‹ Le r. p. GratryChapitre 2 sur 5 · PRÊTRE DE L'ORATOIRE DE L'IMMACULÉE CONCEPTION · texte numérisé non relu

PRÊTRE DE L'ORATOIRE DE L'IMMACULÉE CONCEPTION

Certains écrivains chez lesquels la vue de l'esprit semble complétement obscurcie, ne cessent d’aflirmer que le vieux tronc catholique se meurt dans la solitude, que sa sève jadis si énergique, est épuisée et que sa fécondité est tarie.

Et nous, que les bruits de l’industrie et les fracas du siècle n'illusionnent pas, nous disons que jamais le grand arbre, qui du Calvaire jusqu'à nous n’a cessé d’ombrager et de vivifier les générations qui passent, n’a eu des rejetons aussi nombreux et des branches aussi vertes. Semblable à certains arbres bénis, l’Eglise porte en mème temps des boutons, des fleurs et des fruits ; des boutons caressés de l'aile des anges, des fleurs dont les parfums embaument l'atmosphère spirituelle, des fruits enfin qui nourrissent l'humanité de leur précieuse substance.

Au nombre de ces fruits le monde chrétien a placé le R. P. Gratry dont nous allons esquisser ici la biographie, biographie qui prouvera à quelques journalistes que s'ils n’ont rien vu venir du côté de l'autel, c'est qu'ils regardaient ailleurs.

Joseph-Auguste-Alphonse GraTry est né à Lille, département du Nord, le 30 mars 1805. Nous ne savons rien de sa première enfance. Ce n'est guère que quand la tombe s’est fermée sur un homme qu'on peut lever le voile sacré qui enveloppe son berceau ; et souvent mème on ne le peut jamais, surtout quand le cœur maternel, tabernacle parfumé qui garde, comme un cher trésor, le souvenir de l'enfance, l'a emporté avec lui dans le ciel. Et ce malheur est le nôtre. Madame Gratry est morte, et avec elle la mémoire du matin de la vie de son fils. Peut-être qu’un jour le P. Gratry, en répandant son cœur dans une de ses douces méditations, laissera échapper comme malgré lui, quelque lumière sur cet objet.

Les études du jeune Gratry commencèrent au lycée de Tours et se terminèrent au collége Henri IV. De nombreux succès en marquèrent

le cours, et les prix de discours latin en rhétorique et de dissertation française en philosophie, au concours général des années 1822 et 1824 en couronnèrent la fin. Arrivé à cet instant déjà critique de la vie ou il faut choisir sa voie, on eût pu croire qu'il allait se lancer dans une carrière en rapport avec les goûts littéraires qu'il avait manifestés pendant ses humanités et sa philosophie. Pas du tout. II se décide à entrer à l'Ecole polytechnique, école d’un accès difficile, surtout pour ceux qui n’ont pas, depuis plusieurs années, cultivé les sciences exactes. Et c’était le cas du jeune lycéen. Mais déjà sa volonté opiniâtre et son ardeur au travail cherchaient des victoires à remporter et des obstacles à vaincre. Il se mit donc à l'étude des sciences, étude presqueentièrement neuve pour lui. Il travailla à épouvanter M. Guérard, que l'excès du travail n’étonnait pourtant guère ; 1l travailla le jour, il travailla la nuit, il s’ensevelit dans les livres, et au bout de dx mois il passa son examen et fut reçu (1825).

Quel était à cette époque l’état moral du P. Gratry ? En d’autres termes ses progrès religieux étaient-ils en harmonie avec ceux qu'il faisait dans la science ?

La rapide histoire de son âme et de son cœur va répondre à cette question.

Ainsi que nous venons de le dire, ce fut à l'Université que fut confiée l'éducation de cet enfant au cœur chaud, à l'imagination vive, à l'intelligence brillante. L'esprit et l'imagination reçurent une certaine culture, mais le cœur resta sans aliments, ettoutes les aspirations naissantes de son âme, sans issue et sans objet. Il touchait au terme de ses études qu’il ne connaissait encore le christianisme que par les calomnies de ses ennemis. Il n’était pas tout à fait athée, mais peu s’en fallait. Le Dieu qu’on lui enseignait était si loin de lui, croyait-il, qu'il ne s’en occupait guère. Il y avait bien au fond de son cœur une certaine inquiétude vague qui le tourmentait par instants; mais les brillantes perspectives que l'ambition faisait luire à ses regards fimssaient par les endormir. Chose singulière et bien digne d’être remarquée! ce fut au milieu d’un de ces rêves que Dieu se glissa en lui pour le réveiller. Expliquons ceci.

