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NOUVELLE EDITION DES « MEMOIRES D OUTRE-TOMBE

Juillet 1898.

Le 4 de ce mois, cinquantième anniversaire de la mort de Chateaubriand, les plumes pieuses aspergeront ses reliques d'un peu d'encre. Quelques fidèles iront chanter un obit sur la tombe du Grand-Bé. Ce ne sera point une solennité nationale, comme celle qu'on organise pour Michelet. On n'y verra pas les pouvoirs publics, les groupes scolaires et leurs magisters; on n'y entendra

pas les fanfares officielles. — Chateaubriand n'estd'aucun usage électoral, nul parti ne peut réclamer ces cendres hautaines; et elles reposent à l'abri d'une croix, sûr épouvantail pour éloigner les pierrots en quête d'un perchoir. Le solitaire de Saint-Malo attendra les renverses d'opinion, les grands pèlerinages de l'avenir. Ils ne lui manqueront pas ; ils ne désennuieront pas son ombre, si elle garde l'incurable désenchantement de ses jours terrestres . — « Quand l'Eternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne », écrivait-il deux ans avant sa mort, dans l'avant-propos définitif des Mémoires cC outre-tombe. Mais cette phrase ne venait là que pour corriger les lignes précédentes, où ce cœur plein de contradictions livrait son secret. — « Ces Mémoires ont été l'objet de ma prédilection... Je désirerais ressusciter à l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. »

La sollicitude d'un bon éditeur épargnera cette peine à l'illustre revenant. Au moment où l'œuvre de Chateaubriand tombe dans le domaine public, un Breton d'érudition vaste et têtue, M. Edmond Biré, a choisi la meilleure façon de commémorer le cinquantenaire. Il a voulu restaurer et ouvrir à tous le monument que le poète s'était complaisamment bâti; il nous donne aujourd'hui le premier volume d'une édition définitive des Mémoires d' outre-tombe, avec notes, variantes, appendices.

Comme le temps court et enterre vite I Ce livre, le plus attachant du siècle — et je dirais le plus beau, si l'on était reçu à juger ce qu'on aime avec trop de passion, — nous le lisions au sortir du collège, sans qu'il v fût besoin de commentaires. Le monde qu'il évoque frémissait encore derrière nous, ces figures tragiques ou touchantes nous étaient familières, présentes par la conversation de nos parents qui les avaient coudoyées. L'oubli

les eflace : comme pour les Mémoires d'un Saint-Simon, l'heure est venue de l'édition classique, avec des notices biographiques au bas de chacun de ces noms. Nul n'était mieux qualifié pour cette tâche que M. Edmond Biré : on sait qu'il est l'archive vivante de l'époque romantique.

Il ne s'est pas contenté d'annoter le texte et d'y joindre des variantes prises dans la copie que M""® Récamier avait faite de ses belles mains, en 1826. Il y a introduit une ordonnance symétrique dont le premier éditeur n'avait pas tenu compte. Cette division en livres et en parties rend aux Mémoires l'allure et comme le rythme d'un poènie épique où le héros se chanterait lui-même. M. Biré a rétabli l'architecture de l'œuvre telle que Chateaubriand l'avait conçue; il s'en persuade, du moins, il en donne des raisons très spécieuses; elles ne m'ont pas tout à fait convaincu.

Si le merveilleux artiste eut à l'origine un

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plan concerté, peut-être l'a-t-il sacrifié par la suite au puissant effet de cette narration à perte d'haleine. Elle se déroulait dans l'ancien texte sans repos, sans coupures, comme la vie si pleine de l'auteur, heurtée et vagabonde comme cette vie : elle rebondissait par sauts brusques des ambassades aux années d'exil et de misère, elle se reprenait aux choses de l'heure où il écrivait, fuyait l'instant d'après dans le passé, pointait dans l'avenir, s'attardait sur un amour ou se ruait sur un objet de haine. C'était le bruit changeant et continu de l'océan, lames toutes proches, lames lointaines, qui tantôt enforcent, tantôt décroissent ; et c'était le bruit qui nous a si longtemps enchantés, sur les pages jaunies de la vieille édition : vraie et unique raison, peut-être, de notre prévention contre le changement que M. Biré propose, qu'il défend par raisons logiques et démonstratives.

Singulière fortune que celle des Mémoires d'outre- tombe; accidentée, tour à tour misérable et superbe à l'égal de la destinée que le livre racontait. Chateaubriand les écrivit, les récrivit pendant trente-cinq ans, de 1811 à 1846. x\ux jours dénués de sa triste vieillesse, la spéculation guettait l'œuvre dont quelques lectures avaient donné un avantgoût aux intimes de l'Abbaye-aux-Bois. Il ne céda pas. Gueux, endetté, à bout d'expédients, il ne se laissa pas arracher le suaire magnifique qu'il tissait pour sa résurrection dans la gloire posthume.

En 1836, quelques amis délicats le tirèrent d'embarras. Le duc des Cars, MM. de Saint- Priest, Bertin, Hyde de Neuville et d'autres fidèles formèrent une société pour l'acquisition des Mémoires. La société versa à Chateaubriand 250 000 francs, plus une rente viagère de 12 000 francs, avec promesse de

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respecter ses volontés et de n'exploiter le précieux dépôt qu'après sa mort. La mort ne voulait pas du vieillard ; elle emportait les sociétaires, des difficultés surgissaient avec leurs héritiers. En 1844, les actionnaires se récupérèrent d'une centaine de mille francs : Emile de Girardin leur acheta à ce prix le droit de publier dans la Presse, aussitôt le glas sonné, ce manuscrit inconnu et fameux que tous escomptaient alors comme le plus grand événement littéraire du siècle.

Chateaubriand s'éteignit le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de juin. 11 y avait d'autres événements. On faisait trop de bruit dans la rue : personne n'entendit fuir la grande àme. Qui pensait à elle le o? On s'échauffait ce jour-là sur la démission des ministres Recurt et Garnot, qui avaient déplu à MM. Yivien et Degousée. Le 6, tandis qu'un prêtre des Missions étrangères priait dans la petite chambre de la rue du Bac sur la dépouille oubliée, tout Paris était à la

cérémonie funèbre en l'honneur des victimes de l'insurrection ; au pied de l'Obélisque, devant un catafalque surmonté de la réconfortante devise : Liberté, Egalité, Fraternité, trois évêques donnaient l'absoute en présence du général Gavaignac, des membres de l'Assemblée et des offlciers de la garde nationale.

Chaque jour apportait une de ces fortes distractions. Le 14 octobre, le premier feuilleton des Mémoires parut dans la Presse. Fréquemment interrompue par l'abondance des matières, débats législatifs et autres faits-divers politiques, la publication dura deux années, dans l'inattention générale. Girardin la suspendit à plusieurs reprises pour servir à ses lecteurs des intermèdes plus goûtés : les Mémoires d'un médecin, par Alexandre Dumas, les Mémoires de don Juan, par Félicien Mallefille.

Tout conspirait à étouffer la voix d'outretombe. Elle agaçait le monde politique de la

rue de Poitiers; elle persiflait à contretemps les orléanistes, vaincus de la veille; elle ridiculisait M. Thiers, espoir de ces burgraves; elle maudissait Napoléon, et la France se préparait à acclamer un Napoléon. C'était bien pis dans le monde littéraire. Nous l'avons connu, au lendemain de la disparition d'Hugo, cet injuste et lourd silence où s'écroule brusquement l'idole trop encensée; nous avons entendu le ouf! discret des héritiers, quand ils se partagent enfin l'empire des lettres opprimé par un seul. Chateaubriand encombrait le siècle, comme on l'a dit de son successeur. Que ses lèvres closes voulussent encore donner le mot d'ordre, c'était une prétention intolérable. Sainte-Beuve aiguisa aussitôt ses poignards pour dépecer le cadavre récalcitrant; d'autres l'imitèrent. Inutiles hostilités! L'inditTérence publique tuait plus sûrement ce mort.

Un libraire ramassa les feuilletons de la

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Presse, tels que le journal les avait coupés, et les imprima dans une édition chère, en douze volumes in-8° enflés de pages blanches. Elle se classa péniblement chez les admirateurs tenaces, dans les bibliothèques des châteaux. Là, quelques jeunes gens s'enivrèrent solitairement à ce fleuve de poésie. Il se perdit longtemps sous terre, ignoré des générations montantes. Elles le découvrirent peu à peu, après l'inévitable nuit où tout écrivain expie le fracas qu'il fît de son vivant, quand se releva pour Chateaubriand ce second soleil de la gloire qui ne se couche plus.

L'inventeur de toutes nos façons de sentir est rétabli aujourd'hui dans sa place souveraine. On respecte peut-être plus qu'on ne lit le Génie du christianisme, les Martyrs, \ Itinéraire; ce sont les Mémoires d'outretombe qui subjuguent l'admiration des lettrés. Il ne manquait qu'une édition accessible à tous pour en faire un chef-d'œuvre populaire.

On ne se lassera jamais de le rouvrir au hasard, cet incomparatjle roman où soixante années de notre histoire, et quelles années! passent en bouillonnant à travers un cœur qui sent, souffre, gémit, qui mêle avec une incohérence profondément humaine ses tragédies intimes au drame extérieur dont il est acteur et témoin. Le poète a réussi le prodige de ne pas rapetisser les plus grands spectacles du monde en plaçant toujours au centre sa personne visible et agitée. Cette langue somptueuse et sonore qu'il crée chemin faisant, au fur et à mesure de ses besoins, n'est jamais inférieure aux scènes grandioses qu'il décrit, jamais insuffisante à exprimer les vibrations prolongées de son âme.

L'unité de ce livre et de tous les livres de Chateaubriand, j'ai essayé de la marquer

autrefois : elle gît dans la continuité du Désir. Désir effréné qui ne cessa de dévorer ce cœur, depuis le matin oii la Sylphide de Gombourg éveilla son premier émoi jusqu'au soir 011 M""' Récamier ferma les yeux du vieillard, ces yeux las de mendier le bonheur à toutes les sources qu'ils troublaient et qui ne désaltéraient pas l'inapaisable soif. De rapides fringales égaraient ce désir sur la politique, les honneurs, les émotions religieuses, la curiosité des voyages et des idées, la vanité de bien écrire; il revenait toujours à son premier objet, la Sylphide, le multiforme mensonge féminin qui donne le mieux à l'homme la double illusion de se fuir soi-même, de ramener à soi toute la vie d'une autre. Car c'est cela, au fond; et ce fut surtout cela pour René. Ceux-là n'y ont pas regardé de près, qui ne voient pas ce fond permanent et se laissent abuser par le grand bruit qu'il mène de ses autres affaires. Dégagez l'impression totale et dernière

qui demeure de la lecture des Mémoires d'outre-tombe : ils vous feront songer à un de ces bûchers funèbres où les rois de la vieille Asie montaient avec leurs femmes, leurs trésors, pour s'y consumer dans les flammes, sur un piédestal de belles victimes, à la vue d'un peuple émerveillé par l'holocauste du despote. On trouvait dans les cendres des perles, des gemmes, des diamants. Telles les images impérissables léguées par Chateaubriand, dans le livre où s'est déposé le résidu de tout ce qu'il a vu, souffert, aimé, raillé durant sa longue vie.

Lorsque le pèlerin de 1806 partait pour la Terre sainte, il laissait échapper cet aveu sur la première page de Y Itinéraire : « J'allais chercher des images : voilà tout. » L'écrivain résumait dans ce simple mot sa faculté maîtresse, sa fonction en ce monde, sa raison d'y vivre. Tout le long du pèlerinage que racontent les Mémoires, à travers les choses, les hommes et les femmes, il a

cherché instinctivement des images, il en a rempli cet intarissable réservoir où notre siècle est allé puiser. De ses ardentes poursuites d'amour, d'ambition, de religiosité, il reste cela. C'est assez pour alimenter les rêves de tous les hommes qui recommencent après lui l'éternelle et vaine expérience.

PAROLES DITES SUR LE ROCHER DU GRAXD-BÉ AU NOM DE l'académie FRANÇAISE

Saint-Malo, 8 août.

Messieurs,

Vous célébrez aujourd'hui l'anniversaire (l'un deuil domestique. Plusieurs de ceux qui m 'écoutent ont accompagné, tout enfants, les restes du grand revenant qu'on rapportait à son berceau. Ceux-là s'inclinent déjà sous le poids de Tàge; ils ne verront pas le jubilé du centenaire des funérailles. C'est pourquoi ils ont voulu commémorer leur souvenir demi-séculaire.

Il est vôtre, le petit Breton né sous votre

rempart pendant une nuit de tempête; il vous appartient par tout son génie, par toute sa vie aventureuse, offerte aux orages, fidèle et fière comme un pavillon malouin qu'on n'amène jamais. Enfant, il a prié dans vos églises, il a joué sur vos grèves avec Gesril et Hervine Magon, avec les grands-parents des enfants qui y jouaient ce matin. Jeune homme, il a rencontré sur votre sillon celle qui devait être sa compagne; ce fut dans votre port qu'il s'embarqua pour aller découvrir au Nouveau-Monde des passages ignorés. 11 l'espérait, du moins; il y devait faire d'autres découvertes, y inventer un monde nouveau de sentiments et d'idées. Par la suite, son grand vol d'oiseau de mer l'éloigna de vos murs; mais sa pensée y revenait toujours, aile inquiète, aile triste de goéland, fouettée par le souci qu'il avait puisé dans la fuyante immensité de ces vagues. Chateaubriand l'a proclamé : « Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en

pensée le rocher sur lequel je suis né. » Loin de vous, au faîle de sa fortune, portant encore toutes ses voiles enflées d'espérances, il songeait déjà à élire chez vous le lieu de son repos; il y songeait entre ces tombeaux romains qui exaltaient son goût passionné pour les magnificences du néant; il vous demandait à plusieurs reprises de recueillir sa pauvre épave. Le voyage achevé, votre concitoyen vous a tenu parole : il est revenu à son port d'attache, sur ce brisant où il a désiré, avec les habituelles contradictions de son cœur, dormir solitaire et pourtant dans une sépulture de famille.

Vous vous étonneriez d'entendre ici une voix étrangère, si elle n'avait l'excuse d'apporter le salut d'une autre famille. L'Académie française ne pouvait rester inattentive à ce rappel d'une de ses plus hautes gloires. Notre Compagnie vit de l'esprit des grands morts : elle prend une de ses raisons d'être dans l'entretien de leur culte; nous venons

en son nom, mon confrère et moi, joindre riiommage de l'Académie aux couronnes filiales que vous déposez sur celte tombe.

Ma mission accomplie , je voudrais n'ajouter que très peu de paroles. Ce qu'il fallait dire a été dit dans le seul lieu où un homme ait qualité pour juger ses frères, dans celle chaire chrétienne où l'orateur tient entre ses mains sacerdotales une mesure supérieure. Votre premier magistrat nous a parlé, au nom de la cité et du droit qu'elle a sur ses enfants. Je sens combien toute autre voix est ici débile et indiscrète, dès qu'elle ne se borne pas à relire les pages où Chateaubriand s'est révélé. Je sens combien elle lui serait importune, la parole qui viendrait troubler, autrement que par une pieuse salutation, l'entretien éternel qu'il a voulu avoir ici avec la mer et les vents.

Que pourrais-je vous apprendre, d'ailleurs, sur l'homme dont l'histoire, et même la légende, font partie de votre vie intime?

