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PUVIS DE CHAVANSES — LES MEMOIRES DE BI3.MARCK

Armand Colin et C'% Editeurs

Paris, o, rue de Mézières

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Florence, avril.

Ces jours derniers, à la Laiirentienne de Florence, mon ami Guido Biagi me montrait ses trésors. Heureux homme, ce sage, ce riche des vrais biens! Devant ces enfants gâtés du destin, on ressent une envie moins basse, aussi féroce peut-être que celle des pauvres gens, quand une illusion grossière leur fait voir benuroup de bonheur ot bonucoup d'injustice dans les sacs d'or accumulés chez un grand banquier. On pense qu'un

sort méchant eût pu damner Biagi, le faire tourner comme tant d'autres écureuils dans une usine ou dans un greffe, dans une cage de brasseurs d'affaires, de bureaucrates, de députés. Un sort clément l'a élu bibliothécaire de la Laurentienne.

Son cabinet donne sur les arbres verts et les portiques du petit cloître oii un grand horizon de rêve est enclos. La pensée s'en va songeuse dans la paix très ancienne de ces arcades, depuis longtemps confidentes et conseillères de hautes pensées. Il a sous la main les précieuses collections des Médicis, belles idées somptueusement parées, textes et images, manuscrits apportés d'Orient, premières éditions d'Italie, livres de la grâce et de la sagesse grecques annotés et surchargés par les plus vigoureux génies de la Renaissance. Dans ces vastes salles, il règne et dispose en maître de joyaux vainement convoités par les milliardaires de New-York ou de Chicago; il entend perpétuellement le

murmure des sources mêmes où notre Occident réapprit la raison, la beauté, la joie de vivre.

D'une de ses armoires pleines de reliques, Biagi tira le carton des poésies de Michel-Ange. L'homme aux quatre âmes — ainsi l'appelait un de ses biographes — en a épanché une sur ces feuillets. De sa forte écriture de tailleur de pierre, nette et sûre comme son dessin, il y jetait pêle-mêle des sonnets, des quatrains, des pièces inachevées ; parfois des éclats de pensée ou de sentiment ramassés entre deux rimes, tombés là comme les éclats de marbre sur le sol de l'atelier, dans le feu du travail. Les voilà bien, sur le manuscrit original, les vers dont parle Saltini, « ces vers que son cœur dégorgeait de temps en temps, comme une pure lymphe qui jaillit en crevant la veine trop gonflée ».

Ce sculpteur fut un grand poète. Moins populaire que d'autres, dans un pavs où la

mollesse et la subtilité des imitateurs de Pétrarque avaient affadi le goût public, il rebutait ce goût par quelque chose de rude et d'obscur; mais par la vigueur de la forme, par la noblesse et l'originalité du sentiment, il nous apparaît supérieur à tous les rimeurs ses contemporains. Chez Michel-Ange, le poète, comme l'artiste, justifie l'un de ses vers :

Je vais par des voies moins battues et solitaires.

Il ploie les mots aussi bien que la pierre à la loi qu'il a gravée dans un distique :

L'artiste excellent n'a aucune pensée Qu'un seul marbre ne circonscrive en soi.

Par ses cris de mélancolie et de sombre passion, il devance notre lyrisme moderne. Il est de son temps par sa religion exclusive de la beauté, inspiratrice de toute son œuvre, personnifiée pour l'homme et le poète en Vittoria Golonna :

« La beauté souveraine pouvait seule — r

m'enflammer, moi qui tire d'elle seule — la splendeur pour faire mes œuvres éternelles. — Humble, j'ai vu sur ton visage toute ma grandeur; — rare je t'ai choisie, et je me suis détourné du vulgaire; — qu'il soit, avec mes œuvres, éternel aussi mon amour. »

Je maniais les papiers jaunis, tout brûlés de cette lave figée. Je venais de feuilleter d'autres cahiers, couverts par Léonard des figures anatomiques où ce dévot du corps humain cherchait les règles de l'architecture : on sait qu'il les ramenait toutes aux proportions et à la disposition de nos membres. Et je pensais à l'ahurissement certain, à la fâcherie probable du bon public, si demain l'un des maîtres du ciseau avait la fantaisie de nous jeter, à soixante ans, un volume de vers; si l'un de nos peintres publiait des essais sur la balistique dans une revue d'ar-

lillerie. Entendez-vous les rires ironiques, les exclamations scandalisées des salons, des cafés, des journaux? Yoyez-vous le respectueux embarras de l'éditeur à qui le statuaire apporterait ses vers, la mine renfrognée et méprisante des critiques à la réception du volume? Il y aurait un sentiment unanime de réprobation, une révolte contre l'abus de l'autorité conquise dans un autre art, la crainte d'être mystifiés, comme si notre médecin nous proposait de faire notre portrait, ou notre architecte de nous enseigner la musique.

Tout conspire dans notre temps à limiter le développement de l'homme et à le murer dans une spécialité. Nous consentons à admirer chez les artistes de la Renaissance l'emploi harmonieux de leurs diverses facultés; gare à celui qui tenterait de les imiter! Une loi non écrite, établie dans les mœurs, dispose que chaque individu ne recevra qu'une patente, valable pour un seul

produit; quoi qu'il fasse en dehors de son métier officiel, il ne fera plus qu'un ouvrage d'amateur. Nos mœurs accordent une certaine tolérance d'universalité dans le juge- ' ment au journaliste, au critique; sous cette condition expresse qu'ils ne s'avisent pas de créer pour leur propre compte ce qu'ils ont commission de juger.

Notre pédagogie tend de plus en plus à spécialiser Fenfant, dès le premier éveil de l'intelligence. Elle le prend et l'achemine vers le compartiment de l'atelier social oii il sera parqué plus tard. Tout appliquée à façonner un rouage parfait pour la partie de la machine où il est destiné à servir, elle se soucie peu que l'homme soit imparfait. On dit le contraire dans les discours d'apparat, on cherche de honne foi à réagir; mais, dans la pratique, on suit la pente où toutes les conditions de la vie actuelle poussent et précipitent maîtres et élèves. Division extrême du travail, distribution méthodique

des forces en vue du service commun, c'est la loi; si évidente, si impérieuse, qu'il suffît de l'énoncer; le lecteur ne souffrirait pas qu'on s'appesantisse sur ce thème banal.

Le pauvre Emile Hennequin, qui mourut avant de débrouiller les idées dont il regorgeait, avait une théorie favorite. L'humanité, disait-il, est partie du banc de mollusques primitif; elle s'est lentement élevée à la différenciation des individus, à l'activité dont témoigne son histoire récente, à la floraison des hommes supérieurs qui l'ont conduite; ce beau feu tombera graduellement sur le globe refroidi, on verra la vieille dame revenir vers ses origines; elle finira comme elle a commencé, dans la morne huîtrière où rien ne distinguera plus des millions d'encoquillés qui bâilleront uniformément leur reste de vie. — Si ce Goncarneau final doit être l'aboutissement dernier de tant d'agitations et d'évolutions, on en aura un avantgoût dans les phalanstères où notre civili-

sation niveleuse menace de désorganiser l'homme pour mieux organiser son travail. La loi commune pèse plus lourdement sur l'artiste, l'écrivain, le savant. Prétendre que les libres génies de la Renaissance bénéficièrent d'une poussée de sève refusée à leurs successeurs, c'est bientôt dit. Le milieu favorisa la végétation exubérante de ces belles plantes; elle serait sans doute comprimée aujourd'hui par le refoulement jaloux qui résulte de toutes nos conditions de vie. Et cette limitation ne s'exerce pas seulement sur les modes d'expression de nos facultés; elle atteint le fond sous la forme, elle paralyse du même coup l'intelligence qui conçoit et la main qui exécute. Dès qu'on regarde d'un peu près dans la pensée des hommes de la Renaissance, on admire l'indépendance foncière de leur esprit plus encore que ses applications multiples; on se dit qu'ils verraient avec quelque commise ration, s'ils revenaient vivre parmi nous.

la timidité individuelle dans l'intolérance générale, la crainte de l'opinion gouvernant un siècle qui agite si bruyamment son enseigne de libre pensée.

Ce mot désigne couramment, sauf quelques rares exceptions, une révolte haineuse contre toute tradition, toute autorité, toute discipline; il implique une consigne, des partis pris, des exclusions systématiques; l'état d'esprit qu'il caractérise offre peu d'intérêt, peu de garanties pour le libre développement intérieur. Bien différente était la liberté de jugement d'un Michel-Ange, d'un Léonard, d'un Dante avant eux, et de tant d'autres qui gardèrent le même équilibre intellectuel dans une vie moins signalée. Ces hommes se rangeaient sans effort dans le cadre d'idées et de croyances construit par les siècles, accepté par leurs contemporains; ils s'y mouvaient

aisément, avec toutes leurs curiosités, toutes leurs opinions particulières, toutes leurs fantaisies Imaginatives ; ils n'éprouvaient pas le besoin et n'affichaient pas la prétention de briser ce cadre en éclats pour renouveler l'humanité ; et cependant ils la renouvelaient.

Vus à distance, ils nous apparaissent tous, même Léonard, comme des facteurs essentiels et des ornements de la civilisation chrétienne. On traiterait de grand maladroit le casuiste qui voudrait excommunier l'un d'entre eux; sa thèse, intéressante pour quelques érudits, étonnerait le public et ne convaincrait personne. Au contraire , le moindre apologiste qui sait son métier a bien soin de placer leurs glorieuses statues sous le péristyle du temple dont il vante la grandeur et les bienfaits. Imaginez pourtant les âpres censures qui accueilleraient aujourd'hui des œuvres pénétrées du même esprit, manifestant une aussi libre interprétation de

l'univers! Représentez-vous le scandale que provoqueraient dans notre société les plus bénignes des audaces dantesques : un poète qui mettrait en enfer des papes contemporains, reprochant à celui-ci la simonie, à celui-là ses actes politiques ; pis encore, un poète qui condamnerait le pouvoir temporel, dans les termes formels dont se sert l'Alighieri, au vingtième chant de son Paradis et ailleurs. Toutes les feuilles bien pensantes grinceraient comme autant de casseroles à la queue du lion.

Si l'intolérance subalterne rejetait cette âme indépendante dans le camp opposé, elle s'y reconnaîtrait encore moins; contrainte qu'elle serait de subir un joug plus bas et plus pesant, de jurer par le catéchisme niais d'une loge maçonnique, de se ravaler, comme le fît trop souvent Hugo, à cette courtisanerie démagogique qui hurle de monotones imprécations contre les prêtres et les rois.

C'est que notre temps ne se contente pas d'exagérer la spécialisation de l'outil; il cloisonne en compartiments toujours plus étroits les partis, les doctrines, les chapelles ; et le contrôle de chaque opinion par ses vérificateurs attitrés est d'autant plus méticuleux que les convictions sont plus chancelantes. J'ai entendu citer comme un sage précepte ce mot funeste d'un brave homme : « Il faut toujours être de son parti. » Le mot de Retz est autrement juste : « L'on a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont, qu'à agir contre ceux qui y sont opposés. » Jusque dans les domaines de l'art et de la pensée abstraite, le siècle de Loriquet et de Larousse comprend mal et facilite peu la position que tant d'artistes et de savants occupaient si naturellement aux siècles du Saint-Office; l'alliance du respect pour les grandes institutions morales et sociales de leur temps avec la liberté, la singularité même des recherches de l'esprit et

des inventions d'art; bref, tout ce que l'on appelait de ce beau mot, l'humanisme, tout ce qui était encouragé ou toléré par l'indulgence clairvoyante des puissances spirituelles.

La science pure offrait naguère encore quelques exemplaires mémorables de ce type : un Darwin en Angleterre, un Pasteur chez nous. Leurs noms font sentir, mieux que les définitions, comment on peut mettre d'accord l'innovation scientifique et la déférence aux droits de la tradition. Dans le règne de l'imagination, les exemples se font plus rares. Lamartine, et c'est pour cela que sa figure grandit chaque jour, demeure le prototype de l'intelligence harmonieuse, compréhensive, sympathique à tout ce qui mérite sympathie, exempte de toute haine, de tout préjugé, et qu'on voit rentrer insensiblement, par l'effet du temps, dans l'aire traditionnelle autour de laquelle le grand vol de l'aigle planait, si proche et si libre.

LEÇONS FLORENTINES lo

Michel-Ange ou Léonard, Goethe ou Lamartine, avec (les différences et des degrés, les esprits de celte famille peuvent se confier à l'épreuve du juste temps. A mesure qu'il s'écoule, estompant les masses, noyant les détails sujets à critique, ces génies qui transformèrent tout sans rien briser occupent les plus hautes places dans le Panthéon de l'humanité. Ils y entrent avec l'approbation expresse de ses guides spirituels, ou tout au moins avec leur assentiment tacite, à la longue, quand une sage optique ramène ces lumières errantes au foyer central.

Puisque notre pédagogie invente sans cesse des chaires nouvelles , on voudrait qu'elle en créât quelques-unes pour enseigner aux jeunes gens comment ils doivent étudier, de ce point de vue, l'œuvre, la personne, la vie de ces incomparables éducateurs. Ils y apprendraient à réaliser sous toutes les formes leur intelligence , à en garder le libre gouvernement, sans rébellion

et sans pusillanimité. Ces leçons leur seraient plus profitables que beaucoup de nos rabâchages scolaires. Et c'est une erreur de croire qu'il les faut réserver aux génies singuliers : elles s'adressent à tout homme qui veut se perfectionner.

Je les recevais l'autre jour des vénérables manuscrits, dans la double paix de la bibliothèque et du cloître ombreux. En m'y arrêtant à cette heure, je suis fort loin, je le reconnais, de ce qu'on appelle « l'actualité ». On n'en saurait être plus loin ! Raison de plus pour les juger utiles et bonnes.