Il avait alors dix-sept ans; un soir que tous ses condisciples dormaient autour de lui, il se prit à rêver aux bonheurs présents et à ceux plus grands encore que l'avenir lui réservait. Il se voyait grand, illustre, riche, honoré et surtout aimé. Il était comme le centre de toutes les joies et de toutes les félicités. Ses vieux parents, sa mère

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surtout, sa mère adorée, abritaient leur heureuse vieillesse sous les rayons de sa gloire. Autour des grands parents croissaient, comme des rejetons autour de l'olivier, une troupe de joyeux enfants, la joie, la lumière et la bénédiction de la maison. « Puis la grande lumière du tableau, l’âme de sa gioire, de la nature, de la fortune, l'être idéal rêvé depuis la première heure de l’adolestence, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l’amour le plus pur, le plus fort, et le plus religieux qui fut jamais. »

Insensiblement, par la toute-puissance de son imagination, son rêve devint pour lui une réalité vivante. Ce n'était plus un désir, c’était une possession. Mais la médaille avait un revers et la lumière une ombre. Voici l'ombre : 1l vit la mort frapper son père, frapper sa mère, frapper sa compagne, frapper ses enfants et enfin prèt à le frapper lui-même. Et il vit que le bonheur tel qu'il l'avait entrevu n'était qu'une chimère que la pensée de la mort faisait envoler, et il se demanda qu'était-ce que la vie humaine avec la mort pour menace et pour terme! La grande énigme se dressa devant son esprit effrayé, et son esprit n'ayant aucune réponse à lui donner, il tomba dans un sombre désespoir. La vie sans joies durables, la vie sans but, sans signification, sans conclusion, lui semblait une amère dérision ou une odieuse mystification, et, plus d'une fois, — c’est lui qui l’a écrit, — il songea à demander au suicide le calme du néant ou le rayon de la vérité.

Mais Dieu qui avait réveillé dans ce noble cœur la grande inquiétude, la grande curiosité, la grande aspiration en un mot, ne laissa pas son œuvre inachevée. Dans ses douleurs et son désespoir, dans la nuit de son esprit et le vide de son cœur, le jeune Gratry avait crié : « Mon Dieu! mon Dieu ! » Et jamais ce cri, sorti des profondeurs d’une âme altérée de vérités, ne s’est perdu dans le vide. La Sainte Vierge l'entend, les anges, les saints l'entendent, Jésus-Christ l'entend, et fallût-il, pour cela, suspendre toutes les lois de la création, il est exaucé,

Une année ou deux après l'événement que nous venons de raconter, un jeune homme descendait l'une des rues étroites de la Montagne- Sainte-Geneviève. Il portait l’élégant costume de l'École polytechnique. Sa taille était petite, mais pleine de distinction. Sa tête penchée, sa démarche tantôt lente, tantôt rapide, et qui semblait s'associer au rythme de son cœur ému, son regard suivant sa pensée par delà les

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mondes dans les profondeurs de l'infini, son visage tour à tour pâle et animé, tout enfin chez lui annonçait qu'il était plongé dans une de ces méditations solennelles où l'âme, sous l’action et les feux de la -grâce divine, choisit sa voie, et prend une de ces vigoureuses résolutions qui font décrire à l'âme humaine une lumineuse parabole dans l'atmosphère morale. Arrivé devant une de ces vieilles églises qui portent jusqu’au ciel le magnifique témoignage de l'amour, et du génie de nos pères, il en franchit le seuil. La nuit tombait. Un religieux silence, interrompu quelquefois par le balbutiement de quelques fidèles en prières, régnait dans ce saint lieu. Le jeune homme s’agenouilla derrière un pilier, non loin du maître-autel que la lampe symbolique du sanctuaire éclairait de sa douce et paisible lumière. Il pria longtemps, les yeux ardemment fixés sur le tabernacle. Puis, s'étant assuré que les rares fidèles qu’il avait entendus prier étaient sortis, et qu'il était seul avec Dieu, il se leva, s’avança près du sanctuaire, étendit la main vers l'autel, et, d’une voix que la majesté du saint lieu voilait, mais que la force du sentiment faisait vibrer, il dit : « Mon Dieu je fais vœu de ne jamais devenir riche, de ne jamais avoir qu'un but, et de ne posséder qu'un bien : la vérité, et, s’il se peut, la justice. »

Ce jeune homme, c'était Joseph Auguste-Alphonse Gratry, que la grâce de Dieu avait amené du doute à la foi.

On le voit, il ne s'agissait pas ici d'un de ces sentiments vagues et superficiels de religiosité si communs vers la fin de la Restauration, où la poésie, en effeuillant sur le monde quelques-unes des fleurs cueillies aux branches de l'arbre chrétien, avait légèrement excité au fond des âmes le sens de l'infini. La religion n'avait pas seulement séduit son imagination par sa puissante et incomparable poésie, elle avait encore, elle avait surtout conquis sa raison et son cœur, sa raison en l'inondant de lumières qui en centuplaient la puissance, son cœur en en comblant le vide, en en élargissant sans cesse la capacité et en en multipliant la vie. Cette âme vigoureuse était donc fortement ancrée dans la foi ; elle résista à tout. Ni les séductions de la jeunesse, ni l’atmosphère pernicieuse de la grande ville, ni l'entraînement de l’exemple, ni les dangers d'une instruction purement matérialiste, ni les lâches conseils de respect humain, rien enfin ne put la détourner de la voie qu'elle avait choisie. Pendant tout le temps de son séjour à l’École polytechnique, sa piété exemplaire ne se relâcha pas un seul

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instant. Et pourtant ! le fait que nous avons rapporté plus haut nous a suffisamment fait connaître dans quel état moral se trouvait alors celui dont nous esquissons le portrait.

