‹ Le rationnel, études complémentaires à l'Essai sur la certitude logiqueChapitre 16 sur 54 · Cf. Boutroux, Socrate, fumUitcur de la science morale · texte numérisé non relu

Cf. Boutroux, Socrate, fumUitcur de la science morale

Voilà bien du mal, dira-t-on peut-être, pour démontrer ce qui n'est qu'une banale et trop évidente vérité! Les hommes cultivent la science quand ils sont capables de l'aimer, et quand aucune préoccupation pratique ne vient les en détourner. — Mais qu'on n'oublie pas que la science est à deux faces. Si d'une part elle est, par essence, théorique et spéculative, de l'autre elle vise à l'application. De nos jours, MM. Hermite. Darboux, Poincaré sont des savants, mais MM. Eiffel ou Edison en sont aussi. Parlez à quelqu'un de la science du xix*^ siècle et de ses progrès : il pourra peut-être, suivant l'éducation qu'il aura reçue, songer à la théorie générale des fonctions, ou à celle des surfaces, mais n'y a-t-il pas beaucoup à parier qu'il songera plutôt aux chemins de fer, aux téléphones, à la science des ingénieurs? La spéculation et l'application sont inséparables, et les Grecs n'avaient pas fait exception à cet égard : la mathématique naissante ne s'appliquait-elle pas de bonne heure à l'étude des sons, au mouvement des astres, aux phénomènes optiques? — Mais alors si la science, par un de ses côtés, est en contact direct avec les choses du monde sensible, si par là elle se pose naturellement pour but la satisfaction des besoins matériels, l'amélioration des conditions physiques ou se déroule notre existence, est-il évident que ses progrès doivent être en raison du désintéressement oi^i l'humanité sera capable de se tenir à l'égard de toute préoccupation pratique? Notre loi ne prend-elle même pas la tournure d'un paradoxe, et ne pourrait-on essayer de dire avec plus de vraisemblance qu'au contraire la science atteindra de mieux en mieux ses fins, si les savants portent de plus en plus leur attention sur les problèmes pratiques, s'ils

ne consentent même à cultiver la théorie qu'en n'oubliant jamais les rapports étroits qu'elle doit garder avec les applications futures? Ainsi la loi que nous avons fornriulée est loin d'être une évidente naïveté : elle revient à dire que les progrès de la science appliquée elle-même sont d'autant plus marqués que l'homme a été plus capable de spéculation pure; elle subordonne la pratique à la théorie, et à une théorie le plus complètement détachée de tout souci utilitaire; elle semble dire que l'intelligence humaine doit s'abandonner librement à ce qui lui plait, à ce qui la séduit, et que c'est là même la condition nécessaire pour que les découvertes utiles se produisent, comme résultat naturel d'efforts désintéressés.

Avant d'examiner de plus près lintérèt philosophique que peut présenter cette loi au point de vue du problème de la connai.^sancc, nous ne saunons éviter de répondre à une question qui se pose d'ellemême. L'état actuel de la science, la nature de ses progrès, de sa méthode expérimentale, la poursuite constante des grandes découvertes ou de leurs perfectionnements n'opposent-ils pas un démenti à la loi que nous avons cru pouvoir énoncer? Ou bien, si, en dépit des apparences, cette loi conserve encore toute sa validité, les tendances pratiques et utilitaires de la science, en cette fin de siècle, n'ont-elles pas de quoi nous inspirer les plus vives craintes pour un temps plus ou moins éloigné? Car les succès étonnants du présent ne sauraient être une garantie suffisante pour l'avenir '.