LA

COMMÉMORATIOX DU TASSE

30 avril 1893.

L'Italie est en fête parce qu'un fou mourut il y a trois cents ans. — Voilà ce que dit la science. Et la science dit vrai, ou bien deux et deux ne font plus quatre. Comme Rousseau, comme Pascal, comme tant d'autres aimés et vénérables, Torqualo Tasso fut fou; il le fut de bonne heure, dès le teaips même où il composait sa Jérusalem délivrée; il le fut au sens médical du mot : hallucinations, monomanie , folie des persécutions et des grandeurs, délire intermittent.

18 LE RAPPEL DES OMBftES

Plus de doute possible, quand on a lu le grand ouvrage de Solerti, travail définitif; et les derniers écrits publiés, à l'occasion du centenaire, par les plus chauds admirateurs du poète. Déjà tourmentée par les terreurs religieuses, la raison du Tasse subit un premier ébranlement à Paris, au spectacle des forcenés qui s>ntre-tuaient pour se prouver respectivement qu'ils possédaient la vraie foi. Le mal s'accrut, s'exaspéra des énervements particuliers aux écrivains : épuisement par le labeur d'imagination, doutes sur la valeur de l'œuvre, craintes sur le sort de cette œuvre, manie de voir partout envieux et détracteurs, orgueil endolori, mélancolie noire du penseur blessé par la vie , parce qu'elle n'est pas faite comme le rêve.

Il suffit pour se convaincre de regarder la série des portraits et des bustes, dans le troisième volume de Solerti. On sort de cette contemplation comme d'une visite à Bicètre, dans une salle de cauchemar où tous

La dOMMÉMOhATION DU TASSE 1^

les lits montreraient le même aliéné. Oh ! ce cuivre de Bergame, l'horreur du grand songe épouvanté, dans ces yeux, sur ce vaste front chauve! Et le buste que je vois d'ici, qui me hantait dans la vieille maison hospitalière de Ravenne : d'autant plus lamentable que la folie y prend un air cavalier et pimpant, sur la haute fraise. La ressemblance ne souffre pas discussion : c'est traits pour traits le moulage pris sur le mort à Sant'Onofrio, masque lui-même si révélateur.

Pauvre poète ! Pour fêler son jubilé, on achève de nous prouver sa déraison ; et l'on déchire les derniers lambeaux de sa légende. Ses amours ? Chimères. Le savant éditeur du Traité de V Amour hiDnain , annoté par Torquato, nous renseigne sur l'état des cœurs à la cour de Ferrare. 11 ne paraît pas que le Tasse se soit jamais occupé d'Eléonore, vieille fille malade, rongée de fièvre et d'humeurs, avec un catarrhe des reins. S'il cour-

tisa une des princesses d'Esté, ce fut Faînée, Lucrèce, quadragénaire pourvue d'un amant en titre, le beau Contrari, que le duc Alphonse lit étrangler par le bourreau. Et il semble bien que les attentions du poète se bornèrent à des galanteries de troubadour, aux hommages littéraires qui devaient lui ménager une haute protection. Ses amours réelles demeurent obscures, incertaines. — Les persécutions? Visions de son esprit affligé; elles ne lui vinrent pas du dehors, mais du dedans de son être. — L'Inquisition? C'était lui qui dénonçait les autres à ce tribunal, dans son zèle inquiet. On essaya de le calmer; on l'enferma, sans doute, mais comme nous mettons à la maison de santé un cher malade, par précaution nécessaire. Les lettres de l'inquisiteur de Ferrare, retrouvées et publiées par Solerti, sont probantes. Rien ne subsiste de la légende. La Science a pris ce grand poète, elle nous le rend dépouillé comme fait la Mort : nu, froid, autant que le ca-

(lavre dans le caveau de Sant'Onofrio, — et fou à n'en pas douter.

Et après?

La science a démontré qu'un mot de plus, un mot insuffisant, le nom d'un phénomène dont les conséquences lointaines lui échappent , pouvait s'appliquer au Tasse. Voilà tout. Les autres termes usuels, grandeur, génie, heauté, continuent d'être légitimes. iUlez donc coordonner les éléments infinis du problème humain avec nos vieux mots usés, chargés d'erreurs et de préjugés î

En tout cas, le grand travail de la critique historique, jointe à la physiologie, ne nous apprend rien sur le Tasse que ne sût déjà le clairvoyant Montaigne. « Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecque les gaillardes élévations d'un esprit libre, et les effects d'une verlu suprême et extraordinaire? Quel sault vient de prendre, do sa propre agitation et alaigresse, l'un des plus judicieux, ingénieux, et plus formés

à Tair de cette antique et pure poésie, qu'aultre poète italien aye de longtemps esté? J'eus plus de despit encore que de compassion, de le veoir à Ferrare en si piteux estât. »

Fou! Si, comme il est probable, ce nom convient à quelques-uns des plus hauts, des plus saints, des meilleurs parmi ceux qui ont conduit, éclairé, transformé l'humanité, il faudra étendre et modifier le vieux sens défavorable du mot; mais rien ne sera changé dans notre jugement sur eux. Si l'on disait honwie, tout simplement? Je trouve dans une lettre écrite au Tasse par son ami Grillo une phrase admirable, si juste! « Vous êtes malheureux, seigneur ïasse, parce que vous êtes homme. Vous êtes plus malheureux que les autres hommes, je vous l'accorde; mais parce que vous êtes plus homme que les autres. »

L'Italie a mille fois raison de laisser dire les aliénistes rétrospectifs , et de fêter, d'honorer pieusement la mémoire de son

douloureux enfant. Le peuple a raison de garder sa légende , puisqu'une grande âme ne lui apparaît vivante que sous ce vêtement d'emprunt : comme la divinité ne lui est sensible que dans l'idole de bois ou de marbre qui représente pour ce peuple le Dieu de Pascal, de Bossuet et de Leibnitz.

Rassurez-vous, je ne viens pas vous engager à relire un poème épique, ni à retrouver la sensibilité de nos pères pour Tancrède, Armide et Renaud. Ces belles formes ont passé fleur, elles ne nous touchent plus. Mais l'homme qui les créa touche encore notre cœur par ses misères; il intéresse nos intelligences comme un type supérieur de son temps , d'une illustre famille de tous les temps. Garducci l'a jugé d'une vue pénétrante. « Le Tasse a la maladie des âges de transition, le mal de Chateaubriand, de Byron, de Leopardi. Victime innocente, il porte la peine du dédoublement de son être, ondoyant entre le sensualisme

et l'idéalisme, entre le mysticisme et l'art; de la discordance de la vie à laquelle il est condamné, lui, chevalier du moyen âge, scolaslique du treizième siècle, héritier de Dante, perdu au milieu de la Renaissance, entre l'Arioste et Machiavel, entre Rabelais et Cervantes; de ce dédoublement, de cette discordance» il a le cœur si lourd, qu'il en devient fou. »

C'est bien dit; mais Carducci se trompe, à mon sens, en opposant Cervantes au Tasse. Dans ce seizième siècle, le siècle frère, qui eut comme le nôtre sa grande névrose, crise de jeunesse, bouillonnement d'un monde en formation, — dans celte Renaissance, ils furent deux mémorables exilés, épris du même autrefois sous des apparences diverses. Cervantes est peut-être plus tragique sous son masque d'ironie, pleurant tout bas le passé qu'il raille. Avezvous jamais lu son livre à un petit enfant? Je ne sais pas d'épreuve plus cruelle. Telle

mésaventure de Don Quichotte fait rire le petit à pleine gorpre , qui serre jusqu'aux larmes le cœur de l'homme mûr : tant on y sent des dessous tendres et amers. C'est l'éternel meurtre joyeux de ce qui s'en va par ce qui vient. Torquato regrette plus franchement l'idéal éteint qu'il essaie de ranimer, croisades, chevalerie, amour pur. Et pourtant, à côté de la Jérusalem, il écrit VAminta, le poème sensuel où souffle l'haleine du grand Pan, l'invocation secrète au dieu nouveau, à la philosophie de demain, aux forces de la ^N'ature. Il est à la fois en arrière et en avant de son siècle : le pire supplice, l'écartèlement de Tàme!

Cette double face de Janus le rattache à la lignée des géants italiens, Dante, Léonard, Michel-Ange; génies qu'on dirait sculptés par ce dernier, uniques dans l'ûge moderne et différents des génies d'autres races, par la hauteur de cime, par l'embrassement total des temps, par on ne sait quel signe prophé-

tique et sacré sur leurs visages; physionomies qui déconcertent, dans un pays plus orné qu'étendu, plus plaisant que terrible; Alpes suspendues sur ce jardin d'orangers. Aussi, comme leur peuple les chérit! De quelle tendresse reconnaissante, de quel instinct intelligent il les aime et les comprend! Nous aimons bien les dieux de notre panthéon littéraire; mais quand nous sommes tentés de nous mirer dans notre grandeur et notre force d'autrefois, le premier mouvement de la fibre nationale nous reporte à nos héros créateurs, un Gharlemagne, une Jeanne d'Arc, un Henri IV, un Napoléon. Le sentiment patriotique de l'Italien est d'une autre nuance ; il va d'emblée aux artistes, aux poètes adorés; ce peuple devine en eux les conformateurs essentiels de la patrie, la vraie dynastie qui le fît un et grand dans le monde. J'entends toujours cette contadine qui me disait à Ravenne, dans le tombeau de Dante : « Signor Inglese, savez-vous

OÙ VOUS êtes? Au centre de l'Italie! » Toutes proportions gardées, du xvi'' siècle si fertile en fiers capitaines oubliés, cette femme ne retient aujourd'hui que son Torquato.

C'est l'élan national, et aussi l'instinct d'une plus large humanité, qui poussaient des pèlerinages d'illettrés, ces jours derniers, aux lieux sanctifiés par le Tasse; au berceau de Sorrente, à la prison de Ferrare, à la cellule de Sant'Onofrio, sur la douce colline du tombeau. Dans la paix charmante du petit cloître, un cardinal du Vatican officiait, le souverain du Quirinal venait s'incliner, les poètes coudoyaient les bouviers de l'Agro, poètes eux aussi. Un ciel de deuil sur une terre en éclosion, disent les récits; un voile humide et gris sous la lumière, sur les pêchers en fleur du chaud printemps; les cloches sanglotantes sur le calme horizon de Rome, qu'on voit mourir au loin, de là-haut.

La France intellectuelle ne serait plus

elle-même, si elle ne s'associait pas à ces hautes commémorations. Il reviendra assez tôt, le temps d'envenimer les plaies : puisque c'est là, des deux côtés des Alpes, l'office préféré des courtisans du roi Démos, plus empressés encore que ceux du roi Louis XIV à chatouiller les haines naissantes de leur maître. Il y a heureusement une patrie commune et supérieure, un internationalisme permis, celui de la fraternité dans le culte du génie. A quoi bon lire l'histoire, sinon pour y discerner ce qui demeure après rémoi des petites querelles, ce qui reste louable et approuvé chez les meilleurs : la sérénité compréhensive d'un Montaigne, d'un Gœthe, d'un Lamartine? Où Fexercerions-nous mieux que dans la vieille école de beauté latine, nous, ses disciples séculaires?

Le Tasse nous rappelle des souffrances et des grandeurs indivises entre tous les hommes; son nom symbolise surtout une

longue communion de souvenirs, de gloires, de poésie entre son pays et le noire, de la Croisade jusqu'à la Pléiade. Il appartenait à ce noble fou de nous crier du fond de sa tombe que les jours sont venus d'être plus

Anger?, 11 juin 1896.

Au risque d'altirer une interpellation sur le bon évèque qui m'offre une aimable hospitalité, je dirai nos manœuvres souterraines : hier, dans la cathédrale d'Angers, nous avons tenlé de restaurer un roi.

Qu'elles se rassurent, les sentinelles qui veillent sur le Capitule; ce roi a bien près de cinq cents ans, et il ne règne plus que sur les imaginations de Tarascon.

Le roi René n'a pas besoin qu'on le présente. Duc d'Anjou, comte de Provence et

de Bar, roi de Jérusalem, de Sicile, d'Aragon, tous royaumes sonores qu'il ne vit jamais, René fut surtout le roi du gai savoir. Il se signala d'abord, en Lorraine et en Italie, par des actions de guerre honorables. Il chevaucha aux côtés de Jeanne d'Arc. Mais la renommée légendaire dont il jouit, ce vieux confrère la doit à sa passion pour les lettres, les arts, les sciences, les femmes. Son nom demeure inséparable de notre renaissance provençale. Peintre, poète, versé dans les sciences naturelles et dans les hermétiques, il mania la plume et le pinceau en bon symboliste. Prince aumônier et magnifique, il fut miséricordieux à ses sujets, même aux juifs, parce qu'il avait souvent besoin d'eux; la douceur angevine marqua tous les actes de sa vie élégante. Il glorifia en prose et en vers deux épouses qu'il aima très fort, sans compter quelques autres.

A l'âge de douze ans, il épousa Isabelle

de Lorraine, qui en avait dix. Celte vaillante femme nous fut tutélaire dans la grande calamité de France; elle conforta le dauphin Charles YII; sa figure est des plus hautes dans Ihistoire de ce temps. C'est pour elle qu'on voit brûler, sur les peintures à fresque de la main de René, la chaufferette aux charbons ardents, avec la devise allégorique : Ardant désir, Dévot lui suis. Pour elle, il fît élever le somptueux tombeau où leurs deux corps devaient reposer, dans le chœur de Saint-Maurice d'Angers ; il y peignit le tableau du Roi mort, la plus célèbre de ses œuvres. René s'y représentait lui-même à l'état de cadavre déjà décomposé sous le manteau royal, les mains laissant échapper le sceptre et le globe, le chef penchant sous la couronne qui glisse et va choir. Fidèle au goût macabre de son époque , l'excellent symboliste multipliait ces « images de pitié » ; on lui en attribuait une autre, aux Célestins d'Avignon, le por-

trait sous forme de squelette d'une dame qu'il avait distinguée et qui le voyait volontiers.

