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Cette indifférence un peu automatique ne froissait nullement ceux qui connaissaient bien le P, Saché, mais les autres devaient naturellement s'en formaliser.
En outre, il était de ces hommes qui admettent difficilement l'existence de la maladie. C'était chez lui quelque chose d'organique, d'instinctif;, de là de regrettables retards à consulter le médecin, soit pour lui-même soit pour ses inférieurs. Ce n’est pas qu'il eût à cet égard des maximes contraires à celles de la Compagnie ; dès qu'un de ses sujets était reconnu malade, le bon Père avait pour lui toutes sortes de tendresses et mettait tout en œuvre pour hâter sa guérison.
Voici d'ailleurs ce qu'il écrivait à la Supérieure du Bon Pasteur en apprenant d'elle que quelques religieuses de son couvent étaient malades : “ Les Supérieures doivent prendre un soin tout particulier de leurs
SAULT-AU-RÉCOLLET 91 inférieures ; aussi je n'ai pas lu sans quelque peine cette phrase : ‘Srs O... T.…. et C... se trouvent très mal et cependant travaillent comme à l'ordinaire.” Elles ne doivent pas travailler comme à l'ordinaire.
C'est à vous, ma bonne Mère, à leur procurer, et si c'est nécessaire, à leur ordonner du repos. Si j'avais quelque autorité sur vous, je vous en ferais une obligation stricte.”
Nous avons là la théorie ; pour lui donner une application conforme à l'esprit de la Compagnie, il aurait fallu que ce Père eût passé par la filière ordinaire de notre formation. En effet, il ne suffit pas d'ordonner du repos à ceux qui ne sont plus capables de travailler ; ce serait faire de ce repos un double emploi ; il faut encore prévenir autant que possible ce recours extrême au repos absolu, et connaître si bien les
forces de chacun de ses sujets qu'on ne les
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mette jamais dans l'occasion prochaine de ruiner complètement leur santé par un travail inopportun.
Mais le P. Saché était entré prêtre dans la Compagnie, son noviciat fut abrégé de moitié, il n'eut qu'un an pour la philosophie, guère plus pour la théologie ou pour l'enseignement, en somme, trois ans de vie scolastique, quand il en faut douze ou quinze pour compléter la formation. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait manqué quelquefois de certaines prévenances qui supposent une longue habitude de vie commune, il faut au contraire admirer qu'il ait pu en si peu de temps développer ces sentiments de prévoyante charité dont il a plus d'une fois donné des preuves.
D'ailleurs la confiance que reposaient en lui ses Supérieurs et les élogieux témoignages qu'il reçut constamment du T. R.
P. Général, montrent assez que ses inten-
tions furent toujours dirigées selon l'esprit de l'Institut.
Deux fois il fut chargé du Noviciat, de 1853 à 1862 et de 1866 à 1871, et pendant cette période de 14 ans, il a formé aux ver-
tus de la Compagnie un grand nombre de religieux, la Mission de Canada et New-
York réunis fournissant chaque année un nombreux contingent de novices. Eh bien ! il n'en est pas un seul qui ne garde de son Père Maître le plus touchant souvenir; tous se font un vrai plaisir de rendre témoignage à sa bonté, à sa vertu, à sa science, à toutes ces qualités qui constituent l'homme de Dieu et l’apte instrument de sa Providence dans la conduite des âmes destinées à la vie religieuse.
Le ton convaincu avec lequel il combattait les indécisions ou les scrupules, la fran-
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chise quelquefois tranchante qu'il mettait dans toutes ses réponses, lui donnaient bientôt sur ses novices un ascendant dont il se servait pour les attacher plus fortement à leur vocation et les pousser à une imitation plus parfaite de Jésus-Christ.
Soit que l'habitude du discernement des esprits l'eût mis à même de se prononcer vite sur les dispositions intérieures de ceux qui le consultaient, soit que par une grâce d'état il entrevît aussitôt la solution des diff cultés, il lui arrivait quelquefois de se faire l'interprète de la volonté de Dieu avec tant de précision et de netteté qu'on lui supposait volontiers une connaissance surnaturelle de l'avenir.
Quelque temps avant d'aller prendre pour la seconde fois le gouvernement du Noviciat, il voit arriver chez lui un jeune homme, faible de santé, et sans aucune recommandation qui le fit connaître : “ Je
voudrais entrer chez les Jésuites,” dit le
visiteur “ et j'aimerais bien à être reçu tout de suite.” Le P. Saché s'informe en peu
de mots de ses antécédents, de sa famille,
puis lui dit: “ Allez au Sault faire votre retraite; vous serez admis et resterez dès maintenant avec nous.” La retraite finie, le Père Maitre d'alors dit un matin au jeune homme : ‘“ Revenez dans un an; si vous persévérez dans votre résolution, je vous recevrai ; vous pourrez partir d'ici demain ;” et lui-même sort pour toute la journée. En rentrant, le soir, il va droit à la chambre du retraitant et lui dit, sans avoir en aucune façon communiqué avec le P. Saché : “ Restez avec nous, je vous admets dès maintenant dans la Compagnie. ”
Un outre, même après une élection définitive, se montrait "ncore indécis : ses relations de famille lui promettaient un bel
avenir dans le monde; le P. Saché fixant
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sur lui son regard clair et pénétrant : “ Restez avec nous,” lui dit-il, “ vous ne vous en repentirez jamais ;” parole dont le temps s'est chargé de justifier l'absolue vérité,
Il serait facile de multiplier ces traits ou d'en rapporter d'anologues, peu de vocations, en effet, sont si clairement marquées qu'on n'aime encore à les voir confirmées par les paroles d'un s2int homme, et il est d’ailleurs tout à fait dans l'ordre que Dieu se serve de ses ministres autorisés pour intimer sa volonté d'une manière plus intelligible à ceux que leur caractère hésitant ou toute autre cause empêche de prendre une résolution décisive.
