Le raton laveur et le maître d'hotel; roman
Et dans le mouvement des joues et de la gorge Pendant qu'elle mangeait, une claire innocence, Une gratitude, une pureté qui faisait mal. O.-W. Milosz : La charrette.
Lorsque le Maître d'Hôtel se réveilla, il poussa un cri d'étonnement.
Le Raton Laveur était devant lui.
D'abord, il n'en crut pas ses yeux, pensant que c'était la suite de son cauchemar. Car il avait bien mal dormi, et il avait fait des rêves affreux, inspirés par l'angoisse. Rêves qui étaient la conséquence naturelle de l'incident désagréable du dîner.
Pauvre Maître d'Hôtel ! lui toujours si sûr de lui, si correct ! lui l'incarnation du tact professionnel dans toute l'acceptation du terme, ne s'était-il pas, en apportant la bouteille d'Asti à la femme du grand seigneur égyptien de la table 7, celle de la baie sur la galerie vitrée, et au moment précis où il allait déposer la dite bouteille devant ce couple illustre, avec les gestes rituels et l'onction qui convenaient, étalé sur le dos ?... Trente ans de tenue, de contrainte morale, de dignité, de maîtrise
de soi, tout ce passé solennel s'était comme évanoui, et il n'était resté qu'un pauvre homme en habit, tâtonnant dans le vide d'une main qui n'avait rencontré que le coin d'une nappe, avant de s'effondrer sur ce diabolique parquet, plus glissant qu'une patinoire, pour recevoir sur sa poitrine impuissante, avec la bouteille en miettes, tout le couvert, disposé tantôt par lui avec tant de soin sur le linge immaculé...
Bien entendu, tous les assistants avaient feint l'indulgence, la largeur d'esprit. Tomber ? cela peut arriver à tout le monde. Et le Directeur luimême, et la Dame de la Réception, et le premier Garçon, et le Barman, accourus à son aide, n'avaient eu que des mots de compassion cordiale.
— Qu'avez-vous, mon ami ? Ne vous êtes-vous rien cassé ?
Oui, certes, tout le monde s'était montré très gentil. Et le Champion de natation finlandais et le Diplomate égyptien eux-mêmes, toujours si stricts sur le service, s'étaient délicatement abstenus de rien dire. N'empêche que le Maître d'Hôtel avait été profondément humilié. Humilié parce qu'il se croyait, par une sorte de grâce d'état, immunisé contre ce genre d'accidents. Humilié devant soimême, ce qui est bien plus grave, plus subtilement pénible, que de l'être devant les autres. Humilié comme don Juan à son premier échec sensuel, même s'il assassine sa complice susceptible de bavardage ; comme Napoléon à sa première défaite, quoique la France ait continué à lui dire : « Tu es bien plus fort qu'Alexandre et que Tamerlan ».
Et, sans vouloir écouter davantage les consolations hypocrites des clients et du personnel, il était
monté en toute hâte dans sa chambre, afin de trouver, dans le sommeil opaque dont il avait l'habitude après sa journée de travail, l'oubli, l'oubli absolu de cette désastreuse aventure.
Mais le sommeil lui avait fait faux bond. Au lieu de le plonger dans le chaos noir et profond où tous les hommes de devoir : les contrôleurs de wagonslits, les rois constitutionnels, les livreurs de grands magasins, les Maîtres d'Hôtel, ont le privilège de se réfugier quand ils ont achevé la longue liste de leurs obligations officielles, le sommeil l'avait sournoisement poussé dans les terrains vagues et brumeux du cauchemar... Et noctium fantasmata .'... Mais le pauvre ignorait la vieille formule monacale de conjuration. Toute la nuit, laïc désarmé, il s'était débattu au milieu de larves inconnues ; des murailles abruptes s'étaient refermées sur lui, l'écrasant comme une blatte, des aventurières incapables de payer leur note, après l'a-s^oir aguiché d'un sourire servile, l'avaient, du haut d'un rocher couleur de sang, précipité dans la mer, où elles l'attendaient sous forme de méduses et de poulpes.