Isabelle se coucha la première, en 1453, dans le tombeau de Saint-Maurice d'Angers. Le désespoir de René fut sincère et ingénieux. Il adopta une autre devise parlante, l'arc brisé; il exhala sa douleur en vers. Rien napaise mieux les peines. La chaufferette se ralluma vite; l'an suivant, en 1454, il convolait avec une princesse de vingt ans, Jeanne de Laval. Cœur très chaud sous le poil gris, il chanta sa bergère dans un grand poème pastoral, Regnaud et Jeanneton. Abandonnant ses domaines angevins, où le roi Louis XI posait déjà sa griffe, il alla régner dans les châteaux de Provence ; il y vécut vingt-sept ans aux pieds de Jeanne, dans une tendre et parfaite union. René mourut à Aix, en 1480; grandement pleuré, dit l'archiviste Honorât de la Mer : « L'illustre roi René, ce prince de paix et de miser i-

corde, a rendu son àme à Dieu au milieu des pleurs et des sanglots de tout son peuple. »

Ce peuple menaça de se rebeller, quand on voulut lui dérober la dépouille de son roi. La reine Jeanne se conduisit fort bien : elle exécuta les premières volontés de son époux et de sa devancière. Le corps, enlevé nuitamment, dissimulé dans les effets de la garde-robe de la reine, fut acheminé en secret, par le Rhône et la Loire, jusqu'au tombeau dWngers. Il y arriva, comme en témoigne le procès-verbal du chapitre de Saint-Maurice, « aussi fraiz que si n'y eust eu que cinq ou six jours <|u'il eust été trespacé ». On l'ensevelit en grande pompe, « vestu d'un abillement royal de velours cramoysy obscur », aux côtés d'Isabelle, sous le monument de son ancien amour et de sa peinture prophétique.

Déménagé une première fois par les chanoines, saccagé en 1793 par les révolution-

naires, ce monument a disparu, perte irréparable pour l'art. Nous ne connaissons le tableau du Roi mort que par les reproductions des manuscrits et les vieilles estampes. Rien n'indiquait plus la sépulture de René et d'Isabelle, sous la boiserie du chœur qui la recouvre. Des travaux de réfection dans la cathédrale ont nécessité l'ouverlure du caveau. — Et voilà comment, invité par M^' l'évêque d'Angers à voir si mon roi de Provence était toujours « aussi fraiz », je me trouvais hier sur le bord de sa fosse, troublant encore une fois le repos de ce cadavre voyageur. René allait-il surgir devant nous, vainqueur du temps, comme surgissait naguère de la Sorbonno le prodigieux Richelieu, sec et formidable, prêt à répondre au sagace historien qui maniait ce crâne, pour y chercher le secret de bien continuer les desseins français? — Je me défiais : les ministres ont plus de résistance que les rois; et ce roi-là est bien vieux,

il fat artiste, il fut bon, il fut faible, il

a beaucoup aimé... Tout cela ne conserve pas!

On a fermé la cathédrale, déserte, silencieuse, rendue aux siècles qui laissèrent leur résidu paisible dans ce reliquaire d'histoire. Une enceinte de planches, élevée dans le chœur pour protéger notre travail contre les indiscrets, intercepte le faible jour tombant des verrières. Une lampe éclaire le petit groupe penché sur le caveau défoncé : des ouvriers, quelques abbés, le représentant des Beaux- Arts, l'inévitable photographe, avec son appareil braqué sur le trou. A la clarté de cette lampe, et, par instants, aux lueurs éblouissantes du fil de magnésium allumé par le photographe, les deux boîtes de plomb apparaissent. Un manœuvre descend, passe des linges sous la première : on la hisse Jusqu'à nos pieds, intacte en appa-

rence; un cri du manœuvre vient nous désabuser : — Le Roi est tombé ! — Le Roi est tombé par le fond! — Tout est tombé! En effet, le cercueil est vide, la partie inférieure a cédé. Le fil de magnésium s'enflamme, illumine le souterrain; et nous apercevons le globe, la couronne, le sceptre, posés sur un petit tas brun d'ossements et de débris informes. Deux ouvriers descendent dans le caveau avec un jeune abbé; ils nous passent d'abord les insignes royaux, en cuivre doré, tout vert-de-grisé; la mâchoire inférieure est restée accrochée aux trèfles du diadème, qu'elle mord. Les chercheurs se passionnent à leur besogne : leurs mains pressées, curieuses, fouillent, cueillent dans cet amas de choses moisies. — « Donnez des corbeilles pour les ossements! — Voilà le crâne. — C'est le thorax. — Voici l'anneau... Non, ça m'a l'air d'une machine de la gorge, c'est cartilagineux... — Donnez encore quelque chose, une vieille caisse, pour ramasser

les décombres... Il reste encore des morceaux du Roi dedans... » Ces propos montent vers nous avec des pannerées d'os, de gravats, de chiffons méconnaissables; sans doute a l'abillement de velours cramoysy obscur ».

La place nettoyée, on passe à la reine Isabelle. On prend la précaution d'ouvrir d'abord le couvercle de la bière. Une vaaue forme d'être apparaît sous la lampe. La boîte est hissée, et de nouveau le cri du manœuvre retentit : — La Reine aussi est tombée! — En partie, seulement : la Reine nous arrive avec une tète, un torse, des extrémités. Nos explorateurs ramassent le surplus. Si consciencieuse qu'ait été leur récolte, un mince lit de poussière brune demeure entre les gravats sur le sol humide : restes enfin rejoints et confondus, comme ils le voulurent, de ceux qui se sont aimés.

Là-bas, tout au bout de la longue nef, six ouvriers emportent à la sacristie le cercueil du Roi, avec les gestes pénibles,

caraclérisliques, des hommes qui portent un vrai mort. Un ecclésiastique marche derrière eux, tenant gravement la corbeille où sont le globe, le sceptre, la couronne. Et c'est, dans la perspective lointaine, comme un simulacre de funérailles royales, comme une parodie falote de la pompe qui se déroulait ici, il y a quatre cent seize ans. La reine Isabelle prend la même route; et je songe à ce que pourrait penser l'autre reine, Jeanne de Laval, qui repose, elle aussi, quelque part sous ces dalles, on ne sait plus où. Cruelle énigme, la psychologie de la seconde épouse, de celle qui fit le sacrifice et s'endormit seule, tandis que passent sur sa tête les ossements de la première, remêlés à ceux du cher mari.

On nous invite à achever notre funèbre déménagement. Il faut rendre l'église au service; une noce est attendue à trois heures. Oui, une noce va nous succéder. Je aisse les développements faciles aux émules

Li: MOI MOTvT

de feu Joséphin Soulary. Mais vrainieiit, ce pavé d'église est comme le champ des semailles, rendant sans cesse la vie qu il absorbe, recréant de jeunes épis avec la paille pourrie de l'autre saison.

Nous sortons de la cathédrale, si fièrement campée dans son style roman, remanié par les Plantagenets. Le roi René avait ramené de Lorraine des tailleurs d'images, Allemands ou Brabançons, qui sculptèrent sur le portail huit hommes d'armes, très différents de nos chevaliers : reîtres barbus, ventrus, lourds de bière, déhanchés en des attitudes risibles; figures toutes prêtes, semble-t-il, pour illustrer un texte de ce Rabelais qui dut s'en gausser souvent, quand il bayait aux corneilles sur cette place. — La locution a ici son sens propre : un nombreux vol de choucas sort des pierres ajourées, les clochetons sont noirs d'ailes en mouvement. Ces oiseaux vont percher le soir dans un grand bois, sur l'autre rive

(le la Maine; leur vie aérienne se partage entre les cimes de deux temples, arbres de la forêt, tours de la cathédrale.

... Ce matin, nous retournons à la sacristie. Avec les osselets épars dans les corbeilles, des mains expertes ont patiemment reconstitué le roi René; son squelette est presque complet, à peine s'il manque une vertèbre par-ci, une rotule par-là. Nous entrons, un geste nous arrête sur le seuil : couché sur un drap blanc, dans la crudité du grand jour, le Roi pose, l'appareil photographique opère. On dirait une constatation de la justice criminelle. Les ouvriers sont massés en arrière, muets et respectueux devant la chose étrange. La machine, érigée au milieu de la pièce, son gros œil attentif dévisageant ces pauvres orbites caves, paraît seule agissante, vivante de sa vie automatique et consciente d'animal savant.

L'image que son cliché va fixer et que

nos yeux surpris reconnaissent, c'est le tableau du Roi mort, V « image de pitié » où René se voulut peindre, tel qu'il se voyait par avance comme dans un miroir; avec le globe et le sceptre retenus par les mains décharnées sur la poitrine vidée, avec la couronne penchée sur un côté du crâne, prête à choir. Pour quiconque a regardé une fois la vieille gravure, la similitude est frappante. Vraiment, le royal artiste fut prophète; sa fantaisie macabre n'était qu'une seconde vue, exacte et précise, de l'aventure lointaine qui devait réaliser son tableau.

Souhaitons pour lui que ce soit la dernière. Promené en cachette sur les fleuves, de Provence en Anjou, palpé, inventorié tour à tour par les chanoines d'x\ix, par ceux d'Angers, par leurs successeurs d'aujourd'hui, démoli et reconstruit par nos soins, cet illustre patient a bien gagné un repos définitif, dans le caveau où l'on va

4'ir LE 11 APPEL DES OMBRES

le réintégrer avec son Isabelle. Nous lai disons un adieu probablement éternel. Le bon René nous a refuse la vision auguste que nous espérions en le rappelant au jour; c'est une déception fréquente avec les grands de ce monde. Nous avons trouvé de la pous- •sière et restauré un fantôme. Serait-ce une leçon que le peintre du Roi mort, ce déterminé symboliste, voulait proposer à nos méditations? Nous le quittons, poursuivis par le cri du manœuvre à qui nous demandions le roi légendaire de Sicile et de Jérusalem; je l'entends encore, ce cri de l'ouvrier, montant du souterrain : — Le Roi est tombé! — La Reine est tombée! — Tout est tombé !

Mai 1896.

Les enfants ne sont pas si sots de croire aux revenants. L'historien est tenté d'y croire comme eux, devant un phénomène inexplicable.

Il y a des morts inquiets, impatients de leur suaire d'oubli, qui reviennent à certaines heures et se montrent sur plusieurs points à la fois. Une de ces heures a sonné pour M""^ Roland. Elle reparaîtra ce soir, tragédienne toujours en quête d'un rôle, sur la scène de la Comédie-Française. Un cher-

cheur érudit exhumait hier des lettres d'amour adressées à l'héroïne par un inconnu; et M. Join-Lambert vient de nous donner un curieux volume, le Mariage de J/""' Roland, où il publie d'autres lettres inédites, la correspondance orageuse échangée entre Marie Phlipon et son futur époux pendant les trois années qui précédèrent leur union.

Le livre est instructif et amusant. Écartez un instant les prestiges de la beauté, de l'éloquence, de lagloire, de l'échafaud, toutes les auréoles dont s'ennoblira ce soir une tête léguée au poète par le bourreau; oubliez la Révolution qui va transfigurer les deux correspondants en les tirant brusquement de leur condition; il restera une aventure et des personnages désignés pour le répertoire de Labiche bien plus que pour celui de Corneille.

M. Roland de La Platière, inspecteur des manufactures à Amiens, revient en 1777 d'un voyage d'Italie. Il y a vu les choses de sa partie, la balance du commerce, l'éducation des moutons, la préparation des lainages; il rapporte sur ces objets des mémoires qu'il est fort occupé à polir, il s'en promet de grands effets pour son avancement, et, qui sait? peut-être un regard favorable de l'Académie des sciences. C'est un homme vertueux, sensible et philosophe, comme tous ses contemporains; austère, mais d'extérieur encore décent; il ne sera vraiment négligé que plus tard, lorsqu'il faudra « faire rougir le luxe des cours » avec le chapeau rond, les fameux souliers et « quelques cheveux rares, simplement peignés sur sa tète vénérable ». Assez entêté de qualité, rinspecteur sollicitera en 1781

des lettres de noblesse; il scelle ses tendres missives d'un cachet à ses armes, il spécifie que les réponses doivent être adressées à M. de La Plalière; jusqu'au jour où il y aura plus d'avantages à s'appeler le citoyen Roland. Bon fonctionnaire au demeurant, un peu court, pas récréatif, zélé, inférieur par l'imagination à ses collègues Bouvard et Pécuchet, supérieur par l'esprit de conduite. Mais pourquoi appuyer sur le portrait de Roland? Nous ne connaissons que lui, il se nomme légion, on l'a vu partout, depuis cent ans, garde national, pair de France, sénateur, ministre et tout le reste, installé dans toutes les places où ce joyeux et spirituel pays porte de préférence des nullités austères.

