‹ Le rationnel, études complémentaires à l'Essai sur la certitude logiqueChapitre 15 sur 54 · Cf. Brochard,. op. cit · texte numérisé non relu

Cf. Brochard,. op. cit

UNE CONDITION DU PROGRts SCIENTIFIQUE 87

renoncé de sa loi, qu'il fût pénétré du caractère tout relativiste de cet énoncé? Fallait-il, pour que Mariotte donnât sa formule, qu'il sentit à quel point elle allait être provisoire? On serait presque tenté de répondre que l'erreur à cet égard ne pouvait être qu'un excitant plus impérieux. — Mais, objectera-t-on, c'est l'esprit critique qui fera défaut là où se trouvera le dogmatisme : les lois et les formules s'énonceront sans doute avec empressement, mais seront-elles discutées? — Que l'on veuille bien examiner de près s'il a vraiment manqué quelque chose à un Plolémée, augmentant le nombre des épicycles nécessaires pour rendre compte du mouvement des planètes; ou à un Eudoxe, ajoutant, pour expliquer le mouvement de la lune, par exemple, une sphère ou deux à la liste de celles qui jusqu'à lui semblaient suffisantes; ou à l'astronome inconnu qui le premier renonça au système des sphères concentriques s'emboîtant les unes dans les autres et tournant autour d'axes divers, pour créer la théorie des épicycles. N'y a-t-il pas dans les corrections, modifications, transformations radicales parfois que la théorie a dû subir ainsi dans certains domaines, la preuve manifeste que les anciens étaient capables de conceptions variables s'accommodant de mieux en mieux à l'explication des faits observés? Là où nous voyons des idées et des symboles de plus en plus approchés, ils voyaient peutêtre la vérité se substituant à l'erreur : les résultats étaient-ils bien différents?

3" Enfin, la science pure, celte mathématique que les Grecs avaient créée avec tant d'éclat, ne pouvaitelle, après les premiers beaux jours de l'école d'Alexandrie, se prêter encore à de nombreux progrès? En quoi la méthode expérimentale était-elle nécessaire pour qu'un algorithme commode se dégageât de la géométrie grecque, comme cela devait peu à peu se produire plus tard? En quoi a-t-elle été

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nécessaire pour que les travaux de Vièle, de Descartes et des géomètres du xvii'' siècle vinssent enfin renouer l'antique tradition et donner une suite naturelle, quoique longtemps attendue, à l'œuvre des Pythagore, des Euclide, des Apollonius, des Archimède? Est-ce en songeant au défaut de méthode expérimentale chez les anciens, ou à la tournure d'esprit trop logique des (Irecs, quon peut expliquer ce long intervalle de dix-huit siècles qui sépare, par exemple, la représentation des coniques par leurs équations chez Apollonius, et la géométrie analytique de Descartes?

Il faut donc absolument chercher ailleurs la réponse au problème que nous avons posé.

Il reste les grands événements historiques qui sont venus bouleverser la Grèce et transformer plus ou moins le monde occidental : la conquête macédonienne, la domination romaine, l'avènementdu christianisme. Mais notre problème est loin d'être résolu par une semblable cnumération. On n'a rien expliqué, si l'on n'a pas dit pourquoi de pareils événements ont pu aider chacun à Texlinction de la science grecque. D'autant qu'à certains égards ils auraient pu, semble-t-il, contribuer à la sauvegarder.

La conquête macédonienne mettait d'un coup les Grecs en comm.unication immédiate avec cet Orient mystérieux qu'ils avaient appris imparfaitement à connaître, et dont les vieilles civilisations pouvaient n'avoir pas encore transmis à la Grèce tous les trésors qu'elles avaient accumulés. Et la science n'auraitelle pu trouver désormais dans la capitale de l'Egypte un foyer merveilleusement propice à son développem.ent?

La domination romaine venait enfin mettre un terme aux dissensions politiques, et faire bénéficier la Grèce d'une paix qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps.

Le Christianisme de son côté n'apportait- il pas la paix morale, la paix de l'àme? et quand, après une période si troublée au point de vue des doctrines morales et religieuses, la pensée pouvait enfin se reposer de chercher la solution des grands problèmes qui la tourmentaient, le moment n'eùt-il pas semblé bien choisi pour les recherches scientifiques?

Si donc ces grands événements ont au contraire aidé au ralentissement et à l'extinction de la science grecque, c'est par un côté qui leur est commun, et qu'il est facile de saisir : ils ont tous concouru à éloigner la pensée hellène de la spéculation purement désintéressée.