Lapides damahunt! ce rocher a parlé! Actes, pensées, tout nous a été dit par la confession qui sortait de ce tombeau. Le poète s'est raconté dans le plus éloquent de ses poèmes: il a raconté par surcroît son siècle, alors qu'il regardait passer les images des événements dans le puissant miroir de son cœur. On ne montre pas la lumière aux yeux qui la reçoivent naturellement d'un foyer tout proche. L'œuvre de l'écrivain ne vous est pas moins connue. Tout à l'heure, un juge littéraire dont vous savez la compétence exprimera la substance de cette œuvre; il en caractérisera la beauté, l'originalité; il en montrera l'influence prodigieuse, les conséquences lointaines. x\utour de nous et en nous-mêmes, tout nous rappelle la force et la durée des créations de Chateaubriand. Les cloches tintent aux beffrois de nos églises, c'est la persuasion de son génie qui les a remises en branle. Xos ravissements et nos mélancolies devant la nature, nous les

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tenons de lui. Il a inventé de nouvelles façons de jouir et de souffrir; et comme l'ombre des nuages du ciel qui court sur ces flots, nos rêves ne sont que les ombres de ceux qu'il a rêvés pour tout son siècle.

Youlons-nous comprendre combien fut large et profonde la marque de sa griffe sur notre langue, sur notre tour de pensée? Supposons un historien, dans la suite des âges, arrêté devant un livre sans nom, sans date, où rien ne préciserait l'époque de la composition; pour peu qu'il ait quelque habitude de notre littérature, cet historien dira sans hésiter, à l'inspection des premières pages : « Ce livre a été écrit avant ou après Chateaubriand. »

Père et maître de nos pensées, vous n'avez nul souci de nos éloges; lassé comme vous l'étiez des hommes et de leurs paroles, vous n'avez que faire des bruits humains qui interrompent votre colloque avec l'Océan. Nous vous demanderons pourtant, avant de

VOUS quitter, les enseignements salutaires qu'il faut demander aux morts.

Chateaubriand nous a légué entre autres deux leçons particulièrement appropriées aux besoins de notre temps.

Arrivé à l'âge d'homme au moment d'un grand schisme historique, alors que la France enfantait un avenir qui rendait les fils inintelligibles à leurs pères, rattaché au passé par ses origines, son éducation, ses sentiments, porté vers cet avenir par sa courageuse intelligence, par son intuition des horizons nouveaux, il a aimé dune même chaleur de cœur, il a uni dans une même largeur de compréhension la France de ses pieuses traditions et la France de ses généreux espoirs. « Je me suis rencontré entre les deux siècles, disait-il, comme au confluent de deux fleuves, j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder

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les générations nouvelles. » L'angoisse de ce passage s'est prolongée plus longtemps qu'il ne prévoyait; nous la subissons encore. Apprenons de lui à ne renier aucun des legs du cher passé, à ne décourager aucune des hardiesses de l'avenir. La mesure est difficile à trouver dans le détail des problèmes; tel s'attarde inutile dans les chemins où l'histoire ne repassera plus, tel autre se précipite imprudemment dans les fondrières où elle ne conduira jamais. On souffre, on se trompe, en cherchant cette conciliation; n'importe, l'essentiel est de tenir fermement les deux bouts de la chaîne, selon le mot du grand orateur sacré, selon l'exemple pratique de Chateaubriand.

Un malaise plus spécial étreint nos intelligences, depuis que d'autres races ont grandi à nos dépens. L'esprit français s'est formé, ceux qui connaissent son histoire s'en souviennent, par une communion libérale avec toute l'humanité pensante, par une appro-

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priation rapide, incessante, de toutes les idées qui naissent en dehors de lui. Il ne tarderait pas à se dessécher, à s'appauvrir, s'il renonçait à ce contact perpétuel avec l'univers, s'il se retranchait craintivement derrière je ne sais quelle muraille de Chine. Nous ne l'ignorons pas; et pourtant, comme nous nous sentons envahis, submergés sur certains points par les courants extérieurs qui menacent l'intégrité de cet esprit, nous sommes parfois tentés de nous replier sur nous-mêmes, de nous boucher les yeux et les oreilles. D'un mouvement instinctif, pour mieux défendre la pureté native de notre génie, nous nous efforçons de l'isoler, de l'épurer de tout alliage, comme si nous n'avions plus confiance dans sa puissance d'assimilation. De là des oscillations brusques dans l'un ou l'autre sens, des fuites inconsidérées hors de la tradition nationale, des retraites timides dans la routine et l'ignorance. Ici encore. Chateaubriand

nous a prémunis contre ces extrêmes. Précurseur de toutes les audaces du romantisme, il a jeté hardiment dans notre âme, dans la littérature qui traduit cette âme, un monde de formes et d'idées empruntées partout, ignorées de ses devanciers classiques; il les a refrappées au meilleur coin de France. Quelle intelligence, quelle figure plus française que la sienne, jusque dans ses tics, si j'ose dire, jusque dans ses verrues! Sachons imiter sa vaillante confiance dans la force de notre génie national; comme ce conquérant qui ne craignit jamais d'être l'esclave de ses conquêtes, sachons prendre aux autres, apprendre des autres, pour transformer tout en notre propre substance française.

Rappellerai-je enfin la suprême leçon qui se dégage de cette noble existence, le sacrifice constant de tous les biens aux exigences chevaleresques de l'honneur? Je lisais naguère dans une lettre inédite de Chateaubriand cette belle parole, qui eût pu lui

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servir de devise : « Je n'ai pas placé mes champs de bataille dans l'ombre. » Leçon profitable à tous les hommes, à tous les temps, pour toutes les difficultés de la vie humaine. Mais il est bien superflu d'insister sur le prix de l'honneur, quand on parle devant un auditoire de Bretons.

Ah! comme il était bien de chez vous, comme il doit dormir en sécurité chez vous, ce fils d'élection du vieil Armor! Nul n'a mieux représenté devant l'univers l'intransigeance de vos fiertés, les peines sans nom de vos âmes songeuses, ces aspirations sans limites qui gémissent sur la lande, fuient sur la mer, montent dans le ciel, et ne s'arrêtent qu'à Dieu. Terre de Bretagne, qui finit le vieux monde et d'où il regarde vers le nouveau, marche mystérieuse placée au seuil de l'infini, quel est donc ton secret pour former des enfants qui, plus que tous les autres, brament vers cet infini? Tes fils ont fait entendre les plus grandes plaintes

que la passion et la détresse intérieure aient inspirées, la plainte de Tristan, la plainte d'Yseult, la plainte de René, et, hier encore, l'appel décevant, mais toujours idéal et enchanteur, du Breton qui faisait sonner sur sa foi morte les cloches plaintives de la ville d'Ys.

Messieurs de Bretagne, messieurs de Saint-Malo, vous nous garderez, avec votre fidélité et votre ténacité proverbiale, ce précieux dépôt qui est vôtre, qui est nôtre, à nous tous Français. Vous avez fait aujourd'hui ce que font les gardiens de vos autres phares , allumés sur ces autres écueils , quand ils montent, la nuit, s'assurer que leur lampe tutélaire continue de jeter ses feux dans les ténèbres marines. S'il y eut pour la gloire de Chateaubriand une courte éclipse, — cet oubli momentané où conspirent la lassitude et l'ingratitude des contemporains qui ont trop admiré, — la résurrection ne s'est pas fait attendre. Elle brille et

ne s'éteindra plus, la lampe funéraire du Grand-Bé. Aussi long-temps que des navires partiront de votre port et y rentreront, aussi longtemps que d'aventureux esprits tenteront le combat avec l'idée, ce magnifique feu de France les guidera au départ, leur donnera des directions dans l'inconnu, leur annoncera au retour qu'ils sont bien dans la route du génie de la patrie.

Au nom de ceux qui ont charge de veiller sur les monuments de ce génie, je salue le grand ancêtre! Abandonnons le poète au concert des éléments qu'il aimait, aux rudes caresses des vagues, aux baisers légers des vents, aux rayons de l'astre ami qui tisseront celte nuit un suaire lumineux sur sa pierre. Abandonnons le chevalier, le chrétien, sous la protection de la croix qu'il a relevée. Nulle sépulture n'a plus de droits à l'ombrage de l'arbre auguste. Comme l'épée de bataille qu'on sculptait entre les mains de ses aïeux, sur la dalle tumulaire où ils

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avaient désarmé, cette croix témoigne pour Chateaubriand : arme de ses combats, récompense de ses victoires, signe de l'espérance où ce cœur incontenté s'est enfin apaisé pour toujours.

Mai 1898.

Un socialiste rare : il tient plus qu'il ne promet; au moins dans ce livre si attachant, Études sur Ferdinand Lassalle, où M. Ernest Seillière nous raconte la vie du révolutionnaire allemand. M. Seillière a la générosité de ne pas nous arrêter trop longtemps sur la philosophie de Fichte, la « Théorie des droits acquis » et autres matières rébarbatives; il prend dans celte vie singulière ce que la légende en retiendra : l'aventure et le romanesque. Livre décourageant pour les roman-

ciers! Où est-il, l'inventeur qui oserait et saurait montrer dans ses fictions les âmes déconcertantes d'un Lassalle et d'une Hélène de Dœnniges?

On les connaissait déjà, très imparfaitement, par les Mémoires de cette étrange fille, devenue la baronne de Rakowitza. Ils parurent en Allemagne, il y a vingt ans; un article de Valbert les signala aux lecteurs français. L'héroïne du drame y racontait comment Lassalle se fît tuer pour elle. Mais ce récit était fort suspect : les faits s'y accommodaient complaisamment à la physionomie que la narratrice voulait se donner. M. Seillière a réuni tous les éléments de contrôle : versions des récents biographes allemands, lettres de Lassalle et de ses amis. Il ne plaide pas, il met sous nos yeux les pièces du procès; il nous laisse toute liberté de juger les deux frénétiques engagés dans ce duel de passion et d'orgueil.

L'orgueil! c'est tout Lassalle. Dès le col-

lège, la haute idée qu'il se fait de lui-même éclate dans les confidences de son Journal. Le fils du marchand juif de Breslau s'indigne à la seule pensée de rentrer comme apprenti dans la houiique paternelle; il veut « une vie puhlique, esthétique ou politique ». Xohle ambition, si elle s'appuyait sur des succès scolaires, sur une supériorité déjà prouvée; mais rien ne le lire hors du pair; rien, sinon le magnétisme de sa parole, irrésistible sur les hommes, sur les femmes, et cette beauté physique dont il sera toujours plus vain que de tous ses autres avantages. « L'esprit n'est rien. Mais être le plus beau des hommes, cela me flatte, cela me plaît. Il faudra graver plus tard cette phrase sur mon tombeau. »

A l'Université, il se met au travail, assez pour acquérir ces notions brillantes et superficielles qui éblouiront les plus grands savants, un Humboldt, un Bœckh. La claire précision de son esprit et sa puissance d"ar-

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gumentation semblent lui promettre un bel avenir juridique. Il vise plus haut. Un voyage en France achève de le former et de lui montrer dans l'apostolat démocratique le plus court chemin vers les grandeurs qu'il rêve.

C'était en 1846, à ce tournant du siècle où le socialisme littéraire et métaphysique des précurseurs devenait une doctrine positive, mure pour les applications pratiques. Cette évolution trouvait en Lassalle un guide désigné par les contradictions mêmes de son humeur et de son intelligence. Avec le sens des réalités qu'il tenait de sa race, l'agitateur apercevait nettement le terrain où l'on pouvait grouper les associations des travailleurs et les lancer à l'assaut du vieux monde. Il donnait un programme à ses troupes, il en prenait le commandement. Mais ce démagogue réaliste restait un romantique par le tour de son éloquence, un dandy par ses habitudes de vie; l'élégance de son byronisme

révolutionnaire rassurait les cercles dirigeants; il y faisait accepter sa personne et tolérer ses idées. Comme notre Eugène Sue, auquel il ressemblait par plus d'un trait, Lassalle estimait que le premier devoir social est de porter des bottes vernies et des habits irréprochablement coupés.

Est-ce à dire qu'il n'y eût aucune sincérité dans les revendications démocratiques de cet afTamé des jouissances aristocratiques? Problème délicat, 011 les jugements tout d'une pièce sont iniques. L'ambitieux se suggère les convictions qu'il défend. On croit toujours un peu à la thèse dont on attend de grands profits; et Lassallc entendait bien profiter de la sienne. Il ne cachait pas son but, la présidence de la République allemande. Le rêve de l'entrée solennelle à Berlin revient sans cesse dans les entreliens avec la future présidente, M"^ de Dœnniges. — (c Ma blonde enfant, devenue la première femme de l'Allemagne, sera traînée par six

chevaux blancs... Ferdinand, l'Elu du Peuple! ils m'appelleront ainsi, si je réussis. Ne crois-tu pas que la puissance, le pouvoir souverain nous siéra bien? Vive la République et sa présidente aux boucles d'or! »

Henri Heine, qui appréciait le tribun, disait de lui : « M, Lassalle est un enfant de l'époque présente. H porte la marque de ce temps qui ne veut plus entendre parler de renoncement... Cette nouvelle race d'hommes veut jouir, et se procurer ce qui est solide. » Le regard aigu de M. de Bismarck a plongé jusqu'au fond de cette à me, au temps des coquetteries entre le ministre et le chef révolutionnaire. — « Le caractère de Lassalle m'attirait extraordinairement en tant qu'homme privé. C'était un des hommes les idus spirituels et les plus aimables que j'aie connus, un ambitieux de grand style, tout

l'opposé d'un républicain. Le but vers lequel il tendait était l'empire allemand, et nous avions là un point de contact... Il hésitait peut-être à prononcer si l'empire allemand serait fait avec la dynastie Hohenzollern ou la dynastie Lassalle, mais son esprit était profondément monarchique. »

En atlendant la présidence et l'entrée solonnelle, il fallait payer les bottes vernies. La comtesse de Hatzfeldt y pourvut. Pendant huit ans, Lassalle plaida et gagna les procès embrouillés de son Egérie. Elle lui assura une pension viagère suffisante pour satisfaire à ses goûts de luxe; elle l'introduisit dans un monde où le don Jaan socialiste donna bientôt de nombreuses rivales à la vieille amie de ses jeunes années. Il fut le lion de Berlin, comme on disait alors, comme eût dit Balzac, si le «Tand vovant eût connu ce personnage échappé de son œuvre : Ferdinand, l'Elu du Peuple, le président de l'Association des travailleurs, recherché dans les

cénacles arlisliques el les cercles élégants, célèbre par son esprit, ses soupers, ses vins exquis, SCS bonnes fortunes; donnant le ton à la meilleure compagnie, entre deux séjours en prison; dominant avec la même aisance un club d'ouvriers à Dûsseldorf, un salon littéraire ou diplomatique dans la capitale. — c( Quoi! vous ne connaissez pas Lassalle, le plus spirituel, le plus savant, le plus aimable homme du monde? Vous avez été créés l'un pour l'autre! » disait le baron Korff, gendre de Meyerbeer, à M"' de Dœnniîres. Elle voulut le connaître; il en mourut.

La fille du baron de Dœnniges, diplomate bavarois, était, elle aussi, une des lionnes de Berlin. Enfant gâtée et coquette, élevée à la diable dans le milieu cosmopolite des campements diplomatiques, émancipée d'idées et de sentiments, Hélène était à

LES AMOURS D'UX SOCIALISTE d67

dix-huit ans un charmant petit monstre, exemplaire achevé de la jeune nihiliste d'en haut, sans autre foi qu'une ferme assurance dans son pouvoir de séduction. Elle l'éprouvait sur les bons philistins de la Sprée, subjugués et scandalisés par l'éclatante beauté, le diadème de cheveux roux qui incendiait leurs salons, l'esprit original et audacieux, la liberté de paroles et d'allures de celle qu'on appelait « la reine de toutes les folies ». KorfT avait raison, c'était bien là l'intelligence femelle qu'il fallait à un Lassalle.