Et voilà qu'au moment du réveil, au moment où il pouvait espérer s'enfuir de ce royaume des épouvantes pour rentrer dans l'univers paisible de la vie quotidienne, il y était accueilli par un petit mammifère frugivore, aux gros yeux brillants, aux oreilles dressées.
Il y avait de quoi s'inquiéter, avoir même un peu peur.
— Que... que venez-vous faire ici ? balbutia-t-il.
Il était tellement troublé qu'il pensait qu'on venait l'arrêter... Ou que, n'osant accomplir (par crainte sans doute de représailles immédiates et
brutales), la pénible démarche de lui signifier son congé, le Directeur s'était fait remplacer par cet étrange intermédiaire.
— Encore une fois, que me voulez-vous ? L'animal eut un geste vague. 11 est probable que
cette question le prenait au dépourvu. Comme tous ses congénères quand ils sont dans l'embarras, il regarda ses mains, qui n'étaient pas très propres. Alors, il alla les laver en toute hâte dans la cuvette, qui par bonheur contenait un peu d'eau, puis, rassuré par cette opération rituelle et propitiatoire, il revint devant le lit de l'insomnieux, et c'est seulement alors qu'il répondit, avec une parfaite ingénuité d'ailleurs :
— Je ne sais pas.
— Qui êtes-vous ?
— Je le vois, parbleu bien ! riposta le Maître d'Hôtel, qui reprenait son assurance au fur et à mesure que son interlocuteur semblait perdre la sienne. Je vous connais. Je vous ai vu assez souvent, le dimanche, quand je vais visiter les... hôtes du jardin zoologique. Il me semble même vous avoir, parfois, apporté du pain, et du sucre.
— Moi aussi, je vous reconnais, dit le Petit animal. Et deux grosses larmes d'émotion perlèrent au coin de ses beaux yeux, glissant ensuite sur la fourrure épaisse et lustrée de son poitrail, où elles se perdirent.
— Et, dans un sens, on peut dire que c'est la Providence qui m'a mené jusque dans votre chambre... Parce que, si j'étais tombé sur une de ces personnes comme il y en a tant...
— Le Diplomate égyptien, par exemple...
— Ou simplement le Tapir, ou la Martre, ou la Panthère noire... j'étais perdu.
— Certes, c'est une chance, en effet, que vous n'ayez rencontré en route, ni la Panthère, ni le Diplomate. Mais comment étes-vous parvenu jusqu'ici ?
— J'ai pris le grand escalier.
— C'est magnifique !... Mais, avant ? avant d'arriver à l'Hôtel ?
— J'ai traversé le jardin... après avoir ouvert ma cage, bien entendu. Le gardien avait oublié de la fermer au verrou. Je n'ai eu qu'à faire glisser la targette...
Le Maître d'Hôtel se mit sut son séant pour réfléchir. Toute cette histoire lui semblait à la fois absurde et d'une opportunité miraculeuse. C'est pourquoi il continuait à se frotter les yeux, pour s'assurer si ce n'était pas son rêve qui continuait, sur un plan moins cruel. Mais, plus il les frottait, plus il voyait qu'il s'agissait de la plus simple des réalités. Dans sa modeste chambre, qui donnait sur la montagne ligure (on en distinguait par la fenêtre les sommets d'un violet pâle et vaporeux), la lumière du matin avait pénétré depuis un certain temps et se posait avec une égale complaisance sur le bel habit noir, gonflé de respectabilité malgré sa pendaison au gibet de la patère, sur les ramages du papier mural, sur l'armoire et la petite table de pitchpin, sur le tapis succinct et un peu usé qui faisait tant d'efforts pour recouvrir une partie du carrelage, blanc et noir,... enfin sur la soyeuse fourrure du nouveau venu. Ce dernier n'avait rien exagéré en parlant de Providence. Il ne s'était trompé
que sur un point : ce n'était pas seulement pour lui, le Raton Laveur, qu'elle était intervenue, mais aussi pour l'autre, pour l'Homme... Cette visite, absolument inattendue, constituait une diversion puissante, la seule capable d'arracher le Maître d'Hôtel au souci dévorant de l'humiliation. Il examina son visiteur avec une attention sympathique.
