‹ Le R.P. Louis Saché de la compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 20 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le P. Saché ne devait pas voir notre église recevoir son dernier parachèvement, il n'était même plus à Montréal lorsqu'elle fut ouverte au culte. Au mois d'août 1865, il retournait à Québec et reprenait la direction de la Congrégation de St-Roch; puis l’année suivante le trouve au Sault-au-

Récollet où il remplit pcur la seconde fois

la charge de Maître des Novices jusqu'en

Depuis cette époque jusqu'à 1881, il mène une vie assez errante, ne demeurant

guère plus d’un an ou deux dans les diver-

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144 RETOUR A QUÉI EC ses fonctions de Père spirituel à Fordham, de ministre ou de procureur au Collège Ste-Marie et de simple operarius à la Résiden. e de Québec. Dans tous ces emplois, il porte avec lui cet esprit d'ordre et de régularité, qui le fait estimer de tous, cette abnégation de lui-même, cette humilité et ce zèle qui répandent partout l'édification.

Québec, nous l'avons dit, était son séjour de prédilection, c'est là qu'il aimait à vivre, c'est là qu'il voulait mourir. Aussi fut-il tout heureux lorsque son obédience de 1881 le renvoya à sa chère Résidence de la rue Dauphine.

Désormais il ne la quittera plus ; il y retrouve ses occupations d'autrefois, il y

exerce les mêmes ministères, il y rencontre

les mêmes sympathies, jouit de la même considération, se prodigue avec la même ardeur. Le Bon Pasteur, les Ursulines, l'Hospice de la Charité et tant d'autres

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institutions, quels souvenirs pour lui et quel

vaste champ pour son activité !

Les infirmités qui minent déjà douloureusement sa constitution ne sont pas pour lui une invitation au repos, elles l'avertissent au contraire de se hâter à la tâche, d'amasser vite les biens qui ne périssent pas ou, comme il le dit lui-même, de payer ses dettes. Tous les jours, il passe de Jongues heures au confessionnal, prie et se mortifie avec un redoublement de ferveur, prêche et exhorte autant de fois que l'occasion s'en présente. Il ne connaît point de relâche, et cependant il se traite de paresseux et de fainéant, sans aucun correctif, écrit bien gros qu'il est un serviteur, nonseulement inutile, mais nuisible, qu'il fait mal le bien qu'il voudrait faire, et qu’en somme il n'y a que le péché auquel il s'entende.

Pourtant son ministère est plus recher-

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ché que jamais. Son Eminence le Cardinal le désigne aux étrangers qui demandent un guide spirituel, des Evêques le consultent, les communautés religieuses ont recours à son expérience, les fidèles de toute condition, de tout âge viennent se mettre sous sa direction. La ville et les faubourgs le voient passer, traînant péniblement ses pas, mais le visage serein; il va porter les consolations de la religion à des malades ou à des mourants, donner une instruction ou un catéchisme dans un couvent, ou secourir une famille dans la détresse.

Les pauvres sont ses meilleurs amis, il les accueille tous, il n’en rebute aucun: il est pour eux une providence visible et de facile abord. Croyant qu'il vaut mieux risquer de donner à des indignes que de s'exposer à refuser une seule personne dans

est

ris-

ans

RETOUR A QUÉBEC 147 une véritable indigence, rempli d'ailleurs de cette charité divine qui croit tout et ne soupçonne rien, il donne sans hésiter, il donne ce qu'il a et promet davantage, laissant à Dieu le soin de dégager la parole de son ministre.

Il est des pauvres qui excitaient surtout sa compassion, CeUX qui après avoir joui d'une certaine aisance, tombent tout à coup ou peu à peu dans le besoin, et qu'une fierté facile à comprendre empêche de tendre la main à l'aumône. La délicatesse dont le P. Saché usait à leur égard, ses démarches et ses détours pour faire arriver jusqu'à eux des moyens de subsistance, l'empressement qu'il mettait à les rechercher, sa joie quand il les avait découverts, montrent mieux que tous les discours et que toutes les professions de philanthropie, la tendresse de sa charité.