Dès leur première rencontre, ils se reconnurent, jetés l'un à l'autre d'un choc électrique. Invitée à une soirée où Lassalle devait venir, Hélène vit entrer a le beau César, l'aigle royal aux yeux étincelants ». 11 s'assit au milieu d'un cercle d'admirateurs et parla avec son éloquence accoutumée.

« J'écoutais, j'écoutais par toutes les fibres de mon être. » Brusquement, elle contredit

une des assertions du causeur. Ils se levèrent tous deux, se regardèrent immobiles, les yeux dans les yeux. Comme elle cherchait la maîtresse de la maison pour une présentation en règle, Lassalle la prit doucement par le bras. « Pourquoi faire? Nous nous connaissons. Vous savez qui je suis, et vous, vous êtes Brunehilde, Adrienne de Cardoville, les cheveux alezan doré, dont Korff m'a parlé, en un mot, Hélène. — Je me mis à rire, et un torrent de lumière dorée pénétra dans mon cœur. C'est lui, pensai-] e. »

Les assistants ne purent jamais oublier l'impression que faisaient ces deux êtres réunis. Quand on se sépara, après le souper, Lassalle en était au tutoiement avec la jeune fille. « Viens, viens vite! » dit-il. Sur le palier, il la prit dans ses bras comme un enfant et lui fît descendre sans embarras les trois étages. Elle ressentait « une paralysie de la volonté, la crainte vague d'être obligée

d'obéir à ses ordres sans le vouloir, un sentiment tel que la somnambule doit l'éprouver s©us l'influence de celui qui l'endort ». Les bons philistins regardaient ces façons étranges bouche bée; comme des critiques qui rencontreraient dans un roman cette scène de la vie réelle, et n'en croiraient pas leurs yeux, et crieraient à l'invraisemblance! Lassalle, jusque-là si jaloux de son indépendance et rebelle à toute chaîne, se jura aussitôt qu'Hélène serait sa femme. Son orgueil était piqué au jeu, autant sinon plus que son cœur. M. de Dœnniges, qui avait eu vent de ce projet, jetait les hauts cris à l'idée d'une alliance avec TatTreux démagogue. La capricieuse fille était d'ailleurs fiancée à un jeune étudiant valaque, Yanko de Rakowitza, très brun, très amoureux, très soumis, qu'elle laissait se morfondre en attendant mieux. Après deux ou trois rencontres dans le monde avec le « beau César », les choses en restèrent là. M. de

Dœnniges, nommé chargé d'affaires en Suisse, alla se fixer à Genève et emmena sa fille. Une année se passa, année de travail, de luttes, d'activité dévorante pour l'agitateur, qui livrait alors sa grande bataille politique.

Au mois de juillet 1864, épuisé de forces, il faisait une cure au sommet du Righi. Hélène voyageait en Suisse avec une amie. L'excursion qui l'amena au Righi n'avait rien de prémédité, elle ignorait la présence de Lassalle, elle l'affirme du moins dans ses Mémoires: libre à nous d'en douter. De nouveau, la commotion électrique opéra, aussi violente que la première fois; de nouveau, Hélène subit le magnétisme qui annihilait sa volonté en présence de Lassalle et la livrait à cet homme comme une chose inerte. Durant les journées passées sur la montagne, ils arrêtèrent leurs résolutions : la jeune fille retournerait à Genève et se déclarerait à ses parents, Lassalle la suivrait de

près. Si la famille refusait son consentemenl, « l'aigle royal » ravirait sa proie et l'emporterait en Eg-ypte; chemin faisant, leur union serait Lénie à Caprera, par le chapelain de Garibaldi, qui n'était pas homme à hésiter devant cette vétille : le mariage d'un juif avec une fille enlevée.

Plus timoré, M. de Dœnniges s'emporta aux premiers mots d'Hélène et lui fit clairement entendre qu'il ne se rendrait jamais. Elle se réfugia à Thôtel où Lassalle venait de descendre, prête à le suivre en Egypte. A cette minute décisive, la vanité parla plus haut que l'amour dans le cœur du tribun ; il ramena la jeune fille à sa mère, non par scrupule, mais pour se tenir à lui-même la gageure de vaincre une résistance qui ofTensait sa présomption. Il se jura, il jura à Hélène qu'il aurait raison de gens assez aveugles pour ne pas apprécier l'honneur d'une alliance avec Ferdinand Lassalle.

Alors commença une lutte épique; on

croit lire un chapitre de Tliistoire de Ferragus. Pour l'énergie de la volonté et la fécondité des ressources, Lassalle rendrait des points au chef des Treize. Le Bavarois a conduit sa fille dans une retraite inconnue; il faut la découvrir à tout prix : l'amant d'Hélène remue ciel et terre. Cet homme extraordinaire a des intelligences partout, dans le Conseil fédéral, dans la police genevoise; la maison des Dœnniges, investie par ses émissaires, subit un siège en règle. Il harcèle de lettres ses amis de tous les mondes, il les appelle à l'aide — avec quelle chaleur , quelle éloquence pressante ! Il mande la comtesse de Hatzfeldt, conseillère des heures difficiles; la vieille femme joue là un rôle assez comique, elle apporte une bonne volonté douteuse à cette recherche de sa jeune rivale. La bataille politique, l'Association des travailleurs, la république allemande, la condamnation à six mois de prison que l'agitateur doit purger, tout cela

ne compte plus, tout cela est oublié; il n'y a qu'un intérêt dans l'univers, retrouver Hélène et contraindre ses parents à céder.

Lassalle court à Munich, il fait agir Richard Wag-ner auprès du Roi, il circonvient le ministre des affaires étrangères, il lui arrache des lettres qui enjoignent presque à Dœnniges d'obtempérer à l'ultimatum du prétendant éconduit : une entrevue avec Hélène chez un notaire, devant lequel elle signifiera librement sa volonté. Le diplomate, acculé dans ses derniers retranchements, consent à mettre sa fille en présence des mandataires de Lassalle. Celui-ci vole à Genève : enfin, la partie est gagnée, pense-t-il.

Elle est perdue. La stratégie du prodigieux lutteur avait tout prévu, tout conjuré, sauf le revirement d'un cœur de femme. Soustraite au pouvoir de son magnétiseur, chapitrée par ses parents, l'énigmatique créature s'est-elle reprise? Joue-t-elle un jeu? Et quel

jeu? Elle déclare froidement qu'elle ne pense plus à M. Lassalle et veut épouser M. de Rakowitza.

Meurtri dans son amour et dans son orgueil, l'homme qu'aucune défaite n'avait pu abattre s'écroula sous ce coup. « Il courait à travers sa chambre comme un tigre blessé, disent ses amis; il s'arrachait les cheveux à deux mains et ne se possédait plus de fureur. » Sur l'heure, il envoya une double provocation à Dœnniges et à Rakowitza. Le père prit le large; le fiancé valaque accepta le cartel. La rencontre eut lieu le surlendemain, 28 août 1864, dans le faubourg de Carouge. Lassalle tomba, mortellement atteint; il expirait deux jours après, à trenteneuf ans. On porta son corps en triomphe sur le Rhin, on l'ensevelit dans le cimetière israélite de Breslau, sous cette belle épitaphe : Ici repose ce qui fut mortel en Ferdinand Lassalle, penseur et combattant.

Et l'aimable Hélène? Elle écrit dans ses

Mémoires : « Je ne doutai pas un moment que Yanko ne fût tué, et celle certitude me remplissait d'aise et de joie. Quand on rapportera ici le cadavre de Yanko, me disais-je, tout le monde perdra la tète, la maison sera sens dessus dessous, et j'en profiterai pour m'évader et me réfugier auprès de l'homme que j'adore. » — Peu de temps après la catastrophe, elle se consolait en épousant Yanko. Le jeune Yalaque ne fît pas long feu, il mourut poitrinaire dans les six mois. Sa veuve débuta dans une troupe dramatique d'Allemagne, réussit médiocrement sur les planches, courut d'autres aventures en Amérique et en Russie.

Il y a quelque quinze ans, on me montra dans un restaurant de Pétersbourg une femme qui gardait des restes de beauté. « C'est la personne pour qui Lassalle est mort », me dit-on. Elle portait avec aisance sa tragique auréole.

J'ai résumé à grands traits le livre de M. Seillière. Il y faut suivre dans le détail ces péripéties poignantes; il y faut lire ces lettres de Lassalle durant la crise finale, superbes rugissements de passion , de douleur, de volonté tendue à l'extrême. L'intérêt romanesque n'y est pas seul en jeu : l'historien trouve son compte à cette lecture. Elle lui montre à quel plan secondaire on doit reléguer, dans la vie d'un Lassalle et de ses pareils, tout ce qui paraissait d'abord l'essentiel, doctrines, idées, action publique. Vêtements d'occasion, légers, illusoires, vite déchirés et rejetés, dès que l'homme véritable se manifeste, avec les ressorts intimes qui sont sa raison de vivre et d'agir sur les autres hommes. Tandis que les bons économistes dissertent pour savoir quel est exactement le programme du réformateur, il

nous le crie, son programme : il veut le pouvoir, il veut Hélène. A la voix du tribun, les masses populaires s'émeuvent, espèrent, luttent; elles lui donnent sans compter leur foi, leurs sueurs, la vie des pères et le pain des enfants. On croit l'Elu du Peuple uniquement attentif à ce grand cri de confiance et de souffrance qui monte vers lui; regardez-le bien : il rêve du pouvoir, il rêve d'Hélène. Galiban, dupe éternelle, ne sert jamais qu'un rêve de Prospéro. A moins qu'il ne serve un calcul de Shylock, qu'il ne gage de sa chair et de son sang l'emprunt par lequel tout finit, si nous en croyons le philosophe Forain.

SDR LEUR MER

(la grande revue navale du jubilé de la reines

En rade de Spithead. 26 juin 1897.

... La mer, leur mer pâle et soumise s'éveille pour le grand jour. Ils l'ont voulue belle, propice à la claire vision de leur puissance qu'ils entendent donner au monde. La mer obéit à cette Volonté faite peuple, l'Angleterre. Le brouillard du matin se dissipe, l'horizon s'étend : sur leurs eaux comme sur leurs cœurs se lève et se déchire pour quelques heures ce voile humide, ce je ne sais quoi d'opaque et de flegmatique qui accable d'habitude leurs terres et

leurs âmes embrumées. Il fera clair aujourd'hui dans l'air et dans les âmes d'Angleterre. Entre la côte basse de Portsmoulh et les gracieuses collines de l'île de Wight, la nappe du Soient se déroule, miroir limpide où ils vont contempler et montrer à tous l'image de leur force, de leur juste orgueil. Tout les sert : les milliers de mâts pavoises qui emplissent le ciel appellent le soleil; le doux et blême soleil anglais apparaît, il sourit à ces hommes qui célèbrent la fête de leur énergie.

Quels mots peindraient ces avenues de vaisseaux dont l'œil ne voit pas la fin? Gomment rendre l'immensité, la solidité de cette forêt de pilotis sur laquelle reposent la grandeur et la fortune de l'Angleterre? L'Invincible Armada paraîtrait sans doute un jouet d'enfant, à côté de ces quatrevingt-douze colosses, rangés sur les trois longues lignes, immobiles sous leurs lourdes cuirasses, couverts par un rideau de soixante-

treize avisos ou torpilleurs. Derrière eux, la file des navires de guerre étrangers, qui semble une délégation de tributaires.

Sur tout le reste du détroit, jusqu'au rivage de Tîle de Wighl, partout où une vague libre peut porter une planche, les centaines de bâtiments de tout modèle, tout ce qui flotte sur les eaux anglaises pour les affaires ou les plaisirs de ce peuple, tout ce qui témoigne du sentiment qu'un de leurs journaux qualifiait si bien « notre amour insulaire pour la mer ». Paquebots géants des grandes Compagnies, yachts de plaisance, barques de pèche et canots minuscules, chacun prend sa place avec promptitude et décision. Ce qui frappe tout d'abord dans cette masse mouvante, c'est l'ordre, l'aisance tranquille et silencieuse avec laquelle ces bateaux chargés de monde évoluent, s'insinuent entre les lignes, se croisent, s'évitent. Une erreur de manœuvre serait fatale; il n'y en a pas, l'énorme

Cunard et le petit cutter à voiles circulent avec la même confiance, comme les passants affairés dans la rue grouillante de Londres : la mer est leur home, la chambre accoutumée où l'on marcherait les yeux fermés, la matière obéissante qu'ils manient à leur guise, avec une lente agilité.

Un sentiment commun anime tous ces hommes, on le devine chez le plus obtus des spectateurs. Par delà les lignes visibles que notre regard embrasse, cet Anglais aperçoit leurs prolongements invisibles, la chaîne forgée d'anneaux semblables qui enserre le globe. Car ces vaisseaux nombreux ne sont que les enfants demeurés au foyer. De leurs frères disséminés sur les Océans, pas un n'a bougé; aujourd'hui comme hier, ils veillent à leurs postes d'Asie, d'Afrique, d'Océanie, bons chiens de garde de l'Angleterre, prêts à mordre toutes les côtes sur un ordre de la métropole. Cet ordre, la pensée anglaise peut le

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transmettre instantanément partout; elle court au fond des mers sur des cables anglais. Sous et sur l'Océan, les deux réseaux de fer, celui qui ordonne, celui qui agit, sont bien rivés autour de la planète; le monde est bien pris dans le double filet du pécheur saxon. Un monde, un empire en comparaison duquel l'empire romain n'était qu'un petit Etat. Vous m'arrêtez, vous me corrigez : non pas Rome, mais Carthage. Oui, sans doute, Carthage par certains côtés, par la prédominance des intérêts matériels, l'âpreté de l'esprit de lucre; mais, soyons justes, Rome aussi, Rome par la volonté, le courage, la force intellectuelle du génie, la durée et la noblesse des traditions.

Les voici , ces traditions , qui défilent devant nous. Deux heures : le Victoria and Albert sort des passes de Portsmouth; il entre dans les lignes. Les milliers de canons tonnent à la fois; lui aussi, ce grondement va courir sur les mers, répercuté à tous les

échos (lu globe par les frères lointains dont je parlais plus haut, par les bons chiens de garde qui prolongeront la menace de ces aboiements, si joyeux aujourd'hui. Le yacht royal se rapproche; sur le pont, on distingue l'héritier présomptif de tant de couronnes. Il remplace sa mère, retenue par l'âge, par l'accablement de l'apothéose. Nul n'a discuté cette mère, nul ne discutera son fils; que ce prince soit ce qu'il voudra, ce qu'il pourra être : pour tous, il est le gardien du passé, le garant de l'avenir. A ses côtés, tous les princes d'Europe ses alliés ; des princes d'Asie et d'Afrique, ses vassaux ou fort approchant. Ce qui frappe le plus à bord du yacht, c'est l'officier de marine en grand uniforme, debout à l'avant, à l'extrémité de l'étrave : les bras au corps, fixe, immobile sur la mince arête, Téclaireur de la route royale paraît, de loin, porté sur le vide; et l'on dirait une figure symbolique, sculptée à l'avant du vaisseau comme celles

d'autrefois, la figure du marin qui éclaire sur les flots la route de FAngieterre.

