‹ Le rationnel, études complémentaires à l'Essai sur la certitude logiqueChapitre 2 sur 54 · I.NTUOlJlCTiON i · texte numérisé non relu

I.NTUOlJlCTiON i

que nous réclamons pour elle dans la construction de la science? Pas encore, et c'est ce que je voudrais surtout faire comprendre. L'idée, telle qu'on l'entend ici, n'est qu'une sorte d'anticipation de l'observation future, elle consiste à deviner ce qui se vérifiera dans des conditions précises que l'on imagine. C'est simplement riiypothèse portant sur des faits identiques à ceux que l'on observe constamment et s'exprimant dans la langue même qui sert à énoncer les phénomènes courants, sensations, impressions, aperceptions de toutes sortes. En la concevant l'esprit ne dépasse pas la trame des faits observables, son activité se borne à prévoir quelque arrangement nouveau de ces faits eux-mêmes. Cela est si vrai que Cl. Bernard insiste plus d'une fois sur ce qu'une idée, pour être valable, pour pouvoir jouer un rôle dans l'expérience, duit exprimer quelque chose de possible et de vériliable. « Si l'on faisait, dit-il, une hypothèse que l'expérience ne put pas vérifier, on sortirait par cela même de la méthode expérimentale pour tomber dans les défauts des scolastiques et des systématiques. » Loin de nous la pensée de désapprouver un tel langage pour un domaine de recherches où le savant aurait quelque peine à se dire au delà de la période purement empirique, et où il n'oserait peut-être pas appliquer à ses études l'épithète de rationnelles. Mais qu'au lieu d'être médecin ou physiologiste, Cl. Bernard eût été seulement physicien, n'eût il pas dû reconnaître que l'intervention de l'esprit dans l'expérience la plus simple d'optique ou d'électricité, par exemple, est déjà bien autre chose qu'une simple divination anticipée des phénomènes? Qui ne sait en effet à quel point la science du physicien est aujourd'hui imprégnée d'une foule de notions définies par lui et pour lui, de théories de toute espèce qu'il a construites, de symboles qu'on ne peut comprendre que par une certaine initiation spéciale? « Entrez

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dans ce laboratoire, dit M. Duhem, dontj'ai eu plusieurs fois l'occasion de citer les profondes études sur ce sujet, approchez-vous de cette table qu'encombrent une foule d'appareils : une pile électrique, des fils de cuivre entourés de soie, des godets pleins de mercure, des bobines, un barreau de fer qui porte un miroir; un observateur enfonce dans de petits trous la tige métallique d'une fiche dont la tête est en ébonite; le fer oscille et, par le miroir qui lui est lié, renvoie sur une règle en celluloïde une bande lumineuse dont l'observateur suit les mouvements: voilà bien sans doute une expérience : ce physicien observe minutieusement les oscillations du morceau de fer. Demandez-lui maintenant ce qu'il fait; va-t-il vous répondre : « J'étudie les oscillations du barreau « de fer qui porte ce miroir »? — Non ; il vous répondra qu'il mesure la résistance électrique d'une bobine; si vous vous étonnez, si vous lui demandez quel sens ont ces mots et quel rapport ils ont avec les phénomènes qu'il a constatés, que vous avez constatés en même temps que lui, il vous répliquera que votre question nécessiterait de trop longues explications et vous enverra suivre un cours d'électricité '. » Des réflexions analogues trouveraient leur place s'il s'agissait d'une expérience relative aux phénomènes de chaleur ou de lumière, — ou de la plus simple observation astronomique. A quelle distance de la réalité concrète, sensible, observable directement, se trouvent ici les conceptions théoriques sans cesse maniées? N'en sont-elles pas séparées par cette suite de plus en plus longue, à mesure que la science progresse, de notions nouvelles, forces, potentiel, intensité ou résistance de courant, énergie, longueurs d'ondes, etc., et par une quantité de plus en plus

1. Que/'/ues réflexions au sujet de la physii^ue erpérvncnlale, p. 1 et 2.

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grande de théories construites à l'aide de ces éléments, — le tout formant un enchevêtrement toujours plus complexe, un ensemble toujours plus riche, dont toutes les parties jouent leur rôle dans renonciation des lois, comme aussi dans l'expression de ce qui n'est pour le savant que le phénomène simplement constaté? Peut-on raisonnablement parler ici de l'idée qui comporte sa vérihcation, au sens véritable de ce dernier mot? Ne doit-on pas se contenter d'un accord harmonieux entre la théorie et les faits dont elle fournit l'expression, accord que l'esprit s'efforcera de maintenir indéfiniment en choisissant, dans une certaine mesure, tout en se laissant guider par des raisons d'opportunité, celui des innombrables rouages qu'il convient au besoin de modifier dans l'engrenage de ses constructions?

Si déjà le physicien qui expérimente au contact des faits se trouve séparé par une telle distance de la réalité directement vérifiable, que faut-il dire du géomètre ou de l'analyste? J'ai trop souvent insisté sur ce point pour devoir y revenir ici; ce que je veux ajouter seulement, c'est qu'il est impossible de pénétrer l'ensemble des notions mathématiques ou physiques, sans éprouver ce sentiment que d'une part certains de ces concepts échappent non pas seulement à toute vérification directe, mais même à toute réalisation compréhensible, — et que d'autre part la liste des axiomes, des postulats, des définitions, que le savant nous offre, n'est pas la seule qu'il eût pu construire. Bref, il nous semble difficile de contester la présence dans le rationnel de quelque chose qui non seulement n'est pas rigoureusement imposé par le dehors el a son origine dans certaine spontanéité de la pensée, mais même de quelque chose qui no reçoit jamais, qui ne peut pas recevoir du dehors la consécration de sa nécessité, et qui reste dès lors indéfiniment affecté d'une certaine contingence.

ii LE RATIONNEL

Est-ce là une illusion? Bacon, s'il revenait parmi nous, saurait-il la dissiper? Mis en présence du développement grandiose de la science de l'univers par la pénétration de plus en plus profonde de l'idée dans le monde physique, qu'eùt-il pensé? Lui qui avait proscrit avec tant d'énergie tous les fantômes, qu'eût-il dit de ce fantôme de l'attraction expliquant, par une merveilleuse formule, en même temps que la pesanteur, tous les mouvements des corps célestes? Qu'eùt-il dit, sans regarder si haut, de ce fantôme de la force qui a pparaît invinciblement au savant moderne toutes les fois qu'un simple élément de matière se meut, par exemple, autrement qu'en ligne droite? Qu'eût-il dit du fantôme de la quantité négative, de Yiniaginaire, de l'infini, — oui, de l'infini, avec lequel le mathématicien ne peut plus ne pas vivre. Et qu'eût-il dit encore de l'atome, et de l'éther, et de tous les autres fantômes que tout bon physicien est tenu de traiter en auxiliaires assidus? Eût-il eu le courage de rejeter de la science humaine tout ce trésor accumulé par deux siècles de pensée réfléchie, et d'où jaillissent constamment, comme d'une source prodigieusement abondante, les applications les plus merveilleuses? Ou bien eût-il accepté décidément pour la science rationnelle le droit de ne plus s'etTrayer des fantômes?

Ce qu'il eût pensé, nous pourrons peut-être le savoir. Le Bacon du Nuvuni organum n'est pas un Anglais du xvii'^ siècle; il représente bien plutôt une des faces multiples du miroir où l'intelligence humaine s'interroge et se juge. Il représente une tournure d'esprit, une tendance qui s'est rencontrée de toute antiquité et qui se rencontrera sans doute aussi longtemps qu'il y aura des hommes pour réfléchir. C'est

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