Les demoiselles Gannet, qui guettaient à Amiens ce quadragénaire très sortable, commettent l'imprudence de l'adresser à leur bonne amie Marie Phlipon. M. de LaPlatière est introduit chez le graveur du quai des

Orfèvres. Veuf, d'humeur bizarre et mal commode, M. Phlipon mange le reste de son petit avoir en mauvaise compag-nie. Il ne s'occupe guère de sa fille, grande liseuse, d'un esprit terrible, formée d'abord par Plutarque, qui mit « une àme républicaine dans ce corps pétri de grâces », et ensuite, et surtout par Rousseau. — « Je l'ai lu très tard, et bien m'en a pris : il m'eût rendue folle; je n'aurais voulu lire que lui... Je lui dois ce que j'ai de meilleur, son génie a échaufîé et ennobli mon àme. »

Manon avait appris, dans ses livres, toutes les sciences, et le surplus près de l'établi où les apprentis la renseignaient, dès l'âge de dix ans ; où, quand elle en eut vingt, un jeune élève de son père se mourait vainement d'amour pour la fière stoïcienne, qui se vantait de n'avoir jamais poussé qu'un seul cri de douleur, et encore par la faute de ce maladroit de Roland. Retenue et ambitieuse, sous les protestations de sensibilité à la

mode du jour, déjà toute remontée dans son cerveau, la fille du graveur faisait fi des chérubins de l'atelier, fi des épouseurs jeunes, et de tous ceux du commerce. Elle visait plus haut, elle se défendait des Saint-Preux pour arriver du premier coup à M. de Volmar, au philosophe estimable qui lui ferait chérir les devoirs d'épouse et de mère, comme elle dit dans le jarg-on de son maître. Elle s'accordait « du cœur et des sens », mais encore plus d'esprit, et il lui fallait un sage qui répondît à l'opinion infinie qu'elle avait d'elle-même. « Le gradin où je me trouvais n'était pas fort surchargé de monde... Je n'ai plus voulu que des exceptions, parce que je sentais devoir pour ma part en faire une. »

Un M. de Sévelinges, qui avait soixante ans et des lumières, faillit être cette exception. Manon se déprit à temps des propositions assez louches de ce personnage. M. de La Platière parut alors ; quarante-cinq ans, de la philosophie, un état, un peu de bien.

presque de la naissance : c'était le Volmar cherché. On se mit en frais pour lui. L'inspecteur des manufactures n'était pas de bois; il emporta une impression durable de « la poitrine large et superbement meublée », du « menton assez retroussé, qui a précisément tous les caractères que les physionomistes indiquent pour ceux de la volupté », bref de tous les avantages com plaisamment détaillés dans la peinture que fait d'elle-même l'héroïne des Mémoires. Un commerce de lettres s'engagea entre M^^^ Phlipon et celui qu'elle appelait son Thaïes.

Du côté de la jeune fille, ce sont les lettres de Julie, fidèlement imitées quant à la déclamation, au pathos et à l'entortillage, mais sans l'immortelle passion de Julie ; avec d'heureuses saillies, avec une vraie richesse d'intelligence sous les faux brillants du style, avec une alliance de principes solides et de sensibilité bien faite pour échaulTer et rassurer en même temps le sage à qui l'on écrit :

a La nature, en nous rendant dépositaires de ses trésors et de vos plaisirs, nous institua les gardiennes des mœurs. » Manon marche à son but avec une diplomatie consommée. Tout n'est pas calcul, pourtant, dans ces lettres où se développe une passion cérébrale, l'illusion sincère d'une personne qui s'est fait un idéal livresque, croit en trouver l'objet, et s'y abandonne avec emportement. Cet objet, le vertueux Roland, a plus de peine à se mettre au diapason, il est moins naturel dans ses prosopopées. « Je t'avoue que je ne saurais me livrer aux extrêmes avec la même rapidité. » Il se monte, cependant; bientôt les engagements décisifs sont pris; on fait de part et d'autre les derniers arrangements pour hâter le bonheur de deux cœurs purs.

Soudain les lettres de Roland se refroidissent, elles deviennent tatillonnes, embarras-

sées. C'est que les courriers de Paris lui apportent les plus désagréables sujets de réflexion. Phlipon achève de se ruiner, il faudra pourvoir à sa subsistance; et le graveur n'en est pas plus accommodant, il s'irrite d'un accord conclu à son insu, il écrit au prétendu des choses malhonnêtes. Le secret n'est pas gardé, les consultations de famille brouillent tout. Enfin, il faut calmer le désespoir du jeune élève, qui menace de se suicider; Manon s'en charge, mais elle demande des ménagements, car cet enfant fait pitié. « Ah ! mon ami, comme on aime à vingt ans ! » écrit-elle à celui qui ne les a plus. Ce furieux apprenti n'a-t-il pas déclaré qu'à la première apparition de l'heureux philosophe, et avant de se tuer, il lui planterait son burin dans le cœur! Terreur comique de Roland ; il demande la permission d'informer le lieutenant de police et ne se presse pas de bouger, puisqu'on le fait venir d'Amiens pour être berné et égorgé. Une lettre mal-

séante du père Phlipon l'achève; lentement, gauchement , avec des tours ambigus , il donne à entendre qu'il reprend sa parole.

Sa fiancée la lui rend avec douceur et dignité. Elle se réfugie dans une maison de Visitandines, elle y attend quelques consolations de celui qui demeurera toujours son meilleur ami. Roland gagne du temps; il est accablé de travail par la revision des mémoires sur les lainages, pour l'Académie des sciences ; et par surcroît, une révolution de bile; quoique purgé, son estomac est en mauvais état, il ne fera que traverser Paris pour se rendre à la campagne. Après quelques mois, il vient à la grille des Visitandines. On devine la suite : la recluse sort du monastère pour devenir M'"*" de La Platière, ils recollent tant bien que mal les morceaux d'un bonheur irréparablement fêlé.

Chacun sait le reste. Fidèle et désabusée, Manon écrira un jour : « Mariée dans tout le sérieux de la raison, je ne trouvai rien qui m'en tirât : je me dévouai avec une plénitude plus enthousiaste que calculée. » Elle s'apercevra alors que Buzot est bien fait, plein de mérite, animé d'un feu défaillant chez l'estimable Roland. Elle ne bronchera pas , la stoïcienne ; elle se revanchera en poussant son courtaud, toujours plus avant, sur les sommets périlleux où les gros souliers chopperont. Elle minutera dans le cabinet du ministre les belles choses qu'il signe, et ne se refusera pas le plaisir de nous l'apprendre : « Il finissait souvent par se persuader que véritablement il avait été dans une bonne veine lorsqu'il avait écrit tel passage qui sortait de ma plume. » Elle le poussera ainsi jusque sur cette route de

Rouen où le malheureux se poignardera, incapable de survivre à l'obsédante Egérie qui lui faisait une vie si forcenée.

La Correspondance nous montre Roland comme un médiocre héros; les cœurs romanesques diront : un pleutre. Ne lui soyons pas trop sévères. J'ai souvent rêvé d'un historien compatissant, qui décrirait les misères intimes de Roland, de M. de Staël, de tant d'autres qui furent honorés, immortalisés, surmenés par des compagnes oratoires et tumultueuses. Il plaindrait ces infortunés, tout mouillés d'encre et foudroyés d'éloquence, il les excuserait s'ils soupirèrent parfois après une bonne petite femme bien tranquille, qui les laissât reposer au coin du feu. Vains souhaits! L'homme fouetté par les jupons du génie doit marcher encore, marcher toujours.

Roland voulut dételer, le premier jour où il fut ministre. Il revint des Tuileries enchanté de Louis XYI, il osa dire que ce

roi avait du bon et qu'on s'entendrait avec lui. Sa femme lui fit honte de sa crédulité : elle lui rappela les complots, la perfide Au- Uichienne , elle le relança à rhallali. On imagine le pauvre Roland prenant son grand courage et disant au pauvre Louis XVI, si bien fait pour le comprendre : « x\h î sire, qu'il serait facile de nous entendre, et combien de maux seraient conjurés, si nos épouses nous donnaient la paix! » — Il eût parlé ainsi. Il ne pouvait deviner le langage ministériel sobre et vif du siècle futur. — Il eût parlé vainement. Louis XVI et Roland n'étaient que des comparses, dans le drame où leurs femmes incarnaient les deux faces de la tragique fatalité.

Montez dans le palais de Versailles, tout au haut des degrés, jusqu'à la petite chambre où s'égare rarement le pas d'un visiteur.

Deux portraits se font vis-à-vis sur les deux parois opposées. Je ne sais rien de plus émouvant que ce duel implacable, continué dans le temps et le silence, par ces regards croisés qui se défient depuis cent ans; rien qui résume et symbolise mieux toute la Révolution, ses causes, ses efTets, ses acteurs, ses victimes.

Un peu bouffie dans le portrait peint par Heinsius, et comme étouffant de vie contenue, les cheveux tombant sur la gorge découverte, la bouche parlante, l'œil lumineux et chargé de défi, M'"'' Roland dévisage la Reine, calme, majestueuse, assurée à sa place naturelle, entre les enfants de France. L'àme de la jeune bourgeoise, soufflée par Rousseau, est partagée entre les deux sentiments qui agitent son siècle, qui continueront d'agiter son pays : un généreux enthousiasme pour la liberté; une passion féroce d'égalité, née de blessures personnelles. Lisez tous les Mémoires sincères de ce temps,

VOUS y retrouverez les deux mobiles essentiels, en proportions variables, et la rancune tle quelques plaies d'amour-propre.

A quinze ans, Marie Phlipon était venue dans ce cbàleau, sous ces mêmes combles; d'une chambre de la domesticité, elle avait vu le spectacle de la Cour, et comparé avec colère sa place sociale au génie supérieur qu'elle s'attribuait. « Encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc? — Sentir l'injustice et contempler à tout moment l'absurdité. » — Gomme elle est femme, l'injustice, l'absurdité et les vices se personnifient à ses yeux dans la première de ces femmes de Versailles, la Reine ; c'est à cette tète qu'il faudra viser.

Consciente de sa valeur individuelle, de sa force comprimée, elle ne peut ni comprendre ni subir cette autre valeur impersonnelle, tout aussi réelle, cette force capita-

lisée, accumulée par les siècles, les traditions, le long- effort de la race et de l'éducation dans la fille des Habsbourg", femme de Louis de Bourbon. Celle-ci, du sommet héréditaire où elle est placée, ne peut comprendre la furieuse poussée de ces intelligences captives, de ces volontés d'être dans les vallées d'en bas. Effarée, révoltée d'abord, douloureusement résignée à la fin , elle n'y voit qu'un déchaînement de l'enfer, un châtiment du ciel. Qu'a-t-elle fait à cette jolie bourgeoise? Rien et tout. Elle a fait l'ombre d'un grand passé sur la jeune plante qui veut de la lumière.

Toutes deux vont à l'abîme et y entraînent leurs amis ; l'une avec l'horreur de l'inintelligible fléau ; l'autre avec son instinct de justice devenu un instrument d'injustice, calomniant sa rivale, épouse et mère comme elle, poussant d'une main involontaire et

sûre le ressort de l'atroce machine qui les fauchera toutes deux, au même âge, à trois semaines d'intervalle. Manon ne prévoit pas qu'étant une supériorité, elle aussi, elle sera forcément de la seconde charrette.

On en veut à M""^ Roland, injuriée, calomniée, condamnée à son tour, désillusionnée et éclairée sur la cruauté de l'idole qui la dévore, on lui en veut de n'avoir pas eu dans ses derniers écrits de Sainte-Pélagie une illumination de repentir pour ses insultes à Marie-Antoinette. C'est à cette heure, à la toise infaillible de la mort, qu'il faut mesurer les deux femmes. M""® Roland est supérieure par l'intelligence, et peut-être par la vertu; elle a l'éloquence, la vigueur des pensées, la beauté des attitudes, elle est sans reproche, je le veux bien; reine à cet instant, elle aussi, mais encore un peu reine de théâtre.

La Reine est devenue une pauvre bour-

geoise, une misérable femme; elle pense à ses enfants, à ses amis, à son Dieu, elle pardonne, elle prie. Comparez la lettre de Marie- Antoinette à sa sœur elles Dernières Pensées de M'"^ Roland : lequel de ces testaments touche mieux le cœur et contente mieux la raison? Nul n'hésitera. La Reine est plus humaine, plus simple, partant plus grande. Elle n'a qu'un mot sublime, mais plus vraiment sublime que ceux de l'éloquente girondine : « Je vais recevoir un grand sacrement. »

Sous la main de Samson, la force des siècles, des traditions, de la race est ressortie; elle s'est manifestée plus puissante que la force individuelle du génie. M""® Roland a perdu sa partie, avec ses illusions et son sang : jusque sur la bascule, la Reine est plus reine, puisqu'elle nous courbe plus bas; plus femme, puisqu'elle nous fait mieux pleurer.

Voilà pourquoi, après cent ans, dans la

chambre silencieuse de Versailles, Marie Phlipon poursuit encore sa légère et royale ennemie d'un regard qui ne comprend pas , ne pardonne point et n'est pas assouvi.

•20 juillet 1S96.

A celle heure, devant la slatue de bronze qu'on inaugure à Saint-Dié, les discours officiels disent ce qu'ils doivent dire. L'amitié et la raison d'Etat ont leurs exigences légitimes ; riiistoire a les siennes, différentes. Dans la presse, l'esprit de parti exaile ou honnit ce mort réveillé pour un jour. Les politiques louent sans réserves le chef de file qui représente leurs doctrines ; les petits thuriféraires encensent l'idole dont la main séchée promet encore, si on la Laise, des

LE kappeL des ombres. '>

croix, des places. De l'autre côté, les ressentiments combinés (les passions religieuses et révolutionnaires s'acharnent contre le rude revenant. Quelques observateurs indépendants cherchent la vérité moyenne. M. Etienne Lamy nous donnait naguère un de ces beaux médaillons où sa plume rivalise avec le burin de Chaplain : il m'a semblé que les traits de Jules Ferry y étaient gravés d'une pointe un peu sèche, un peu dure. M. Paul Bosq a retracé, avec sa fine liberté de jugement, le caractère du lutteur et les diverses attitudes qu'il prit dans le combat public.

Je voudrais revenir en quelques mots sur l'impopularité de Ferry. Injuste et inexplicable à première vue, elle eut des raisons justes, qui ne furent point les raisons apparentes. Cette recherche éclaire un phénomène fréquent dans l'histoire; elle peut laisser des enseignements utiles.