Derrière le Victoria and Albert, un steamer colossal avance lentement, avec gravité; il porte les Lords spirituels et temporels, les mainteneurs héréditaires de l'édifice dont les assises plongent si profondément dans le passé. Sur un autre bâtiment de même taille, les membres des Communes, l'élément plus vivant et plus mobile de cette harmonieuse construction, les défenseurs du droit populaire qui gardent dans la plus solide des hiérarchies la plus large liberté individuelle que les hommes aient jamais conquise. Les représentants des puissances européennes et exotiques ferment le cortège triomphal.

Le prince de Galles a passé la revue des forces dont il disposera un jour. Il vient mouiller sur la ligne des étrangers, il reçoit les visites de leurs amiraux. Ici encore, que de leçons d'histoire, instructives et diverses!

Voilà les navires des nations qui régnèrent sur la mer, qui découvrirent et assujettirent les mondes nouveaux : un bâtiment espagnol, un portugais, un hollandais. A côté, les écrasant de sa masse neuve, un cuirassé japonais. Quels déplacements de fortune!

Ces insulaires de l'Extrême-Orient rêvent déjà de fonder une autre Angleterre aux antipodes. Notre voisin de mouillage est le croiseur russe. Je regarde les visages familiers des matelots groupés à son bord; mon souvenir évoque d'autres spectacles de grandeur et de force, les beaux régiments que j'ai vus défiler tant de fois sur les champs de manœuvre, à Krasnoé-Sélo. Là-bas, c'était la puissance du nombre et de la foi irraisonnée, le poids formidable de cent vingt millions d'hommes, croyants et braves, établis sur deux continents. Ici, dans les estuaires de cette petite île, la puissance universelle est faite d'audace patiente, d'une longue appli cation de l'intelligence et du cœur.

Tandis que se mêlent dans mon rêve les inépuisables sotnias de cosaques et les interminables files de vaisseaux anglais, la nuit tombe. Les éléments reprennent un instant leurs droits; un orape crève, la foudre sillonne l'espace, moins bruyante que les décharges des pièces de marine. Le ciel se rassérène, la vision reparait, flamboyante maintenant dans les ténèbres. >''attendez pas qu'on dise, personne ne dira cette féerie : limmense flotte en feu surgissant sur un fond du Piranèse, le dessin lumineux et précis des coques, des agrès, des mats, à perte de vue, jusqu'aux pâles constellations décroissantes dans les lointains, jusqu'aux fonds obscurs de l'horizon que fouillent les pinceaux des projecteurs électriques.

De nouveau, les éclairs et le grondement des canons déchirent la nuit ; un bruit à réveiller joyeusement tous les morts qui ont préparé, depuis longtemps, ce triomphe de leurs fils; tous, les illustres couchés sous

les dalles de Westminster, et les ignorés qui jonchent le lit des mers ; tous ceux qui ont créé, perfectionné ces engins, et ceux d'avant qui tendaient les voiles, et les lointains ancêtres qui peinaient sur les rames; tous, jusqu'à ces premiers Northmen qui apportèrent ici dans leurs barques l'esprit d'entreprise et de liberté ; jusqu'à ces vieux Celtes dont lord Macaulay rapporte la légende au début de ses histoires : quand ils mouraient sur le continent, leurs âmes allaient charger les bateaux pécheurs, elles gémissaient dans la nuit, suppliant qu'on les repassât au pays des marins. Sûrement, elles sont revenues, cette nuit, comme au temps de Procope, pour se conjouir avec les vivants, pour surcharger avec eux ces grands steamers fantômes qui continuent de circuler dans nos lignes, aussi aisément, aussi hardiment qu'en plein jour, avec une surnaturelle dextérité.

De la foule entassée sur ces bateaux, un

hourra incessant monte jusqu'à l'aube, scandant les graves mesures de l'hymne national. Cette foule s'acclame elle-même. Tout le jour, elle s'est enivrée de la mer, de sa mer, de sa gloire sur celte mer. Le plus humble de ces hommes a pensé ce qu'Elisabeth Browning fait dire à Romney Leigh : « Je tenais la création tout entière dans ma petite coupe. » Que n'ont-ils point pensé dans l'exaltation de leur fierté? Demain, dans tous les temples de la Grande-Bretagne, à l'heure où le pasteur ouvrira le livre dont vit ce peuple, la Bible, plus d'un peut-être s'arrêtera sur les premiers versets de la Genèse ; il lira : «... L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux... Dieu dit : Que toutes les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul amas... Et il appela Mer la congrégation des eaux. » — La Mer anglaise, l'Esprit de l'Angleterre , dira peut-être quelque commentateur, dans les fumées de l'orgueil mal cuvé.

L'orgueil ! Ce mot revient toujours sous ma plume; non, certes, comme un reproche. C'est le sentiment qui déborde aujourd'hui de leurs âmes, qu'on lit sur toutes leurs physionomies , qu'on entend dans toutes leurs paroles. Et nous le jugeons légitime, cet orgueil national ; il est fait des succès obtenus par le labeur tenace des chers ancêtres, par les sacrifices de la génération présente, par le ferme propos de continuer à tout prix. Ne marchandons pas à ce noble peuple, à ceux et à celle qui le dirigent, notre tribut d'admiration, de respect. Dût un jour le choc de cette masse nous meurtrir, il ne serait pas digne du nom d'homme , celui qui ne se sentirait point un peu plus fier de ce nom devant le spectacle que nous offre la nation anglaise, devant la grandeur de ces hommes qui ont porté si haut le génie humain.

Cette admiration, ce respect, je les ai profondément ressentis sur la rade de Spithead. Cependant, à mesure que le jour passe, ma pensée et mon regard se détachent du prestigieux tableau, se ramassent sur le pont du bâtiment qui me porte. C'est le nôtre, celui de France. Les autres étaient beaux, leur vue captivante, et pourtant, bientôt, il n'y avait plus que lui. Libre aux sceptiques de sourire, si quelques tours d'hélice loin de nos côtes m'ont rendu les habitudes d'àme contractées sur les mers du Levant, si j'ai retrouvé pour une heure, déjà au déclin de ma route, la passion angoissée des jeunes ans; la passion qui étreignait la gorge, jadis, quand cette étamine aux trois couleurs, perdue entre les autres pavillons, se faisait reconnaître à son claquement plus vif, plus éger, à un je ne sais quoi de plus ardent

et de plus fier dans sa façon de baiser la vague et de capter le vent. Non, tout le vent de l'espace ne souffle pas pour eux, il en reste pour les plis de ce drapeau. On eût dit que les Anglais nous signifiaient aujourd'hui, avec de fortes raisons à l'appui, le décret nominatif de l'Eternel qui leur confère le commandement à la mer. Un décret antérieur et supérieur nous confiait les grandes actions dans le monde.

Nous seraient-elles donc interdites à jamais? Ceux qui me font l'honneur de me lire quelquefois savent que nul ne confesse plus librement la fatalité acharnée sur notre pays. Trop souvent peut-être j'ai trahi l'effroi du passager qui voit sombrer lentement, irrémédiablement, le navire désemparé. C'est que je l'examinais du dedans. Une race comme la nôtre ne meurt pas en vingt-cinq ans, quoi qu'on fasse pour la tuer. Aujourd'hui, sur le pont du Pothuau, je dévisageais ces matelots, de petits Bretons, des recrues toutes

fraîches pour la plupart ; derrière leurs bonnes figures, j'apercevais toute la race, tous ces paysans de France qui peinent sur la montagne et sur la côte, dans le sillon, dans la vigne, dans la barque de pêche; eux aussi, ils sont riches de patience, de résignation, de vaillance. Devant ces matelots, je regardais leurs officiers , les vieux , les jeunes. Quelques-uns causaient en confiance ; chez ceux qui se taisaient, les yeux parlaient à défaut des lèvres. On les sentait attentifs au grand enseignement qu'ils recevaient, ramassés dans une passion violente de faire autant, de faire mieux. Ce que disaient leurs regards, je l'ai bien compris, ils ne me démentiront pas. Ils disaient : Nous aussi, nous avons derrière nous de grands morts, de grands travailleurs qui nous avaient donné le monde. Nous aussi, nous avons des intelligences, peut-être plus vives que celles de nos rivaux ; nous aussi nous avons des cœurs : pourquoi n'en sait-on pas tirer ce qu'ils cou-

tiennent? Nous aussi, nous sommes capables de restituer à notre race, à notre drapeau, l'ancienne maîtrise et l'ancien orgueil.

Qu'ils soient remerciés du réconfort qu'ils m'ont donné. Je les ai quittés au soir tombant; et de loin, pendant longtemps, je cherchais dans la forêt des mâts le vaisseau qui portait durant le jour les couleurs de la France ; je le retrouvais, portant dans la nuit sa lumière. Ce n'est pas une imagination, ce fut la remarque unanime des spectateurs : entre tous ces navires illuminés qui rivalisaient d'ingénieuses inventions, le nôtre se signalait par des lignes de feu plus blanches, plus éclatantes; à cette lumière plus claire, chacun reconnaissait le vaisseau français. C'est la dernière, la persistante vision que j'emporte de cette inoubliable journée.

Oui, j'ai salué sur leur mer, de toute ma raison, le noble, le grand pavillon anglais; mais l'autre, le nôtre — que les sceptiques sourient encore, — j'étais tenté de le baiser

pieusement. Là, au dehors, à la façon dont il était tenu sur ce bâtiment, j'ai bien senti que c'était faiblesse de l'incliner trop bas, péché de douter de lui, et qu'il pouvait encore remonter , frissonner à de meilleurs vents , flotter comme autrefois par-dessus tous les autres.

HÂUTEVILLE-LA-GUICHARD

Coutances, 29 septembre 1898 *.

C'est un petit village normand, à quatre lieues de Coutances ; quelques toits de chaume perdus dans un pli de terrain, entre deux vagues de Tocéan de verdure qui couvre le Cotentin. Ombreuse et silencieuse

1. A cette date — le lecteur est prié de s'en souvenir — une brève dépêche nous apportait la première nouvelle de l'arrivée du Sirdâr Kitchener à Fachoda. L'auteur essayait d'imaginer la scène de la rencontre et les sentiments du capitaine Marchand. Le récit détaillé des faits, tel qu'il nous parvint beaucoup plus tard, n'a nécessité aucune modification dans ces lignes, écrites et publiées par un journal en septembre 1898. — (Note d'octobre 1899.)

solitude, écartée des grandes routes, délaissée par la vie que leur mouvement forain entretient dans les bourgades routières. Des vergers avoisinants, sur le plateau, on commande un immense horizon, lignes bleues de bois et de landes qui fuient jusqu'à la mer devinée, qui appellent au loin, à l'aventure, tandis que l'intimité du village retient tout près, sur la prairie enclose de hêtres, dans le lieu paisible et charmant. Aucun vestige des anciens temps, sauf quelques assises de vieil appareil et quelques arcs aveuglés dans l'église reconstruite. Nulle dalle tumulaire où se lise un nom de l'histoire; dans le cimetière endormi sous le clocher, les croix remémorent des gens obscurs, récents, qui vécurent d'une vie humble et sommeillent avec peu de souvenirs. Rien ne témoigne du grand passé, rien que le mot d'un gars qui débride mon cheval; on lui apprit à l'école primaire quelle terre illustre il laboure; je le questionne, son regard s'en va, timide et

trouble, dans le vague, vers l'autrefois, comme vers un grand pays inconnu :

« Oui, notre endroêt a fait bien du bruit dans Yhistoère; mais il n'y a plus rien. »

Je savais que je chercherais inutilement une trace du manoir féodal et des fabuleuses existences évanouies. Pourtant j'ai poussé mon cheval jusqu'à Hauteville, sous le couvert des chênaies et des haies d'aubépine; j'ai voulu voir le nid d'où s'est échappé le vol de gerfauts, hors du charnier natal. D'ici partit la poignée d'hommes prodigieux qui soumit, posséda, transforma une partie du monde méditerranéen.

Hauteville fut le berceau et le maisrre fîef des Tancrèdes. Guichard, guiscard — l avisé en dialecte normand — c'était le sobriquet de Robert, l'un des plus fameux. Le premier seigneur d'Haute ville, pauvre homme, avait douze fils sans compter les filles. Ses hoirs s'en allèrent l'un après l'autre, avec quelques vassaux, sur leurs bidets, par ces sentiers,

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SOUS les arbres pères de ces arbres, comme s'en va ce cultivateur qui porte son sac de pommes au marché de Marigny. Ils frétaient une gabare au premier port de la côte, faisaient voile vers l'Italie, vers le Levant. Quelques années après, les aînés appelaient les cadets au partage des royaumes conquis ; et c'est ainsi que les minces hobereaux de ce village rangèrent sous leurs lois et couvrirent d'hommes d'armes, de châteaux, d'églises la Fouille, les Galabres, la Sicile, la Morée, la Thessalie, Gonstantinople, Jérusalem.

Partout le voyageur les retrouve, ces Normands des mers heureuses; leur ombre se projette encore sur tous les rivages, elle emplit les chroniques et les poèmes, les palais et les basiliques, elle trône dans Montréal, dans Amalfî, sur le siège de marbre où l'inscription en mosaïque garde leur place : cathedra Régis, chaire du Roi; là s'assirent tour à tour les enfants d'Haute-

ville-la-Guichard. Ici seulement, sur la terre nourricière de ces rois, leur ombre même s'est enfuie : ni berceau ni tombe, pas une pierre commémorative de tant de fortune, de tant de grandeur. Et c'est mieux ainsi : l'absence de témoig-nages matériels met une imprécision de rêve dans leur légende, dans l'aventure qui fut le grand rêve du moyen âge.

De l'oubli, du calme, une douceur de mort qui s'appesantit, sur le joli village déserté. Gomme tous ceux de la région, il se dépeuple, par la natalité décroissante, par l'émigration. Les guichards émigrent encore, mais ils vont moins loin que les aïeux : à l'usine, à l'atelier, dans les grandes villes, à Caen, à Rouen; les plus audacieux à Paris, but magnétique des conquérants modernes.

Ils ne sont plus les dérobeurs de couronnes : une petite place, un gain modeste et certain, un emploi de bureau mendié àprement chez le député, parce qu'il assure une retraite.

Les héritiers des Tancrèdes ont appris la vertu qu'on prêche depuis vingt-cinq ans à ce pays, et dont il meurt : la vertu de l'épargne, épargne du sou et du sang; l'ignoble vertu du bas de laine où les pieds s'empêtrent, peureux, désormais inhabiles à la marche, à la lutte, à l'action.

Est-elle donc tarie, la source d'énergie qui a jailli de ce sol, si violente, si magnifique? Non certes. Tandis que je m'éloignais d'Hauteville, par les chemins où les blanches colonnes des hêtres émergent de la houle verte des vergers, ma pensée revenait d'ellemême au drame qui l'obsède : à cet officier égaré là-bas, sur le haut Nil, surpris soudain par une indicible angoisse. Le capitaine Marchand et ses nombreux émules poursuivent dans un autre monde l'aventure des Tancrèdes; aussi merveilleuse, toute pareille,

à cela près qu'elle ne leur rapportera rien, et que leurs initiatives individuelles ont plus de chances d'être broyées sous la meule des grands États.

