INTRODUCTION
Les études que renferme ce volume répondent toutes de près ou de loin à quelques préoccupations que je voudrais faire comprendre autrement que par le simple titre placé en tète de l'ouvrage.
Et d'abord tout le monde sent vaguement ce qui sépare le rationnel du fait empirique. L'aperceplion de tout ce qui pénètre notre conscience, au gré de circonstances plus ou moins provoquées, suffit à former pour nous un champ illimité de connaissances. Si nous enregistrons simplement une série d'impressions, se rapportant à tel ou tel ordre de choses, nous pourrons sans trop de peine énoncer des lois. Nous dirons, par exemple : Le tonnerre succède à l'éclair; — la quinine guérit les fièvres intermittentes; — l'habitude émousse les sensations; etc.. Une liste d'affirmations de ce genre peut-elle constituer une science? — Si on se refusait à le reconnaître, on risquerait de ne rendre qu'un hommage insuffisant à une foule de recherches qui, par leur caractère spécial, ne se prêteront sans doute pas de longteuips à d'autres sortes de résultats. Et d'ailleurs quelques-uns nous diront que non seulement ces inductions, énoncées purement et simplement au contact des faits, sont de la science, mais môme qu'elles
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forment la seule science vraiment digne de ce nom, la seule vraie, la seule qui ne cache aucune illusion. Heureux même si nous ne les voyons pas dénoncer déjà quelque dangereuse métaphysique dans des formules qui, par leur généralité et leur extension à l'avenir, ne se réduisent pas à une simple constatation de faits isolés. Quoi qu'il en soit, c'est une chose manifeste que, partout où elle le peut, l'intelligence humaine cherche inévitablement à franchir cette première étape. Les Grecs n'auraient même pas compris qu'on pût parler de science, en donnant à ce mot une signification aussi restreinte, et, s'ils sont devenus moins intransigeants à cet égard, les savants modernes montrent cependant une égale ardeur instinctive à perfectionner leur science dans un sens qui se peut définir d'un mot : ils cherchent à transformer ce qui n'était qu'un registre de faits en une connaissance rationnelle.
Qu'est-ce donc que cet élément logique, ce 16'[o:;, ce rationnel, dont la science humaine tend k s'imprégner toujours davantage? La distinction de ce rationnel et de ce qui n'était qu'empirique, de l'idée claire, intelligible, et du fait, tel qu'il se présente à la conscience, dans toute sa complexité, se ramènet-elle finalement à la simple distinction de l'abstrait et du concret? N'y a-t-il qu'une différence de degré dans les procédés de l'esprit depuis la première démarche par laquelle il prend le contact des représentations qui s'offrent à lui, depuis la simple aperception du donné jusqu'aux plus hautes conceptions de la science spéculative? Dans ce travail auquel se livre la pensée, a-t-elle une part active qui lui soit personnelle, montre-telle quelque spontanéité, ou bien dégage-t-elle passivement d'une réalité qui la domine les notions intelligibles par lesquelles elle la connaîtra? Jusqu'à quel point ce rationnel porterat-il sa marque? Dans quel sons représentera-t-il les
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choses qu'il contribue à faire comprendre? Dans quelles limites est-il déterminé par elles? — Telles sont les préoccupations qui font l'unité de ce livre. Qu'il s'agisse de quelque chapitre de science rationnelle, ou d'un problème historique relatif à l'évolution de la pensée spéculative, ce sont ces questions qui, sous des formes diverses, se trouvent posées à chaque page.
Ai-je besoin de dire que je n'ai nullement la prétention de les avoir résolues? Mon seul désir est de demander que dans la recherche d'une théorie de la connaissance rationnelle on tienne plus compte qu'il n'est fait d'ordinaire d'une activité spontanée de l'esprit, et qu'on ne craigne pas d'aller jusqu'à reconnaître à celte activité créatrice quelque degré de contingence et d'indétermination. Je n'apporte pas un système nouveau : j'insiste sur le besoin, pour la pensée philosophique que sollicitent de pareils problèmes, d'entrer dans certaine direction, de ne pas négliger complètement un facteur qui me semble avoir son importance.