Joseph-Auguste- Alphonse Gratry sortit de l'École polytechnique en 14827. Ici nous éprouvons le besoin de relever une petite insinuation du Dictionnaire des Contemporains. Elle s'est glissée à l'insu, sans aucun doute, de M. Vapereau, auteur de ce dictionnaire, dans les lignes que voici : « Gratry étudia d’abord les mathématiques, et fut admis à l'École polytechnique en 1825; mais il ne put, à sa sortie, être classé dans un service de son choix. »

Tout le long de cette phrase anodine il y a un petit serpent qui frétille et qui donne aux mots une autre lumière que celle qui frappe d’abord le regard. A cette lueur perfide on comprend à peu près ceci : que le P. Gratry étudia d’abord et longtemps les mathématiques, qu'à là vérité il fut reçu à l'École polytechnique, mais qu’il en sortit fruit sec ou peu s’en faut. Il y a quelquefois un certain courage à mentir effrontément, mais insinuer subrepticement un mensonge capon, n'est ni loyal ni courageux. D'abord, nos lecteurs le savent déjà, le jeune Gratry avait jusqu’à la fin de ses études cultivé les lettres presque exclusivement, ce qui dément la première partie de l'insinuation. Quant à la seconde, voici ce que nous lui opposons : c’est qu'à sa sortie del’ École, M. A. Gratry fut admis dans les services publics et qu’il eut à opter entre le génie et l'artillerie. Voilà le fait, et s’il ne choisit ni l’une ni l’autre de ces carrières que plusieurs de ses condisciples ont illustrées, s’il donna sa démission, ce ne fut point, comme l'a insinué M. Vapereau, par dépit de ne pouvoir être classé dans un service de son choix, mais bien pour l’accomplissement du vœu qu'il avait fait à Dieu, de consacrer sa vie à la défense de la vérité.

Sa démission n’eut donc pas le motif qu’on lui attribue; loin de là, ce fut un sacrifice, sacrifice rendu plus pénible et plus difficile encore par les sollicitations du général et par les prières de son père.

Quelque temps après, temps employé à l'étude, à la méditation et à la prière, triangle spirituel au sommet duquel éclôt toujours la vocation, M. A. Gratry avait échangé son brillant uniforme contre l'humble robe noire des lévites, son épée contre une croix, etse préparait à entrer dans une milice où les soldats mesurent les degrés de gloire par les degrés d'humiliations, comptent le nombre de leurs richesses par celui de leurs souffrances et celui de leurs bonheurs par celui de leurs sacrifices. On comprend que nous voulons parler du sacerdoce. Ge fut

à Strasbourg, où l'éclat de l’enseignement de M. Bautain l'avait attiré qu'il fit ses études théologiques, études qui durèrent cinqans. Admis au sous-diaconat en 1830 par Mgr le Pape de Trévern, évèque de Strasbourg, au diaconat en 1831, il fut sacré prêtre par le même prélat en 1832, Ne voulant pas compromettre par son inexpérience ou par quelques lacunes intellectuelles la cause sacrée de la vérité qu’il portait dans son cœur comme un trésor précieux, il dompta l’intempérance de son zèle et fit, avant de se jeter dans la mêlée où il devait porter de si rudes coups à l'erreur, une veillée des armes qui se prolongea des années. D'abord chargé de la classe de rhétorique latine au petit séminaire de Strasbourg, 1l réétudia non plus la lettre et la forme des grands auteurs de l'antiquité, mais bien le fonds traditionnel et religieux qu'ils contiennent à des degrés divers, selon qu’ils sont plus ou moins éloignés de la vérité centrale ou biblique, dont les rayons brisés éclairent, comme des lumières mourantes, la sombre nuit du paganisme. La philosophie, l'histoire, la physiologie, l'astronomie, toutes les sciences enfin, successivement interrogées par cette ardente intelligence, vinrent déposer devant elle en faveur de la vérité chrétienne. Et pour que le siècle ne püt pas mettre ses connaissances en doute, il se fit recevoir, en 4840, docteur à la Faculté des lettres de Strasbourg. Les deux thèses qu’il soutint à cet effet, l’une sur la rhétorique et l’autre sur la méthode, furent très-remarquées par les juges.

Après cet examen, qui l'avait sans doute mis en lumière, l'abbé Gratry fut, par décret ministériel, nommé directeur du collége Stanislas à Paris.

C'était le temps où la question de l’enseignement était si vivement agitée, et où les catholiques luttaient avec tant d'intelligence, de courage et de patrictisme pour en arracher le monopole à l'Université. L'abbé Gratry profita donc de la position qui lui était faite pour combattre à sa manière. Au bout de quelques années d'administration, il apporta dans la balance le poids éloquent d'un fait vivant, c'est-àdire la supériorité des études catholiques sur leurs rivales. Pour arriver à ce résultat, 1l s'était entouré de professeurs qui à tous les dons de l'esprit joignaient encore, — pour les éclairer en les pénétrant, — celui de la foi. C'était Ozanam que Dieu, pour la punition de cette génération, à naguère appelé à lui, mais dont 1l nous reste la pensée dans des œuvres admirables, et le cœur dans la société de Saint-Vincent-de-Paul, Ozanam était chargé de la classe de rhétorique. C'était Charles Lenormant, que le soleil de la Grèce a tué, mais qui revit dans

son fils. Il était chargé de l’enseignement de l'histoire. C'était le savant M. Desains, aujourd'hui professeur de physique à la Faculté des sciences de Paris. C’était enfin le célèbre Leverrier, directeur de l'Observatoire.