Nous l'avons vu partir, il y a deux ans, comme ces chevaliers normands, avec sept compagnons et sa petite bande de noirs. Depuis lors, depuis deux ans, il ne savait rien de sa patrie, ni de l'univers; depuis longtemps nous ignorions son sort; parfois on le disait perdu, disparu. Il avançait dans les ténèbres de l'Afrique, à la lueur de ce fanal, une pensée tenace allumée au cœur. Il triomphait des périls, des difficultés de toute nature, des cannibales et de la forêt meurtrière, des marécages et des rivières innavigables, de la fièvre et de la fatigue. Un jour, enfin, il aperçoit les larges eaux moirées du Nil. Instant de joie délirante, la joie de Bal-

boa découvrant du sommet de la montagne le Pacifique, et s'écriant : « Il est à moi, je l'ai conquis! » Sur la rive du grand fleuve, Marchand plante son drapeau; il a des années devant lui pour l'assurer, à l'abri du rideau impénétrable qui le sépare du monde civilisé; les hordes des derviches ont isolé depuis quinze ans, elles isoleront longtemps encore le désert où il est arrivé, où il va travailler librement. Rideau dangereux, sans doute : ces nouveaux Sarrasins peuvent se retourner, essayer de mordre. Bah! on les recevra comme Guillaume d'flauteville recevait leurs ancêtres à Salerne, un contre vingt, et on en aura raison. On les guette sur le Nil.

Un matin, les guetteurs signalent des embarcations en aval du fleuve. Ce sont eux, les Derviches? Aux armes! Non; ce sont des blancs, de forts détachements de troupes sous le pavillon britannique, un général victorieux : poliment, impérieuse-

ment, il réclame cette terre, prix de sa victoire. Les armes tombent des mains : Marchand a tout compris. Le rideau protecteur est déchiré, on vient l'écraser, toutes les fatalités sont conjurées contre lui. Il rentre brusquement en communication avec le nionde, il en apprend les grands changements. On met à sa disposition les derniers journaux, avec une gracieuseté empressée. Il lit : son pays est en proie à une attaque de paralysie foudroyante, l'action française est momentanément suspendue.

Que répondre à la mise en demeure, que résoudre? Se faire tuer devant son drapeau? Solution trop commode, les bienséances modernes ne l'admettent plus. Demander à son gouvernement des instructions, du secours, un secours moral tout au moins? Impossible : il faudra de longs mois pour communiquer avec la France, à travers l'Afrique centrale. On lui offre une voie directe, rapide, un télégraphe. Dérision! Ce

serait confier ses angoisses à Tadversaire. Il n'a pas même un chiffre pour solliciter des ordres, crier sa détresse par le fil anglais. Il ne recevra que des renseignements calculés pour l'atterrer; il est cerné, forcément muet, et plus séparé de son pays qu'avant la déchirure du rideau.

En une minute, tout s'est effondré dans son âme, l'ivresse du succès, les longs espoirs, la grande pensée aimée, longtemps caressée, enfin réalisée au prix de tant de peines. Imaginez les tortures de cette minute qui anéantit l'œuvre de deux années, et les mortelles incertitudes des jours suivants. Quand recevra-t-il des ordres, et quels ordres? Que fera-t-on de lui, de sa conquête, de sa chose, passionnément voulue et enfin possédée? Le ramènera-t-on au Caire, avec son drapeau replié, comme le plus insigne butin du triomphateur? Devra-t-il reprendre, humilié et chassé, l'interminable route qui l'avait conduit au but? Inventez, si vous le

pouvez, une tragédie morale plus atroce que celle qui se joue en ce moment dans le cœur du malheureux officier.

Je ne dis point cela pour attiser les passions, en face d'un problème qui requiert toute notre retenue et tout notre sang-froid. Je sais que la direction générale d'une politique a de cruelles exigences, qu'elle impose des accommodements, douloureux au directeur qui en sent la nécessité comme à l'héroïque serviteur qui ne la comprend pas. Je sais qu'on fera tout le possible pour concilier avec le souci de la raison et de la paix la ferme protection que nous devons à notre glorieux missionnaire. Mais si la tâche de ce directeur est malaisée, ne serait-ce pas que l'esprit public, dans l'ensemble de la nation, encourage mal et soutient peu des efforts individuels aussi énergiques, aussi nombreux de nos jours qu'à l'époque de Tancrède et de Robert Guiscard?

Pourquoi cette défaillance de l'esprit public? Avant de conquérir la Sicile, ces mêmes gens, les gens de ce petit pays, avaient conquis et fait à leur image l'insatiable Angleterre, qui est restée ce qu'ils l'avaient faite. Voici là-bas le clocher de Percy, d'où sont sortis les Northumberland. Voilà devant moi, hautes sur le ciel, les flèches de la cathédrale-fée, la plus élégante peut-être des créations de l'art gothique, la plus symbolique de sa foi au miracle, avec la lourde tour follement posée sur le berceau léger de la nef : « Œuvre d'un fou sublime ! » s'écria Vauban quand il la vit. Elle fut érigée, avec l'argent rapporté de la conquête, par l'évêque de Goutances qui avait officié sur le champ de bataille d'Hastings.

Transplantés dans l'île voisine, les cousins

de ces Normands ont gardé toute l'audacieuse activité de la race. Ils étonnent le globe à cette heure par l'universalité d'un efîort sans précédent, par des coups simultanément et sûrement frappés dans l'empire chinois, dans les mers du Levant, sur le continent africain qu'ils embrassent et relient d'une extrémité à l'autre. Chez eux, l'esprit public seconde et protège les initiatives individuelles qui ne nous font pas défaut.

Chez nous, cet esprit se propose des fins plus hautes. Cependant que nos voisins visent les réalités sur la terre dont ils s'emparent, nous poursuivons depuis cent ans un idéal abstrait; nous lui avons sacrifié toutes les disciplines qui assurent la force d'expansion et de domination. Eux aussi, ils ont un Parlement, et des libertés réelles, parce que tout est réel dans leurs conceptions. Eux aussi, ils supplicièrent un roi qui ne plaisait plus; cet incident de famille réglé, ils continuèrent comme devant, ils n'en firent

pas une affaire doctrinale, l'inauguration d'une ère nouvelle pour l'humanité. D'un fait semblable et des événements qui l'accompagnèrent, nous avons tiré tout un Evangile, nous en poursuivons l'application, toute affaire cessante, nous prétendons l'imposer à l'univers.

Cet apostolat a sa grandeur, soyons justes envers nous-mêmes; il est beau de vouloir éclairer tous les hommes, il sera beau d'aller graver un jour, jusque sur la muraille de Chine, les trois mots fatidiques oii notre raison s'hypnotise, oublieuse de vérifier s'ils sont vraiment gravés dans le cœur humain et si nous les justifions dans la pratique. Mais tandis que nous philosophons, nos prises sur le monde sont lâches et molles, par soubresauts et sans suite; d'autres se partagent ce monde, à la vieille, à l'impérissable mode. Nous nous consolons avec l'espoir du triomphe final, quand la beauté de notre rêve convertira tous ces

grossiers adorateurs de la force. Verronsnous ce triomphe? Le verra-t-on jamais?

L'avenir décidera.

.... Entre les fines aiguilles de la cathédrale, le soleil se couche dans un écroulement de nuées que ses feux incendient. L'immense paix du soir descend sur la nappe d'or vert de ce beau pays, opulent et riant. Les hommes y paraissent satisfaits de leur sort, contents de pratiquer la vertu de l'épargne « sous l'égide de nos institutions », dans l'aisance, la tranquillité et l'égalité. Ils ne prétendent pas autre chose, on ne leur persuadera pas autre chose. C'est leur droit. Comme ils souriraient, ces bons Normands, d'un songecreux qui laisse courir sa pensée surannée du manoir rasé des Tancrèdes au fortin démantelé de Fachoda! Comme ils se rebifferaient, ces gens éclairés, si l'on insinuait qu'ils avaient aussi du bon, pour les volontés fîères, les siècles où nulle puissance n'eût arrêté leurs pères au couronnement de

Favenlure, les temps où ces pères taillaient ce joyau de granit en revenant de la conquête, — les temps rudes et consolés de haut

Où la vie était jeune, où la mort espérait.

Saint-François-de-Sales, 27 octobre 1898.

La paix suprême étant venue pour Puvis de Chavannes, je suis allé lui rendre les derniers devoirs; et surtout le dernier remerciement pour le bienfait que nous lui devons tous, pour ces leçons de sérénité devant la vie et la nature qui nous firent tous plus calmes, meilleurs, pendant quelques instants, en face de son œuvre contemplée. Je n'apprendrai rien à personne en disant que le caractère essentiel de cette œuvre, de cet homme, fut une longue et

tranquille traduction de la paix des choses, dans les habitudes de son âme, dans les visions de son art. Mais ce trait m'apparaît avec une évidence plus frappante, au moment où Puvis se retire, comme s'il désespérait de défendre sa paix à l'heure la plus troublée qui ait jamais sonné sur nos têtes. Depuis deux jours, depuis que j'ai su sa mort, cette pensée me hante : tout ce qui restait de paix sur notre terre, il l'emporte, roulée dans son linceul, comme une mer qui refluerait derrière le vaisseau en partance. Je l'ai senti plus vivement encore ce matin, dans cette église. Pour la première fois, elle me semblait inutile, l'invocation rituelle qui revenait sans cesse dans les chants : Requiescat in pace. Le bien que nous implorions pour lui, il s'en était prémuni depuis soixante ans, il en regorgeait, si riche qu'il emportait ce bien dans la tombe où les autres vont le chercher. La parole divine ne descendait pas sur lui, mais sur nous.

Vraiment, il se dressait là comme un grand symbole, le catafalque du Maître si longtemps accablé sous ce mot mal compris : symboliste. Des impuissants ont systématisé, ridiculisé le mot : il n'en exprime pas moins la première condition de la beauté dans l'art, dans la poésie, dans la vie, qui est de manifester un symbole, une évocation du tout derrière la partie, de Tinvisible derrière le visible. Autour de ce catafalque, chacun revoyait les nobles figures dans les nobles paysages. Elles secouaient de leurs voiles, sur leur père mort, l'immense paix dont il les a dotées. Une fois de plus, elles nous emmenaient bien loin des terres de peine, dans la quiétude virgilienne, au « Doux pays » où l'on est bon, sage, heureux; où l'on ne cherche pas « l'Inconnu » de cet autre artiste prodigieux, qui tirait

hier d'une forme d'art secondaire, avec quelques coups de crayon, tout ce que l'âme d'un peuple peut contenir de pensées, de rêves, de larmes.

Et je le revoyais lui-même, le pacifique géant, tel qu'il passait, il y a quelques mois, la dernière fois que je serrai sa main, devant sa dernière toile : cette vieille Geneviève qui épand dans la nuit sa dernière bénédiction sur la Yille, le fleuve, les champs assoupis. Souriant et fort, il promenait à son bras la compagne à laquelle il n'a pas pu survivre. Il lui oflVait ce don royal, l'admiration des foules qui murmure derrière une femme le nom illustre dont on l'a couronnée . Je souhaite qu'il ait éprouvé ce jour-là, devant sa propre création, la singulière vertu qu'elle possède. Voulez-vous savoir si une œuvre d'art est vraie, forte, faite de ce qu'il y a de meilleur dans la nature et la vie? Il est un moyen sûr d'en juger. Avez-vous mieux aimé devant elle la femme aimée à qui vous

la montriez? Avez-vous mieux compris ce qui restait d'inintelligible dans l'être cher! Lui avez-vous pardonné offenses et souffrances? Si oui, c'est que l'œuvre est largement belle. Les critiques souriront de ce procédé d'appréciation. Je le crois infaillible. Combien l'ont sentie, celte vertu de rapprochement et d'apaisement, dans les transcriptions de l'idéal que faisait le bon peintre!

La petite église est bondée, on y entre avec peine. Dans cette foule, du recueillement, des regrets : rien de l'odieux papotage des enterrements parisiens. On devine chez tous le sentiment d'une vraie perte, d'un vrai vide aux coins habités du cœur. Pas de délégations, pas de compagnies, pas de théories officielles. Puvis n'appartenait à aucun corps constitué.

C'est un préjugé très puéril, à mon sens, de croire qu'un homme abaisse sa taille parce qu'il entre dans les cadres traditionnels. On ne regarde que les pauvres vivants : on ne veut pas comprendre que ces cadres tirent leur force et leur splendeur de la longue chaîne des morts déroulée dans le passé. A ne considérer même que les vivants, s'il en est quelques-uns de grands, comment ne pas aimer l'acte de charité, de solidarité comme on dit aujourd'hui, par lequel ils fortifient et rehaussent des voisins plus modestes? Prélever quelque chose de sa gloire individuelle pour enrichir une collectivité durable, c'est, à bien y regarder, l'une des plus hautes expressions de la fraternité humaine.

Mais il y a aussi de la grandeur dans l'isolement de Puvis : il contraint par son seul ascendant l'affluence d'admirations et de regrets. Il y a surtout de la dignité, j'allais dire de la propreté, dans le refus des creuses

rhétoriques funéraires. Oh! la souillure des vanités vivantes sur la majesté de la mort! Par devoir, par convenance, peut-être aussi par besoin de se montrer et de s'agiter comme les autres, nous avons tous péroré sur des tombeaux : ce n'est pas une raison pour retenir, aux rares minutes où l'on pense juste, le cri qui s'échappe de la conscience après toutes les fautes : Ne me faites pas ce que j'ai fait à autrui!

Ces chants suffisent, nulle parole ne les égalera. Que de sagesse et de beauté dans ce latin, langue morte de la mort, qui apporte du fond des temps, de toutes nos origines, la même lamentation à toutes les races, à tous les âges! Si grand qu'ait été l'homme qui n'est plus, si rare et si douloureuse qu'ait paru la tragédie de sa vie, jamais une allusion personnelle, jamais une condescendance de l'universel au particulier, dans le rite catholique romain; toujours la même plainte, égale pour tous ces éphémères qui

retournent se confondre dans l'égalité du tombeau. Elle passe au-dessus d'eux, éternelle et maternelle, ignorante de leurs différences, sachant seulement qu'ils sont de la même famille, reliés aux plus anciennes générations. Elle les noie dans le même néant, elle les en retire avec les mêmes consolations; démocratie de la tombe, le seul lieu où ce mot puisse exprimer une vérité. Quels déchirements dans ces paroles liturgiques, dans ces chants qui ont servi pour toutes les douleurs, qui nous arrivent chargés de pleurs séculaires! Et quelle paix ensuite, quand ils affirment l'espérance! L'homme a vraiment mis là tout ce qu'il peut atteindre de l'infini.

Des pensées reviennent, bourdonnent, troublent le calme. Comment oublier ce qu'on lisait, ce qu'on entendait avant de

passer ce seuil? Bruits de guerre, vacarme des passions aux prises*. Tout chancelle, tout menace. Un danger grave est suspendu sur la nation. Chaque heure peut lui apporter du dehors un défi qui mettrait en question ses destinées. Passive et courageuse, toujours prête à payer bravement les fautes commises en son nom et à son insu, la nation attend les résolutions que prendront ceux qui ont charge de son honneur et de ses intérêts. Et elle ne sait pas, nul ne sait à qui échoira demain cette charge écrasante î Elle attend d'autre part, aujourd'hui même, une péripétie décisive du drame intérieur où elle s'affole et s'exaspère : — une solution, disent et croient les bonnes volontés naïves. Comme s'il pouvait y avoir une solution rapide à ce formidable conflit de

1, Ce même jour, 27 octobre, on apprenait les grands armements de l'Angleterre, au plus fort de la crise de Fachoda; la Cour de cassation se réunissait pour entendre le rapport sur la revision du procès de 1894; le ministère avait démissionné la veille, on était sans gouvernement. — (Note d'octobre 1899.)

sentiments et d'idées, engagé entre les principes qui divisent le plus profondément les hommes! Depuis Torigine des sociétés, depuis Prométhée, il se ranime à certaines époques, vouées aux enfantements laborieux; un incident fortuit, politique ou judiciaire, le réveille d'abord ; l'incident s'oublie, le conflit s'étend, remue tout le fond de l'homme, déchire les intelligences et les cœurs, rend chaque conscience perplexe entre des instincts antagonistes, entre la nécessité sociale de vivre et la curiosité individuelle de penser sa vie ; il déchaîne les guerres civiles et religieuses, il ne s'apaise pour un temps, devant l'inéluctable nécessité de vivre, qu'après beaucoup de ruines et de sang versé. C'est du moins ce qu'enseigne toute l'histoire.