Mais c'est là présenter les choses d'une faron bien vague. Au surplus, les critiques qui ont accueilli les « Leçons sur les origines de la science grecque » et r « Essai sur la certitude logique », me font penser que quelques éclaircissements sont nécessaires. D'un côté l'on a dit que, faisant de la science une forme de la pensée, je me montre disciple fidèle de Kant; d'autres m'ont rangé simplement parmi les empiristes; et d'autres enfin ont eu quelque envie de voir en moi un réactionnaire de la science. Il ne sera peut-être pas mauvais pour toutes ces raisons d'entrer dans quelques considérations générales.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que datent les discussions relatives à la part de l'entendement dans la
connaissance. On se rappelle, pour ne pas remonter au delà du xvii" siècle, l'opposition très nette des empiristes purs et des partisans de Tinnéité. En faisant abstraction de ce qui distingue à cet égard un Leibniz d'un Descartes, et, d'autre part, dos difTérences très réelles qui séparent, par exemple, Gondillac de Locke, — tout l'essentiel de la dispute se trouve alors en évidence dans ces simples mots de Leibniz : Nisi ipse inlellectus, ajoutés comme correctifs à la phrase célèbre : Niliil est in inteUectu quod non faerit in sensu. L'entendement, dans ses conceptions les plus hautes, disent les uns, sort tout entier de la sensation; — non, repondent les autres, il y a quelque chose que la sensation, ou l'aperception passive et tout extérieure des phénomènes, ne suffira jamais à expliquer, c'est l'entendement luimême : il y a là une source de connaissance sui generis, une force d'espèce irréductible, qui, loin d'être une résultante des impressions sensibles, les maîtrise au contraire, et, y apportant l'ordre et la clarté, fait naître la connaissance rationnelle.
C'est bien à ces derniers penseurs que nous semblons nous rattacher nous-même par notre tendance à affirmer la spontanéité de l'esprit; mais qu'on ne s'y trompe pas : une distance appréciable nous sépare d'eux. Les idées et les principes qui. tout formés d'abord comme chez Descartes, ou se développant au contact de l'expérience, comme chez Leibniz, constituent en tout cas pour eux le fonds d'intelligibilité dont dispose 1 àme humaine, ces idées et ces principes, dis-je, sont de simples reflets de la vérité éternelle, qui se trouve réalisée dans l'entendement divin. Certes cette vérité aurait pu n'être pas ce qu'elle est; c'est la volonté de Dieu qui Ta décrétée, pour ainsi dire, qui La choisie, sauf, selon Leibniz, à suivre en ce choix le principe du meilleur; il y a de ce côté, par rapport à Dieu, une atteinte au caractère
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absolu des principes fondamentaux de la connaissance; mais l'absolu se retrouve en face de l'intelligence humaine, qui a reçu par l'action extérieure du Créateur, et sous la forme d'empreintes indélébiles, ou de virtualités destinées à se développer, tout un ensemble déterminé d'idées et de notions. La science qui se formera grâce à ces éléments d'intelligibilité rapprochera peu à peu, sans jamais amener l'identité parfaite de l'un et de l'autre, l'entendement de l'homme de celui de Dieu. Cette conception, qui rappelle à certains égards la doctrine platonicienne de la réminiscence, tout en accordant un rôle directeur à l'intelligence, par rapport aux phénomènes sensibles, ne lui laisse en somme que l'illusion de la spontanéité.
Avec le Criticisme une révolution se produit : la ^ subjectivité de toute connaissance s'affirme. L'esprit n'apporte plus .seulement un fonds d'innéité qui lui permet de mieux saisir ce qui s'otïre à lui; rien ne peut s'offrir à lui , — aucun phénomène, aucune relation, — qui ne soit atTecté d'éléments propres à le.sprit lui-même. Les choses ne pénètrent notre conscience, ne sont senties ou pensées que si elles revêtent les formes a priori de la sensibilité et de l'entendement. C'est alors, — en laissant de côté le noumène inaccessible, — toute connaissance, toute science, qui se trouve en un certain sens l'œuvre de notre intelligence. Kant n'atteint-il pas ainsi les limites de toute conception qui veut donner sa place à l'activité propre de l'esprit dans l'élaboration de la connaissance? Et peut-on sérieusement songer à le dépasser dans cette voie?
Qu'on veuille bien y regarder de près. Si dans une pareille doctrine c'est mon entendement qui crée en partie la .science, s'il est permis de dire dans ce sens qu'il domine les choses et les fait ce qu'elles sont, loin d'être asservi par elles, y a-t-il pourtant dans cette activité le moindre élément de spontanéité libre?