Avec de tels hommes les résultats furent immenses, ainsi que l’atteste le rang éminent que Stanislas obtint aux concours généraux des colléges de Paris.

Pour reconnaître les services rendus par M. l'abbé Gratry, Mgr Affre le nomma chanoine honoraire de la métropole, et le gouvernement membre de la Légion d'honneur.

Mais les soins nombreux d'une vaste administration absorbant presque tout son temps et l’arrachant par conséquent au vaste plan d'études qu'il avait formé pour la défense et la propagation de la vérité, il se démit de ses importantes fonctions en 1846. Dans le cours de la même année il se fit admettre, après des examens publics soutenus avec éclat, aux grades de bachelier, de licencié, et de docteur en théologie à la faculté de théologie d’Aïx ; puis ensuite il fut appelé à l’aumônerie de l'École normale supérieure de Paris, fonction qu'il accepta avec bonheur, d'abord parce qu'elle lui laissait le temps de se livrer à ses chères études, et ensuite parce qu’elle le mettait en contact avec des jeunes hommes dans l'âme desquels il pourrait faire pénétrer quelques rayons de la vérité qui l’embrasait lui-même. Ce furent en effet les élèves de l'École normale qui eurent les prémices de son apostolat. Beaucoup d’entre eux ont conservé le souvenir et l'empreinte de cette parole vive, chaude, pleine de lumière et d’amour, qui leur ouvrait les portes dela philosophie chrétienne, et les attirait dans un monde dont les vastes horizons étonnaient leur regard et dont les lueurs, douces et profondes à la fois, pénétraient et éclairaient leurs pensées. Et dans quel temps cela se passait-il? Dans un temps ou la raison humaine, presque entièrement séparée de Dieu, était sur le point de sombrer dans les flots soulevés de l'erreur, et où la société française agonisait dans une des plus épouvantables guerres fratricides qu'on ait jamais vues, en 1848 enfin. Jamais enseignement ne vint donc plus à propos et ne répondit mieux aux besoins du temps, et à la nature de l'auditoire qui le recevait. Les jeunes hommes qu’il venait sauver du déluge moral qui déjà atteignait les hauteurs, le sentirent si bien que, malgré des entrainements de tous genres, contre lesquels la liberté entière dont ils jouissaient alors, les laissaient sans défense, ils ne cessaient de se presser, nombreux et avides, autour

sa chaire d’où se répandaient des germes intellectuels dont la fructification devait aller plus tard nourrir et peut-être sauver d’autres âmes.

Mais, hélas ! cette œuvre apostolique de l'abbé Gratry devait rester inachevée ; car 1l se vit bientôt dans la dure nécessité de se démettre de ses fonctions d'aumônier, fonctions dont l'importance est facile à comprendre quand on réfléchit à l’action qu'il exerçait sur des jeunes hommes auxquels l'enseignement public allait être bientôt confié et qui par conséquent formeraient, jusqu'à un certain point, à leur image, plusieurs générations d’âmes. La répercussion de la parole si vivante de l'abbé Gratry, dans toutes les chaires de l’enseignement, par ses jeunes et enthousiastes auditeurs devenus professeurs, cette répercussion dis-je, eût produit des résultats incalculables pour la génération morale de notre malheureux pays. Mais par la permission de Dieu la source prit une autre direction.

Et voici à quelle occasion. En même temps qu’elle avait l'abbé Gratry pour aumônier, l’École normale avait pour directeur des études M. Vacherot. Or, M. Vacherot continuait à cette époque la publication d'un livre qui apour titre : Histoire critique de l’école d'Alexandrie.

Dans cette œuvre toute pleine de l'esprit hégélien, l’auteur soutenait que le dogme chrétien n’est qu'un fruit de la raison universelle, qu'un résultat dela conjonction de l'esprit sémitique et de l'esprit platonicien ayant son foyer à Alexandrie; qu’il n'avait point été formulé tout d'un coup par les apôtres, qu'il avait suivi la loi de progression ; que de l'état vague, indécis, embryonnaire des premiers temps de l'Église, il avait insensiblement passé, sous l'influence des doctrines de l’école d'Alexandrie, à l’état défini où nous le voyons aujourd'hui. Puis comme conclusion naturelle, comme couronnement logique de cette thèse venait une explicite profession de foi de panthéisme, ou, si vous aimez mieux, d'athéisme déguisé.

Ce qui surprit M. l'abbé Gratry à la lecture de cet ouvrage, ce ne fut pas la donnée philosophique en elle-même, mais bien la facon vraiment scandaleuse dont M. Vacherot avait traité l'histoire. Certes M. Vacherot est bien libre d'être panthéiste, mais il ne l’est pas de travestir l’histoire en faisant dire aux documents qu'on interroge ce qu'ils ne disent pas, en passant, sous silence, ou enfin en ignorant ce qu'ils disent. Or, c'est ce qu'avait fait le directeur des études de l’École normale, lui qui avait charge des jeunes âmes et qui, par position, était tenu à plus de gravité, à plus de respect, j'ose dire à plus de scrupules dans la recherche de la vérité. Il est impossible en effet d'accumuler

autour d’une thèse historique plus d'erreurs matérielles, plus d'ignorance des documents qu’on interroge, plus de contradictions, plus de légèreté, que ne l’a fait M. Vacherot pour appuyer sa malheureuse thèse de la progressivité du dogme chrétien. Ce philosophe, à l'imitation de tant d’autres d’ailleurs, ne consulte pas l’histoire, 1l la fabrique et, rapporteur infidèle, il expose ceux qui ont confiance en lui à prononcer de faux jugements qui retomberont sur lui au jour de la suprême justice.