Jamais il ne l'avait considéré de si près. C'est qu'il y a beaucoup de Ratons Laveurs dans le monde, surtout au Canada où leui peuple s'est installé plusieurs siècles avant celui des Normands ; mais il y en avait bien peu d'aussi beaux que celui-là. Son corps souple et vif, à l'aise dans son épaisse toison fauve et grise, et terminé par une queue touffue, douce au toucher comme un panache de plume, ses jambes élastiques et puissantes, ses mains délicates, aux doigts intelligents, terminés par des ongles de mandarin, sa tête enfin au crâne parfait, au menton effilé, aux oreilles sensibles et frémissantes comme l'herbe folle en juin, tout attestait en lui la race la plus pure. Il avait le courage du Rat, mais non sa férocité ; l'industrie du Castor, mais sans sa manie grégaire ni sa déformation professionnelle d'ingénieur des Ponts-et-Chaussées ; la propreté du Chat, mais non ses mœurs relâchées ; la finesse du Renard, mais non sa fourberie ; et le besoin constant de se laver les mains qu'éprouvent les chirurgiens, mais non celui de les tremper dans le sang, qui rend suspecte cette classe indispensable de citoyens. Quant à son innocence, elle éclatait dans ses admirables yeux, capables de tout voir et prêts à tout pardonner.
Certes, le Maître d'Hôtel n'était pas encore susceptible de comprendre tout cela, qui constituait
pour lui un monde nouveau, inconnu, un monde tellement différent de celui où régnent les Diplomates égyptiens, les Plongeurs, les Clients allemands, les Réceptionnaires et les Cavistes I... Mais il était quand même vaguement sensible à ce charme, grâce sans doute à la catastrophe de la veille... Cette catastrophe avait remué en lui je ne sais quoi qui dormait, enfoui sous la vase de trente années d'une vie d'artifice et de préjugés.
Pauvre Maître d'Hôtel 1 Quelle différence entre lui et son visiteur I Depuis le jour de sa naissance (il était alors un bébé normal, presque un modèle du genre), il n'avait pas cessé de s'éloigner de la Nature... Les idées fausses, les principes rigides et déformants, l'obéissance aux règlements les plus inintelligibles du protocole, de l'étiquette, des préséances, la longue adoration de cette idole aux mille visages et aux cent mille caprices, qui s'appelle le Client, l'avaient peu à peu changé, même physiquement, en quelque chose qui n'était plus tout à fait un Homme. En jaquette ou en habit, on pouvait s'y méprendre : ces uniformes s'ajustant à toutes les classes sociales. Mais dans ce pyjama, dont les rayures simulaient avec tant d'ironie les barreaux d'une cellule de prison, comme il apparaissait démuni, effaré, pitoyable !... L'irruption du Raton Laveur achevait de le déconcerter,... Tout en lui procurant une impression de soulagement : car, dans les conditions où il se trouvait, la solitude aurait été par trop pénible.
Malheureusement, la conversation était difficile. Que dire à un Rongeur qui vient de s'échapper de sa cage ?
— Comment vous appelez-vous ? finit-il par demander.
— Procyon Lotor ! répondit le Raton Laveur.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— C'est un joli nom ! déclara le Maître d'Hôtel, après un silence.
— Je suis heureux qu'il vous plaise. Et vous, Monsieur, quel est le vôtre ?
— Je m'appelle Walter Brenner.
— Ah 1 c'est un bien joli nom aussi, je trouve... Et à quelle espèce appartenez-vous ?
— Que voulez-vous dire ?
— Chez nous, n'est-ce pas ? c'est la première question que l'on pose. A quel genre ? à quelle espèce ? à quelle variété ? Ainsi, moi, je suis Procyon Lotor, qu'il ne faudrait pour rien au monde confondre avec Procyon Cancrivorus, mon cousin d'Amérique du Sud, qui se nourrit de crabes... Pouah ! Je suis frugivore, nocturne et grimpeur.
— Eh bien I moi, je suis d'espèce allemande, genre suisse, variété maître d'hôtel.
A ce moment, on frappa à la porte. Tous deux tressaillirent, mais le Raton Laveur beaucoup plus que l'Homme.