Sans doute, ses dispositions libérales

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l'exposèrent à bien des mécomptes, il fut souvent la dupe d'aventuriers et surtout d'aventurières qui, sous un prétexte ou un autre, lui soutirèrent de sommes assez rondes. Plusieurs fois la fraude fut découverte; si on le piaisantait alors sur ces aumônes escamotées à sa compassion, il se contentait de sourire et cherchait des excuses au coupable.

Un employé de la Résidence, connaissant l'humeur donnante du bon Père, voulut en profiter pour se remettre à neuf et monter son trousseau. Au nom du P. Saché, mais sans sa permission, bien entendu, il s'achète une malle, la remplit d'habits, de chaussures, de linge, d'articles de toilette, dans le dernier goût, puis disparaît avec armes et bagage. En vain l'on presse le P. Saché d'envoyer la police à la recherche du fripon : “ Le pauvre homme !” répond-

il, “il a voulu paraître en monsieur dans le monde ; laissons-le tranquille.”

La pauvreté n'est pas, du reste, la seule

des: misères humaines qui attendrisse sa

piété, il a pour les membres souffrants de Jésus-Christ un dévouement sans bornes, il les visite, les veille, les encourage et ne les abandonne à leurs derniers moments qu'après que l'âme a quitté sa demeure mortelle.

Aucun travail, aucune fatigue ne lui coûte dès qu'il voit du bien à faire, des âmes à sauver, Dieu à glorifier; pour lui, c'est là le devoir, et le devoir, c'est sa vie, sa passion.

Lui demande-t-on une conférence, un sermon, une exhortation ? quoique pris à l'improviste, il n'hésite pas, il accepte : “Il est bon,” dit-il, “de ramasser ces petites bri-

150 RETOUR A QUÉBEC coles-là le long du chemin; ça peut faire du bien.”

“ I] passait des jours entiers au confessionnal,” nous écrit-on de l'Hospice de la Charité, “toujours souriant, toujours doux et patient et ne laissant jamais soupçonner ce que lui coûtait une si grande assiduité, à son âge et avec ses infirmités. Souvent, tout en riant, il se faisait un bandeau de son mouchoir et s'en serrait fortement les.

tempes, puis il continuait tranquillement son ouvrage, comme s'il eût joui de la meilleure santé.”

‘“ La veille des grandes fêtes,” nous dit un Père de la Résidence, ‘“ quand il s'agissait de confesser toute la journée, il jubilait d’aise : ‘ Allons, disait-il, ‘une bonne partie carrée aujourd'hui, faisant allusion aux quatre confessionaux de la chapelle, qui allaient être assiégés jusqu'à dix heures du soir.

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“ Du reste, jamais plainte la plus légère d’excès de besogne, jamais aveu de fatigue.

La journée finie, il rentrait tranquillement à sa chambre, souvent pour souffrir la plus grande partie de la nuit, comme on l'a su depuis; mais le lendemain matin, à quatre heures et demie, il était debout, fort et vaillant pour le travail.

“ Et cela, il l’a fait jusqu'au bout. Alors même que ses souffrances devenues atroces ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit, pâle, défait, ayant peine à se tenir sur ses pieds, il se traînait encore au confessionnal chaque fois qu’on le demandait.

“ Si onluitémoignait quela’ - compassion, après les nuits terribles où la douleur lui

arrachait des plaintes involontaires, si on lui disait : ‘ Mon Père, vous avez bien souffert la nuit dernière, il répondait en souriant: ‘Ah! cher Père, c'est de l’histoire

ancienne, n’en parlons plus, c’est passé.”

Il y a mille traits dans sa vie qui montrent le cas qu'il faisait de ses infirmités en face du devoir. Dans l'automne de 1881, il apprend qu'un de ses pénitents, curé d'une petite paroisse située à trois lieues de Québec, est dangereusement melade, il part aussitôt, franchit à pied cette distance, énorme pour lui, console et fortiñie ce prêtre mourant, et n'accepte qu'après bien des instances une voiture qui le ramène à la maison.

Un jour, après avoir donné deux instructions de suite à l'Hospice des Sœurs de la Charité, il se rend par un temps froid et pluvieux jusqu'à l'Asile Ste-Brigitte, pour

donner une troisième instruction aux Ter-

tiaires franciscaines : elles étaient quatre ! Qu'importe le nombre! il prouvait à ces saintes filles son amour pour leurs âmes et elles en étaient tout heureuses.

