‹ Le raton laveur et le maître d'hotel; romanChapitre 2 sur 9 · MEMOIRES DE WALTER · texte numérisé non relu

MEMOIRES DE WALTER

Oisive jeunesse A tout asservie ; Par délicatesse J'ai perdu ma vie.

Arthur Rimbaud (Chanson de la plus haute tour).

€ Fils naturel d'un officier supérieur de l'armée française, — dont je ne veux pas prononcer le nom 1), de manière à ne pas nuire à sa mémoire puisque, dans tous les autres domaines de son activité, il a laissé la réputation sans tache d'un héros 2), — et d'une pauvre paysanne Suissesse qu'il avait séduite par son brillant uniforme et les radiations amoureuses qui s'échappaient de sa personne, puis qu'il abandonna lâchement pour s'envoler vers ce qu'il appelait son devoir, mais qui n'était que son ambition, je fus élevé par cette infortunée qui, grâce au maigre subside qu'il lui faisait (irrégulièrement) parvenir, réussit à me

(*) Il ne me l'a d'ailleurs pas laissé.

(-) Variante : « La réputation d'un héros sans tache ».

pourvoir d'une éducation supérieure à ma situation sociale : gardeur de vaches.

« Un brave curé de village, qui devint plus tard Nonce du Pape, grâce à une suite de circonstances que je raconterai un jour (elles en valent la peine), si Dieu me prête encore assez de vie pour me consacrer à la littérature, m'apprit l'allemand, le français, un peu de latin et ce qu'il convient de savoir de la langue anglaise quand on est appelé à s'en servir dans les grands hôtels et sur les paquebots.

« Il paraît que, dans mon extrême jeunesse, j'étais fort beau, comme on dit que le sont les enfants du péché... Cela ne m'étonne pas, puisque j'avais été conçu dans un moment de folie amoureuse par un homme exalté et puissant et par une femme éblouie, et sans doute elle aussi passionnée.

« Cette beauté, dont il ne me reste aujourd'hui que de faibles traces, je n'en aurais jamais eu conscience si elle ne m'avait été révélée par une autre personne, qui d'ailleurs fut mon mauvais génie à tous les points de vue, comme on le verra par la suite.

« Jeunes gens qui lisez ces « Mémoires », — si jamais vous les lisez, et quand je ne serai plus là pour rougir en pensant que vous plongez ainsi votre regard innocent sur les abîmes de ma vie, — jeunes gens qui vous apprêtez à entrer dans la carrière où vous appellent l'enthousiasme de votre nature et l'ardeur irrésistible du sang, écoutez mon conseil.

« Méfiez-vous des grandes dames !

« Elles sont perverses et insensibles, elles ne connaissent que leur caprice. Ce sont les sirènes de la société.

« C'est une grande dame qui me révéla l'amour, à un âge où je n'aurais dû connaître que l'innocence. A quinze ans !... Elle n'eut pas honte d'abuser de la naïveté rurale, de mon ignorance du monde et de tout. C'était la souveraine du château dont ma pauvre mère était la modeste fermière. Elle m'aperçut, et me désira. Pour ce cœur brûlé aux feux de toutes les expériences, j'étais une proie tentante, pour cette voyageuse dans le désert de la passion, j'étais une oasis de fraîcheur... Sous prétexte de s'intéresser aux vaches que je menais paître, elle rôdait autour de moi, m'interrogeait, me faisait des compliments. Parce que je savais l'histoire de Sennachérib, elle s'extasiait sur mon érudition et me disait qu'avec une pareille culture et un visage aussi avenant, le monde m'appartenait... Je n'avais qu'à la suivre, au lieu de m'enliser dans ce village perdu au fond des montagnes, parmi des goitreux et des bigotes...

« Et c'est ce que je fis, pour mon malheur. Ingrat, j'abandonnai ma mère — que je n'ai jamais revue — et mon modeste éducateur, celui qui m'avait appris la vie de Sennachérib et les temps du verbe amare... Amare, aimer 1... cette femme sut me persuader que ce verbe-là, il est stupide de savoir le conjuger si l'on n'est pas prêt à le vivre, à l'étudier de façon positive et pratique avec une personne au courant de ses pièges grammaticaux et, (comme elle disait dans son langage effrayant de femme sceptique) « à la coule »...

Je fus le jouet de cette créature dépravée. Ebloui par ma chance, me croyant séducteur alors que je n'étais que séduit, je la suivis dans la capitale (celle de la France : Paris), au seul titre bien

entendu que je pouvais avoir auprès d'elle : domestique. Sitôt installé dans sa maison, j'y fus en butte à la haine des autres serviteurs, jaloux de mon ascension vertigineuse et totalement incapables de comprendre combien peu d'orgueil j'en tirais visà-vis d'eux. Mais ce n'est point de cela que j'eus le plus à souffrir. Car, comme je n'avais aucune intention de les humilier, les efforts qu'ils tentaient pour m'humilier à leur tour restaient forcément inutiles. Ce qui me tourmentait, c'était l'incohérence et l'insécurité de ma situation. Est-il rien de plus absurde, je vous le demande, que d'être l'amant d'une femme, la nuit, alors qu'on est son aidecuisinier pendant le jour ? Mais cela est encore plus absurde si, contrairement à ce que pourrait penser le vulgaire, ce qui vous intéresse le plus, ce n'est pas l'amour, mais la cuisine.