— Ah ! s'écria-t-il, en portant la patte à son cœur. On vient m'arrêter !...
Puis, dans un élan irrésistible, d'une voix tout ensemble basse et pathétique :
— Si vous ne me dénoncez pas, vous aurez en moi un ami,... un ami qui saura... qui... enfin un Ami 1 je vous le jure.
Mais la pensée de Walter était à cent lieues d'une telle trahison. Loin de dénoncer le Raton Laveur, il le cacha sous sa couverture, et seulement alors il cria :
— Entrez i
C'était le garçon d'étage, qui apportait le déjeuner.
Attention délicate du Directeur envers l'employé modèle qu'était c Monsieur Walter ». Non, certes, on ne lui en voulait pas, en haut lieu. N'était-il pas le plus ponctuel des fonctionnaires du « Liguria », la perle des Maîtres d'Hôtel ? Avait-on quoi que ce soit à lui reprocher, depuis cinq ans qu'il travaillait dans ce bel établissement ? Pouvait-on, sans injustice, lui imputer, à propos de cet accident, une responsabilité qui retombait toute entière sur le parquet, trop bien ciré ? Et la preuve que Monsieur Ambrogio Terracota — le Directeur — ne nourrissait aucune animosité contre lui, c'est qu'il le faisait servir dans sa chambre, comme un Client de marque... et copieusement encore. Voyez ce café au lait, vierge de tout écrémage, ces deux pots : miel et confiture d'oranges, sans compter cette fine tranche de bacon, ces trois sortes de petits pains, et cette motte de beurre, pareille à une pierre angulaire. Et, si la souffrance s'en mêlait, un docteur attaché à l'établissement attendait au bout du fil. Une petite secousse et il accourait.
— Non, merci. C'est inutile. Je crois que je n'ai rien de grave...
Il avait hâte d'être seul, pour délivrer Procyon qui devait étouffer sous le drap. Mais le Garçon qui bien entendu ne se doutait de rien, s'attardait, s'attardait... On sentait qu'il avait quelque chose à dire, que cela le démangeait. A la fin, il ne put y résister :
— Savez-vous la nouvelle. Monsieur Walter ? Toute la ville est en émoi. Il paraît qu'un des
pensionnaires du Jardin Zoologique s'est échappé. Une espèce de Castor, à ce qu'on dit. Mais peut-être qu'on se trompe. Il doit s'agir du Tigre... La dernière fois que j'ai été voir les Bêtes, j'ai bien vu que sa cage n'était pas solide... Un Tigre en liberté dans Nervi, ce serait terrible... Le Podestat a promis une prime de cinq cents lires à qui le rapporterait, de mille lires s'il est vivant. Et des vraies lires, pas des « touristiques ».
Walter glissa sa main sous le drap et, ayant rencontré la patte de Procyon, la serra avec énergie, en déclarant :
— Eh bien ! il ne faut pas compter sur moi pour une chose pareille.
— Il n'en est pas question, répliqua le Garçon, avec un gros rire. Surtout maintenant que vous voilà confiné dans votre chambre... Je me demande comment vous pourriez prendre part à la battue.
Et il sortit ; enfin !...
— Jamais je n'oublierai ce que vous venez de dire là I s'écria le Raton Laveur, en se dégageant de dessous le drap.
— On est amis, ou on ne l'est pas ! répondit le Maître d'Hôtel. En attendant,... vous devez avoir faim. Voulez-vous partager mon déjeuner.
— Avec plaisir 1 avoua Procyon., j'étais tellement pressé, hier soir, que j'en ai oublié de dîner.
Et il se mit à table.
Il mangeait avec une élégance de demoiselle anglaise, trempant à deux mains ses tartines dans le café au lait, sans jamais rien renverser, sans tacher sa belle robe. C'était une joie que de le voir, un véritable ravissement. Le Maître d'Hôtel qui, depuis trente ans, n'avait jamais eu de compagne, jamais
de camarade, le contemplait tout attendri, comprenant enfin quelle douceur il y a dans le fait de ne plus être seul, d'avoir quelqu'un à protéger, quelqu'un à qui parler. Ah ! grands Dieux ! non, il ne le vendrait pas, dût-on lui offrir deux mille, trois mille, dix mille lires... Qu'est-ce que dix mille lires, en effet ? Du papier que l'on jette aux quatre vents pour se procurer des plaisirs plus ou moins discutables, bien souvent frelatés. Et quoi qu'on fasse, un jour vient où l'on a les mains vides... Mais le déshonneur est resté. Et le remords.
