que le moins exigeant en fait « de beau langage était précisément celui qui « aurait eu le droit de l'être davantage.

« Le silence qui peu à peu se faisait autour

c( de lui et le laissait presque solitaire dans sa « retraite de Lille, ne faisait que l'avertir de « s'envelopper de Dieu et de vivre avec lui « seul. « Mon Frère, disait-il à un de ses « jeunes amis, à mon âge, c'est inévitable : on <( diminue devant les hommes, il faut se rele- ('■ ver devant Dieu ! » C'est une de ses plus belles « paroles. Lui-même la traduisait en amour (.'■ plus ardent de Notre-Seigneur Jésus-Christ, e C'était le progrès suprême de celui qui avait « si bien parlé sur le Progrès. L'ascension des « années et celle des vertus l'avait conduit à « ce sommet de la vie et de la foi « où tout se c< récapitule, devant le Christ», selon la grande c( expression de saint Paul. Il répétait souvent « et avec insistance : « Le Christianisme, c'est « l'amour de Jésus-Christ ! » Et sous une autre « forme : « Il y a identité du Christianisme et « de l'amour de Jésus-Christ; c'est évident; » « et il n'avait plus pour lui qu'une pensée, « qu'une ambition : l'aimer de plus en plus « pour devenir plus chrétien. C'était en cela « que consistait sa perfection religieuse.

« Depuis son séjour à Lille, le Père Félix

G s'était encore fait entendre presque chaque « année, dans plusieurs grandes chaires du « NordetdelaBelgique.Yous eûtes vous-mêmes a la joie de le voir inaugurer cette chaire monu- « mentale, du haut de laquelle il vous disait : « Qu'il me soit permis de remercier le Père « bien-aimé de vos âmes, de m' avoir appelé à « prendre ma part à cette fête, vraie fête de a famille, et de m' avoir procuré la joie de me a retrouver dans cette bonne paroisse que je « quittais , il y a cinquante ans , et qui , mal gré le « temps et ladistance, m'est demeurée si chère! « Après avoir annoncé la divine parole dans « la capitale, et dans tant de grandes cités de « France et de l'étranger, combien je suis heu- « reux de l'apporter au lieu béni ou j'ai reçu, « des lèvres d'une douce mère, et de la bouche « d'un vénéré pasteur, les premiers éléments « de cette divine doctrine que la Providence a devait m'appeler à porter au loin, même « devant les grands du monde et les savants « du siècle ! »

« Mais bientôt la santé du vénérable prédi- « cateur l'avertit que sa carrière apostolique

« était terminée. Sa dernière instruction fut donnée aux tout jeunes enfants du collège « de Saint-Louis de Gonzague, pour la fête de c( leur aimable patron, sur ce verbe de saint « Paul, qu'il aurait pu dire de lui-même :

« Soyez mes imitateurs, comme je le suis de « Jésus-Clirist. »

« Une occupation lui restait et le charmait : c( La publication de ses Retraites de Notre- « Dame, et, d'ailleurs : « Puisqu'elles ont fait « du bien à ceux qui les ont entendues , elles « pourront en faire encore à ceux qui les liront,» « disait-il. Il publia les premiers volumes : La « Destinée, fÈternité, la Prévarication, les « Passions, le Châtiment, le Prodigue et les a Pi'odifjues. C'étaient les glanes après la mois- « son. Il ne lui fut pas donné de lier les der- « nières gerbes.

« Quand les battements de son coeur, devenus a irréguliers, l'avertirent que le départ était « proche, il l'envisagea comme une naturelle et « bonne conséquence de la vie et se disposa à « accomplir cet acte en toute simplicité, comme « les autres. Il y a deux mois, il dit au Père

« Spirituel de la Communauté, sans aucune c( émotion : « Entre vous et moi, il est temps « de me mettre en mesure de paraître bientôt « devant Dieu. » Ayant tout donné à Dieu, il « n'emportait point de regrets d'ici-bas. Seu- « lement de temps en temps, il regardait et « montrait, à l'entrée de sa chambre, sa pauvre « malle qui contenait ses manuscrits inédits : « Si je pouvais regretter une chose en toute a soumission à la volonté de Dieu, ce serait de « n'avoir plus le temps de faire quelque bien « par là. 9 C'était le regret pardonnable d'un « père qui meurt avant d'avoir établi tous ses « enfants.