Les intuitions et les catégories, à l'aide desquelles je construis les objets de ma connaissance, ne m'appartiennent pas en propre, ou, s'ils m'appartiennent, c'est que je fais partie de Thumanilé, c'est que mon esprit est fait dans le moule d'où est sorti l'esprit humain, et que celui-ci est constitué de telle sorte qu'il ne peut pas ne pas connaître à travers ces formes déterminées. C'est là même la raison pour laquelle les formes a priori sont la condition de toute objectivité : l'objectif de la connaissance empirique, n'est-ce pas dans cette doctrine l'universalité du subjectif?
Et d'ailleurs nul n'ignore une des préoccupations dominantes de Kant. Ne voulait-il pas par son système rendre compte de la nécessité absolue que comportaient à ses yeux les jugements de la science théorique? Si pour lui une part si grande doit être faite à la pensée, il n'en est pas moins vrai que toute cette activité du sujet ne peut aboutir qu'à une série de conceptions déterminées, nécessaires, formant un ensemble dont aucun élément ne se prête à la moindre mobilité. Si l'on peut dire que Kant a fait de la science jusqu'à un certain point une chose de l'esprit, il est peut-être encore plus vrai de déclarer qu'il a adapté l'esprit à cette science, qu'il a composé le mécanisme de notre intelligence, qu'il en a ajusté toutes les pièces, exactement de telle façon qu'elle fut amenée à formuler un à un, à propos du monde des phénomènes, les jugements de la science spéculative. L'idée de la nécessité dogmatique de ces jugements est un des points fondamentaux de la doctrine : elle exclut radicalement tout soupçon de contingence dans la prétendue création de l'esprit.
La distinction de la sensibilité et de l'entendement pourrait faire illusion, Kant, laissant à la première le caractère d'une réceptivité purement intuitive, n'accorde-t-il pas à l'autre, au Verstand, une puis-
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sance active de construction, de représentation par concepts? — La différence, au point de vue où nous nous plaçons, est plus apparente que réelle. Elle ne correspond plus en eiïet à la vieille distinction des faits de sensation obscurs et complexes et de la pensée qui, les éclairant de sa lumière, en dégage ses conceptions rationnelles. Un exemple saisissant suffit à le montrer. La mathématique qui pour nous est la science rationnelle par excellence, relève, aux yeux de Kant, bien moins de l'entendement que de la sensibilité, car elle énonce, en se développant, le contenu des intuitions d'espace et de temps.
Ainsi, en opérant une révolution analogue à celle de Copernic, suivant la comparaison de Kant luimême, en déplaçant le centre de la réalité connaissable du dehors au dedans, le Griticisme sacrifiait en somme tout élan de la pensée véritablement spontané à une nécessité supérieure, qui s'impose à l'universaUté du genre humain, et se traduit par la rigoureuse détermination des constructions scientifiques de l'esprit.
Ces réflexions se comprennent mieux encore si de Kant nous passons à Hegel, car tout est alors démesurément grandi. Entre l'un et l'autre, Fichte et Schellingont su transformer la philosophie du maitre dans la direction qu'elle ne pouvait pas ne pas suivre, et, tout naturellement, s'est posé l'idéalisme absolu de Hegel, comme terme extrême oii devait aboutir dans ce sens le criticisme kantien. La réalité, qui est ici tout entière accessible à l'esprit, est identique à la raison; tout réel est rationnel, tout rationnel est réel; l'idée, pour être adéquate au monde, n'a qu'à se développer logiquement dans son infinité. Voilà bien l'affirmation la plus haute de la souveraineté immanente de l'idée, comme aussi le sentimentd'une plénitude infinie d'expansion : N'est-il pas difficile d'échapper à la séduction puissante qu'une pareille
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conception exerce sur la pensée? Et cependant, plus manifestement encore que la philosophie kantienne, elle implique un élément qui nous répugne : c'est l'absolu. Ce qui n'était d'abord qu'une nécessité imposée à l'esprit humain est devenu chez Hegel l'absolu de l'idée, de la raison, — raison immanente sans doute, mais s'exprimant et se réalisant par une évolution à marche nécessairement unique et déterminée. L'identification du rationnel et du réel fait profiter celui-ci de l'infini de l'idée, mais ne condamne-t-elle pas celui-là à revêtir l'un des attributs essentiels de cette vieille notion métaphysique d'une réahté absolue, — je veux dire l'unité de détermination? Et n'y a-t-il pas dans ce poids mort, pour ainsi dire, que traîne avec lui le rationnel, de quoi couper court à toute contingence? Que l'idée se développe ù l'infini, soit! ce ne peut être en tout cas que suivant une évolution rectiligne, incompatible avec la moindre velléité de changement de direction.