Il y a d'ailleurs, dans la vie, des moments où l'on se trouve en présence de choses dont on n'avait pas auparavant la moindre idée. Des mystères, en un mot. On ne sait pas d'où ça vous vient, ça n'a pas de nom ; ni le « Moniteur de l'Hôtellerie », ni le Carrière délia Sera, ni même le Catéchisme n'en parlent... Mais ça vous tient comme avec une main, vous ne pouvez pas en échapper... Monsieur Walter Brenner, Suisse allemand de naissance, et premier Maître d'Hôtel au Liguria-Palace, était, si j'ose dire, en proie à un de ces phénomènes. Il regardait Procyon manger ses tartines et boire son café au lait, et le petit mouvement de gorge qui se produisait à chaque bouchée, à chaque lampée, lui causait une émotion qui n'avait aucune espèce de rapport explicable, avouable, avec un incident aussi mince. Qu'est-ce que c'est, dans la Nature, dans l'immensité inconcevable du Cosmos, qu'est-ce que c'est, je vous le demande, qu'un Raton Laveur qui avale le contenu d'un bol de café au lait ? Un épisode vraiment minuscule, moins que rien. Eh bien ! Walter Brenner en avait tout simplement le cœur serré. Il lui semblait que cette chose le
concernait, lui, personnellement, qu'elle se passait à l'intérieur de lui et qu'il communiait avec le gracieux animal, dans cet acte si simple, et au bout du compte sublime, par lequel se maintient la vie de tous les êtres, la vie sacrée...
Quand il eut achevé, Procyon retourna vers la cuvette et se lava les mains avec le plus grand soin. Puis il les frotta énergiquement, comme pour en chasser les particules que l'eau aurait pu laisser dans ses manchettes de poils, à la racine de ses griffes.
Cependant, Walter, aveignant une petite armoire suspendue au-dessus de son lit, y prit un cahier sur lequel était collée une étiquette portant ces mots :
« Mon journal intime »
Il l'ouvrit et, avec son stylo, traça, d'une écriture appliquée, un peu naïve, impeccablement calligraphique, ces mots :
« 18 juillet...
« Hier soir, me suis étalé par terre en servant à » table. Première fois de ma vie.
» Passé une très mauvaise nuit. Au réveil, ren- » contré un Raton Laveur. Pris le petit déjeuner » avec lui...»
Puis il s'arrêta... Il aurait voulu ajouter quelque chose, un développement, une explication. Hélas ! les mots ne venaient pas. Sans doute n'en existait-il point qui fussent capables de rendre ces impressions, ces émotions... Du reste, en général, chaque fois que la vie devient vraiment intéressante, on ne peut plus en parler ; alors qu'il est si facile de commenter, oh ! pendant des heures, les incidents les plus plats, les plus insignifiants. Ce n'était pas la première fois que Walter l'avait constaté... Il se mit,
machinalement, à parcourir son cahier. Sur un texte grisâtre, vague, sans chaleur, se détachaient pourtant des mots qui, malgré leur simplicité, le remuaient profondément :
« 22 janvier.
« Qu'elle était belle, hier soir ! tandis que je » lui versais le Barbera... Elle aime beaucoup le » Barbera, et c'est chaque fois la même scène, parce » que l'Autre, son tyran, lui défend de boire, sous » prétexte de régime. Alors elle me regarde, comme » pour me prendre à témoin : « Vous, vous me » comprenez ». Oh I si je la comprends ! Oh ! si » elle pouvait en boire jusqu'à l'ivresse, du Barbera! » et qu'alors elle se dise : « C'est Lui, c'est Lui qui » m'a mise dans cet état si agréable, tandis que » l'Autre ne fait que me tourmenter...»
€ 7 mars.
