PREMIER EXEMPLE
(( (Juand on a vu l'éclair, on entend le tonnerre. » — Voilà bien une loi énonçant une relation constante. Ce quelle affirme est présenté indépendamment de toutes circonstances variables de temps, de lieu, de personnes... Qu'est ce que «l'éclair », « le tonnerre»?
LA SCIENCE HATIONNELLE 45
Ce sont des phénomènes donnés, produisant telle impression l'un sur la vue, l'autre sur l'ouïe, — et ils sont liés par un rapport de succession. L'idée de succession dans le temps est aussi d'ailleurs un élément donné : quelles qu'en soient l'origine et la nature, elle s'impose à nous aussi nécessairement (lue les impressions sensibles. Tous les éléments de la loi sont donc des représentations données, dans la confection desquelles notre activité créatrice et libre a le sentiment de n'être pour rien. Tout au plus pourrait-on dire qu'elle intervient pour circonscrire, dans le champ de la conscience, telles représentations qu'elle achève de déterminer en les isolant, en les considérant à part, en en faisant des choses auxquelles elle donne des noms. Mais chacune d'elles se dégage avec tant de netteté de la suite continue des idées ou des sensations qui défilent, pour ainsi dire, devant nous, qu'il n'y a pas lieu d'insister sur cette intervention personnelle de l'esprit. — La loi considérée est le type des inductions courantes dont sont faites les sciences où la théorie a peu de part.
DECXIliME EXEJIPLE
« Le phosphore fond à la température de 44 degrés. » — Sans parler du fait de la fusion d'un solide, que nous pouvons considérer comme donné, demandonsnous ce que signifient ces mots « le phosphore » et « la température de 44 degrés ».
Faut-il voir dans « le phosphore » une chose donnée, une chose qui se présente, dans la nature ou dans le laboratoire du savant, avec les propriétés déterminées qu'énoncent et qu'énonceront à l'avenir tous les traités de chimie? Si l'on s'en tient à cette vue, on ne saura jamais ce qu'est le phosphore, car la suite des propriétés qu'il manifestera est illimitée comme celle des circonstances où il se trouvera placé.
46 LK UATIONNEL
Or le savant qui parle du « phosphore » est clairement compris de ceux à qui il s'adresse, et se comprend clairement lui-même : la signification du mot ne comporte donc rien de vague ni d'inconnu. Et en elïet, ce qui est ainsi nommé se trouve caractérisé par un petit nombre de propriétés que le chimiste énoncerait avec précision. C'est donc qu'en somme il en a fait choix pour la définition du phosphore. — A-t-il, pour ce choix, obéi à quelque règle impérative? Peut-on dire qu'il ne pouvait pas ne pas prendre, pour caractériser le phosphore, les propriétés qu'il a choisies? Mais oi^i trouver à cet égard quelque principe d'obligation absolue? Est-ce une règle essentielle de la chimie d'envisager, par exemple, quelques propriétés physiques spéciales, couleur, odeur, densité, solubilité dans tel ou tel liquide? — Mais on a trouvé des variétés de phosphore (phosphore rouge, phosphore noir, etc. , diiîérant, à tous ces points de vue, de ce qu'on nomme de préférence le phosphore ordinaire. — Dira-t-on que, pour caractériser les corps étudiés en chimie, c'est du côté des propriétés chimiques qu'on doit nécessairement se tourner? Mais les propriétés chimiques les plus courantes, action sur l'oxygène, action sur l'organisme d'un être vivant, ne sont pas les mêmes pour le phosphore rouge et pour le phosphore ordinaire. Il faut donc renoncer à parler de règle impérative. La définition du chimiste se justifiera, n'en doutons pas, par d'excellentes raisons, qui la feront dire naturelle jusqu'à un certain point, qui l'expliqueront, qui l'excuseront; — mais, en tout cas, il restera évidemment une part déjà appréciable d'activité libre dans cette décision de l'esprit qui, choisissant quelques propriétés parmi une infinité de propriétés observables, forme ainsi la notion théorique du phosphore.
Le « construit » est encore cependant bien proche
du « donné ». Mais passons au deuxième élément qui figure dans la loi énoncée. Que signifient ces mois : température de 44 degrés? Qu'est-ce qu'un degré? — Nous avons l'idée de température; nous nous comprenons, sans qu'aucun commentaire soit utile, si nous disons : cet objet est chaud, celui-ci est froid. Nous nous comprenons même encore si, comparant plusieurs impressions produites sur nos sens, nous déclarons, par exemple, qu'il fait plus chaud ici que là, aujourd'hui qu'hier. Mais tout cela est distinct de la notion, utilisée par le physicien, de la mesure précise de la température. En effet, à nous fier à nos impres-sions naturelles, qu'est-ce que nous pourrions bien saisir sous ces mots : température double ou triple d'une autre? — Le physicien nous dira que, pour donner un sens à ce langage, il substitue à nos sensations vagues et obscures un phénomène observable et mesurable avec précision, la dilatation d'une certaine masse de mercure enfermée dans un tube de verre; portant son appareil dans la glace fondante, puis dans la vapeur d'eau bouillante, il marque sur le tube successivement 0 et 100 aux points où, dans ces circonstances, vient affleurer le mercure; enfin il partage en cent parties égales l'intervalle qui sépare ces deux points, — numérotant d'ailleurs les divisions 1, 2, :j.... jusqu'à 99 et 100. Si le mercure affleure à la division 44, on dit que la température est de 4-4 degrés.
Cette fois, il est difficile de méconnaître tout ce qu'il y a d'arbitraire dans la construction du physicien : la notion du degré, telle qu'elle en résulte, est une véritable création. Nous voyons en effet le savant décider librement : 1' que la température se mesurera par la dilatation d'un corps; 2' que ce corps sera une colonne de mercure dans un tube de verre; 3° que des variations égales de température correspondront à des déplacements ég.'îux dn nivrin i]u mcrciiri'".