En présence d’une telle œuvre, que fit l'abbé Gratry? Il dit à M. Vacherot : La partie historique de votre livre fourmille d'erreurs matérielles, et la partie philosophique renferme une profession de foi d’athéisme; or mon devoir m'oblige de vous combattre. Pourtant, comme il m'est dur d'en venir à cette extrémité avec un homme dont j'honore le caractère et dont j'ai souvent pressé la main, je vous propose une chose qui terminera tout : retirez votre livre de la circulation et corrigez-le. La paix et mon silence sont à ce prix. » C'était charitable, comme vous voyez. Mais vit-on jamais un philosophe renverser l’idole qu'il a élevée dans son âme, et devant laquelle il reste prosterné? M. Vacherot refusa. Alors l'abbé Gratry n'hésita plus. Sollicité par son devoir de citoyen, de chrétien et de prêtre, il déclara la guerre, non à l’homme bien entendu, mais à la doctrine. Mais avant de porter les premiers coups, il donna, pour obéir à des considérations de convenance que les hommes d'honneur comprendront facilement, sa démission d’aumônier de l’École. Cela fait, il publia sa fameuse Lettre à M. Vacherot. Par cet écrit, plein de convenance, de loyauté, d’urbanité, d'éclat, d'indignation contenue, le directeur des études fut frappé au cœur. Son adversaire lui prouva, d'une manière irréfragable, qu’il ignorait les textes, qu'il prenait les objections pour les réponses, qu’il faisait dire aux auteurs consultés ce qu'ils ne disent pas, et qu’il oubliait de leur faire dire ce qu’ils disent. Et après avoir relevé les plus grossières erreurs matérielles dont le livre fourmille, il lui montra dans quel dédale de contradictions il était tombé. Pour donner à nos lecteurs une idée de ces contradictions et de la façon vive et accablante dont l’abbé Gratry les a relevées, nous détachons de la Lettre à M. Vacherot la critique suivante de la page 230 du premier volume de l'ouvrage dont il est question.

La voici :

4° «Saint Justin, d’après vous, reconnaît trois principes, « dont le «premier seul est Dieu. »

« Or vous citez vous-même, quelques lignes plus haut, ce texte de « saint Justin : « — Le VERBE est fils de Dieu, DIEU LUI-MÊME.

«Comment alors prétendez-vous que saint Justin reconnaît trois « principes, dont le premier seul est Dieu?

« Permettez-moi d'attirer votre attention sur ceci : vers le haut de « cette page 230, je lis que, selon saint Justin, 1l y a simplement trois «principes, dont le premier seul est Dieu. En note vous citez ce texte « de saint Justin : il est Dieu, Fils de Preu, et vous donnez le texte « grec que voici : Ez:ùs 0:09 J10ç DTAOYwY.

«Maintenant, monsieur, je vous demande ce que vous voulez dire «quand après avoir affirmé que, selon saint Justin, le Verbe est Dieu, « vous affirmez dans la même page que, selon saint Justin, le Verbe «n'est pas Dieu.

« Quel usage faites-vous de vos discours, des propositions que «vous énoncez, des mots que vous employez? Comment travaillez- «vous ? Quel compte vous rendez-vous de ce que vous écrivez?

« Que penseront vos lecteurs de cette page à laquelle je les rends «attentifs ? Je déclare que je l'ai travaillée pendant plusieurs heures «et relue plus de vingt fois, à différentes époques, pour m'assurer «que je ne me trompais pas. J'y ai toujours trouvé ce que j y avais «vu la première fois, des contradictions absolues, dont il n’y a aucune « possibilité de se tirer. Si quelque lecteur de ma lettre suppose que «j'exagère, qu'il lise la page lui-même. Il y trouvera ces mots à la «dixième ligne : Il est le Verbe... Dieu lui-même. Vers le bas de la «page il lira : Dieu, le Verbe, l'Esprit... trois principes inéqaux « dont le premier seul est Dieu. I] trouvera en note le texte de saint « Justin : Dieu, fils de Dieu. À côté de cette note, qui pose que le « Verbe est Dieu, il lira que P}ulon n'avait pas considéré le Verbe « divin comme Dieu; puis vers le milieu de la page, il verra que la « théologie de saint Justin reproduit exactement celle de Phalon. «Tout au bord à la dernière ligne, il trouvera que sur la divinité de «Jésus-Christ, saint Justin ne s'explique pas formellement : et enün « à l’autre page, vers le haut, on lira que saint Justin affirme la divi- «nié du Christ. On le voit, c'est une combinaison de pour et de «contre absolument inextricable. »

Ce foudroyant réquisitoire ne fut pas du goût de M. Vacherot, Il essaya de répondre, mais sa réponse ne prouva absolument qu'une chose, c'est qu’il n’était pas content de la facon dont il avait été exécuté. La critique si ferme, si nourrie, si loyale et si profondément

chrétienne de M. l'abbé Gratry n’en recut pas la plus légère égratignure. Ce trait d’un mourant n’eut d'autre effet que de mettre fin à son agonie : l'effort qu'il fit pour le lancer l’acheva ; en sorte que sa mort scientifique, commencée par un duel se terminera par un suicide. C’est ce qu'a constaté l'abbé Gratry, en rapportant cette réponse 27 extenso, dans son Essai de critique contemporaine.