« D'où vient cet homme, qui la torture ? (car il » la torture, pour moi ça ne fait pas de doute). » Il faudra que je le sache, il faudra que je lui ar- » rache son infâme secret... Alors, quand elle saura » à quel être déshonoré elle a attaché son sort, elle » comprendra sans doute. »
« 9 mars.
« Pourtant, Elle lui sourit. Elle ne se doute de » rien. Elle l'aime peut-être. Quelle horreur !
« 10 mai.
« C'est l'Asti qu'elle préfère maintenant. La donna » e mobile, comme on dit ici. Quand elle en a bu, ses » yeux brillent. Et alors, au moment où elle se » lève, elle titube un peu. Je voudrais la protéger, » la prendre dans mes bras poui l'aider à traverser » cette immense salle à manger.
« 15 juin, midi (au crayon), « Elle a pris son premier bain ; je l'ai vue revenir » de la plage, en maillot. Il me semblait qu'elle » était nue. Elle est plus belle encore que je ne » l'imaginais.
« 15 juin, minuit.
« Ce soir. Elle était en robe de bal (devant aller
» à une soirée). Je ne sais pas comment c'est pos-
» sible, mais, habillée, — du moins ainsi, en grande
» toilette, — elle est encore plus belle que nue.
« 2 juillet.
« Une cliente ! J'aime une Cliente, moi, un ancien » plongeur, un pauvre domestique d'Hôtel ! Quelle » ironie I
» Je suis un ver de vase amoureux d'une étoile !
» ...C'est un vers I Dans mon émotion, j'ai fait » un vers 1 Je ne sais pas s'il est de moi, ou d'un » autre. Peu importe, il vient de sortir de mon » cœur écrasé, désespéré. Si j'étais sage, je donne- » rais ma démission, je quitterais cette demeure » ensorcelée. Mais je suis fou, justement. Alors je » reste...»
Walter s'arrêta de feuilleter, de cueillir ces phrases, visiblement les seules à l'intéresser au milieu d'un texte composé de ragots misérables. Elles lui semblaient bien quelconques, pourtant, elles aussi. Entre ce qu'il voulait dire et ce qu'il avait dit, s'ouvrait un abîme, à jamais infranchissable. Il soupira, puis jeta les yeux autour de lui. Le Raton Laveur était toujours là. Il s'était assis, bien sagement, sur la chaise au pied du lit, et il attendait. Il contemplait son nouvel ami d'un regard chargé d'une sympathie profonde, d'une reconnaissance
sans bornes. Tout Nervi, maintenant, — il le savait, — était en chasse, depuis les balayeurs du Parc Serra qui, chaque matin, ramassent les merveilleuses coupes ovoïdes de porcelaine tendre qui choient de la ramure des magnolias, jusqu'aux conducteurs des tramways de Gênes ; depuis les garçons des bains qui voyaient plonger dans l'onde les belles clientes des Palaces, jusqu'aux commères qui faisaient leurs provisions chez Brambilla et Picasso. Tout Nervi était à sa recherche, et lui, il pouvait en rire, il pouvait braver le danger, grâce à la complicité de cet homme bienveillant et sensible qui, sans aucune arrière-pensée d'intérêt, s'était institué son protecteur. Sa petite chambre était un refuge, un asile. Ah ! comme il aurait voulu rendre service à cet homme, l'empêcher de souffrir, car le malheureux souffrait, c'était visible, et peut-être pas seulement de sa chute... Tout au moins le lui dire. Quelque chose comme, par exemple : « Entre nous, c'est désormais à la vie, à la mort ! » Non, ça, c'était trop emphatique. C'était une phrase pour lion, pour éléphant, pour ours blanc. De la part d'un Raton Laveur, on s'attend à des formules plus modestes, plus discrètes : « Vous pouvez compter sur moi... Dans la mesure de mes faibles moyens ». Oui, voilà qui était parfait.
Mais au moment où il allait la prononcer, cette phrase si heureuse, il s'aperçut que le Maître d'Hôtel ne pouvait plus l'entendre. Il s'était endormi, sans doute brisé par toutes ces émotions.
Accablé par les siennes, Procyon s'endormit à son tour.