C'est ainsi que toute philosophie rationaliste, depuis Descartes jusqu'à Hegel, aboutit très naturellement à l'affirmation d'une nécessité d'autant plus étroite, qu'elle fait plus large la part de l'idée dans la connaissance.
Peut-être s'ils étaient conséquents avec le principe fondamental de leur conception, celui de la tablo rase^ les empiristes ne vaudraient guère la peine d'une consultation dans cette brève enquête. Mais, à rigoureusement parler, aucun d'eux ne s'en tient à cette vue si étroite qui exclurait absolument toute spontanéité de l'intelligence. Condillac lui-même a beau s'ingénier pour expliquer l'entendement entier par la seule sensation, il ne méconnaît pas tout ce qu'il y a d'actif dans les opérations intellectuelles, et même tout ce qui implique jusqu'à un certain point le choix
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de la direction dans la formation des concepts : n'insiste-t-il pas sur l'œuvre de l'esprit, qui, à propos des idées abstraites, des notions scientifiques, sait créer une langue bien faite? Qu'importe alors pour nous qu'un tel pouvoir soit acquis au lieu d'être primitif? Condillac veut qu'il dérive de sensations transformées. Un partisan de l'innéité ne manquerait pas de voir là l'aveu significatif qu'au moins la transformation était possible, que l'être humain est donc tel qu'en lui naît et se développe une intelligence active; qu'il a en puissance cette spontanéité future qu'on lui refusait tout d'abord, et cela ne serait pas si éloigné qu'on pourrait croire de la pensée leibnitienne.
Locke, lui aussi, n'avait-il pas donné à l'âme la capacité de réfléchir, à côté de celle de sentir? Surtout, n'avait-il pas fait appel, pour rendre compte des idées complexes, de celles qui justement vont jouer le rôle le plus important dans la connaissance rationnelle, n'avait-il pas simplement fait appel au pouvoir de l'esprit de combiner les idées simples, celles qui s'offrent d'elles-mêmes?
Aussi bien, d'une façon générale, acceptons avec les empiristes un donné primitif, fait de sensations et d'idées, — sans trop leur demander compte de leur dédain pour les éléments a priori qui s'y peuvent démêler. Nous aurons là en tout cas la matière toute passive de la connaissance. Quand notre esprit l'élabore pour en faire sortir le rationnel, le vrai problème se pose de nouveau : quelle est dans cette œuvre la part active de l'intelligence?
Bacon la reconnaît capable de formuler des inductions, de dépasser les faits particuliers observés pour énoncer des lois, et certes nous devons lui en savoir gré, car c'est la seule trace d'idéalisme que nous trouvions chez lui. Sous l'apparence d'indiquer à l'esprit humain les procédés par lesquels il peut par-
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venir à la découverte des lois scientifiques, tous les efforts du Xovum organum tendent à arrêter sans cesse sa marche et à briser son essor. Pas de généralisation hardie, pas d'hypothèse, trêve à tout élan de l'imagination, et surtout gare aux fantômes, aux idoles que fait naître si facilement l'esprit humain, faute de se mettre assez à l'abri de toule condition de subjectivité. — On peut admirer à quel point de pareils conseils permettent d'éviter les erreurs, mais il reste à se demander si, pour empêcher un faux pas, ils n'en viennent pas à prescrire l'immobilité.
Que si on ne songe pas tout d'abord à porter ses regards aux sommets de la science rationnelle, on peut, même en se bornant aux recherches expérimentales, sentir déjà tout ce qui manque aux trop sages prescriptions de Bacon. Le livre de Claude Bernard — 1' ce Introduction à la médecine expérimentale » — est, dans le domaine propre de la ujôthode d'observation, la protestation la plus éloquente contre toute tentative d'amortir par trop de restrictions l'élan de l'intelligence. « Ceux, dit-il, qui ont condamnés l'emploi des hypothèses et des idées préconçues dans la méthode expérimentale ont eu tort de confondre l'expérience avec la constatation de ses résultats... On doit donner libre carrière à son imagination; c'est l'idée qui est le principe do tout raisonnement et de toute invention; c'est à elle que revient toute espèce d'initiative. On ne saurait l'étouffer ni la chasser sous prétexte qu'elle peut nuire, il ne faut que la régler et lui donner un critérium, ce qui est bien diflérent. .. Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela, on ne saurait faire aucune investigation ni s'instruire, on ne pourrait qu'entasser des observations stériles... »
Est-ce à dire que voilà les choses remises au point et que Cl. Bernard accorde à l'idée tout le pouvoir