Quand je rouvre mon Pascal, j'y retrouve

depuis dix ans le nom de Jules Ferry, crayonné comme une illustration du texte en marge de cette pensée :

« Raisons des ejfets. — Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l'illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tète, car il pense que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. «

Oui, l'opinion du peuple, comme toutes les forces inconscientes dirigées par une volonté cachée, frappe souvent à faux un coup juste; le châtiment mérité nous arrive par un ricochet inique. Il n'est pas besoin d'être srrand clerc, il ne faut que reaarder en soi-même pour reconnaître cette vérité : en dépit du proverbe, nous ne sommes pas toujours punis par où nous avons péché; et il semble que la punition veuille se faire plus cruelle en réglant le compte de nos mauvaises actions à l'occasion des meilleures.

Jules Ferry demeure un mémorable exemple des applications de cette loi morale. Il conçut et réalisa deux idées maîtresses. Ce n'est pas peu de chose, en un temps où elles se font rares. Mais l'une était bonne, l'autre était néfaste. Il fut glorifié un instant pour celle-ci, vilipendé jusqu'à la mort pour celle-là.

Il voulut rendre à la France un empire colonial, et avant tout un empire en Indo- Cliine. Faisons aussi largement qu'on l'exigera le procès des tâtonnements, des vices d'exécution; les erreurs de direction et les résistances de l'opinion nous ont coûté, pour un résultat encore incertain, dix fois plus d'hommes et de millions qu'il n'en fallait; nous n'en avons pas pour notre argent, c'est entendu. Mais, ceci accordé, interrogez tous les hommes qui reviennent du Tonkin, les esprits les plus différents, parfois les plus hostiles à l'initiateur de l'entreprise et aux gouvernements qui Font poursuivie : je n'ai

pas entendu une seule dissonance. Sous la critique des fautes commises, il n'y a qu'une voix en faveur de cette acquisition : la plus belle, la plus riche d'avenir qu'on pût faire sur le gloLe, disent-ils tous; celle que l'Angleterre payerait par l'échange de ses établissements les plus prospères, si elle avait l'option. Et Dieu sait qu'on n'entend pas le même langage sur les lèvres de ceux qui arrivent des autres colonies françaises.

Donc, Topiniàtre Ferry a doté son pays d'un trésor mal géré, mais d'un prix inestimable. C'est bien à lui qu'on le doit, malgré la formidable opposition qui pliait toutes les volontés moins trempées. Pour cela, il a perdu le pouvoir: pour cela, il n'en a jamais ressaisi que l'apparence. L'épithète de Tonkinois l'a brisé, meurtri, couché injustement dans la tombe.

On l'applaudissait bruyamment, au contraire, quand, avec la même opiniâtreté, il tentait de réaliser son autre idée : défaire et

refaire rame de la France, substituer à nos traditions chrétiennes une autre source de civilisation, la science athée et positive. L'imagination ardente et mobile de Gambetta avait caressé le même dessein; par à-coups, avec moins de suite et de conviction philosophique. Lisant un jour quelques pages d'Auguste Comte, le tribun s'en engouait, il imposait cet éducateur aux masses; il n'y eût plus pensé le lendemain, si les nécessités de sa politique ne l'eussent retenu dans cette voie; d'autres nécessités eussent tourné sa souple intelligence en sens opposé.

Ferry, esprit moins agile et plus concentré, creusa sans dévier le sillon qu'il voulait ensemencer. On lui fait tort quand on réduit à une tactique de politicien ses lois scolaires, l'ensemble des mesures qu'il combina pour la même fin; et il faut laisser aux nécessités du langage officiel ou à la mauvaise foi des polémistes ce mot chimérique de neutralité, qui ne trompe plus personne.

JLLES FERRY

Pour quiconque a regardé attentivement, sans passion de secte ou de chapelle, Toeuvre poursuivie depuis quinze ans, le doute n'est plus possible; avec des flottements, des intermittences, des exceptions de détail et des ménagements de personnes, le plan général était bien la formation, par les soins de rÉtat, d'un nouvel idéal philosophique hostile à l'ancien. Je ne crois pas diminuer Ferry en lui prêtant un dessein inspiré par ses convictions positivistes : l'empereur Julien fait dans l'histoire une meilleure figure que le neutre fonctionnaire Pilate. Ferry et ceux qui le poussaient ont repris l'idée de Julien : leur ambition, méprisable si elle n'eût servi que des intérêts, a une grandeur philosophique à laquelle je suis pour ma part très sensible.

Malheureusement pour eux, et pour nous, l'idée était fausse, car le pouvoir temporel n"a aucune action efficace sur la transformation des consciences; elle était de plus cou-

pable, si on la juge avec les règles de notre droit moderne : il interdit cette action au pouvoir.

En dehors des partis pris religieux, ce grand débat roule tout entier sur la définition des droits de TEtat. Peut-il agir pour modifier les croyances de la nation? Nous ne l'admettons plus, nous ne voyons dans FEtat qu'un gardien de l'ordre et un administrateur de nos intérêts généraux. En d'autres temps, un Glovis, un Vladimir faisaient baptiser leur peuple selon leur foi nouvelle; nous ne reconnaissons plus ce droit au Prince. Le prosélytisme efficace et légitime vient aujourd'hui d'ailleurs. Écrivain, conférencier, promoteur d'associations, Jules Ferry pouvait propager ses doctrines comme un Auguste Comte, un Renan ou un apologiste chrétien. L'idéal accepté par l'ensemble de la nation se crée lentement dans ces libres conflits. Du jour où il détenait Tinstrument de la puissance publique, Ferry

JULES FERHY - -i

(levait assister, spectateur impassible, à celte élaboration de l'avenir; avec le scrupule de l'arbitre qui suit une partie d'échecs et ne se pardonnerait pas de déranger les pièces des joueurs. Tout le secret d'une bonne politique religieuse est contenu dans cette annotation de Bonaparte, mise le 3 juin 1803 au bas d'un projet de règlement qui prétendait restreindre les cérémonies publiques : « Laissez faire, les mœurs prononceront. » Napoléon ne conforma pas toujours sa conduite à ce sage principe; ce n'est pas une raison pour en méconnaître la parfaite convenance.

En théorie, nous sommes tous d'accord sur cette limitation des droits de l'Etat. Dans la pratique, l'esprit jacobin n'a fait que continuer les traditions de la vieille monarchie, rafraîchies il y a cent ans par la singerie enthousiaste de Sparte et de Rome. L'enseiernement séculier aait moins violemment que le bras séculier, mais il se rattache au même droit et poursuit la même fin, une

réduction de tous les sentiments intimes des sujets au sentiment du Prince. Dévotion d'État sous la Restauration et pendant la période du Seize-Mai, voltairianisme d'État sous le régime de Juillet, positivisme d'État sous la troisième République, toujours l'Etat s'efforce de pétrir à sa guise les âmes de ses administrés.

La tentation est forte, je le reconnais; on la peut colorer des plus nobles mots, on la voit plus puissante sur les hautes intelligences et les volontés fermes. Ces coups d'Elat intellectuels ont leur grandeur, je le répète ; mais il y a aussi quelque chose de grand chez l'homme qui s'empare d'un pays pour en changer brusquement les destinées; pourtant , nous réprouvons officiellement les coups d'Etat, quels qu'ils soient; à plus forte raison ceux qui sont condamnés d'avance à l'insuccès , parce que leurs auteurs projettent de saisir l'insaisissable.

Jules Ferry a cédé à la tentation jacobine.

Il a fait lever, s'il ne les a pas semées, les divisions irréconciliables qui paralysent ce grand pays , qui séparent les meilleures volontés à l'instant des accords faciles et nécessaires. Il n'a point vu qu'il soutirait lui-même une partie des forces dont il avait besoin pour accomplir son autre tâche, la bonne, le relèvement de la pairie et l'expansion française sur le monde. Et quand la haine populaire l'a poursuivi, crucifié par l'injustice apparente dont il mourait, il n'a point vu que le jugement de la foule se trompait sur les considérants, et non sur la sentence. Il n'a pas relu ou pas compris la pensée de Pascal.

Ce retour de justice par l'injustice, c'est la leçon qu'il fallait mettre en lumière dans cette vie; avec la commisération due au patriote qui trouva de si belles paroles, en reposant son dernier regard sur la ligne bleue de ses Vosges; avec la déférence due à l'homme courageux et probe qui porta

bravement le poids tle nos affaires, qui en sortit sans faiblesses et sans souillures; mais aussi avec le respect supérieur qu'on doit à la vérité, quand on croit en apercevoir quelques lueurs dans les événements de l'histoire.

Octobre 1896.

La troisième République s'apprête à recevoir dans Paris l'Empereur de Russie. — Est-on curieux de savoir ce que fut, sous la première République, la première visite à Paris du premier roi fait par le consul Bonaparte? — Les travaux du Florentin Covoni, le livre de M. Marmottan sur le Royaume cCÉtrurie, les lettres de la duchesse d'Abrantès et d'autres témoignages contemporains nous renseignent sur l'événement

78 LE nAl4>EL DES OMBRES

qui étonna et divertit les Parisiens, au printemps de 1801.

Le général Bonaparte revenait de Marengo. Le traité de Lunéville lui assurait le prix de ses succès. Ce traité fut complété, pour les arrangements dllalie, par une convention conclue à Aranjuez, le 21 mars 1801, entre Lucien et le prince de la Paix. Aux termes de cet accord, l'ancien grand-duché de Toscane, érigé en royaume d'Etrujie, passait sur la tète du jeune infant Louis de Parme, cousin et pendre du roi d'Espagne. Une stipulation expresse portait que le nouveau roi et son épouse traverseraient Paris avant de se rendre à Florence. L'imagination de Bonaparte avait pris feu pour cette gageure : montrer à la France républicaine le premier roi fait de sa main, promener sur la place de la Révolution, dans son cortège de régicides, avec des honneurs abolis, un petit-fils de Louis XIV, un petit-neveu de Louis XVL Don Louis avait vingt-huit ans, l'infante

Marie-Louise en avait vingt. C'étaient des ombres légères comme il en passait tant, au commencement du siècle, dans les branches méridionales de la maison de Bourbon : rejetons débiles de la grande race, épuisée par trop de soleil, trop de pouvoir, trop de passions. Je regardais naguère aux Uffîzi le portrait de don Louis : un maigre fantôme, élégant sous l'habit vert et la culotte écarlate, un visage pale avec le nez signalétique de la famille; les cheveux d'un blond fade sont tressés en petite cadenette retenue par une bourse de soie noire; la tète s'incline sous le poids de la Toison d'or. Cette pauvre tète ne résista pas à la couronne qui tombait sur elle. Deux ans plus tard, le roi d'Etrurie devait mourir dans les convulsions de l'épilepsie. Les rapports de l'envoyé français d'x\ubusson et de l'envoyé milanais Tassoni décrivent jour par jour la maladie de cet Hamlet frénétique; il s'enfuyait de la table où Murât le traitait, il se verrouillait dans sa

chambre, il en ressortait le sabre au poing pour exterminer les traîtres que sa démence voyait partout, et sa démence voyait juste. Bientôt, il fallut l'attacher dans son lit avec des liens de soie; sa fin fut précipitée, disent les dépêches de d'Aubusson, « par les preuves d'amour trop multipliées qu'il donnait à la Reine ».

Marie-Louise n'était point belle : petite, replète, colorée, avec un certain air de majesté dans la physionomie et tout le feu de l'Espagne dans ses yeux noirs; d'un esprit parfaitement inculte, assez délié pour l'intrigue, soumis aux prêtres qui dirigeaient sa dévotion puérile.

Don Louis avait marqué de la curiosité et des dispositions pour les sciences naturelles. Il correspondait avec Ghaplal sur des questions de chimie industrielle. Le savant recevait de son élève, en 1792, une lettre qui n'est pas d'un prince imbécile. — « Votre Révolution vient de nous apprendre, mon

cher ami, que le métier de roi ne vaut plus rien; jugez de celui d'héritier présomptif. Après y avoir bien réfléchi, je me suis décidé à conquérir mon indépendance, et je crois que je puis y arriver en formant des fabriques en Espagne, où elles manquent. Mais je ne puis y parvenir que par votre secours. Venez me trouver et nous travaillerons ensemble. Mon beau-père nous donnera tous les secours d'argent et de protection. Lorsque nous aurons fait fortune, nous irons vivre là où nous trouverons le repos, s'il en existe encore sur la terre. »

Bonaparte allait lui donner la fortune et peu de repos. — Les infants quittèrent l'Espagne le 11 mai 1801. Ils voyageaient sous les noms de comte et comtesse de Livourne. Ce fut la seule précaution que prit le premier consul pour atténuer le scandale d'une réception ouvertement royale. Louis Bonaparte attendait les carrosses à la Bidassoa, en tète de son régiment de dragons ;

le général Bessières vint au-devant des souverains à Mont-de-Marsan et les escorta jusqu'à Paris. Ils y entrèrent dans la nuit du 24 au 25 mai; on leur avait préparé des appartements à l'hôtel de M. d'Azara, ambassadeur d'Espagne. Durant cette même nuit, les trois consuls et les ministres étaient réunis en conseil à la Malmaison ; ils discutaient le protocole à observer, ils exhumaient, avec l'aide de ïalleyrand, les règles d'une étiquette dont le souvenir même avait disparu.