CE QU ON VOIT EN SOULEVANT LE PLAFOND DE L'aPPARTEMENT 75
Malheureux fut le lieu de notre connaissance. Et moi plus malheureux d'être sous ta puissance.
Jodelle (Elégie)
Profitons de ce qu'ils sont tous deux dans cet état, pour examiner un peu ce qui se passe dans les autres parties du site où se déroule ce dramatique récit.
N'avons-nous pas entendu parler, dans le journal même que Walter relit si souvent si nous en jugeons par l'état de fatigue où s'en trouvent les feuillets, d'une Femme, dont nous ne savons rien encore, mais qui doit jouer dans la vie secrète du Maître d'Hôtel un rôle d'autant plus grand qu'il ne lui donne pas de nom. Elle ! ainsi l'appelle-t-il, et cela dit tout. Elle, n'est-ce pas le nom suprême des femmes, le nom des Dominatrices et des Magiciennes, le nom des Terribles, des Irrésistibles, des Fatales ? Elle ! qui donc est-elle ? et que pense-t-elle en ce moment où l'homme qui l'adore, et qui meurt de honte en se représentant certaine scène de la veille, repose et sans doute la retrouve en rêve ?...
Nous ne l'avons pas encore entrevue. A peine savons-nous d'elle ceci : qu'elle dînait en face de l'Autre, le Diplomate égyptien, et qu'au moment où Walter Brenner s'empressait pour déposer devant elle la bouteille d'Asti à côté du plat de parmesan en poudre, il a glissé — tel le patineur novice qui pour la première fois s'essaie sur la piste brillante — et, avant de fermer les yeux sous la douleur du choc, il a eu le temps de voir, sur son aimable visage, se transformer le sourire mondain de l'accueil en cet autre sourire, affreux, qui masque d'une feinte compassion l'irrépressible naissance de la moquerie.
Usons de ce privilège souverain que les pires tyrans de nos implacables sociétés modernes n'ont pas encore eu l'audace d'usurper, et qui consiste à soulever le toit des maisons et le plafond des chambres pour surprendre ce que font, quand ils se croient à l'abri de toute curiosité, les hommes et les femmes. Abattons cet obstacle dérisoire et, sans que personne ne puisse s'en douter, faisons sauter les parois de l'appartement 75, où Elle a suivi le Diplomate égyptien. Car elle est son esclave : cela se voit à la manière dont elle se lève quand il fait mine de se lever, dont elle lui répond quand il lui adresse la parole. Une esclave, malgré les précautions qu'il prend pour avoir l'air de la traiter en public comme une compagne légitime et normale. Mais, dans le privé...
Les voilà tous les deux, dans le somptueux appartement 75 (antichambre, salon, chambre à coucher, cabinet de toilette), dont les larges fenêtres donnent sur un jardin de palmes et de roses descendant doucement vers la mer, vers le bleu de la mer... Il est
debout devant elle qui est assise, et le sourire de raillerie innocente qu'elle garde encore aux lèvres est en train de s'effacer car, Lui, il parle. Il s'est juré d'assassiner ce sourire, comme tant d'autres sans doute.
— Je trouve tout cela parfaitement déplacé, ma chère Olivia, tranche-t-il.
— Pourtant, objecte-t-elle, vous avouerez que c'était drôle... surtout quand on sait combien ce pauvre garçon est en général solennel et compassé. Peut-être n'aurais-je pas dû rire (ce n'était guère charitable) mais je n'ai pu m'en empêcher.
— Vous êtes une enfant, je le sais. Il faut que vous en soyez une, en effet, pour passer vos aprèsmidi, comme vous le faites, à regarder les paons faire la roue, les cormorans gober des poissons, et à distribuer des friandises à des petits animaux ridicules comme le Maki, ou le Raton Laveur. Un Raton Laveur 1 je vous demande un peu. Vous avez les relations les plus sottes.
— Oh I... Cette pauvre petite créature 1...
— Taisez-vous ! Ne tentez pas d'égarer la conversation. Je disais donc : Vous êtes une enfant. Mais ce n'est pas une raison pour dissimuler derrière ces enfantillages, les raffinements de la plus féminine rouerie. En tous cas, vous auriez tort de j>enser pouvoir ainsi me donner le change.