Rassurons-nous. D'une part jamais il n'avait été donné d'assister à une éclosion de travaux théoriques aussi abondante qu'aujourd'hui. Ouvrez les journaux

1. Cf. Heiiouvier, Le proffiès dans les sciences, crit. philos. 1, 1S75.

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spéciaux, les revues scientifiques, les bulletins de sociétés savantes, les comptes rendus des Académies, jetez les yeux sur ces publications dont le nombre est devenu fantastique : vous constaterez aisément que, pour une application pratique, pour une découverte annoncée, c'est par centaines que vous pouvez compter les études de théorie pure dans tous les ordres d'idées. En mathématiques, par exemple, et en mathématiques pures, dans le domaine propre de la spéculation scientifique, dans le domaine en tout cas le plus éloigné de tout souci matériel, les savants nous donnent le spectacle d'une activité prodigieuse. D'autre part, quand on cite les merveilles de la méthode expérimentale moderne, se rend- on un compte exact de son véritable caractère? Si, laissant de côté les sciences à peine sorties de l'empirisme, nous allons tout droit au laboratoire du physicien, là où cette méthode expérimentale se trouve, de l'aveu de tous, dans les conditions les plus conformes à ses exigences, nous n'aurons pas de peine à découvrir dans son fonctionnement autre chose qu'un enregistrement pur et simple de faits provoqués et observés. Et ce n'est pas seulement l'idée directrice de Claude Bernard, dont nous voulons parler, cette idée qui n'est qu'une sorte de divination anticipée, une hypothèse servant de fil conducteur, mais ne s'élevant au-dessus des faits sensibles, tels qu'ils sont perçus par nous, que pour tâcher d'y saisir quelque coordination, quelque enchaînement; celte idée, qui à son tour réagit il est vrai sur la suite des expériences, y trouvait déjà cependant l'origine, l'occasion de sa formation, et elle ne la dépasse en somme que de la puissance d'ingéniosité et d'imagination de l'expérimentateur. L'intelligence du savant intervient bien autrement encore. Elle apporte, dans l'interprétation des faits, une provision de théories, de constructions tout élaborées, un ensemble de signes, de conven-

UNE coNnrriox du proches scientifique 9iJ

lions, un langage complet, à travers lequel le moindre détail d'une expérience ou d'électricité, par exemple, prend toute sa signification. Entrez sans préparation dans le laboratoire d'un physicien, et assistez à quelque expérience importante. Entre ce que vous verrez, ce que vous observerez, et ce que notera le savant, ce qu'il dira lui-même pour rendre compte de l'expérience, il y a une distance énorme qui ne pourrait être franchie que par une longue initiation théorique'. La méthode expérimentale, là oi^i elle atteint vraiment sa perfection et produit des merveilles, est profondément imprégnée de vues spéculatives; et ce peut être précisément le moyen de juger le degré d'avancement d'une science d'observation, que d'apprécier la quantité de théorie pure qui s'introduit dans l'interprétation générale des expériences.

Enfin, après les considérations historiques que nous avons présentées plus haut, on comprendra que nous nous demandions s'il n'y a pas dans les préoccupations sociales du temps présent la marque d'une orientation nouvelle, dangereuse pour la spéculation purement désintéressée.

Sans contester que bien des penseurs ne prennent goût aux que.stions sociales qu'en songeant à une réalisation effective de leurs conceptions, il est permis de noter, comme symptôme rassurant — (j'entends du point de vue où nous nous plaçons), — les tendances théoriques de la plupart de ceux qu'attirent ces études. On parle assez couramment de nos jours du socialisme scientifique, et même on commence à connaître en France la doctrine venue d'Allemagne, qui porte ce nom. Elle inspire jusqu'à nos hommes

1. Cf. Duliem, Queli/ues réflexions au sujet de la physique expérimentale {Revue des (luestiona scientifiques), juillet IS'Jl, — et notre élude La science rationnelle.

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politiques, qui, pour la propager ou la combattre, pénètrent forcément sur le terrain de la théorie. — A plus forte raison les philosophes qui s'efforcent de constituer une science des faits sociaux restent- ils naturellement dans un ordre d'idées qui n'a rien d'incompatible avec la spéculation scientifique, sous sa forme générale et abstraite. Bien au contraire, serions-nous tentés de dire. Aug. Comte voyait dans l'avènement de la sociologie, dont il a tâché d'être le fondateur, le principe d'une organisation systématique des sciences; et, si l'on pensait que depuis lors, chez les jeunes sociologues, la séparation de deux ordres d'idées risque de se faire au profit de préoccupations exclusivement pratiques, nous renverrions le lecteur aux belles études de M. Bernés '. qui nous montrent la sociologie renouvelant la science, loin de s'y opposer, en étendant la signification même de l'idée de science. — N'y a-t-il pas un rapprochement curieux et rassurant à faire entre pareils efforts et ceux d'un Socrate poursuivant, à propos de la morale, la définition et les conditions fondamentales de la connaissance scientifique?

