RÉDEMPTION
Bien qu'un écrivain charmant, adopté par la bonne compagnie, ait fait de ce mot, Rédemption^ le titre d'une de ses esquisses dramatiques, j'iiésitais à l'écrire, tant il me répugne d'appliquer à des idées profanes les expressions sanctifiées par nos mystères^ et de séculariser la langue sacrée I Mai 4, en vérité, je n'en trouve pas d'autre pour caractériser le spectacle que nous avons sous les yeux et qui, en nous relevant de nos déchéances, nous console de nos malheurs. Ce n'est pas, hélas ! ce
n'est pas encore un pays qui se délivre; c'est une ci*
s LE RADEAU DE LA MÉDUSE
viiisation amollie qui se reteempe dans l'adversité; c'est Pâme de la France, longtemps prisonnière des ini&éts matériels et des grossières jouissances^ qui s'affranchit de ses servitudes, et paye sa rançon en multipliant les sacrifices, en supportant les privations, en bravant les périls et les souffirances, en accumulant les actes de dévouement et de courage. Ge mystérieux travail de régénération sociale et morale, sous le feu de Tennemi, aurait un sens moins profond et une portée moins décisive, s'il partait des régions officielles, si on pouvait y reconnaître l'influence du gouvernement. Mais non; il s'accomplit en dehors de toutes les conditions qui l^alisentle bien ou le mal, en contradiction visible avec cette démocratie républicaine et cette dictature révolutionnaire qui ne savent ni nous gouverner, ni nous consulter, ni nous sauv^ . Il agit en vertu de principes qu'elles combattent, de croyances qu'elles renient, de souvenirs qu'elles effacent, de traditions qu'elles brisent, d'ixïspmtioùs qu'elles ignorent. U crée pendant qu'elles détruisent; il oppose à leurs dissolvants des éléments de
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Tie et da durée qui serviront plus tard à réparer leurs ravages. Il re&it une autorité, taudis qu'elles achàvent d'anéantir lee derniers restes d'obéissance, de hiérarchie et de discipline. D purifie ce qu'elles aUèreot, il ennoblit ce qu'elles abaissent, il rassure ce qù'dles troublent. 11 rétablit la conscience humaine au moment où elles lui enlèvent ses ressorts, ses guides, sa lumière et sa boussole
Avant la terrible crise que nous traversons, les juges sévères pouvaient compter, parmi nous, trois coupables : la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. C'est à la noblesse surtout, ou, pour parler un langage plus moderne et plus exact, à la classe riche et oisive, que l'idée de rachcU ou de rédempiio» s'adapte avec le plus de justesse. S'il est vrai, comme l'affirment ses détracteurs, qu'elle eût besoin de c^te épreuve, il faut avouer qu'elle y trouve un incroyable regain de vigueur et de gloire. S'il est vrai qu'elle fût morte, on peut dire qu'elle renaît à force de nmurir. Le nobiliaire de France est devenu le martyrologe de Reischoffen, de Sedan, de Goulmiers^ d'Orléaqs, de Paris. Prenez un à un les re-
proches que Ton adressait à ces fils de famille; à chaque vice, à chaque faute que Ton inscrivait sur leur dossier, ils répliquent par la vertu contraire. On les traitait de désœuvrés et d'inutiles : les voilà ^ soldats ou capitaines, déployant des prodiges d'ac* tivité pour donner une armée à la France qui n'en a plus. On les accusait de se laisser envahir, sinon par les doctrines, au moins par les pratiques du matérialisme contemporain. Ce matérialisme, c'est le goût du (iomfùrt et du bien-être, le culte de la guenille dont parle le bonhomme Ghrysale ; — et je les vois, ces gentilshommes dégénérés^ ces épicuriens de château et de salon^ ces sybarites de Jockey41lub^ ces habitués de petits soupers et de petits boudoirs, aux prises avec toutes les rigueurs de la guerre, supportant gaiement des fatigues qui écraseraient les Ames les plus viriles et les corps les pins ro-> bustes, couchant sur la terre détrempée par la neige et la pluie, se battant à jeun ou mangeant à la hâte, entre deux fusillades, un morceau de pain noir et de hareng, prenant la plus grosse part des privations et des misères qu'a^^^vent rincohérenee des