— Vous vous êtes aperçue depuis longtemps que le Maître d'Hôtel est amoureux de vous, qu'il tremble en vous présentant les hors-d'œuvre, qu'il peut à peine articuler le nom des plats quand il vous propose le menu... et vous n'avez pas honte d'accueillir ces hommages... Vous souriez. Oui, au lieu
de prendre l'air de dignité escarpée qui convient lorsque des êtres d'une catégorie sociale infime osent lever les yeux sur vous, vous lui souriez, vous l'encouragez...
— Oh 1 Nissim, c'est trop injuste ce que vous dites-là I s'écria la Femme qui, par degrés, avait passé du sourire à la tristesse, et de la tristesse aux sanglots... Vous mériteriez...
— Je mériterais quoi ? achevez donc votre ignoble pensée. Je mériterais que vous vous laissiez embrasser par ce gibier de cuisine... C'est cela que vous pensez, c'est cela que vous souhaitez. Mais sachez que je vous en empêcherai, dussé-je pour cela l'écraser, cette limace, et vous ensuite, rose profanée 1
Au fur et à mesure que l'Egyptien parlait, il semblait avoir encore développé sa taille déjà haute et, comme pour impressionner davantage la jeune femme, maintenant il se courbait au dessus d'elle, avec une inquiétante souplesse de reptile. Et, dans sa face blême aux traits durs et comme découpés à l'emporte-pièce, que barrait une moustache épaisse et noire d'Oriental, ses yeux n'étaient qu'une source d'éclairs. Et l'effort qu'il s'imposait pour empêcher ses longues, larges et fortes mains de se refermer en serres afin d'étrangler, de déchiqueter la malheureuse était chose si visible qu'elle donnait le frisson.
Sous cette menace non proférée, la jeune femme est comme repliée sur elle-même. A son chagrin, à sa dignité offensée, s'est ajoutée la peur. Et la voilà qui ne cherche même plus à résister, comme elle l'a fait jusqu'ici, aux pleurs qui l'emplissent, lui montent à la gorge, l'étranglent. Elle les laisse
couler à flots, elle y trouve une sorte de trouble délice, tout en répétant d'une voix étouffée par eux :
— Assassin ! vous n'êtes qu'un assassin !
Comme si c'était là une épreuve suffisante l'Egyptien a recouvré son air calme et distant. Il s'écarte de sa victime et, prenant dans un coffret de santal une cigarette qu'il allume, il se met à la fumer. Et tout en fumant, il laisse tomber, avec un flegme calculé :
— Vous seriez bien trop contente si je vous tuais, ma chère, je le sais bien. Quel avantage cela vous procurerait sur moi ! vraiment, un avantage démesuré... Mais je ne vous ferai pas ce plaisir. Il n'y faut pas compter.
A ce moment, on frappe au dehors. C'est le garçon qui apporte la camomille du soir... La Femme détourne la tête pour qu'on ne voie pas son visage. Quant à l'Homme, tout à coup saisi d'un de ces accès de courtoisie à quoi l'on reconnaît la parfaite éducation des gens du grand monde, il se lève et :
— Oh ! pardon, chère amie !... je ne sais ce qui m'a pris de fumer cette cigarette en votre présence. Je vais l'achever dans la galerie.
Et il sort, suivi du garçon, ébloui de tant de distinction.
— Pas d'erreur, pense-t-il. Celui-là, c'est un Prince. Mais peut-être n'est-ce pas un prince. Malgré
leur perspicacité légendaire, il arrive aux garçons d'hôtel de se tromper. En tout cas, nous voilà en possession de quelques certitudes. Et nous pouvons remettre en place le plafond et les cloisons de l'appartement 75. Nous savons que l'Homme s'appelle
Nissim, la Femme Olivia, et que le couple qu'ils forment n'est pas uni par le véritable amour. Loin de là. Il est même facile de soupçonner qu'un secret, sans doute terrible, se cache au fond de cette union singulière. Dieu veuille qu'un jour il nous soit donné de le percer, ce secret 1 A force de patience, nous y arriverons bien.