Cambacérès et Lebrun allèrent faire la première visite à l'hôtel d'Espagne. Aussitôt après, les Majestés étruriennes prirent place dans un carrosse tiré par des mules, à la mode espagnole, et se rendirent chez le Premier Consul, à la Malmaison. Il attendait sur le perron, entouré de ses généraux. Don Louis, timide et gauche, s'arrêta tout interdit devant le vainqueur de l'Italie; il ne put proférer une parole et se jeta avec effusion

dans les bras de son créateur. Bonaparte le releva avec bonté, adressa quelques compliments galants à la Reine. Celle-ci eut plus de présence d'esprit, elle trouva des paroles courtoises qui mirent fin à l'embarras de son mari. Joséphine s'empara de Marie- Louise et la combla de cadeaux, de parures qu'elle avait choisies chez ses modistes; grâce à l'intarissable sujet des chiffons, la glace fut vite rompue entre les deux femmes; on les vit, pendant tout le séjour du couple royal à Paris, intimes et loquaces comme d'anciennes amies.

Il n'en était pas de même entre les hommes. Don Louis ne pouvait vaincre sa gêne devant le Premier Consul. Quand les affaires rappelaient Bonaparte dans son cabinet, le jeune roi s'échappait, gagnait le salon des aides de camp; là il retrouvait son aisance en rentrant dans son naturel. Très fier de sa voix de baryton, il chantait le Tantuni ergo ou le Magnificat à ces anciens volontaires de la

République, il les faisait chanter avec lui; puis il les rangeait en file pour jouer au saut de mouton sur leurs épaules, il exécutait des cabrioles sur le tapis. Cette puérilité servait à merveille les desseins de Bonaparte. Après le départ des infants, il en tirait argument devant ses généraux. — « Vous avez vu ce que sont ces princes de la maison de Bourbon, héritiers de Charles-Quint et de Louis XIV? Est-il possible que des gens faits de la sorte répondent aux exigences de notre siècle? »

Cependant le consul entourait ses hôtes d'égards et multipliait les divertissements sous leurs pas : parties de plaisir, bals, réceptions magnifiques aux Tuileries, chez les ministres de l'intérieur et de la guerre, parades de la garde consulaire au Carrousel, spectacles à l'Opéra, au Théâtre-Français, où l'on jouait Œdipe, Don Louis s'apprivoisait, il dansa avec la belle Pauline Leclerc, il applaudit M"^ Contât et d'Azincourt. Au

gala de l'Opéra, Bonaparte était indisposé : le conventionnel Cambacérès introduisit dans la loge consulaire, aux applaudissements du parterre, ce prince de Bourbon, roi d'Etrurie. Le clou, dirait-on aujourd'hui, fut la fête donnée par Talleyrand au château de Neuilly, qu'il louait au fournisseur Delannoy. Huit cents voitures amenèrent les invités de Paris, sur une route éclairée par des torches, entre deux haies de curieux; dans le parc illuminé, des transparents représentaient le Palazzo- Vecchio, le Pitti, les principar.x édifices de Florence; le bal paré, les chœurs et les danses d'Espagne et d'Italie, le concert où chantaient Crescentini et la Grassini, tout surpassa ce qu'on pouvait attendre du goût de l'évèque d'Autun et des moyens du munitionnaire Delannoy.

Les matinées étaient remplies par les visites oblisratoires aux monuments, aux manufactures, « aux asiles des sciences et des arts », comme on diâ^ife-^alors. A la Monnaie,

•^~- OTTAvVA.

i^ BISLIOTHEQUE

on frappa en présence des souverains la médaille de rigueur, Rex Eiruriœ. Ils prirent séance à llnstitul, ils y entendirent une communication de Ghaptal sur le blanchiment des toiles, des lectures de Guvier sur les fossiles, de Laplace sur la Lune. De Sèvres, des Gobelins, ils emportèrent de riches présents. Marie-Louise, conseillée par Joséphine, sortait toujours en grand atour; pour s'épargner la fatigue du changement, l'Espagnole revêtait dès sept heures du matin la traîne de cour et le diadème qu'elle ne quittait plus jusqu'au coucher.

Et le peuple? Ce peuple déconcertant accueillait avec des transports d'enthousiasme le Premier Consul et le Roi, sur cette même place oii, huit ans auparavant, il avait guillotiné leur bon oncle Louis XVI, — comme devait l'appeler plus tard Napoléon. Ce peuple était reconnaissant à Tincomparable metteur en scène qui changeait

l'affiche (l'un spectacle usé, qui lui rendait des joujoux brisés, des lampions, des pétards, de beaux équipages où des gens chamarrés l'ébaubissaient en l'écrasant. Les royalistes étaient partagés de sentiments. Dès l'entrée en France des infants, au théâtre de Bordeaux, les uns avaient crié : A bas le Roi! les autres : Vive le Roiî Les premiers s'indignaient de voir un Bourbon pactisant avec les meurtriers de ses proches, s'humiliant devant le héros révolutionnaire. Les seconds, de beaucoup plus nombreux, estimaient avec leur clairvoyance habituelle que ce coup d'audace de Bonaparte révélait l'arrière-pensée du nouveau Monk : il voulait habituer les esprits à la grande restauration dont il allait se faire l'instrument providentiel. Pour la masse indifférente, il n'y avait dans l'événement que plaisir de nouveauté, assurance de paix, satisfaction d'orgueil.

Des affiches apposées sur les murs

avaient stylé l'opinion : on y lisait que cette visite mémorable était le gage de la paix du monde, de l'accord universel qu'allaient rétablir les négociateurs d'Amiens. Et puis, dans cette foule, chaque grenadier qui avait traversé pieds nus l'Italie pouvait dire à ses voisins : Ce roi et cette reine, c'est moi qui les ai faits !

L'engouement fut si vif qu'il faillit dépasser les désirs du maître. Le cabinet du Premier Consul adressa aux préfets des instructions secrètes, afin qu'ils avisassent à tempérer le zèle des populations. On jugea prudent d'épargner au gouvernement et aux hôtes royaux l'embarras qui eût résulté pour tous de leur présence à la fête républicaine du 14 Juillet. Le 30 juin, les infants firent leurs adieux à Bonaparte, à Joséphine, protestant de leur reconnaissance éternelle dans une dernière embrassade avec ces grands amis. Ils prirent la route d'Italie, sous la conduite d'un escadron de hussards com-

mandé par Grouchy; Clarke, qui devait être leur tuteur à Florence, les accompagnait. Partout ils recueillirent les mêmes marques de respect, les mêmes ovations.

Murât les attendait en Toscane : il les installa sur leur trône précaire.

J'ai dit comment le pauvre épileptique y mourut, en janvier 1803. Il laissait un héritier, Charles-Louis. Sa veuve, régente au nom de cet enfant, se maintint péniblement contre les intrigues de sa voisine Elisa Bacciochi, jusqu'à la fin de 1807; jusqu'au jour où Reille se présenta avec dix mille hommes et lui signifia que l'Empereur avait disposé de l'Etrurie. La malheureuse femme déterra le corps de son époux : une ironie de l'histoire avait permis à ce mort falot de reposer quelques années dans la chapelle des Médicis, sous le Pensieroso de Michel- Ange. Marie-Louise emporta dans une mauvaise voiture ce cadavre et son enfant; sans un sou vaillant, suivie des quelques femmes

espagnoles qui lui restaient fidèles, elle reprit à petites journées la route de France. Elle allait rejoindre son père et sa mère, chassés comme elle de leur palais de Madrid. Ce lamentable convoi fut dirigé sur la prison de Valençay, chez ce même Talleyrand qui avait donné à la jeune reine une fête si galante, dans sa maison de Neuilly. Talleyrand avait des maisons et des services prêts pour toutes les occurrences.

Son maître ne se souciait plus de ces souverains d'essai. On n'avait que l'embarras du choix, à Paris, entre les rois qui s'y coudoyaient. Mais les minces Etruriens n'en furent pas moins les premiers, les plus imprévus, les plus insolites. Ils avaient montré leur diadème dans la ville à peine refroidie de l'incendie révolutionnaire; ils avaient promené leur majesté toute neuve, conférée par notre bon plaisir, dans la République encore indiscutée, disciplinée

déjà par le réparateur qui l'avait faite en quelques mois si forte, si grande, maîtresse de répartir à son caprice, entre ses protégés royaux, les couronnes qu'elle venait de briser et de refondre. — Ce sont là des souvenirs très anciens. La petite-fille épargne à ses visiteurs princiers la gêne que mettait dans leurs plaisirs l'humeur impérieuse de sa 2:rand'mère.

Aix en Savoie, août.

Notre grand Balzac est mort trop tôt. Qui dira après lui les secrètes correspondances entre certains aspects des lieux et certaines destinées? Comme elle lui eût parlé, comme il l'eût fait parler pour nous, la ruine tragique dont je rapporte l'obsession!

Je suivais la crête de cette exquise colline de Tresserve, où les vergers enguirlandés de vigne ouvrent à chaque pas des vues plongeantes sur le lac du Bourget. Je venais de traverser le petit village, entre les fermes

savoyardes qui s'endormaient au jour tombant. A l'extrémité de la rue, passé les dernières habitations, au bord du chemin qui se blottissait de nouveau sous les arbres, une chose singulière m'arrêta : apparition inattendue, inquiétante, donnant l'impression soudaine d'un cadavre rencontré dans un parterre de fleurs, d'un sinistre dans ce paysage de bonheur et de grâce.

La carcasse d'une grande maison rouge, vidée par un ancien incendie, dressait sur le ciel du crépuscule sa silhouette lamentable : pans de murs couronnés de cheminées branlantes, troués de fenêtres d'où pendaient, déjetés, les châssis et les barreaux de fer. Béantes sur les nuages empourprés du couchant, il semblait que ces ouvertures continuassent de vomir les flammes, et qu'on vît le brasier à travers l'œil-de-bœuf, œil vide du squelette, percé au sommet d'un fronton triangulaire. Un large écusson de pierre s'enlevait en relief sur ce fronton; semé de croi-

LA MAISON DU DOCTEUR 9o

sillons, sommé d'un heaume et supporté par des lions sculptés, il reposait sur une bande où se lisait cette devise : ]^irtus in arduis. Au-dessous, une date : 1879.

Ehî quoi? si jeune cette ruine d'apparence si vieille? 11 n'y a pas vingt ans que la maison a surgi du sol ; à voir son air de morte abandonnée depuis longtemps, la moisissure de ses matériaux, les taches de lèpre verdâtre qui rongent son revêtement rouge, on dirait qu'elle a brûlé il y a un siècle. Pourquoi le propriétaire de ce logis seigneurial ne Ta-t-il pas rebâti ou rasé? Quelle énigme se cache dans Tantithèse enire cette date récente et cette vétusté, dans ce désastre irréparé, dans la persistance de cette triste épave sur les bords riants du lac, entre les villas et les jardins, au cœur de la banlieue d'Aix, si riche, si coquette, si empressée de plaire aux étrangers? — Un mystère planait sur la ruine, retenait l'attention.

J'entrai dans le cabaret voisin, je ques-

06 LE RAPPEL DES OxMBRES

tionnai la patronne. Elle me jeta ce regard étonné des gens qu'on interroge sur une chose qui doit être sue de tout le monde.

— Eh! c'est la maison du Docteur... du docteur Herz. Monsieur a entendu parler, bien sûr... La maison qu'il avait achetée au général Menabrea. Il y en a qui disent qu'^7s y ont mis le feu. Ça a pris comme leurs bonnes y étaient encore, et leurs malles, leur linge, leurs papiers, tout a brûlé. C'est un Anglais qui a racheté. Il a fait bâtir à côté. Apparemment que ce n'est pas son idée de démolir.

Cela dit, la bonne femme se tut; elle paraissait peu désireuse de s'étendre sur ce sujet. J'essayai de faire causer d'autres villageois; tous répondirent de même, en quelques mots, avec un air détaché et en dessous, avec la répugnance du paysan à s'aventurer dans les affaires occultes, dangereuses. Le boulanger, tandis que je le tâtais,

fermait les volets de sa boutique; on voyait briller au travers le feu loyal qui allait cuire le pain. Cet homme assura d'un mouvement plus vif les barres de fer sur la devanture, comme si je l'eusse entretenu d'une histoire de voleurs ou de revenants.

Une légende est en formation dans ces âmes simples. Ses germes s'assemblent, sommeillent; ils se développeront capricieusement plus tard, ils fructifieront dans la mémoire des enfants. Les braves Savoyards ont vu passer et disparaître l'alchimiste moderne, l'électricien ténébreux qui faisait de l'or et du pouvoir avec sa science; ils ont vu flamber sa fantaisie d'un jour, ce rouge château de cartes ; des pierres calcinées gardent au milieu d'eux le souvenir du maléfice. L'aventure du docteur Cornélius ressuscite dans leurs cœurs des sentiments d'un autre temps; ils retrouvent le frisson qui secouait leurs pères devant le souffleur de jadis, devant l'intervention finale du Diable, consu-

niant son compère au feu des fourneaux maudits.

Et nous-mêmes, en dépit de notre scepticisme, ne nous sommes-nous pas refait une imagination du moyen âge pour y accueillir cette légende? On a beau se tenir en garde contre la badauderie commune, le prestigieux docteur Herz a raison de notre froide raison. Avec les autres, avec les comparses à qui l'on prêta un rôle disproportionné à leur génie, il semble bien que nous ayons eu afTaire à de vulgaires filous, grandis par la crédulité ou par la méchanceté des passions politiques. Ils ont mystifié des ministres : jeu facile, paraît-il, et gloire médiocre. Gibier de correctionnelle, leur auréole s'évanouit au banc des cambrioleurs. Mais celui-là, cet étrange composé de Law et de Cagliostro, on ne se débarrasse pas de son fantôme avec une négation et un sourire. Sa puissance fut réelle. Il fit vraiment de l'or avec des paroles cabalistiques; il pesa sur la conduite de nos

destinées ; il enrôla au service de ses desseins de souples intelligences, des voix éloquentes; sa main apparaît dans les grandes affaires internationales. Il voulut les insignes avec les réalités du pouvoir ; et sa poitrine se chamarra de plaques, de cordons. A cette heure encore, il demeure une énigme vivante : moribond douteux, obstiné dans un silence qu'on respecte; savant qui est un problème pour la science, soit qu'il la dupe par un effort d'énergie surhumaine, soit qu'il en déroute les calculs par des complications physiologiques sans précédent. Cet homme fut une force. Il avait le droit de garder sur sa maison la fîère devise des vieux soldats piémontais : ironique et dénaturée avec le sens qu'elle a pris sous le nouveau maître, elle ricane sur le haut fronton de la masure ruinée : Virtus in arduis.