Ce n'est pas à dire que le père spirituel ait mission pour distribuer les états de vie et que, ainsi qu'on l'a trop souvent pratiqué en certains quartiers, il puisse impunément se substituer au Saint-Esprit, à qui seul il appartient d'incliner les âmes de tel côté
SAULT-AU-RÉCOLLET O7 ou de tel autre par le souffle de sa grâce, et de dire aux hommes en leur montrant une carrière : Venez, suivez-moi; mais il peut, selon les lumières que Dieu lui donne pour l'exercice de ses fonctions, démêéler les divers mouveñents de la nature et de la grâce et prononcer avec plus ou moins de sûreté qu'ils se portent dans telle direction et par telle voie. Or, si grande était la réputation de science et de sainteté dont jouissait le P. Saché aux yeux de ses novices et de tous ceux qui le prenaient pour guide, que ses paroles étaient recueillies comme tombant des lèvres mêmes de Dieu.
Avec un pareil maître, il est facile de concevoir l'ardeur que mettaient les novices à s'exercer à toutes les vertus, sûrs de n'être pas induits frauduleusement dans une fausse spiritualité. Quelle que fût l’onction de sa. piété, le P. Saché n'était pas de ces hommes
qui se laissent entraîner à ces dévotions et
pratiques bavardes et déclamatoires dont s'offusque et s'offense à juste titre la véritable vertu et qui repoussent plutôt qu'elles n'attirent, Son ascétisme était celui d'un homme ; même il 4 vait assez de peine à se défaire d'une certaine brusquerie où personne n'aurait, certes, rien trouvé d'efféminé,
Elevé dans un pays où le formalisme militaire faisait école depuis longtemps, il portait l'indélébile empreinte de cette formation, où tout est cadencé, compassé, réduit en formule, Exact, un peu raide, toujours en tenue d'inspection, toujours correct, si quelque chose dominait dans son caractère, c'était bien la rude franchise du soldat. Scrupuleux observateur du règlement, il voulait que tout le monde rmboîtât le pas sur lui et se tint alerte au commandement; sa manière, à cet égard, rappelait
involontairement le centurion de l'Evangile,
nt des un se r-
qui disait à son subordonné : Va là, et il y allait : Fais ceci, et il le faisait.
Ce régime disciplinaire a son bon comme son mauvais côté ; il demande à être appliqué avec poids et mesure, sans jamais perdre de vue la faiblesse de la nature humaine, non plus que la diversité des tempéraments. C'est en quoi le P. Saché ne réussissait pas toujours, non qu'il exagérât
à sévérité de la règle, mais parce qu'il oulait soumettre au même niveau tout le onde sans dist'àction.
Il est juste de reconnaître qu'il n'affectait mais de livrer ses sujets à des épreuves ii fussent tant soit peu en dehors des sages reçus ; les expériments que la Com-
vagnie prescrit ou recommande, il les acceptait et les faisait subir tout bonnement et rondement, mais il n'eut jamais recours à des inventions nouvelles et n'eut “ien tant
en horreur toute sa vie que d'introduire
{4 dans la vie commune des coutumes étranje vères. “Ce n'était pas son genre,” nous | écrit un de ses disciples. “ Pour lui, la vie ql commune, l'Ama nescirt et pro nihilo repu- TM Jart était la grande épreuve.”
Cependant il savait humilier ses novices sans avoir l'air de le faire exprès. Tel qui demande un emploi auquel les scolastiques n'ont pas coutume de s'exercer, reçoit cette froide réponse : “ Non, mon cher frère, vous ne vous entendez pas à cette besogne-là, vous gêneriez les frères. ”
Il y avait d'ailleurs sous ces dehors un peu sévères un cœur si tendre, si dévoué,
que le bon Père atténuait à son insu et ji souvent bien malgré lui les aspérités de la | discipline ; et puis il était toujours le premier à la peine : le moyen de trouver que
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wi le pas est trop enlevé lorsqu'un homme l déjà sur l'âge ouvre si lestement la marche ?
tu Et puis encore, il est de ces consolations |
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spirituelles qui récréent au point que la fatigue même du corps disparaît entièrement ; il est de ces entretiens familiers avec le Père Maître où l'on puise le secret d'une vigueur surhumaine pour l'accompiissement
du devoir et d’où l'on sort tout enflarmmé
d’ardeur.
Or c'est dans ces entretiens, dans ces tête-à-tête que le P. Saché était réellement le directeur par excellence; c'est là que se révélaient l'inépuisable tendresse de son cœur, ses lumières, sa science des saints, son amour pour l'Eglise, pour la Compagnie, pour Jésus, notre divin Capitaine, sa sollicitude paternelle pour le bien-être de ses novices, son zèle pour leur avancement et leur perfection. Aussi avec quel empressement ils assiégeaient sa cellule et comme ils convoitaient l'accueil franc et cordial de son sourire si plein d'encouragement et qui invitait les confidences d’une façon si irré-