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Le dévouement qu'il témoignait en toute rencontre à ces bonnes Tertiaires, les jetait dans la confusion et leur faisait estimer davantage leur état. Rien n'est touchant

comme le récit simple et naïf qu'elles ont

voulu mettre par écrit, des bienfaits spirituels qu'elles avaient reçus du P. Saché, et des vertus dont il leur avait donné, dans sa personne, le plus parfait modèle.

Toutes, sans exception, élèvent bien haut son humilité, son amour pour les pauvres et les petits, sa modestie, sa douceur. On y trouve des mots charmants comme celuici: “lorsqu'il parlait de l'Enfant Jésus, de sa bonté, de sa douceur, de son amabilité, on aurait dit qu’il avait eu le bonheur de s'amuser avec lui dans son enfance, tant c'était sensible !”

“ Un jour,” raconte une autre, ‘un jour que je lui disais tout simplement que j'étais

comme un morceau de bois, tant je ressen-

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tais peu de dévotion, il me répondit aussi

simplement : ‘ Mettez-vous dans le feu”; je fus d'abord un peu surprise, mais je divinai bientôt qu'il voulait parler du Cœur de Jésus.”

Une autre écrit : “ C'est pendant les deux retraites qu'il nous a prêchées, que nous avons pu étudier ses vertus. C'était vraiment impressionnant de le voir entrer dans la salle où nous étions réunies : nous ne l'entendions pas marcher ni fermer les portes; quel recueillement et quelle figure calme!

Je n'étais jamais distraite quand je le regardais pendant les exercices.”

“ Un jour,” reprend une autre, “je lui dis tout bonnement : ‘ Mon Père, je vous prends pour modèle ;” il me dit de ne pas prendre un vilain comme lui pour modèle ; je compris par là qu'il ne se considérait pas pour grand’chose ; et lui qui était si saint !” Il y avait parmi les franciscaines une

petite Huronne du nom de Sioni, aujour-

d'hui professe perpétuelle, à qui le P. Saché portait un intérêt tout maternel, c'était son enfant chérie. Voici quelques extraits du témoignage qu'elle a dicté à une de ses sœurs : “ Le P. Saché était un saint. Bien des fois il m'a édifiée par son humilité ; il s'abaissait et se faisait tout petit comme moi, il m'écoutait toujours avec une grande bonté ; il me montrait à prier et, comme je ne savais pas lire: ‘Oh! Va tout bonnement avec le bon Dieu, me disait-il, ‘fais de courtes prières et il sera content.’

“Sa charité n'était pas moins grande; il s'informait de tous mes besoins et disait à un Père chargé de le remplacer : ‘ Mon Père, prenez bien soin de ma petite Huronne.

“ Un jour je lui disais: ‘ Mon Père, j'ai peur de ne point persévérer, les sauvages sont si inconstants |! je n'en connais pas

de religieuses." — ‘ Soyez tranquille, dit-il, ‘ vous partirez de la maison pour aller en terre, c'est le bon Dieu qui vous parle. Je connais les sauvages ; c'est vrai, ils sont inconstants, mais ils craignent d'offenser le bon Dieu. Jeles aime beaucoup, ce sont nos Pères qui les ont convertis. —‘ Mon Père, quand vous serez mort, je n'aurai plus personne pour avoir soin de moi, comme vous faites. —‘ Eh bien!” me ditil, ‘quand je serai mort, j'irai dans le purgatoire, vous prierez pour moi, et puis j'irai au ciel et je continuerai à vous protéger et à avoir soin de vous.’

“ Je lui demandais un jour des conseils pour la pratique du silence. ‘Quand quelqu'un, dit-il, ‘vient vous parler et que cela n'est pas nécessaire, on les regarde en souriant. — ‘ Faites-vous comme cela, mon Père ?” — ‘ Oui, je le fais souvent. ”

Nous n'affirmerions pas que cette brus-

RETOUR A QUÉBEC 157 que question ne laissa pas le Père quelque peu interdit.