Bref, il nous semble que, dans ses tendances générales, ce siècle n'est pas aussi éloigné qu'on veut parfois le dire de la spéculation désintéressée, et que si le désintéressement est une condition du progrès scientifique, il nous est encore permis d'envisager l'avenir avec confiance.

Est-ce à dire que nous devions nous abandonner à un optimisme tranquille? — Non certes. De tout notre pouvoir nous devons lutter contre l'envahissement des tendances trop exclusivement utilitaires et pratiques; nous devons par tous les moyens faire

1. Cf. particulièrement l'article paru dans la Revue de Métaph'jsique et de Morale, mars 1893 : La sociologie, ses conditions d'existence^ son importance scientifique et plulosophique.

pénétrer dans les esprits le respect, sinon l'admiration, pour ceux qu'on est trop disposé parfois à appeler des rêveurs inutiles, et pour toute étude spéculative. Arrêtons le plus possible sur les lèvres prêtes à les prononcer ces mots que chacun de nous a trop souvent entendus : à quoi cela sert-il?

Il est temps d'en venir aux réflexions que nous suggère, au point de vue philosophique, la loi que nous avons énoncée. Elle subordonne l'application de la science, les grandes découvertes pratiques, l'accroissement de notre puissance sur les choses de la nature, — à la pensée théorique. Or, suivant un mot connu, savoir c'est prévoir, et prévoir c'est pouvoir. Il est donc permis de dire plus simplement qu'elle fait dépendre la connaissance des phénomènes réels du progrès de la pure spéculation. Elle ne touche ainsi à rien moins qu'au nœud vital du problème de la connaissance, au lien de la pensée et des choses : et si, par elle-même, elle ne suffit pas à fournir une solution du problème, du moins elle exprime une exigence dont toute solution doit tenir compte.

Le réel pour Platon, c'était les idées, de telle sorte que le monde sensible y participât et ne devint objet de science que dans la mesure où il participait aux idées elles-mêmes; et Aristote pensait de même, quoiqu'il s'exprimât en termes quelque peu dilïérents : le réel des choses et ce que la science doit chercher à saisir en elles, n'était-ce pas pour lui l'idée qui s'y cache? C'était là la solution la plus naïve et la plus simple, objectivant tout naturellement au dehors les conceptions intelligibles, ou plutôt proclamant l'identité de ces conceptions et de la réalité. — A deux mille ans de distance, et d'un point de vue

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diamétralement opposé, Kant soumettant systématiquement la réalité des phénomènes aux formes a priori de la pensée, aboutissait à la même justifica-. tion des sciences théoriques. La géométrie, l'algèbre, l'arithmétique, la mécanique, quoique formulées (i priori par le mathématicien, proclament les lois mêmes des choses, puisque celles-ci n'existent pour notre connaissance qu'en tant qu'elles sont assujetties aux conditions énoncées par ces sciences spéculatives.

On ne saurait se plaindre, semble-t-il, de ce qu'une semblable doctrine ne subordonne pas suffisamment à la pensée le monde, objet de notre connaissance. Mais, en vérité, n'y a-t-il pas, à prendre la doctrine à la lettre, une exagération dépassant les bornes de ce que peut accepter notre raison? Prenez la mathématique pure, par exemple, dira-t-on que, si loin qu'elle soit poussée, quelques limites qu'atteignent ses constructions, elle ne cessera jamais de formuler les conditions de réalité des phénomènes? Ou bien, frappé de la fécondité de la mathématique, même dans ce qu'elle a de plus abstrait, Kant eût osé répondre oui, et alors véritablement eût réfuté luimême sa doctrine par l'excès où il l'eût portée. — Ou bien, plus probablement, préoccupé, comme il l'a toujours été d'ailleurs, des conditions que l'intuition impose à la mathématique, il eût prescrit d'avance des bornes à celle-ci, et alors il n'eût pas raisonné au fond autrement qu'Auguste Comte, et, comme celuici, ainsi que nous allons y insister, eût méconnu ce pouvoir de la pensée de rester si souvent féconde, — même bien entendu au point de vue des applications les plus pratiques, — quand elle s'abandonne à la spéculation pure avec le plus complet détachement de toutes circonstances matérielles.