Les Orientaux et les Égyptiens étaient d"une très grande activité, mais d'une activité que guidaient des préoccupations pratiques. Nous avons sur ce point des témoignages qui, pour dater d'époques fort dilférentes, n'en sont pas moins concordants. Platon, qui avait voyagé en Egypte, refusait aux habitants de ce pays le droit de s'appeler o'.Àoaa6£'.;. et les déclarait propres seulement aux métiers lucratifs. Quelques siècles plus tard, l'empereur Hadrien, de passage à Alexandrie, écrivait : « Ville opulente, riche, productrice, où personne ne vit oisif! Les uns soufflent le verre, les autres fabriquent le papier, d'autres sont teinturiers. Tous professent quelque métier et l'exercent. Les goutteux trouvent de quoi faire; les myopes ont à s'employer; les aveugles ne sont pas sans occupation; les manchots même ne restent point oisifs. Leur dieu unique, c'est l'argent. Voilà la divinité que chrétiens, juifs, gens de toute sorte adorent'. »

De leur côté, les Romains sont aussi naturellement éloignés de toute spéculation purement Ihéo-

1. Lettre à Servien, citée par Renan. L'Église chrétienne, p. 180.

rique, qu'ils sont peu idéalistes. Leur tournure d'esprit est éminemment positive, et, à cet égard, si, comme on l'a dit tant de fois, ils subirent l'influence du peuple qu'ils avaient vaincu, comment nier qu'ils durent aussi imprimer leur marque sur la pensée grecque?

Enfin l'esprit même de la doctrine chrétienne n'était-il pas, lui aussi, contraire à la spéculation désintéressée, en fixant désormais les regards vers un idéal moral, d'après lequel les ignorants, les pauvres d'esprit devaient être parmi les élus du Seigneur, et en détournant les hommes de tout ce qui n'était pas véritablement utile au salut?

Envisagées de ce point de vue, ces influences diverses, que l'on incrimine parfois séparément, ont au moins l'avantage de concorder clairement dans leurs eflets, et en outre même de venir confirmer seulement une tendance qu'elles n'ont peut-être pas créée. Qu'on songe en elTet à la transformation qui, dès le m'' siècle, se fait sentir dans la philosophie grecque '. Les historiens ont essayé d'expliquer comment tout à coup la pensée réfléchie changea d'orientation après Platon et Aristote, et comment de la contemplation des vérités éternelles, les écoles passèrent désormais à l'étude de cet autre problème, visant directement la conduite pratique de la vie, la recherche du souverain bien. Le fait essentiel pour nous est cette transformation elle-même. Peut-être songerait-on d'abord à en reculer la date jusqu'à Socrate, le véritable fondateur de la science morale chez les Grecs, et objecterait-on que la marche de la pensée scientifique ne semble pourtant pas s'être ralentie si tôt. Mais il faut faire une distinction : Socrate est un théoricien de la morale. En cherchant

\. Cf. rintroduction à la Géométrie grecque de M. P. Tannery (Gautliier-Villars, 1S87).

pour elle les bases d'une science, au sens propre du mot, il devait tout naturellement profiter à l'idce même et aux conditions de la science en soi, et cela est si vrai que, entre les mains de Platon et d'Aristote ', l'essentiel delà méthode socratique se retrouve au bénéfice, non pas de la morale elle-même, mais de la théorie de la connaissance en général. Après eux, ce n'est plus une théorie spéculative que Ion veut élaborer, à propos du problème moral : on se demande quelles sont les conditions pratiques où se réalisera le souverain bien. Que par là la philosophie grecque et plus tard la philosophie gréco-romaine ait pris une altitude peu compatible avec la spéculation vraiment désintéressée; qu'elle ait exercé chez les penseurs un rôle nettement anti-scientifique, c'est ce que je n'ai pas besoin de montrer après les belles études de M. Havet. Je renvoie aux Origines du Clirislianhme (t. I et II) ceux qui conserveraient quelque doute à cet égard, ou quelque illusion sur le caractère véritablement scientifique d'un Lucrèce ou d'un Sénèque, par exemple.

Nous en avons dit assez pour pouvoir conclure que si la science antique est morte, c'est que la pensée désintéressée est morte elle-même. Il e.st d'ailleurs une manifestation de l'activité intellectuelle dont l'éclat variable peut servir de mesure, de l'aveu de tous, au degré d'application désintéressée dont semble capable l'esprit humain : c'est l'art sous toutes ses formes. Or l'art antique est mort aussi. On sait suffisamment à quelle date il renaîtra avec la plus vivante intensité : n'est-ce pas à ce moment aussi que renaîtra la science?

Bref, n'avons-nous pas décidément le droit de formuler cette loi : que la science progresse en raison du désintéressement avec lequel elle est cultivée?

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