Ici nous avons besoin de faire une petite remarque qui a son impor- tance. Avant voulu voir par nous-même si M. Gratry n'était pas tombé dans quelque exagération involontaire, en relevant les contradictions si nombreuses et si grossières contenues dans cette fameuse page 230 du tome I* de l Histoire critique de l'école d'Alexandrie, nous sommes allé à cette page. Mais quelle surprise! nous l'avons vainement cherchée dans l’exemplaire que nous consultions. M l'abbé Gratry l’a-t-il inventée, ou M. Vacherot l’a-t-il supprimée? Nous voudrions le savoir pour la moralité de l'histoire. M. l'abbé Gratry ne l'a point inventée : l’exemplaire déposé à la Bibliothèque impériale le prouve. Reste donc la dernière supposition. Mais alors, nous demanderons compte à M. Vacherot de cette suppression clandestine qui peut atteindre le caractère de l'abbé Gratry, en le faisant passer auprès de certains lecteurs pour un écrivain diffamateur. Il est évident qu'en faisant habilement disparaître en partie le corps du délit, M. Vacherot a interverti les rôles devant le tribunal de l’histoire. Mais espérons que l'histoire finira enfin par se défier un tant soit peu de messieurs les philosophes. Si elle ne le fait, ce ne sera pas faute d'avoir été souvent avertie.

La mort scientifique de M. Vacherot étant bien constatée, ses supérieurs universitaires furent bien forcés de se rendre à l'évidence. Ils le prièrent donc de se démettre de ses fonctions, fonctions pour lesquelles on venait de reconnaître sa compromettante incapacité ! Le directeur des études de l’École s’en alla ; mais la haine contre l É glise en fit bien vite un martyr de l'idée et du progrès.

C’est sous ce point de vue que M. Vapereau vient de nous le présenter dans son Dictionnaire des Contemporains. Voici ses paroles : « Vers la fin du règne de Louis-Philippe, et plus tard dans les der- «nières années de la république, l’éndépendance et la franchise de ses « doctrines philosophiques exposées dans son « Histoire critique de « l’école d Alexandrie, » donnèrent lieu à des attaques très-vives de la

«part du clergé, et particulièrement à celle de l'abbé Gratry, l’'aumô- «nier de l'Ecole. Cette querelle finit, en 1851, par la mise en disponi- «bilité du directeur. »

Vous le voyez, M. Vacherot est martyr de l'indépendance et de la franchise de ses doctrines.

Quant à l'indépendance des doctrines de l’ancien directeur des études de l'École normale, personne ne l’a niée. Au contraire on a constaté que jamais écrivain ne l'avait poussée si loin, surtout visà-vis des textes des Livres saints et des Pères de l’Église.

Pour ce qui regarde sa franchise, nous attendrons pour lui rendre hommage qu'il nous fasse connaître la main qui a supprimé clandes-

tinement la page 230 du premier volume de l'Histoire critique de l’école d'Alexandrie.

La retraite de l'abbé Gratry fut triplement honorable, dit M. Goschler, par le motif qui la lui inspira, par le talent qu'il déploya dans cette controverse contre un des esprits les plus subtils et les plus convaincus du philosophisme universitaire, et par l'appel que fit à l’habile polémiste Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, auprès duquel l'abbé Gratry se retira avec le titre de vicaire général du diocèse.

Toutefois ces fonctions diverses, les épreuves honorables, les succès et les travaux n'étaient en quelque sorte pour lui que le prélude d’une carrière plus sérieuse encore, qui en l’affranchissant de toutes les sollicitudes extérieures, devait lui donner le loisir nécessaire aux grandes publications auxquelles, depuis bien des années, il travaillait avec une ardeur et une persévérance qu'un éclatant succès ne tardèrent pas à couronner.

En 1852, l'abbé Gratry se réunit à M. l'abbé Pététot, son ami, alors curé de Saint-Roch, et entreprit avec le saint prêtre de reconstituer l'ordre de l’Oratoire. Libre alors de toute préoccupation, n'interrompant sa vie d'étude et de prière que par de trop rares conférences faites à la chapelle de lOratoire, où se pressait un auditoire nombreux, toutes les fois qu’on espérait voir le P. Gratry monter en chaire, le savant Oratorien publia successivement trois ouvrages qui feront époque dans l'histoire de la philosophie catholique : la Connaissance de Dieu, la Logique, la Connaissance de l’äme.

De 1860 à 1862, le P. Gratry a publié :

LE R: Pl) GRATRYE 13

1° Le Mois de Marie de l’Immaculée conception. 2° La Paix (méditations historiques et religieuses). -3° La Philosophie du Credo.

h° Les Sources — (1"° partie).