« On avait cru prudent de lui conférer l'ex- « trême-onction dès le mois de janvier.. Le jour « de la fête de saint Joseph, je me souviens qu'il « médit: « Il me semble que ce serait pourtant « bien s'il venait me prendre aujourd'hui. » Au « mois d'avril, il cessa de pouvoir célébrer la « sainte messe ; mais, depuis lors et jusqu'au « dernier de ses jours, il ne manqua pas, cha- « que matin, la communion. Aucune parole « mémorable de lui ne marque ses dernières

« journées et ses dernières heures; ce n'était « pas son esprit de mourir avec éclat. Il remer- « cia Jésus-Christ de l'avoir fait vivre et mou- « rir dans sa Compagnie qui s'honore de son « nom. Puis, ayant prié, ayant communié « comme à l'ordinaire, il expira avant-hier, « à neuf heures du soir, dans la paix du (.< Seigneur.

« C'était la mort du religieux qui fait bien « toute chose.

« Telle fut cette fin belle et grande. Qu'elle « soit pour nous un exemple, qu'elle nous donne « pour lui l'espérance ! Puisse le Seigneur « Jésus, dout il fut le bon serviteur, se hâter de a le faire entrer dans la joie de son Maître, « Pour vous, mes chers frères, qui êtes de sa « famille, vous garderez de lui une sainte « mémoire que vous transmettrez à votre fils, « moins encore comme un héritage de gloire « que comme un héritage de foi. Vous, ses « frères en religion, vous apprendrez de lui à « combattre vaillamment, à vivre saintement « à mourir humblement : c'est toute l'histoire « de votre frère vénéré. Nous, prêtres du

« Seigneur, nous lui emprunterons ses armes « de lumière dans les combats pour la vérité « où il fut notre maître ; et nous en aimerons (( désormais davantage cette Eglise de Cam- « brai, de laquelle il restera le modèle et « l'honneur. Enân tous, nous le suivrons dans « ces voies du vrai progrès qui sont celles de la (( vérité et de la sainteté, et qui conduisent, de « cette pauvre patrie de la terre, qui ne peut « nous donner qu'un tombeau, à cette patrie du « ciel, qui nous donnera Dieu pour l'Eternité. »

L'archevêque de Cambrai et le collège de Brugelette eurent à cœur d'exprimer une dernière fois leur vénération pour le Père Félix.

M. le chanoine Garlier, vicaire général, écrivait au nom de Monseigneur l'archevêque de Cambrai :

Cambrai, le 8 juillet 1891.

a Mon Révérend Père,

« J'unis mes condoléances à celles dont vous « avez déjà reçu l'expression de la part de « Monseigneur l'archevêque.

« Le deuil de votre chère Compagnie devient c< le deuil du diocèse, de l'Eglise et de la France. « Quoique le douloureux événement fût prévu, « il est pénible de penser au grand vide qu'il « laisse. Le Révérend Père Félix était resté si « fort, si vigoureux, malgré son grand âge 1 « Nous l'avions vu nous donner ici avec tant « d'éloquence et de succès un de nos derniers « carêmes que nous espérions que son indispo- « sition n'aurait pas une issue si prompte ni si G douloureuse.

« Je prie avec vous et à vos intentions, mes « bons Pères ; s'il plaît à Dieu, je prierai à côté « de vous aux funérailles du saint et illustre « religieux.

« Yeuillez agréer, mon Révérend Père Supé- « rieur, avec l'assurance de ma douloureuse « sympathie, l'expression de mes sentiments « respectueux et dévoués,

« J. B. Carlier, ^!. g, »

M. Langlois se faisait l'éloquent interprète de ses condisciples dans une lettre qui restera comme le fidèle portrait du Père Félix :

Paris, le 9 juillet 1891.