La plus grande bizarrerie du fameux personnage, c'est que son ombre surgisse brusquement ici, dans cet Eden paisible et poé-

tique : le dernier coin du monde où l'on eût pensé à lui. Quelle remontée de romantisme allemand, quelle lassitude de son œuvre et de ses hommes Fa conduit à désirer celle retraite? Les vanités bruyantes des enrichis s'étalent d'habitude en d'autres lieux. Sur la pente du coteau, la maison regarde de ses yeux vides les rideaux de peupliers, la nappe lumineuse du lac , la muraille sévère du mont du Chat. Quelques pas plus loin, une futaie de châtaigniers conserve le nom de bois Lamartine; la tradition veut qu'il vint rêver de préférence sous ces arbres, le magicien qui n'a laissé ici que de bons enchantements. Deux esprits, deux légendes se disputent la colline de ïresserve : l'esprit divin du poète, intimement incorporé à cette terre, devenu l'âme inséparable de ce paysage ; l'esprit démoniaque de l'alchimiste, habitant de la ruine rouge. Celui-ci a détruit où l'autre avait créé; il est parti, chassé par le doux sortilège du génie protecteur de ces lieux.

Ce soir, une colonne de vapeur et un grondement de peine paraissent sortir de la maison. A côté d'elle, tout au bout du village, la machine à battre ronfle sur l'aire. Les paysans lui apportent les gerbes qu'ils ont tirées de cette belle terre brune. Ils se hâtent, la machine est louée, les instants sont précieux. Les hommes courent aux meules et reviennent ployés sous les montagnes de paille. Les premières étoiles marquent la fin de la journée de travail ; le travail ne s'arrête pas. Peinez, bonnes gens, il faut beaucoup de blé pour payer l'impôt, devenu plus lourd depuis le règne du docteur Cornélius. Enfin, la pauvre église de ïresserve leur sonne Iheure du repos, d'une voix cassée de vieille nourrice qui rappelle les enfants indociles. Ils se décident à rentrer dans leurs demeures , ayant fait leur sûre petite besogne d'habitude, résignés à recommencer le lendemain , ignorants des ambitions et des fièvres que le mystérieux étran-

ger tentait d'oublier, quand il se rapprochait de leur vie tranquille. Les derniers pas s'éloignent; tout bruit meurt dans la paix nocturne , on n'entend que le grillon des vignes et la respiration lointaine du lac... Plus d'une femme s'est signée, peut-être, avant d'aller dormir, en passant devant la maison rouge, la maison du Docteur.

Aix en Savoie, septembre.

Enfin I Elles fleurissent pour lui les pùles et sûres fleurs de la tombe. Lé lé qui passe en a marqué Tépanouissenient; on lui a prodigué à pleines mains ces lys funéraires qu'un poète de sa famille demandait pour les chères ombres . Mon confrère Jules Lemaître nous a montré qu'il savait réaffecter les cathédrales comme il avait su les désaffecter; il nous a dit avec une piété sagace les raisons que nous avons d'aimer Lamartine et de le placer au tout premier

lOi LE RAPPEL DES OMBRES

rang- des plus grands poètes. Tout récemment, Hérédia faisait entendre à l'Académie l'éloge qu'elle attendait encore ; aux applaudissements qu'il déchaîna, on sentit que ce besoin de réparation était dans tous les cœurs. Nous l'avons vu grandir depuis quelques années, nous l'avons tous servi de notre mieux. En cherchant un jour la vérité sur Lamartine, j'essayais de prouver combien il justifie sa belle parole : « L'idéal n'est que de la vérité à dislance. » J'y reviens, au risque de me répéter; il y a des offices qu'on ne saurait trop célébrer; et les dieux ont permis que ce poète fut aussi « actuel » en cette saison qu'un tripotage financier ou un discours ministériel.

Je le relisais une fois de plus, ces temps derniers, chez lui, sur son lac, dans ce coin de Savoie qu'il a comme imprégné du rayonnement de son amour et de sa poésie. « Un paysage n'est qu'un homme ou qu'une femme », a-t-il dit. Nulle part le mot n'est

aussi vrai que sur cette petite flaque d'eau ; agrandie à Finfini par Tàme qui s'y est mêlée, remplie à jamais par une puissance aimante, elle contient plus de vie et reflète plus de ciel que les mornes océans où nul n'a pleuré. Elles étaient vraiment prophétiques, les strophes où il ordonnait à ces lieux de fixer le souvenir d'une minute pour l'éternité. Le timbre grêle et rouillé de la cloche d'Hautecombe sonne toujours la même heure. Personne ne s'y trompe, tous la reconnaissent; le moins lettré sait quelle prière cette voix morte prolonge sur les eaux. Si la nature ou la main de l'homme ont modifié quelques accidents du paysage, ils paraissent moins vrais, moins réels en leur état présent que les images définitives gravées dans notre mémoire par les descriptions de Raphaël; admirable cantique, trop rabaissé d'abord par des critiques chagrins, et qu'il faut remettre au premier plan dans l'œuvre lamartinienne. On cherche

sur ces montagnes les torrents et les sentiers attestés par Jocelyn ; nous sommes tentés de donner tort à nos propres yeux, lorsqu'ils démentent le témoignage de cette vision supérieure, négligente et distraite devant les détails secondaires, si exacte pour l'impression d'ensemble. Quand Lamartine opère sur la nature, il additionne des chiffres qui semblent faux; et le total qu'il obtient est toujours juste.

Avec quelques traits vagues, généraux, il a créé une figure de femme plus vivante que les physionomies les mieux fouillées; vivante et aimable à jamais, parce que chacun la transforme aisément en sa figure de prédilection. Il a pu offrir à son élue ce don magnifique, des milliers de cœurs ajoutés au sien ; il a fait converger vers elle toutes les forces d'amour sans emploi des jeunes rêves. Quel beau prodige du génie! Cette femme aimée par un autre en 1818 est plus présente, plus chère à beaucoup d'entre nous

LAMAHTINE 107

que telles créatures réelles, aimées et oubliées pour notre compte particulier. Il y a quelques années, j'entrai un matin chez l'éditeur qui préparait la publication de M. Anatole France sur Elvire : a Tenez, me dit-il, regardez ce cahier de lettres. » C'était des lettres de M'"' Charles au baron Mounier : une pauvre écriture phtisique, sur le papier jauni ; l'écriture qu'elle devait avoir, diaphane, sans caractère, à peine une trace d'âme à demi partie. Je l'avoue sans honte, je ressentis une émotion toute différente de la curiosité qu'inspirent les autographes des personnages fameux; aussi intense et de même nature que si j'eusse tenu entre les mains des reliques d'une affection personnelle.

Louer dans Lamartine le poète, c'est heureusement une banalité superflue; le

108 LE RAPPEL DES OMBPxES

consentement universel l'a remis à sa place, hors de pair. Mais naguère encore, on faisait bon marché du politique, on s'en laissait imposer par les ironies des myopes de 1840, par les rancunes des naufragés de 1848. Voici que la force de l'évidence contraint les gens du métier eux-mêmes à ratifier le mot de Saint-Beuve : « Lamartine agissait avec cette divination de la pensée publique qu'ont les poètes et que n'eurent jamais les doctrinaires. » Il fut la vigie d'en haut qui voyait venir l'ouragan social ; cela ne se pardonne guère ; nous accusons volontiers les vigies de créer les tempêtes qu'elles annoncent. Dans les moindres aflPaires, son intuition ne se trompe jamais sur l'intérêt français, sur la solution humaine et libérale, sur la nécessité du lendemain. J'espère qu'on publiera un jour les lettres de Marc Seguin qui racontent les tribulations de l'illustre ingénieur; il en résulte que la France fut redevable de ses chemins de fer

à deux hommes politiques : le savant Arago et le poète Lamartine.

Aujourd'hui, après tant d'années, quand reviennent, sous des masques nouveaux, les questions irritantes qui divisent notre pays depuis un siècle, quand on se sent perdu, désorienté dans le gâchis de nos débats, il faut recourir encore à cette boussole dont l'aiguille était naturellement aimantée vers l'avenir. Feuilletez la collection des discom's de Lamartine; vous êtes certain d'y trouver la formule heureuse et juste, forgée expressément, semble -t- il, pour résoudre la difficulté actuelle. Questions sociales, questions religieuses, questions d'enseignement, si imprévu que soit le biais par où surgissent ces revenantes, la voix d'outre-tombe dit le mot qu'on attendait et que ne disent pas les vivants. Ce n'est point à coup sur le mot qui contente les passions dominantes, à droite et à gauche; c'est celui qui éclaire les angoisses

de la conscience et nous remet tout droit dans le grand chemin de l'humanité.

Certes, l'histoire du siècle nous montre d'autres hommes, et nombreux, qui forcent notre estime et notre admiration par leur caractère, leurs lumières, leurs grands talents. Mais il faudrait abdiquer quelque chose de noire personnalité pour suivre le meilleur d'entre eux jusqu'au bout : leur voie est plus étroite, tous accrochent à un tournant. Lamartine n'accroche nulle part; il plane sur la voie large où nous pourrions tous nous rencontrer. Sa vie et sa pensée ont le glissement harmonieux des syllabes de son nom, de ces syllabes qui font songer au mot de l'Ecriture : « Ton nom est comme un parfum répandu. »

Devant ce génie, de synthèse et de conciliation, descendu dans l'arène où s'entrechoquent les préjugés et les intérêts, un étonnement me vient toujours : comment ne fut-il pas plus vilipendé? Lamartine eut

LAMAKTINK 1 1 1

(les contradicteurs politiques; mais, sauf l'attaque brutale de la Xémésis, si noblement rétorquée, on ne voit pas à distance que sa personne, ses intentions, son œuvre aient été systématiquement outragées et calomniées.

Neveu d'un défenseur des Tuileries au Dix-août, serviteur-né de la vieille race, il constate tristement qu'elle a fini son service séculaire et qu'un nouveau monde s'organise avec des forces neuves; il suit l'histoire dans l'évolution qu'il discerne, il se tourne vers la démocratie, puisqu'elle est désormais la source de vie ou de mort, Tespoir ou la menace de la France. — Et on ne le traite pas chaque jour de renégat! — Dans les Girondins, comme dans tous ses écrits, il restreint instinctivement la part de cette méchanceté humaine qu'il ignore, il s'efforce de dégager les mobiles avouables et les illusions généreuses qui excusent les divers antagonismes en présence, il refait

les meilleurs rêves de chacun d'eux, il se range toujours au parti de celui qui succombe, depuis la famille royale jusqu'aux montagnards. — Et l'on ne découvre pas là les lâches calculs d'un vil cenlre gauche, d'un infâme juste-milieu! — Il ne tombe des lèvres de Lamartine que des paroles religieuses, des affirmations de Dieu. — Et on n'incrimine pas sa sotte bigoterie, son perfide cléricalisme! — Cependant aucune secte étroite ne peut le réclamer; il s'incline devant la beauté et la raison d'être de chaque aspiration vers le divin, il n'a de sévérités que pour la négation obtuse, il ne proscrit aucune croyance sincère, il ne condamne aucune faiblesse humaine. — Et on ne l'excommunie pas, on ne lui demande pas où il place chaque virgule de son Credol On ne lui reproche pas son mysticisme vague et nébuleux! — Dans ce grand rut des appétits oii le mot d'ordre de la politique est a Enrichissez-vous », Lamartine

sème indolemment son or, ses idées, ses rêves d'idéal où il voit « de la vérité à distance ». — Et on ne cherche pas des motifs douteux à cette singularité inexplicable!

Ce n'était pas la hauteur de son génie qui le protégeait : les attaques grossissent en raison directe de Tombrage que le génie porte. Faut-il donc croire que la société politique et littéraire de ce temps, que la société tout court, avait un esprit de justice, de douceur et de clairvoyance qui ne se retrouverait pas à d'autres époques? L'hypothèse est peu probable. Lamartine fut sans doute déchiré par de basses ou d'aveugles colères, mais nous en avons perdu jusqu'à la trace. Si des rivaux obscurs le calomnièrent, qui en prend souci aujourd'hui?

On ne sait pas où ils pourrissent. L'aboi joyeux des chiens du poète retentit encore à notre oreille; elle ne perçoit même plus la rumeur évanouie d'insulteurs ignorés.

C'est là peut-être ce qu'il y a de plus ins=

tructif et de plus réconfortant dans la paisible ascension de son astre sur notre horizon. A ceux qui hésiteraient à s'engager dans la voie large, parce qu'elle scandalise une époque de spécialisation à outrance, cet exemple apprend que les réparations de l'avenir sont au l»out : admiration enthousiaste pour le génie, et, à défaut du génie, estime finale pour les bonnes volontés méconnues.

Cette consolation, nous la devrons avec tant d'autres au doux et grand poète qui se dresse derrière nous, comme montent dans la nuit d'août, sur la route parcourue, ces peupliers géants qui semblent porter les étoiles, absorber tout ce qu'elles versent de paix sur le monde, et transmettre au cœur des hommes, du fond de l'infini, les fiols d'amour continuateur épanchés par ces fovers de vie éternelle.

27 mars 1897.