Il se plaisait dans ce ministère et ne manquait jamais une occasion de l'exercer ; son humilité se rafraîchissait au milieu de ces humbles et de ces ignorées du monde et y puisait une nouvelle jeunesse. A mesure que l’âge imprimait plus profondément sa marque sur cette nature exubérante et amollissait peu à peu la sévérité de son caractère, le bon Père, devenu plus libre dans les épanchements de sa tendresse, se portait par une pente naturelle vers les humbles et les enfants, en qui il trouvait plus de simplicité et d'abandon.

Le Noviciat des Dames Ursulines bénéficia de ces dispositions ; pendant qu'il rempli.” ait par intérim les fonctions de chapelain auprès de ces Religieuses, il voulut

donner aux Novices une culture plus spéciale. Toutes les semaines il les réunissait au parloir pour les entretenir de quelque sujet spirituel, mettant à profit les mille industries de sa longue expérience, afin de captiver leur attention et faire pénétrer plus avant dans leur intelligence les enseignements de la vie dévote. Les Novices conservent encore le souvenir de ces conférences que ponctuaient à chaque instant les plus joyeux éclats de rire.

Il voulut garder jusqu’à la fin la direction des Enfants de Marie. “ Laissez venir à moi les petits enfants,” dit autrefois le divin Maître ; à son exemple, le P. Saché ouvrait tout grands les bras de sa charité à ces jeunes âmes prévenues des bénédictions de la Mère de Dieu. Elles avaient coutume de lui faire chaque année le cadeau d'une soutane neuve. C'était toute une démonstration.

Le parloir décoré pour la circonstance se remplissait d'une nombreuse députation.

De petites filles habillées en anges, et couronnées de fleurs, offraient des bouquets ; puis venait la présentation solennelle de la soutane, accompagnée de compliments, chants et musique. Le bon Père se prêtait À toutes ces caresses avec une bonne grâce parfaite, mais il se prenait d’attendrissement'et de larmes de joie au point de ne pouvoir dire un mot.

Cette sensibilité qui fait que le cœur déborde à la moindre secousse, devint une des incommodités de sa vieillesse. Un souvenir, une parole touchante, la rencontre d'un ami, la vue d’une personne qu'il avait jadis connue ou dirigée l'émouvait outre mesure.

Pendant son séjour au Noviciat il avait

enseigné le catéchisme à Emma Lajeunesse,

alors élève du Couvent du Sacré-Cœur au

Sault-au-Récollet; depuis, il ne l'avait pas revue. Lorsque l’Albani visita Québec, il y a quelques deux ans, elle désira d'entendre la messe dans notre chapelle domestique. Sa ferveur, sa dévotion consola beaucoup le P. Saché, elle l'émut beaucoup. En entrant au parloir où l'attendait son élève d’'autrefois, il voulut prendre sur lui de demeurer ferme; mais lorsqu'elle lui dit, en souriant : “Vous souvenez-vous, quand j'étais la petite Emma au couvent, qu'un jour que je n'avais pas écrit mon résumé de catéchisme, vous me dites : ‘“ Emma, si vous ne voulez pas écrire, je vous ferai chanter ?” Vous voyez que vous avez été bon prophète ;” ce souvenir fut trop pour lui, les larmes se mirent à tomber sans qu'il y pût rien.

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De nouvelle. infirmités s'ajoutaient tous les jours à celles qui le faisaient déjà tant

souffrir ; les Supérieurs crurent le moment venu d'acquiescer à ses demandes réitérées et de lui donner un successeur dans la charge qu'il remplissait depuis si longtemps. Le 31 juillet 1887, il remit ses pouvoirs de Supérieur au R. P. Désy. |

Redevenu simple missionnaire, il s'efforça de mettre en pratique les conseils qu'il avait autrefois donnés à la Mère Fondatrice du Bon Pasteur dans une situation semblable.

11 lui écrivait le 10 février 1839 : “ Puisque vous voulez de moi une prescription, ne fût-ce que pour la déchirer plus tard, je vous donnerai ce qui me conviendrait à moi-même en pareil cas; voyez avec votre médecin si cela va à votre tempérament.

1° Voir en ce changement la volonté sainte de Dieu et vous persuader que c’est le mieux pour sa gloire, le bien de la Communauté et votre propre avantage; 2° Respecter et écouter la nouvelle Supérieure

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