Donc, plus de paix nulle part. Et voilà pourquoi nous nous serrons à cette heure, plus émus et plus pensifs, autour de celui qui répandit et emporte tant de paix.

C'est bien qu'il ait entendu les dernières voix humaines dans cette église sous le vocable de saint François de Sales, un de ses frères en amour de la nature et en sérénité. C'est bien qu'il ait fait ici, comme disait le doux évèque, « le grand et général adieu qu'il faut dire aux folies et niaiseries du monde ». Regrettons qu'il n'aille pas reposer près de sa sainte Geneviève. Non pas au Panthéon, grand Dieu! Sa place n'est point dans cette bruyante succursale des assemblées politiques. Mais à côté, sous les nefs gracieuses et vénérables de Saint- Etienne du Mont, contre la chasse de la vieille patronne qu'il a célébrée, qui continuerait sur lui sa calme prière nocturne ; tout près des piliers où dorment discrètement, dans leur honnête simplicité, ces autres contemplateurs du monde : Biaise Pascal, Jean Racine.

Qu'importe, après tout? Là ou ailleurs, on va le rendre à la terre pacifique et profonde qu'il aimait tant. Donnons-lui encore un remerciement. Je m'y sens particulièrement obligé. Il y a sept ans, lorsque Puvis exposa son radieux Été, le choc reçu de cette vision fut si violent qu'il m'arracha quelques-unes de ces lignes où l'on oublie les pudeurs intimes, pour se donner tout entier à qui vous prend. Aujourd'hui, de nouveau, il exerce cette contrainte d'âme, il les force à sortir, ces mots qu'on ne pèse pas, qui s'échappent à la hâte, tout chauds de l'impression subie. C'est bon, cela ramène aux vingt ans, quand on jetait sur le papier ce qu'on ne pouvait plus comprimer.

Plus tard, on écrit parce que c'est le métier; noble et cher métier quand même, digne travail qui donne le pain, l'indépendance, la communication utile avec nos semblables; mais si décevant et si vain, puisqu'il

oblige à délayer des milliers de pages, alors que toute la pensée d'une vie d'homme devrait tenir en quelques pages.

Merci au sage et grand dispensateur de paix. Près de son cercueil, il m'a semblé entendre sur ses lèvres closes cet autre conseil de saint François de Sales : « Retirez donc quelquefois votre esprit dedans votre cœur. »

Novembre 1898.

Il en sort de partout. Autour de cette tombe de Friedrichsruhe, scellée naguère avec une affectation de hâte et de silence farouche, les petites boutiques de marchands de souvenirs s'élèvent, pullulent. De pieux étalagistes, lévites qui officiaient dans l'intimité du dieu vivant, nous offrent toutes les reliques dont ils s'étaient prémunis.

Le plus convaincu, le plus amusant de ces hagiographes est Moritz Busch. Il faut remonter aux chroniqueurs du haut moven

âge pour retrouver la candeur et la crédulité de Bûschlein, « le petit Busch », comme l'appelait son maître. Il vient de publier, sous le titre fallacieux de Mémoires de Bismarck, deux volumes emplis de propos de table et de papiers qui traînaient sur le bureau du chancelier.

On avait péché l'excellent saurien, en 1870, dans une officine de Hanovre oii il travaillait l'opinion guelfe. Attaché à la personne du prince pendant la campagne de France, le petit Busch fît montre d'un dévouement qui n'avait d'égal que sa naïveté. Rien de réjouissant comme les réflexions de l'honnête famulus; on croit entendre le Wagner de Faust : « Il est sans doute, monsieur le Docteur, aussi honorable qu'utile de vous accompagner partout... » Jupiter tonne sans se gêner devant son confident. « Puis-je ramasser? Pourrai-je publier? demande Busch à chaque boutade qui tombe. — Ramassez, publiez tout ce que vous voudrez, je n'ai pas

de secrets », répond Bismarck. Busch nous donne tous ces grognements posthumes. Ils accusent la physionomie légendaire : nous verrons tout à l'heure la vraie.

Le terrible mécontent houspille avec la même intempérance son vieux roi, sa reine, les militaires, Moltke, « dont la figure ressemble chaque jour davantage à un profil d'oiseau de proie », les messieurs de l'hôtel des Réservoirs, « cette kyrielle de princes qui n'ont rien à faire », les hommes d'Etat français, russes, autrichiens. 11 revient dîner, prodigieusement agacé par une longue discussion avec Guillaume, il espère que le Kronprinz « perdra les mauvaises habitudes qui rendent parfois les vieux messieurs de sa profession un peu ennuyeux ». Il ne décolère pas contre la reine Augusta : elle s'oppose par humanité au bombardement de Paris; il lui faut son bombardement, plus vite. Néanmoins il répond à un officier, qui souhaite de voir Babel entièrement détruite :

« Cela ne serait point du tout une mauvaise chose, en effet; mais cela est impossible pour plusieurs raisons. La principale est qu'un trop grand nombre d'Allemands de Cologne et de Francfort y ont placé des fonds considérables. »

La phraséologie larmoyante de Jules Favre met le chancelier hors de lui. « Il joue la comédie, tout simplement. Je vous jure qu'il s'était maquillé... Je ne dis pas qu'il n'ait pas souffert ; mais quand on souffre, on n'est pas un homme politique ; en politique, il n'y a pas de place pour la pitié. » Bismarck respire quand il se trouve en face de Thiers : « Je l'aime bien, ce petit homme; celui-là, au moins, c'est une vraie intelligence. »

Il y a souvent un peu de pose dans le rictus de Méphistophélès : on sent percer le désir d'étonner les naïfs, un Busch ou un Jules Favre. Celui-ci se plaint de sa position intenable dans Paris ; Bismarck lui dit tran-

quillement : « Provoquez donc une émeute, pendant que vous avez encore une armée pour l'étouffer. » — Effarement de l'avocat. — « Qu'avez-vous? Vous ne savez donc pas que c'est le seul moyen de conduire les masses ? » — Après l'entrée des Italiens à Rome, le chancelier crayonne avec une bonhomie féroce la silhouette d'un Pape réfugié en Allemagne : « Nous avons Cologne et Fulda- Il sera assis au milieu de nous, comme un bon vieux qui vient demander une petite place, qui mange et boit tranquillement, qui prend sa prise de tabac et même, au besoin, fume son cigare... »

Le récit ingénu de Busch dissimule mal les moments d'angoisse. Le siège de Paris se prolonge contre toute attente, et la résistance en province; l'intervention des neutres est à craindre; Bismarck voit ses plans menacés, il devient nerveux. Ces révélations suffiraient pour justifier l'effort de la défense nationale. Nous n'avions rien à perdre, les

projets d'annexions étaient arrêtés dès la première heure : les dépèches expédiées à Pétersbourg, les articles dictés au mois d'août exigent déjà Strasbourg et Metz. — Vif mouvement de dépit chez le chancelier, lorsqu'il apprend le retour des princes d'Orléans : « Plus de Bourbons! plus d'Orléans! et même plus de Bonapartes ! Ni Loulou, ni le gros prince Napoléon, ni le vieux... » Il revient à maintes reprises sur la ligne directrice de sa politique, telle que le procès Arnim l'a fait connaître : à tout prix, il faut que la France reste en république. « Pas seulement la République, mais, si vous le voulez, la dynastie de Gambetta ! Il faut seulement qu'on nous garantisse les avantages d'une paix tranquille; nous reconnaîtrons n'importe quelle dynastie, même celle de Bleichrœder ou de Rothschild!... »

Busch nous renseigne sur les édifiantes négociations du chancelier avec les chefs de la Commune. Peu après le retour à Berlin,

notre fidèle chroniqueur fut cassé aux gages. Il ne vit plus son patron que de rare en rare; assez pour recueillir chaque fois quelques dépêches savamment confiées à son indiscrétion, quelques mots « historiques », quelques éclats de colère; jusqu'àla dernière, jusqu'au déchaînement final contre le nouveau maître qui avait si lestement débarqué le vieux pilote.

La compilation du « petit Busch » est divertissante ; caricature involontaire d'une grande figure qui n'a montré au valet de chambre que ses grimaces et ses tics. Elle satisfera ce médiocre sentiment, la haine. L'historien qui cherche la juste mesure n'usera qu'avec précaution des prétendus Mémoires.

Il lira et relira les Pensées et Souvenirs du prince de Bismarck. Ici, l'authenticité est

manifeste : chaque ligne trahit le tour original de cette pensée qui a fait pendant un quart de siècle le principal objet d'étude de ma génération. Nous sortons de l'office oii l'on rapporte les propos, du fumoir où le vieil autocrate surmené lâche sa mauvaise humeur ; nous rentrons dans la grande histoire, avec ce livre qui mériterait une discussion approfondie.

Du ton grave et soutenu de l'homme d'Etat, l'artisan de l'unité allemande raconte, plaide, juge son œuvre, ses collaborateurs, ses adversaires. Les psychologues éprouveront quelques déceptions : M. de Bismarck est muet sur sa première formation mentale, avare d'anecdotes personnelles; il ne daigne point nous parler de l'homme privé. Pas un mot de ses origines, de son enfance, de sa vie de famille dans la suite. S'il a un cœur qui aime et saigne, on ne le voit que dans les souffrances d'État. Au sortir de l'Université, il était « panthéiste et républicain » ; il en

rappela vite ; c'est tout. Le premier chapitre nous introduit de plain-pied dans les afFaires publiques, à l'heure où le juniver commence d'y participer.

On peut suppléer à ce qu'il ne dit pas. Chaque page met à nu les fortes assises intellectuelles de ce hobereau qui en remontrerait à beaucoup de professeurs. Il possède à fond son latin, il a pratiqué les anciens; il parle en perfection l'anglais et le français, très suffisamment le polonais et le russe. Sur toutes choses, il sait et il aime l'histoire, celle de sa patrie, celle des autres pays. Aux instants les plus critiques, avant de prendre les résolutions où il joue sa fortune, M. de Bismarck se fait à soi-même un rapide et vigoureux exposé des précédents historiques. Le conseil qu'il demande rarement aux vivants, les raisons de se décider, il va parfois les chercher au plus obscur du passé. Ameublie par cette culture préalable, son intelligence acquiert au maniement des

affaires souplesse et diversité d'aptitudes; intelligence qui ne s'amuse jamais à jouir d'elle-même, sans emploi pratique : une volonté de fer la régit et l'utilise sans cesse pour l'action.

Yeut-on savoir l'heure décisive où l'homme public s'est fait? Elle sonna à Berlin, en mars 1848. Le jeune Bismarck voit son roi humilié, les généraux intimidés par la populace : il dit son dégoût, sa colère; et ce sont les sentiments du jeune Bonaparte, au 20 Juin, devant le bonnet rouge du faible Louis XVL (Comparez, dans le récit de Ségur, l'identité des pensées et des termes.) Gomme l'autre, dans l'horreur d'un même spectacle, Bismarck a conçu, il gardera toute sa vie une implacable aversion pour le désordre, un indicible mépris pour la faiblesse des autorités légitimes.

Le premier volume des Pensées et Souvenirs nous conduit des débuts administratifs à la campagne du Schleswig-flolstein. C'est

la période de préparation du grand œuvre, l'ingrat et lent travail qui doit « mettre dans la main du roi de Prusse le plus grand poids possible de fer et de sang ». Au Parlement de Francfort, Tenvoyé prussien se confirme dans les dispositions d'esprit où il s'est établi en mars 1848. Il apprend là quel néant se cache sous les uniformes diplomatiques, et combien il est facile d'imposer une volonté à cette sottise irrésolue. Il sollicite des ambassades pour aller étudier au dehors les points d'attaque et d'appui, à Vienne, à Pétersbourg, à Paris.

Chez nous, Bismarck juge sévèrement la société du second Empire; il n'a d'inclination que pour la personne de l'Empereur. Interrogé à son retour sur Napoléon III, il le caractérise d'un mot juste : « On a surfait son intelligence aux dépens de son cœur. » De la société autrichienne et de la russe, il parle avec une aisance renseignée. Ce jeune homme, qu'on a souvent représenté

comme un brutal, qui devint difficile à vivre dans sa vieillesse g-âtée, est surtout sensible à la bonne éducation, à la politesse de l'ancienne compagnie, à la mesure de propos et de manières dont il ne se départ jamais, alors même qu'il égratigne jusqu'au sang.

Il triomphe enfin des oppositions qui l'écartaient du pouvoir. Ministre, dans ce premier ministère de conflits, d'intrigues, de luttes sourdes, il conquiert peu à peu l'esprit de son roi, il s'instruit au combat contre les assemblées. Déjà il leur tient tête, seul de son avis; mais en descendant de la tribune, il a des crises de larmes.

Le tome second embrasse la période des réalisations, les succès foudroyants, l'organisation de l'empire, les dernières luttes intérieures. Non : les avant-dernières. L'empereur Guillaume II n'est pas même nommé. Avec une dignité qu'il n'a point mise dans sa triste fin de vie, le narrateur arrête sa carrière et clôt son récit sur la tombe de

l'empereur Frédéric, comme si la sienne se fut ouverte le même jour. Récit incomplet, fragmentaire; les Pensées et Souvenirs ne sont pas des Mémoires suivis, l'auteur s'attache à certains points, passe des époques importantes. Evidemment, le loisir ou la force lui ont manqué pour mettre la dernière main à cette partie.

L'histoire de la dépèche d'Ems est rapportée telle que nous la connaissons. Bismarck a dû sourire de l'émoi que nous avons manifestée lors de cette révélation : trop ou trop peu d'indignation, a-t-il dit sans doute. Il lui fallait, il le déclare sans ambages, trois guerres, ni plus ni moins, pour réaliser ses grands desseins : la guerre du Danemark, la guerre d'Autriche, la guerre de France. Quand vint pour chacune d'elles le moment opportun, il ne s'embarrassa point de scrupules. En 1870, il eut la chance d'être provoqué à l'instant précis où il voulait attaquer; il s'arrangea pour

présenter les choses sous un jour qui lui fût favorable. A défaut de cet expédient, fourni par la maladresse de l'adversaire, il en eût imaginé un autre; il avait jeté les dés de fer.

Sur l'épisode de 1875, le récit du prince est sujet à caution : il se défend avec énergie de toute intention agressive contre la France ; il impute le tapage d'alors à la vanité brouillonne de Gortchakoff. On trouvera dans ce volume tous les éclaircissements désirables sur les origines de la Triple-Alliance. Ses explications sont moins franches quand il raconte les péripéties du Kulturkampf : gêné sur le chemin qui Fa conduit à Canossa, le chancelier ne veut pas avouer qu'il y est allé.

Le livre s'achève sur un testament politique d'un puissant intérêt. On lit entre chaque ligne le nom de l'élève indocile que Bismarck feint d'ignorer et auquel il adresse ces pressantes exhortations : tenir bon à l'alliance autrichienne, mais ne pas oublier qu'elle peut se dérober, le jour où le eau-

chemar perpétuel du vieil homme d'État se réaliserait, le jour où la France restaurerait une monarchie catholique; en vue de cette éventualité, ne jamais couper les ponts avec la Russie, ne jamais froisser l'ami séculaire, le Tsar; tout supporter de lui et tout lui permettre sur le Bosphore, où l'Allemagne n'a pas d'intérêts. — Nous sommes loin de ces volontés testamentaires.