5° Les Sources — (2° partie).

Par ses succès, par la loyauté de son caractère et la chaleur de son cœur évangélique, le P. Gxatry se fit dans les plus hautes régions de l'esprit, des amis considérables, au nombre desquels il faut compter Augustin Thierry, à la conversion duquel il ne fut pas étranger.

Dans les derniers temps, on a essayé de jeter des doutes sur la vérité de cette conversion. Le premier qui a tenté d’atténuer les déclarations de l'illustre historien, déclarations recueillies et publiées par le P. Gratry dans une admirable lettre à Mgr l'archevêque de Paris, est M. Renan, qui s’est efforcé de prouver qu’ Augustin Thierry n'était, comme lui, qu'un homme amoureux de la nuance, qu’un esprit incertain et incapable de se fixer dans une foi quelconque.

Le second est M. Guigriault, qui vient de faire à l Académie des inscriptions et belles-lettres ce que M. Renan avait fait précédemment dans le Journal des Débats.

Voici comment le P. Gratry a répondu au chef de ce qu’on appelle l’école critique.

« On acherché, dit-il, dernièrement à éluder les déclarations catholiques de M. Augustin Thierry, en les attribuant & sa grande politesse pour les femmes et les prêtres, mais est-il nécessaire de dire que lillustre historien n'était ni moins poli ni moins bon pour les lettrés qui l'entouraient alors beaucoup, comme ils entourent aujourd’hui sa mémoire. Nous nous souvenons tout particulièrement, comme exemple de sa bonté pour les gens de lettres qui n'avaient pas ses convictions, de lui avoir entendu exprimer le désir et l'espoir de ramener à nous, ce sont ses expressions, tel esprit actif égaré, malgré toutes ses erreurs et toutes ses négations. Nous fûmes alors, et sommes encore touché de cette bonne et chrétienne parole, à l'égard d'un esprit ébloui par les commencements de la science. Quoi qu'il en soit, nous disons à ceux qui paraissant l'avoir peu connu, le représentent comme un esprit curieux, chercheur et incertain, nous leur dirons que ce portrait nous offre le contraire précis du caractère intellectuel de cet esprit si décidé, si positif et si abrupte. Voici l’un de nos souvenirs à ce sujet.

An LES CÉLÉBRITÉS CATHOLIQUES DU JOUR

M. Augustin Thierry nous faisait l'honneur de supprimer à notre égard ce que l’on nomme la politesse. I] nous parlait avec une grande franchise et nous adressait fort simplement ses critiques et parfois ses reproches. «Tenez, me disait-il, je ne puis suivre vos démonstrations de philosophie religieuse. Elle m'épouvantent. Ne vous en fâchez pas. Cela ne va pas contre vous, mais contre moi. C’est sans doute une lacune de mon esprit. J’éprouve précisément le même effet à la lecture de saint Augustin. Ses explications mystiques, ses recherches hardies, ses efforts pour rendre les dogmes intelligibles et philosophiques, tout cela me dépasse etm’effraye. Or, vous suivez la méthode de saint Augustin. Cela doit être bon pour d’autres, mais non pour moi. de ne suis pas philosophe, je suis historien. Je suis un rationaliste fatigué qui me soumets à l'autorité de l’Église. Je vois les faits; je vois, par l’histoire, la nécessité manifeste d’une autorité divine et visible, pour le développement de la vie du genre humain. Or, tout ce qui est en dehors du christianisme ne compte pas. De plus, tout ce qui est en dehors de l'Église catholique est sans autorité. Toutes les sectes ne sont qu'oubli, mépris, négation de l’histoire. Donc l’Église catholique est l’autorité que je cherche, et je m'y soumets. de crois ce qu'elle m'enseigne. Je reçois le Credo. Mais je suis incapable de pénétrer, par ma raison, dans l'intérieur du dogme, et je n’en sens pas le besoin, » Voilà la rude méthode de l'historien, et non pas celle du philosophe. »

. Cette réponse catégorique à M. Renan sera sans doute suivie d'une autre à M. Guigniault, qui s’est efforcé d'établir une distinction subtile entre le retour à la foi et la conversion à cette même foi, et qui a jeté un blâme poli quant à la forme, mais aigre dans le fond, sur le zèle des prêtres qui, ayant reçu mille fois la déclaration explicite des sentiments chrétiens d’Augustin Thierry, se croyaient par là même autorisés de faire descendre Dieu dans cette âme dont les désirs, que les organes malades refusaient de transmettre au dehors, n'étaient pas douteux. Ah! si messieurs les membres de l’Institut pouvaient un seul instant s'élever à la hauteur d’un cœur de prêtre, loin de blâmer le zèle de ceux qui veulent à tout prix déposer dans le sein d’un frère mourant le germe de l’immortalité et le gage de la résurrection future, ils réserveraient sans doute pour lui toutes les admirations qu’ils prodiguent si souvent à des choses de bien moindre valeur. Mais d’ailleurs ce zèle, si amèrement reproché au P. Gratry, était plus légitime dans cette circonstance que dans toute autre, puisque

LE RP. GRATET - 15

c'était à ce zèle ardent que M. Aug. Thierry avait pardevant témoins, confié le soin de son âme (1).