Des conceptions qui se rattachent par un rapport plus ou moins lointain à l'empirisme, la philosophie

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d'Auguste Comte nous semble la plus parfaite : elle reste parcourue par un souffle d'idéalisme, qu'explique suffisamment d'ailleurs l'éducation mathématique de l'esprit de Comte. ^Les sciences théoriques, à ses yeux, considèrent chacune quelques propriétés abstraites du monde sensible, propriétés de moins en moins simples et générales à mesure qu'on s'éloigne des mathématiques pures; mais, en tout cas, à tous les degrés de lu hiérarchie, ce sont des éléments que l'esprit a dégagés des choses, et qu'il ne fait que leur rendre, pour ainsi dire, quand, après avoir construit sur eux une science rationnelle, il l'applique au monde réel. Dans l'intervalle, Comte a le sentiment très net qu'une élaboration s'est faite, d'une importance capitale pour le progrès de la science : il insiste maintes fois sur les caractères de précision et de rationalité si nécessaires, dit-il, à ce progrès. Mais, à ses yeux, les spéculations de la pensée théorique restent très voisines des conditions de la réalité même, ou, en tout cas, doivent ne pas s'en écarter, si l'on ne veut pas tomber dans la rêverie inutile. Il faut aux conceptions de la science rationnelle certaines conditions déterminées de « positivité » pour qu'elles ne deviennent pas des chiinèies.

Mais il arrive que ces restrictions imposées à l'élan de la pensée limitent considérablement son pouvoir, et il est difficile de n'être pas frappé du sentiment profond qu'a Auguste Comte des bornes de la science : ce sentiment s'exprime à chaque page des leçons de philoso])hie jwsid ve.

Considérant, par exemple, le degré d'abstraction, d'universalité et de simplicité auquel a atteint de son temps l'analyse mathématique, il déclare : « On ne saurait tenter d'aller plus loin sous" ces trois rapports équivalents, sans tomber évidemment dans les rêveries métaphysiques. Car quel substratum etTectif pourrait-il rester dans l'esprit pour servir de sujet

positif au raisonnement, si on voulait supprimer encore quelque circonstance dans les notions des quantités indéterminées, constantes ou variables, telles que les géomètres les emploient aujourd'hui '? » De même, après avoir énuméré les fonctions qu'étudie l'analyse de son temps : « A quelques formules, ditil, que puisse conduire l'élaboration des équations, il n'y aurait lieu à de nouvelles opérations arithmétiques que si l'on venait à créer de véritables nouveaux éléments analytiques, dont le nombre sera toujours, quoi qu'il arrive, extrêmement petit - », et plus loin ^ : « Nous ne concevons nullement de quelle manière on pouirdit procéder à la création de nouvelles fonctions abstraites élémentaires, remplissant convenablement toutes les conditions nécessaires. Ce n'est pas à dire néanmoins que nous ayons atteint aujourd'hui la limite effective posée à cet égard par les bornes de notre intelligence. Il est même certain que les derniers perfectionnements spéciaux de l'analyse mathématique ont contribué à étendre nos ressources sous ce rapport, en introduisant dans le domaine du calcul certaines intégrales définies, qui à quelques égards tiennent lieu de nouvelles fonctions simples, quoiqu'elles soient loin de remplir toutes les conditions convenables, ce qui m'a empêché de les inscrire au tableau des vrais éléments analytiques. Mais, tout bien considéré, je crois qu'il demeure incontestable que le nombre de ces éléments ne peut s'accroître qu'avec une extrême lenteur. » — Pour sentir à quel point la modestie de Comte est exagérée à l'égard du développement des mathématiques, et comme il se rend peu compte du degré d'abstraction auquel elles peuvent atteindre, de la quantité illimitée

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