Il y a cent ans, à pareil jour, dans la petite ville de Loches, ce poète commença le songe méditatif que fut sa vie. Quand il l'acheva, voici bientôt trente-quatre ans, nous le sûmes à peine; pourtant nous Taimions déjà, sur les bancs du collège, comme un des meilleurs maîtres à rêver. Depuis longtemps il ne communiquait plus ses visions, son silence avait anticipé la mort.

Sa voix pure et voilée est ressortie plus

sonore de la tombe ; elle appelle, de toutes parts les âmes viennent. La gloire discrète de Vigny monte, grandit, rayonne. Le mince croissant, noyé dans les brumes du crépuscule, n'apparaissait naguère qu'aux regards accoutumés à le chercher; à mesure que la nuit s'est faite plus noire, on a vu ce qu'il reflétait de lumière; l'orbe s'est révélé tout entier, il brille au zénith, illuminant l'espace ; sa clarté pensive enchante le monde harmonieux de l'ombre.

Ce lent et sûr déploiement de sa renommée, Vigny l'avait prévu, décrit, avec un espoir tranquille, dans la belle allégorie de la Bouteille à la mer. La prédiction qu'il faisait à son œuvre s'est réalisée :

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Gomme son capitaine, qui périssait en confiant aux vagues le journal de la découverte, il peut saluer « les jours de l'avenir qui pour lui sont venus » ; il a sa

revanche , celle qu'il promettait au marin naufragé :

Lis ce mot sur les murs : Commémoration!

Le jubilé du Centenaire va rassembler tous ceux qui ont voué à cette mémoire un attachement religieux. Ils s'abstrairont pendant quelques heures du tintamarre où notre temps s'étourdit, des fièvres folles oii il se consume. Ils sont nombreux : les vieux fidèles, qui cheminèrent toute leur vie avec ce grand compagnon, qui retrouvent dans chacun de ses vers le retentissement des émotions anciennes; la foule des jeunes disciples , les générations nouvelles éprises d'art et de pensée, ce « flot d'amis renaissants » que Vigny convoquait dans son poème testamentaire, l'Esprit pur, et dont il attendait la visite « de dix en dix années » ; enfin les fils du pays de Loire, qui reconnaissent la douce figure de leur Touraine dans l'admirable paysage gravé au frontis-

pice de Cinq-Mars. L'Association bretonneangevine a pris l'initiative qui lui appartenait, elle a groupé les fervents du culte dans un Comité. Il demande du marbre pour Yigny. Nous lui donnerons ce marbre; on ne le choisira jamais assez rare, assez pur, assez solide, le bloc où l'on taillera le front d'où s'envolèrent les Destinées.

Quand le président de l'Association, M. Léon Séché, m'entretint de son projet, des doutes me vinrent d'abord. Convenait-il de troubler l'ombre dédaigneuse dans la « sainte solitude » où sa fierté se réfugia? Fallait-il la jeter dans cette course banale au monument, qui est trop souvent une mendicité d'outre-tombe, une mutualité du cabotinaere où morts et vivants se font la courte échelle, ceux-ci se hissant un instant sur les socles où ils jucheront ceux-là? Le comte de Yigny n'eût-il pas souri de se voir classé sur le tableau hiérarchique des candidats au bronze national?

Je fis réflexion qu'il doit y avoir des statues, puisqu'il y a des statuaires pour les sculpter, des orateurs pour les haranguer, des ministres pour les inaugurer; bref, un grand nombre d'industries funéraires que cet article fait vivre. Et puisqu'il y a des statues, Vigny doit réclamer au moins un buste, à l'usage de ceux qui ne l'ont pas lu; ils prendront du respect pour lui, lorsqu'ils le verront admis en bonne compagnie, dans un square , vis-à-vis de quelque ancien député, avec la haute approbation de l'État. Soyons indulgents à cette forme persistante de l'idolâtrie: tournons-la à la gloire des vrais dieux. Si peu de goût qu'on ait pour ces manifestations, il faut toujours témoigner de sa foi, de son amour; je viens m'associer à cette demande d'un marbre pour le cher poète, pour l'un des grands aumôniers qui surent le mieux ennoblir nos joies et secourir nos misères.

Je ne répéterai pas ici ce que je disais

ailleurs, ce que tant d'autres ont mieux dit, au temps déjà lointain où nous faisions campagne pour ce mort qui ressuscitait. Il est debout, bien vivant; il n'a plus besoin de serviteurs qui délient ses bandelettes. Tout récemment encore, à propos des aimables lettres à la petite cousine, les critiques s'accordaient à reconnaître que Vigny sort grandi de la plus redoutable épreuve, la publication posthume d'une correspondance intime. Il y garde cette physionomie à part qui fut en tout la sienne : dans la poésie, dans le roman, au théâtre môme. D'autres ont traversé le siècle d'un pas plus retentissant et plus assuré; nul n'y a glissé d'un mouvement aussi noble, aussi fier.

Peut-être survivra-t-il à des rivaux qui dominèrent plus complètement leur époque, parce qu'il fut de cette époque sans excès, avec mesure, je dirais avec goût, si le mot n'était, comme la chose, injustement démodé.

Sa fme complexion répugna toujours au cri violent, au geste outré, à tout ce qui donne l'illusion de la force chez l'enfant et chez le vieillard, chez le sauvage et chez l'extrême civilisé. A ces deux bouts do la chaîne, on ne se persuadera jamais que la vibration de l'être humain est d'autant plus profonde, d'autant plus intense, quelle est plus contenue. Sans éclats de voix, sans effets de muscles, des passions plus énergiques que les nôtres brûlent et pleurent dans un vers de Racine ou de Molière. Vigny sentait et se commandait comme eux.

Il a connu et médité tous les problèmes, toutes les angoisses de son siècle; il a tout ramené du particulier au général et à Funiversel. Romantique de la première heure, il s'est gardé mieux que tout autre des exagérations caricaturales du romantisme; et plus tard, alors que ses compagnons de route s'affaissaient ou continuaient la chanson vieillie, Vigny s'est renouvelé; il nous a jeté

(le son lit de mort ces Poèmes posthumes qui ne datent plus d'aucun temps, qui seront de tous les temps, parce qu'il y revêtit d'une forme sobre un fonds d'idées éternelles. On a justement reproché à ses vers les défaillances fréquentes de la forme, cette allure faible et touchante d'aigle blessé, qui se traîne longtemps à terre , se relève d'un grand coup d'aile, et retombe, impuissant à poursuivre son vol. Qui sait si le vêtement lâche, retenu çà et là par une agrafe de diamant, ne résistera pas plus longtemps que des tissus plus somptueux, mieux ajustés ? Il ne passera pas de mode, il habille à peine des pensées qui durent. Sainte-Beuve — et ceci est bien fait pour rendre la critique modeste — appela les Destinées « des poésies de déclin » . Aujourd'hui , nous ne relisons Moïse ou Eloa que pour y retrouver en germe la haute et sombre fleur épanouie dans la Maison du bergei\ la Mort du loup, le Mont des Oliviers.

Philosophe, Vigny a marqué d'un Irait définitif la grande décevance des philosophies , il a plaint rcsclavage de l'homme sous cette puissance nommée par les anciens Fatalité, baptisée par d'autres la Grâce ; sœurs aux noms différents, dont le poète découvre l'étroite parenté Soldat, il a discerné les difficultés du problème militaire dans la société moderne, il en a pressenti la solution future, la fusion morale de l'armée avec la nation; mais il a vu tout ce que l'armée perdrait de force et de beauté à cette évolution nécessaire. Nous ne faisons, depuis vingt ans, qu'appliquer les préceptes développés dans ce chef-d'œuvre. Servitude et Grandeur militaires. Spectateur du manège politique, il n'a pas daigné s'y commettre; il professait que le poète doit jeter à la foule les idées directrices, et laisser à d'autres le soin de les mettre en œuvre. A-t-il trop sévèrement jugé ces choses vaines? Relisez ce poème des Oracles, qu'il faudrait graver

sur les murs de toutes nos maisons délibérantes. Datent-ils de quarante ans, ces vers?

Toute déinocralie csL un tléscrl de sables;

11 y fallait bâtir, si vous l'eussiez compris;

Ce n'était pas assez d'y dresser quelques tentes,

Pour un tournoi d'intrigue et de manœuvres lentes

Que le souffle de flamme un matin a surpris.

Ce gentilhomme hautain a ressenti et exprimé la pitié humaine ; non pas la sensiblerie révolutionnaire, pleurarde, à fleur de peau, qui déborde chez la plupart de ses émules en romantisme; mais la pitié universelle et réfléchie du prophète :

J'aime la majesté des souITrances humaines.

Artiste, il a placé son art au-dessus de tout, il n'a cessé de dire et de montrer par l'exemple comment l'homme élu pour celte dure tâche y devait subordonner toute sa vie ; mais il n'entendait point par là une recherche maladive du mot rare, de la chinoiserie singulière ; quand Vigny s'épuisait de veilles, il poursuivait des idées, et non

des mots. Symbolisle perpétuel, comme tous les vrais poètes, il ne voyait dans l'apparence des choses que l'enveloppe de ces idées générales; elles vivaient d'une vie abstraite devant ses yeux, obsédantes, errantes à toute heure sous les châtaigneraies et sur les prairies du Maine-Giraud. « L'Idée est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve de Tldée », écrivait-il déjà dans la préface de Cinq-Mars. Il le dira de cent façons différentes, à chaque page de son œuvre, il le redira dans ses dernières lettres à la cousine : « Il y a sur mon caractère une double enveloppe de tacilurnité qui fait que j'aime à parler des idées et des sentiments, jamais des personnes. »

Homme enfin , sujet aux passions , aux colères , ému des ivresses de l'amour ou souffrant de ses tortures, il en ramène presque toujours l'expression à ce qu'il y a d'humanité totale dans son cas particulier. Il refrène le moi absorbant de ses frères

romantiques, il dissimule ses pleurs en les versant dans l'océan des larmes humaines. Deux fois seulement, son cœur s'est trahi par un accent individuel : dans la plainte amère de la Colère de Samson ; dans l'ineffable tendresse qui baigne quelques strophes de la Maison du berger. Partout ailleurs, son expérience personnelle est transposée sur des thèmes collectifs, ses aveux se bornent à ceci : Nous aimons, nous souffrons ainsi, nous tous, les hommes.

Et notre pauvre Vigny fut homme, au plus haut, au plus misérable degré. C'est le bien mal connaître que de voir en lui je ne sais quel froid pessimiste, toujours retranché dans cette tour d'ivoire dont on a tant abusé. « Je vis dans le feu comme une salamandre », dit-il en un fragment da Journal d'un poète: et a l'état perpétuellement troublé de son cœur » nous est révélé dans le beau livre de M. Paléologue, celui de ses biographes qui l'a le mieux aimé, partant le mieux corn-

pris. Le Journal et les Lettres ont laissé entrevoir le long martyre de sa vieillesse, si stoïquement supporté; cette vie méritoire de garde- malade auprès d'une femme à laquelle il était d'autant pins dévoué qu'il lui avait été moins fidèle.

Il existerait d'autre part, dit-on, une correspondance où Vigny se montre terriblement homme , avec la bêle cachée dans l'ange. Puisse-t-elle échapper toujours aux malfaiteurs qui violent les archives des morts, pareils aux pilleurs de cadavres dont on raconte qu'ils dévastent à cette heure les cimetières abandonnés de la Crète ! Mais si quelque industriel a le irisle couraae de faire cette publication criminelle , qu'est-ce que cela prouvera? Que Vigny fut un homme comme nous tous , crucifié comme les autres par les faiblesses et les déchéances communes. On s'en doutait, j'imagine. Il n'en restera pas moins le fier poète qui déroba décemment ses misères à ses admirateurs, alors

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que tant d'autres exhibaient les leurs comme une parure de plus ; le stoïque soldat qui ne dénoua jamais son armure sous le regard du monde ennemi ; le cœur sauvage et naïf qui n'épancha ses eaux troubles que dans le sein où il croyait son secret en sûreté. Quoi qu'on publie désormais, la figure est établie trop haut pour descendre ; et nul ne regrettera d'avoir apporté sa pierre au monument que nous demandons pour elle.

Il serait colossal, ce monument, si ceuxlà voulaient tous concourir à l'élever qui ont une dette envers le poète bienfaiteur. Acquittez-la, vous tous qui avez appris de lui à mieux soutenir le choc dans l'épreuve, comme il l'apprit lui-même du loup, le soir de chasse où il songeait « sur son fusil sans poudre », devant «la belle et sombre veuve », recevant de ces animaux la suprême leçon : « Souffre et meurs sans parler. » — Acquittez-la, vous aussi, plus heureux, qui retrouvez

entre les pages de la Maison du berger quelque feuille jaunie des grands bois ; des grands bois qui virent, à l'automne, aux heures recueillies où Ton ouvre volontiers le livre du poète, des yeux attendris s'aimer sur les stances à Eva, rêver avec elles devant « les grands pays muets )^ , trembler avec elles sur « l'amour taciturne et toujours menacé ».

Oui, s'ils donnaient tous, le monument serait colossal. Mais il ne faut pas qu'il le soit. On le voudra semblable à l'œuvre du poète, léger de matière, comme cette œuvre, voilant comme elle le noble visage sous les Idées, les Symboles, les Figures spirituelles qui vivaient toujours présentes autour de lui. On a choisi l'emplacement convenable, je crois, dans ce pays de Loire dont Vigny goûtait le charme ; à Tours, au jardin des Prébendes d'Oë, où il y a des arbres, de l'eau, de la paix pour ce .2:rand méditatif. Mettons là ce marbre. J'ai dit pourquoi

nous le demandions. Oh ! que je l'ai peu et mal dit ! Si vous voulez savoir combien Vigny le mérite, ne me lisez pas, relisez-le. C'est ce que je viens de faire une fois de plus, à la veille de son centenaire ; e une fois de plus, j'ai senti comme il fallait l'aimer.

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