Maintenant considérons le R. P. Gratry comme écrivain. Après la lettre à M. Vacherot, dont nous avons parlé plus haut et qui, dans ses éditions successives, est devenue un beau livre où la sophistique contemporaine est dévoilée et réduite à l'absurde, le P. Gratry, voyant l'idée de Dieu s’obscurcir dans les âmes, a publié son livre de La Connaissance de Dieu

C'est contre le panthéisme des temps modernes que le P. Gratry s’est élevé, dans le beau livre dont nous parlons, avec une force, une énergie et une science admirables. La spontanéité des peuples, les plus hautes manifestations de la raison réfléchie, depuis les anciens jours jusqu’à notre temps, les résultats et les conquêtes des sciences, il a tout interrogé à la lumière fécondante de la révélation chrétienne, et la science, la nature, la raison, la tradition, l'histoire, et par-dessus toutes ces choses, la Bible et l'Evangile, ont proclamé par la plume émue du savant Oratorien, l'existence d’un Dieu personnel et vivant. Ce Dieu, qui est pour les uns une idée abstraite, pour les autres une hypothèse, pour ceux-ci une majesté paresseuse, pour ceux-là une force aveugle; ce Dieu que la raison corrompue et défaillante des temps modernes à nié ou tout au moins relégué loin du monde, le P. Gratry l'a rapproché de nous; il nous l’a montré agissant sans cesse en chacun de nous en particulier et dans l'humanité en général. Il nous l’a faitsentir par le cœur, il nous l’a fait voir dans notre raison, il nous l’a montré enfin au fond de notre double vie physique et morale, en sorte qu'après l'avoir lu, tout homme de raison et de cœur tombe à genoux et s'écrie : « Notre-Père, qui êtes au ciel. »

L'Institut a couronné ce livre, n’en concluez rien. Il a aussi couronné l’Aistoire critique de. l’école d'Alexandrie, de M. Vacherot. Concluez de ce double couronnement qu'à l’Institut il y a confusion des langues.

Le livre de {a Connaissance de Dieu fut bientôt suivi d’un autre qui, de l'avis d'hommes compétents, lui est encore supérieur. C’est, comme son titre l'indique — Connaissance de l'âme, — un corollaire du

(1) En présence de M, le enré de Saint-Sulpice et de deux autres personnes, écrit quel= que part l'abbé Gratry, M. Augusuin Thierry, me prenant la main, nous dit d'uu ton à la fois ému et riantt « Monsieur le curé, je vous prends à témoin qu'aujourd'hui j'institue et ins=

talle M, l'abbé comme directeur de ma conscience, C'EST LUI QUI MAINTENANT RÉPOXDRA DE MOI, »

premier, Je n’en veux dire qu'un mot, le voici : c’est qu'après l'avoir lu, j'ai vu, dans une claire lumière, Dieu présent, agissant au fond de mon âme et la vivifiant, Je remercie donc l'abbé Gratry du bien qu'il m’a fait. Que de fois en lisant le premier volume de la Connaissance de l’âme ne me suis-je pas prosterné pour prier et pour me rendre plus digne de l'hôte divin qui agit à la racine de mes facultés, image de la Sainte Trinité !

Dans ces dernières années, le P. Gratry a publié deux opuscules qui ont eu un très-grand retentissement. Ils ont pour titres les Sources.

Dans la première partie l’auteur donne des conseils pleins de charme et de tendresse évangélique aux jeunes hommes qui veulent refaire leur éducation et se vouer à la défense de la vérité et au triomphe de la justice.

Dans la seconde, il a posé les prémisses d’une théorie des devoirs tels que le christianisme nous les impose. C’est l'aube d’une science sociale déduite de la doctrine chrétienne. Nous attendons impatiemment la troisième partie, où le paganisme économique des temps modernes sera vigoureusement combattu.

Pénétré jusqu’au fond del’âme de l’esprit évangélique, ilen arépandu la chaleur et la vie dans tous les sujets qu’il a traités. Sa raison a du cœur et son cœur à de la raison, ou plutôt sa parole est un rayon qui éclaire et qui échauffe à la fois. Son être tout entier bondit vers la verité qui l’attire. Ses écrits sont des prières, des actes d'amour, des élans de charité. Profondément touché à la vue des maux de toutes sortes qui accablent les hommes, il n’écrit pas une ligne qui n’ait pour objet de les diminuer, sinon de les guérir. Il est doué d’une telle sensibilité que les douleurs d'autrui le rendent littéralement malade. Chez lui le cœur a un tel développement qu’il pressent les malheurs et les catastrophes qui menacent le monde.

Dans ses conférences, le P. Gratry ne suit aucune plan : il répand son cœur, et quand l'auditeur en sort, il est ému jusqu'aux larmes, et prêt au sacrifice ou au martyre. Que d’intelligences dévoyées il a ramenées à la vérité ! Que de cœurs refroidis par les doctrines ou la corruption du siècle, il a réchauffés et ranimés! Que de douleurs il a consolées! Quede larmes il a essuyées ! Que de doutes il a fait cesser!

Le secret de sa puissance est surtout dans son amour. Allons tous à la source ou il le puise, cet amour, et le monde si malade sera guéri.

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