Qu'elle fut dure et misérable, en somme, la vie éclatante retracée dans ces Souvenirsl Une lutte de tous les jours, de tous les instants, contre tout et contre tous; contre le vieux souverain qui échappe, contre ses héritiers, contre « les femmes anglaises », contre les rivaux de cour, les militaires, les assemblées. Souvent malade, le forçat du pouvoir saute à bas du lit pour aller disputer, ressaisir, convaincre son maître; il revient rompu de ces batailles. A Nikolsbourg-, il fond en larmes dans sa chambre, il veut se précipiter d'une fenêtre du troi-

sième étage. Une autre fois, à Gastein, un de ses plans échoue : François-Joseph a prévenu chez Guillaume le ministre, qui s'attardait à considérer le manège d'une mésange au bord de son nid. (Je signale cette page, curieuse et belle.) Les destructions violentes de l'empire autrichien et de l'empire français ne furent que des jeux, en regard de cette dépense quotidienne d'énergie contre les menus obstacles qui entravaient les grands desseins.

Le chancelier allemand n'est pas tendre pour ses rivaux, Schleinitz, Goltz, Arnim. Il n'est pas juste pour Gortchakoff, dont il incrimine à tout bout de champ la jalousie, la vanité sénile. Je vivais à cette époque dans l'intimité du chancelier russe , je n'ignore pas que ces accusations malignes avaient quelque fondement ; mais je sais aussi quel patriotisme , quelle chaleur de cœur animaient encore le vieillard : M. de Bismarck en fait trop bon marché.

Contre la grande ennemie, l'impératrice Augusta, un cri de haine étouffé par les bienséances retentit d'un bout à l'autre du livre. Dès son entrée dans la carrière, Bismarck rencontra chez la princesse royale une opposition de tempérament et de principes qui ne désarma jamais. Il accuse : je voudrais entendre la défense. Gomment oublierions-nous que la femme généreuse mérita surtout cette haine par ses svmpathies françaises, par son inlassable opiniâtreté à plaider en notre faveur les droits de la modération, de l'humanité? Mais combien de choses il nous faudrait oublier pour juger avec équité cet ouvrage et son auteur !

On essayera, avec le temps, dans une étude plus serrée. L'historien véritable est celui qui monte, s'oublie, regarde d'ailleurs et de plus haut que son ressentiment. Je ne veux retenir aujourd'hui qu'une seule réflexion, parmi toutes celles que suggère ce livre capital.

A la première page, je lis ces lignes : « Leurs idées — il parle de ses camarades d'Université, — leurs idées politiques extravagantes provenaient d'un manque d'éducation et de leur ignorance des conditions d'existence, telles qu'elles étaient dans la réalité et qu'elles s'étaient formées dans le cours des siècles. » A chaque page je retrouve ce point de vue. La réalité, c'est la pierre de touche à laquelle cet homme soumit toutes les idées, toutes les entreprises. Venu au moment oii le réalisme scientifique pénétrait toutes les manifestations de la pensée humaine, il en fit la loi de sa politique. Ce réaliste a combattu successivement contre des chimères : chimères des révolutionnaires allemands, chimères du rêveur des Tuileries , chimères des remplaçants de Napoléon, les politiciens gonflés d'illusions et de mots mensongers. Ce réaliste a vaincu, il a édifié sur le rocher de la réalité une œuvre solide, colossale.

LES MÉMOIRES DE BISMARCK 24 o

Grâces au ciel, nous ne nous accommoderons jamais du réalisme d'un Bismarck; il nous en faut un plus humain, plus respectueux des droits de la créature divine. Le réaliste français, c'est Henri IV, le bon sens réchaufTé par un cœur libéral, dans la noble et vieille acception de ce mot travesti. Mais, ces réserves faites, souvenons-nous qu'on ne fonde rien en dehors de la réalité. Souvenons-nous — s'il en est temps encore, après un siècle d'empoisonnement par les métaphysiciens politiques — que cette sage subordination aux leçons de la réalité peut seule nous relever; seule elle peut nous rendre la place d'où nous précipita l'implacable réalisme codifié dans les Pensées et Souvenirs du prince de Bismarck.

Janvier 1899.

Il vient de s'éteindre à Paris, loin de cette Eg-ypte où la mort semble plus facile, parce que tout y parle d'elle. Disparu depuis une dizaine d'années de la scène du monde, le vieil exilé avait joué un rôle considérable en Orient; dans ce qu'on peut appeler déjà l'ancien Orient, tant les événements récents ont bouleversé ces terres immobiles. Spectateur de ce rôle, témoin rapproché de cette vie aux heures où elle a le plus marqué, je vou-

lirais ranimer ici une figure profondément gravée dans mes souvenirs de jeunesse.

L'Arménien Nubar appartenait à cette race malheureuse et dispersée qui a donné ou opposé à ses divers maîtres quelques politiques de premier ordre : Loris-Mélikoff, le patriarche Azarian, Nubar-pacha, pour n'en citer que trois parmi ceux que j'ai intimement pratiqués. Loris a pu montrer ses talents au sommet d'un grand empire. Moins bien servis par les circonstances, aussi richement doués, les deux autres m'ont paru égaux, sinon supérieurs, aux hommes d'Elat que j'ai vus jouer dans les premiers emplois européens. Eloquence, don de persuasion, ténacité du caractère, fertilité de ressources dans l'intelligence souple à miracle, rien ne leur eût manqué, sur un théâtre plus vaste et plus libre, pour s'illustrer par les belles actions ou par les grandes canailleries qui fixent à jamais un nom dans l'admiration des hommes.

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Il y eut ceci de tragique dans la destinée de Nubar que son génie s'est usé sur une matière ingrate, support trop faible de ses vigoureux desseins. Il faisait songer à un habile sculpteur qui chercherait toujours et ne trouverait jamais une glaise à pétrir sur la forme de son rêve.

Issu d'une famille smyrniote, parfaitement élevé à Sorèze, jeté en Egypte par un de ces vents de hasard qui assignent une patrie fortuite aux errants levantins, l'Arménien conçut le projet d'arracher son pays d'adoption aux maîtres asiatiques ou européens qui se le disputaient. Il a lutté trente ans pour refaire un Elat avec cette épave du grand naufrage turc, une nation indépendante avec cette vassale à l'encan. Vaincu par la fatalité des lois historiques, il a vieilli dans l'affreuse désespérance d'un manieur d'hommes à qui les hommes manquent.

Tout jeune, il se poussa dans la faveur du vice-roi xVbbas-pacha. Il n'avait pas vingt-

cinq ans lorsqu'il vint pour la première fois, en I80O, défendre à Gonstantinople les intérêts de ce patron; et déjà la supériorité de son esprit frappait les bons observateurs. Beaucoup plus tard, à l'époque 011 nous livrions contre Nubar des batailles quotidiennes, je voulus rechercher les origines de notre redoutable adversaire : je retrouvai dans les archives de l'ambassade une curieuse dépêche du général Aupick, envoyé de la deuxième République à Gonstantinople. Le général écrivait au ministre des affaires étrangères, M. de La Hitte, le 15 septembre 1850:

« Nubar-bey, l'un des secrétaires interprètes d'Abbas-pacha, est fort avant dans ses bonnes grâces et dans sa confiance. Jusque maintenant, il n'a fait auprès de la Porte aucune démarche qui indique qu'il ait une mission. Ce jeune homme, élevé en France, est instruit, délié, d'une grande intelligence. Il est tout dévoué à Abbas-

pacha, son maître, qui, dit-il, n'a d'autre tort aux yeux de ses ennemis que d'être le seul qui puisse assurer la prospérité de l'Egypte. Nubar-bey ne peut pas ne pas être ambitieux. Il est trop éclairé pour ne pas voir qu'Abbas-pacha fait fausse route, et on peut penser que, dès qu'il aura renversé ceux qui lui font obstacle, et notamment x\rtin-bey, il sera le premier à remettre le vice-roi dans la bonne route. »

On ne remettait pas « dans la bonne route » le monstre que fut Abbas. Son successeur, Saïd-pacha, n'employa Nubar qu'avec défiance. L'Arménien ne put donner sa mesure d'administrateur et de diplomate qu'après l'avènement d'Ismaïl, qui l'avait pris à gré. Ceux qui ont vu se rappellent, ceux qui n'ont pas vu n'imagineront jamais ce que fut la féerie égyptienne, durant ces dix ou douze années splendides, dévoratrices de milliards. Il semblait aux regards superficiels, et beaucoup en Europe s'y trompèrent,

Zo2 LE RAPPEL DES OMBRES

qu'un nouveau Pharaon restituait la grande Puissance africaine, la civilisation forte et brillante des anciens jours. Il est juste de rapporter à Nubar, principal artisan de cette éphémère grandeur, le mérite des parties solides par où elle se soutint. Inspirateur et modérateur de THaroun-al-Raschid du Caire, ce vizir ébaucha la figure d'un Etat moderne en Orient; il espéra vainement l'achever, la défendre contre les convoitises allumées par ce mirage.

Son habileté réussit d'abord à créer l'outil dont elle avait besoin pour agir : une Egypte indépendante de fait sous la suzeraineté nominale du Sultan. L'adroit négociateur vint à Constantinople, avec les clefs d'or; il obtint de la Porte les fîrmans de 1867 et ce titre ambigu de khédive qui sanctionnait l'autonomie égyptienne. Il transporta ensuite ses talents diplomatiques — et peut-être ses clefs d'or — à Paris ; dans ce Paris où se réglaient alors les affaires du monde, et en

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particulier celles de la vallée du Nil. Ces dernières étaient subordonnées aux questions épineuses que le percement du canal soulevait : Nubar enveloppa l'Empereur de son charme séduisant; il aplanit les difficultés relatives au canal, il fit agréer par surcroît les prétentions quasi souveraines de son maître.

Ce maître n'était pas commode : appui incertain et obstacle perpétuel aux desseins utiles de son ministre, dissipateur, retors, le plus madré des trafiquants, le plus sournois des despotes orientaux, sous le verbiage libéral et le masque aimable d'un raffiné de civilisation. J'en appelle au souvenir de tous ceux qui ont négocié avec le rapace enjôleur d'Abdin. Comment brider ses fantaisies, imposer un contrôle à son arbitraire illimité? Quelques Européens, maniaques de parlementarisme, crurent ou feignirent de croire qu'on y réussirait avec la parade constitutionnelle dont Ismaïl-pacha s'amusa un

instant : ce fameux Parlement du Caire où la grande difficulté était de recruter une gauche, pour donner une apparence de sérieux au joujou. On stylait en vain les députés qui devaient opposer un non aux volontés du khédive; la crainte héréditaire du courhache leur faisait ouhlier le rôle appris. Nuhar ne se payait pas de ces sornettes ; il chercha et trouva l'instrument de contrôle qui demeure l'honneur de sa pensée : la réforme judiciaire.

Deux mots en expliqueront le mécanisme aux personnes peu familières avec les Capitulations. Tous les intérêts de quelque importance, en Egypte, aboutissaient aux mains des gens d'affaires européens ou levantins, protégés par leurs consuls; et la plupart de ces intérêts engageaient la responsabilité de l'État égyptien ou du domaine privé d'Ismaïl, l'accapareur universel. Les litiges judiciaires, transformés en revendications diplomatiques, ne recevaient pas de solution quand le vice-

roi réussissait à jouer les consuls; ils recevaient une solution dommageable au pauvre fellah, quand le poids de la puissance européenne faisait triompher des exigences souvent excessives. Nubar imagina de substituer à l'action consulaire la juridiction de tribunaux mixtes, dirigés par des magistrats européens inamovibles pour une certaine période, payés par le khédive, et qui connaîtraient de tous les litiges où un étranger serait partie. Cette proposition rencontra une résistance presque unanime dans les cabinets, particulièrement vive en France : nos ressortissants étaient les plus engagés dans les affaires égyptiennes , et nous avions pour principe de tenir ferme, dans tout l'Orient, sur ce roc des Capitulations, notre garantie séculaire. Comment croire que le vice-roi prendrait au sérieux une justice installée et payée par lui ? Autant abandonner sans phrases nos nationaux à son arbitraire. C'était notre conviction , et c'était sans doute l'espoir

intime du khédive; il attendait certainement de la réforme tous les effets que nous en devions redouter. Seul, Nubar avait foi dans son idée. Il vint batailler au centre des pourparlers, à Constantinople. J'ai présentes à la mémoire ces discussions acharnées, l'énergie et la dextérité de leur initiateur; représentant désarmé de ce demi-souverain suspect, endetté, très affaibli déjà, il tenait tôle aux ambassades, avançait lentement sur le terrain gagné pouce à pouce. Il eut recours au grand secret oriental, diviser les cabinets, opposer l'un à l'autre; après des années de luttes laborieuses, il obtint gain de cause.

Confessons-le franchement : sa foi avait raison contre notre scepticisme. L'événement en fit vite la preuve. Les nouveaux juges se montrèrent indépendants, impartiaux; leurs sentences furent obéies. Le khédive dut s'incliner devant celles qui le frappaient personnellement; ce mauvais payeur

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dut s'exécuter, quand les huissiers affichèrent sur le palais dWbdin les exploits décernés contre lui. Le fellah, étonné de voir surgir cette inconnue, la Justice, accourait avec confiance aux tribunaux de la réforme dès qu'il pouvait y porter ses doléances. Xubar avait découvert le seul contrôle efficace, le seul moyen pratique de limiter l'arbitraire gouvernemental en Orient.

On s'en rendit si bien compte qu'il fut aussitôt question d'appliquer ce remède sur tout le corps de « Ihomme malade ». C'était le vif désir de l'inventeur : il rêva d'un vizirat qui lui eût permis d'étendre à la totalité de l'empire turc le traitement inauguré en Egypte. Un sauvetage du khalifat par la seule vertu de la justice! C était trop beau; il y fallait deux conditions impossibles à réaliser : le consentement du malade et celui des médecins intéressés à entretenir sa maladie.

Nubar avait d'ailleurs d'autres soucis au

Caire, avec la rivalité croissante de la France et de l'Angleterre, avec les entreprises chaque jour plus menaçantes de cette dernière. Comme son maître, il avait constamment pratiqué la politique de bascule entre les deux puissances. Nous lui reprochions amèrement sa connivence avec l'intrigue anglaise, au temps où nous paraissions les plus forts, les plus dangereux ; reconnaissons qu'il aurait eu de bons arguments pour défendre son point de vue de ministre et de patriote égyptien. Il se rejeta de notre coté quand le vrai danger devint visible à tous les yeux. Trop tard. Nous lui manquâmes autant qu'il nous avait manqué.

L'année 1876 vit nos derniers efforts soutenus pour sauvegarder en Egypte notre situation traditionnelle. (Si cette assertion était contestée , je suis en mesure de la prouver; je le ferai quelque jour, avec les notes quotidiennes recueillies au cours de la dure mission où M. Outrey, notre éner-

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gique et regrellé minisire, renvoya dos à dos MM. Cave et Wilson.) Jai pu apprécier à cette époque l'agrément du commerce intime avec Nubar. Ce n'était plus l'alerte combattant dont nous repoussions les assauts à Constantinople, quelques années auparavant. Ecarté du pouvoir, inquiet du lendemain, il vovait triste, il vovait iuste. Il 2:ardait néanmoins l'aménité d'un esprit orné, ouvert à toutes les idées — on en saisissait le passage sur sa physionomie mobile et Une, — • passionné pour les antiquités de son pays et pour les travaux qui les ressuscitaient. Sensible aux arts, surtout à la musique , il se consolait dans sa maison de Choubrah en écoutant la charmante lille dont le talent endormait les soucis de l'homme d'État.