« Mon RéTérend et bien cher Père,

« Il n'estdoncpluSjCe cher et savant et saint « religieux, la gloire et l'illustration la plus « pure de votre belle. Compagnie. Il s'est « endormi dans le Seigneur, plein d'années et a de vertus, après avoir longtemps combattu « les bons combats. Ce n'est pas, croyez-le bien, « sans une peine profonde que je vois dispa- « raître cette belle et noble flgure. Je connais- « sais le Père Félix depuis quarante-huit ans. « Je le vois encore directeur de notre Académie « deBrugelette. Comme il était séduisant quand (( il nous initiait aux beautés de la littérature ! « C'est bien à lui qu'on peut appliquer en ce a moment ces vers si connus d'Horace :

Quis desîderio sit pudor aut modus

Tarn cari capitis

... Cui pudor et justitise soror Incorrupta fides^ nudaque veritas Quando idlum invenient parem ?

« Oui, peut-on ne pas regretter mille fois une « tête si chère ! Jamais l'honneur, la bonne « foi incorruptible, la vérité sans fard ne pourc< rait trouver quelqu'un qui l'ait emporté sur « celui que nous pleurons. Mais comme vous « le dites si bien, l'heure de la récompense « était venue, et Dieu l'a rappelé à lui pour le « réunir à ses bons Pères de Brugelette et de « Paris, les Pères dePonlevoy, Pillon,Tailhan « que j'eus le bonheur de connaître et d'aimer, « ainsi que tant d'autres qu'il me serait trop « long de nommer.

« Dans quelques jours, samedi soir, je vais « entrer en retraite à la villa Manrèze, sous le « révérend Père Billot. Pendant les trois jours « pleins que je vais passer dans cette riante « solitude de Clamart, le souvenir du Père Félix « ne me quittera pas. J'ai la collection de ses « Retraites de Notre-Dame, ces livres remar- « quables où l'on ne sait ce que l'on doit admirer « le plus de la logique rigoureuse ou des beautés du style. Je les conserverai toujours ses « chères Retraites, et en les lisant, je verrai « revivre celui que j'aimais, celui que nous

« aimions tous et qui sera, j'en ai la ferme se- « pérance, un protecteur puissant là-haut pour « nous tous.

« Croyez, mon Révérend et bien cher Père, « à la part bien vive que je prends à vos com- « muns regrets. Assurez les bons Pères de « Lille, que je connais, de mon inaltérable « attachement, et recevez pour vous-même, « l'assurance de mes sentiments les plus affec- « tueusement dévoués.

« Paul Langlois. »

La mort avait frappé le Père Félix au moment où il travaillait à la préparation de sa septième Retraite de Notre-Dame.

Une main pieuse a achevé le travail interrompu. La Cojifession, Pourquoi on se confesse, Pourquoi on ne se confesse pas'^, A paru quelques mois après la mort du Père Félix.

M. Charaux, professeur de la Faculté des lettres de Lille, lui a consacré un article (1) auquel nous empruntons les dernières lignes qui

(1) Ema7icipateur de Cambrai, 11 novembre- 1891.

seront l'éloge le plus mérité du Père Félix.

« C'est au pied de la croix que le Père Félix, « encore inconnu, mais désigné pour la chaire « de Notre-Dame, s'agenouilla un jour d'hiver, « avant d'édifier trois cents personnes environ, « perdues dans le désert de la vaste basilique. « C'est Jésus-Christ qui lui donna alors le « courage d'être éloquent. Et c'est le visage « tourné vers la croix que je l'ai vu, paisible et « muet, sur son lit de mort, dans cette pauvre « cellule, qui ne rappelait après tant d'éclat « dans le passé, que les humiliations, la croix « et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

« Le grand orateur a vécu, il est mort avec « l'humilité d'un religieux. Puisse-t-il jouir au « ciel de cette gloire des saints qui se moque « de la gloire !

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