Quand les Anglais eurent pris livraison de l'Egypte j Nubar leur disputa quelques lambeaux d'autonomie administrative, il rusa quelques années encore pour sauver les dé-

bris de ses créations avortées. Puis, n'étant point de ces badauds qui croyaient à une occupation temporaire, il renonça, s'expatria. D'autres rêves le hantèrent, avant qu'il s'avouât vaincu par la fatalité ; les mains vides du sculpteur cherchèrent d'autres glaises à pétrir.

Un jour, à Pétersbourg-, en 1878, dans une de ces conversations du soir oii le prince GortchakofT se délassait, le vieux chancelier me dit à brûle-pourpoint : « Nubar-pacha m'a fait faire des ouvertures par IgnatiefT; il voudrait être nommé gouverneur de la Bulgarie indépendante. » Le prince parla du ministre égyptien avec une haute estime pour son savoir-faire; mais il conclut avec raison que l'hostilité des races s'opposait à ce désir chimérique : un Arménien ne prendrait jamais d'autorité sur ces Slaves. Nubar se remuait, en effet, pour qu'on l'employât au gouvernement d'une des petites nations qui s'émancipaient du joug ottoman. Son vœu le plus

cher eût été de reformer la sienne, de présider à la renaissance d'un Etat arménien. On sait les difficultés géographiques et politiques qui rendaient ce souhait illusoire. Il le comprit, ne fit plus de souhaits, vieillit silencieusement dans notre Paris , port de refuge confortahle pour les naufragés qui ont sauvé la caisse.

Xubar a été en butte à toutes les accusations habituelles et souvent justifiées dans le Levant : duplicité, absence de scrupules, gestion trop avide des intérêts privés. Choses d'Orient! Quoi qu'il en soit, sa mémoire demeurera attachée à une grande et forte idée, réalisée dans le petit domaine où il eut pouvoir de l'essayer : le relèvement de cet Orient par le bienfait qu'on n'y a jamais connu, par une justice exacte qui rassure les opprimés séculaires et refrène l'omnipotence de leur maître. — D'autres Egyptiens ont leur pyramide qui n'en avaient pas fait autant.

26 avril 1899.

Le 29 octobre 1709, comme les religieuses de Port-Royal des Champs étaient assemblées à l'office de Prime, un homme accouru des bois vint les prévenir qu'une file de douze carrosses se dirigeait vers l'abbaye. C'était M. le lieutenant de police d'Argenson qui arrivait, avec sa lettre de cachet, ses exempts et ses gardes, pour disperser la célèbre communauté. Trois cents archers bivouaquaient depuis la veille dans les forêts et cernaient ces vingt-deux vieilles

filles. Avec la lourdeur de main commune à tous les pouvoirs, quand ils font de ces méchantes sottises, on déployait ce grand appareil pour fermer la maison qui avait rempli tout un siècle du bruit de ses vertus, de ses talents, de ses controverses opiniâtres. L'homme accouru des bois aurait pu signaler hier un convoi de même apparence ; l'effroi de 1709 eût ressaisi les ombres persécutées, si elles avaient vu les douze landaus qui s'engageaient dans un repli de la vallée de Chevreuse , débouchaient dans « l'agréable désert », revenaient troubler, pour la première fois après tant d'années, la solitude qui continue d'envelopper les ruines de Port-Royal. Mais ces voitures n'apportaient plus la destruction; elles amenaient un pèlerinage expiatoire, des historiens, des lettrés, des amis du passé. Le lieutenant de police était remplacé par le bon génie de Port-Royal, M. Gazier, maître de conférences à la Sorbonne.

PORT-ROYAL DES CHAMPS 26u

M. Gazier s'est voué au culte d'une tradition. Il avait préparé de longue main cette solennité ; il a fait revivre devant nous chaque moment d'une histoire qu'il aime. Il la ressuscite par sa noble et grave passion, mieux encore que par son grand savoir. La science toute seule ne suffît pas à ranimer les choses mortes; l'amour les revivifie. Nous l'avons compris mieux que jamais, en écoutant l'homme éminent qui a fait de Port-Royal son fief moral. Il n'était que juste de brusquer ici sa modestie pour lui offrir nos remerciements collectifs.

On n'attend pas ^que je résume dans cette brève notice un des chapitres les plus touffus de notre histoire nationale. Durant cent ans, de d609 à 1709, depuis la réforme de la Mère Angélique — une Mère de onze ans — jusqu'à la dispersion de la communauté, ces dames et ces messieurs de Port-Royal ont été mêlés à toutes les manifestations de la politique, de la pensée et de la littérature

françaises. Sainte-Beuve a pa écrire sur cette matière un grand livre, — un des grands livres de notre temps, et qu'on ne lit pas assez aujourd'hui. Il a pu rattacher à son sujet, sans trop d'efforts, tout le mouvement philosophique et la plupart des gloires littéraires du siècle de Louis XIV. Nous ne nous enfoncerons pas dans le dédale des querelles théologiques; nous ne retiendrons qu'un des caractères spécifiques de Port- Royal : visà-vis de l'ahsolatisme de Richelieu et de Louis XIV, ces solitaires, hommes et femmes, maintiennent la dernière personne féodale, la résistance pugnace du for intérieur contre le pouvoir séculier. A trois lieues de Versailles, tout près du Grand Roi qu'elle inquiète, cette humble abbaye est le dernier donjon où se défende une liberté; elle tient cent ans contre le Roi. La persécution commence avec Laubardemont, avec le premier interrogatoire et l'embastillement à Vincennes de M. de Saint-Gyran; elle ne

PORÏ-ROVAL DES CHAMPS 267

finit qu'avec l'expulsion des religieuses par d'Arg-enson, avec la destruction des pierres mêmes qui ont osé résister.

L'objet des disputes peut paraître misérable à nos esprits refroidis. Les cinq propositions se trouvaient-elles dans YAuf/ustinus, dans ce gros livre dont tout le monde parlait et que si peu de îzens avaient lu? Singulière controverse, à la vérité. Mais combien odieuse et tyrannique était la prétention d'extorquer à de pauvres femmes, qui n'avaient jamais ouvert ce livre, la signature des déclai-ations où elles devaient le condamner de confiance! Peu importe, d'ailleurs, l'objet souvent dérisoire où l'homme applique les énergies de sa conscience : ce sont ces énergies qui sont grandes et belles, quand elles se soutiennent jusqu'au martyre.

Port-Royal représente, en outre, une des faces multiples du génie français : sa face austère et grave, d'une incomparable

noblesse. A quelques pas de la Cour brillante de Versailles, des hommes de tous les mondes ont vécu dans cette thébaïde, uniquement adonnés à l'étude, à la pratique de toutes les vertus. Quelques-uns d'entre eux sont l'orgueil de notre race : un Pascal, un Racine. D'autres, d'esprit plus étroit, mais toujours solide, en demeurent l'honneur : les Arnauld, les Nicole, les Lancelot, les Saci. Pauvres agités que nous sommes, nous pouvons à peine comprendre la force de ces hommes qui « faisaient oraison » ; qui trouvaient dans ce repliement intérieur le vrai secret de la liberté, la citadelle 011 l'on résiste à toutes les oppressions.

Le souvenir de cette magnifique contenance et la commisération pour la tragédie où elle sombra suffiraient à expliquer le sentiment que nous éprouvions tous, hier, en visitant des lieux demeurés si conformes aux figures qu'ils évoquent. Le vallon de Port-

l'OHT-ROYAL DES CHAMPS 269

Royal contient trois groupes de reliques rapprochées. D'abord, la maison de Le Xain de ïillemont, à Saint-Lambert. Ce savant fut le plus extraordinaire travailleur que le monde ait connu, avant notre Littré. Chaque jour , de quatre heures du matin à neuf heures du soir, il étudiait sans relâche, dans la chambre où ses pieds avaient marqué leur empreinte sur le carrelage, sous la table. Avec cela , bon et généreux pour les hommes, tendre aux enfants qu'il élevait. Sa maison, conservée sans changements, est aujourd'hui une école: une quarantaine de jeunes élèves y reçoivent l'instruction primaire, distribuée par des instituteurs d'élite, et linstruction confessionnelle, donnée par le curé de la paroisse; c'est la volonté de ces Messieurs, qui allouent une rente à cet efTet. A une portée de fusil de la maison, la jolie ég-lise gothique dont Le Xain de Tillemont fut le curé; contre Tégiise, le tragique cimetière où les os des

martyrs sont enfouis dans la fosse commune.

Un an après la fermeture de Port-Royal, en 1710, Le Tellier et les autres ennemis des solitaires arrachèrent au Roi l'ordre de disperser jusqu'aux pierres de l'abbaye rebelle. Tous les bâtiments furent rasés; on exhuma les corps ensevelis dans ce saint lieu, on les transporta dans des tombereaux au charnier anonyme du cimetière de Saint-Lambert.

Seuls les os de quelques femmes de qualité, M"""' de Longueville, de Conti, et ceux de Racine, trouvèrent grâce : on sait que ces derniers reposent à Saint-Etienne-du-Mont. Pour tout le reste, la profanation fut d'une brutalité incroyable. Saint-Simon l'a racontée avec un cri de révolte. Un autre contemporain écrit : « Des chasseurs de Versailles, se trouvant proches de Port-Royal, eurent la curiosité d'y entrer pour voir ce saint lieu dans sa plus grande désolation, et ce qu'où y faisait. Ils y trouvèrent plusieurs hommes

qu'ils prirent pour des fossoyeurs, qui déterraient les corps des cimetières, et qui, s'étant enivrés ce jour-là, procédaient à cette action avec toutes sortes d'indécences et proférant des paroles libres et malhonnêtes, en arrachant de la terre des corps de religieuses tout entiers, et quelques-unes encore dans leurs habits. Ils en firent réprimande à ces insolents, et voulant savoir ce qu'on faisait de ces corps, ils entrèrent dans l'église où ils étaient jetés en un monceau, autour duquel ils trouvèrent plusieurs chiens qui dévoraient les chairs encore entières et rongeaient les os. »

Tout se paye. Quatre-vingts ans après, d'autres sauvages déterraient à Saint-Denis et dispersaient au vent les cendres de Louis le Grand , de ses pères , de ses enfants.

Passé Saint-Lambert, nous arrivons sur l'emplacement de labbaye rasée, au fond de l'étroit entonnoir où elle s'élevait auprès de

-'- LE UAPPEL DES O.MBRES

I elang. Ces Messieurs ont dégagé les substructions et construit une petite chapelle qu. sert de musée. Aux murs pendent les porlra.ts sévères des illustres docteurs, de k

MèreAngélique, delaMère Ag„ès;etde curieuses estampes qui représentent la vie de Port-Royal, les religieuses en prière dans le chœur ou dans le bois de la Solitude. Des v.trines renferment les débris de la bibliothèque, les manuscrits des bons ouvriers qui ont forgé notre langue au feu de la controverse. Au dehors, sous les pommiers en fleur et les lilas près d'éclore, deux bustes veillent sur ces vestiges désolés : Pascal, «acine; gardiens immortels de cette nécro- Pole, survivants indestructibles comme cette nature qui refleurit au-dessus de leurs fronts.

^^ous gravissons le coteau, nous trouvons au sommet le plus cordial accueil chez les propriétaires de la maison des Grange, lan cenne école de Port-Royal. Logis inllct et

vénérable où habitèrent Arnauld, Lemaistre, Lancelot, Saci, Pont-Château, tant d'autres hommes de bien et de grand sens; oii Pascal écrivit quelques-unes des Provinciales; où le petit Racine étudiait dans ce modeste cabinet qu'un enfant d'aujourd'hui trouverait bien étroit. Dans la cour de la ferme, à la margelle du puits, on nous montre les sceaux fabriqués de la main de Pascal, qui appliquait là une de ses ingénieuses inventions pour économiser la dépense de force dans le travail mécanique. Rien n'a changé, ici, pas même ces potagers cultivés jadis'par les solitaires. « On ne savait là ce que c'était que de cueillir des fleurs, dit Fontaine ; et d'un seul coup d'œil on remarquait que c'étaient des jardins de personnes pénitentes, où il ne fallait point chercher d'autres fleurs que les vertus de ceux qui les cultivaient. »

C'est partout ici notre surprise; on sent, et il n'y a pas de mots pour la traduire, cette

persistance occulte, mystérieuse, de l'esprit et de la couleur de Port-Royal sur les lieux, sur les choses épargnées, sur les quelques personnes qui perpétuent la tradition. Personnes efTacées, discrètes; comme les aspects du paysage, elles ont gardé Thonnête gravité de l'ancien temps; elles se retranchent dans le passé, avec une certaine retenue, une certaine défiance contre le siècle, un soupçon de crainte vis-à-vis de ce monde qui fut si dur pour leur famille spirituelle. On n'admet pas de profanes, pas d'intrus dans le val sacré. Vous vous informez des noms de ceux qui font tant de bien, on vous donne des réponses vagues : — Ces Messieurs, — appellation traditionnelle dont il faut se contenter aujourd'hui encore. Le dernier propriétaire connu, M. Silvy, avait acheté le domaine entre 1824 et 1829; il est mort à quatre-vingt-sept ans, en 1847; il a voulu qu'on l'ensevelît dans la fosse commune des « martyrs », au cimetière de Saint-Lambert.

POIlT-llOVAL DES CHAMPS 2/0

Il avait relevé les écoles, qui continuent de prospérer entre les mains où sa confiance les a remises. — Nulle part on ne comprend mieux le mot de Renan sur le parfum d'un vase vide.

Nous avons retrouvé cette impression de survivance au village de Magny-Lessart, dernière étape du pèlerinage. Elle est surtout frappante dans le parloir des religieuses de Sainte-Marthe , cinq vieilles femmes , dernières ouailles du troupeau. Assises sous les portraits des Mères que peignait Philippe de Champaigne, elles leur ressemblent de tout point : leurs traits sont plus anciens que leur âge. — « Elles ne signeraient pas, nous dit le curé, si je le leur demandais; mais je ne le leur demande pas. » La plus jeune a soixante six ans. Elles ne peuvent se recruter. La congrégation s'éteindra, faute de professes, quand la dernière de ces pieuses filles ira reposer dans l'église de Magny, sous les dalles tumulaires des confesseurs.

On a réuni dans cette église quelques-unes (les pierres tombales qui recouvraient les corps jetés au charnier de Saint-Lambert. Latines ou françaises, les épitaphes gravées sur ces pierres sont superbes; dans celle du curé Jean Besson , par exemple, notre langue atteint la force et la concision savoureuse du latin. Je ne puis transcrire ici, au bas de ces notes rapides, que la belle sentence relevée sur la plaque funéraire d'Arnauld d'Andilly : Sub sole vanitas, super solem Veritas. — Sous le soleil, vanité; audessus, vérité.

Quelque jugement qu'on porte sur les vieilles querelles de la Grâce et du libre arbitre , sur les démêlés obscurs où les hommes de Port-Royal risquèrent leur raison, leur repos, leur liberté, il faut admirer chez eux cette rareté : des caractères qui ne ployaient pas. Et il n'est pas inutile de rapprendre dans ce lieu, dans cet air qui semble imprégné de leur souffle, comment les fîères

consciences résistent aux tyrannies changeantes et toujours pareilles qu'exercent tour à tour un homme, une coterie, une mullilude. Rester debout sous leur oppression, c'est la leçon que nous donnent ces derniers tenants d'une féodalité spirituelle, les vieux et rudes Français de Port-Royal des Champs.

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