« Je dis bien : ce qui vous intéresse. Je ne dis pas : ce qui vous plaît. Car, je ne saurais le nier, les caresses et les façons de cette créature ultra-parfumée, et qui m'arrivait encore toute bourdonnante de la conversation des duchesses et des princes qu'elle avait traités dans la journée, exerçaient sur ma jeune sensibilité un effet prodigieux. Ses cadeaux aussi me troublaient : des cravates de champion de polo, du linge d'ambassadeur, des bijoux d'un goût sobre et d'une valeur considérable, soustraite à toutes les fluctuations du change. S'il avait été possible de me corrompre, aucun doute : j'aurais été corrompu, gâté jusqu'au noyau. Mais ma vraie vocation (du moins je ne le compris que plus tard, car alors je n'en avais qu'une sourde et vague conscience), ma vraie vocation n'était pas l'Amour — du moins ce qu'on appelle ainsi, le profanant, dans

la haute société. — C'était l'Hôtellerie. L'Hôtellerie, dont la cuisine est le premier échelon. Parce qu'il faut qu'un véritable Hôtelier sache tout, et d'abord cet art fondamental, essentiel, dont le Fourneau est à la fois l'outil et le symbole. J'apprenais la cuisine, sans savoir que je l'apprenais. Alors que ma naïve pensée d'adolescent tournait autour des charmes de mon auguste Patronne, mes mains agiles, travaillant pour moi, attrappaient au passage des recettes, des formules et des tours, dont je ne devais qu'ensuite comprendre le sens profond.

« J'étais né Hôtelier, comme d'autres sont nés militaires, entomologistes, hérésiarques ou névropathes. Et cette femme, cette Circé aux enchantements détraquants, voulait me faire croire que j'étais né un Don Juan. Mais sans doute ne le croyait-elle elle-même qu'à moitié, car elle ne tarda point à se lasser de moi. Et, — tel un jouet brisé qu'un enfant ne reconnaît plus et rejette, — quand elle en eut assez de son amant-marmiton, elle me mit à la porte, sous un futile prétexte de service... non sans m'avoir repris ce qu'il y avait de moins périssable parmi les objets dont elle m'avait fait cadeau : la montre extra-plate, le porte-cigarette en or, la parure en platine. Ils lui venaient d'un aide de camp du Tzar, et j'ai tout lieu de penser qu'ils ne tardèrent pas à faire le bonheur de mon successeur : un jeune attaché d'ambassade étrangère qui est devenu depuis, si je ne me trompe, un directeur de quelque chose dans une chancellerie d'Europe Centrale... Mais je me trompe peut-être...

« Du jour au lendemain, je me trouvai sans place, sans bijoux, riche seulement de quelques chemises de soie, avec leurs cravates, et d'un mois

d'appointements d'avance. Je pourrais certes raconter quelle fut alors ma vie. Mais je préfère ne pas le dire, par pudeur. Le lecteur n'a qu'à se représenter ce que signifie cette expression : le pavé de Paris et qu'à s'imaginer que, pendant quelques mois — qui me parurent interminables — je fus une de ces fleurs errantes et misérables, qui poussent entre les interstices du dit pavé. Je n'ai pas besoin non plus de dire dans quel état je me trouvais moralement. Je promenais, d'hôtels borgnes en bureaux de placements, de bancs de square en chantiers de démolition, un corps vêtu de loques et un cœur dévasté par une désillusion au-dessus de mon âge. Seize ans, c'est vraiment trop jeune pour avoir fait ainsi le tour de l'amour. C'est à cette époque que je prononçai le serment de ne plus jamais aimer aucune femme. Et ce serment, je l'ai tenu jusqu'au jour où... Mais n'anticipons pas !

« J'ai toujours pensé que les hommes qui ont l'authentique vocation de l'Hôtellerie ne sont jamais complètement abandonnés par la Providence. Il peut leur arriver d'être, pendant quelque temps, distraits de cette vocation par l'Amour, ou par la Misère, ainsi que je le fus moi-même, mais ces accidents ne sont que des épreuves momentanées. Et il survient toujours une occasion, un événement, qui remet, si j'ose dire, tout dans l'ordre.

« Cette occasion, cet événement providentiel, ce fut pour moi la rencontre du poète Melchior Turban. Je l'avais parfois vu chez ma maîtresse, au temps où, famélique, il venait y dîner, avec un habit

que je sus plus tard être celui de son pauvre grandpère. Il venait de faire une pièce en vers, que l'on avait jouée quatre cents fois et qui lui avait rapporté une gloire universelle et beaucoup d'argent. La première chose qu'il fît, aussitôt ce succès, ce fut de se venger d'avoir été si longtemps contraint de porter les hardes ancestrales. Il se commanda, chez les plus grands tailleurs de Paris, cinquante costumes, et le reste à l'avenant. Ce n'était pas une sinécure que d'être valet de chambre chez un personnage de cette sorte. Chaque matin, j'étais chargé d'étaler sur les tapis de tout l'appartement (y compris la galerie) les cinquante pantalons et la garderobe de mon maître. Et lui, nonchalant, blasé, monocle à l'oeil et drapé dans un peignoir de bain brodé d'un semis de roses, il se promenait devant ces pantalons, tel un général qui passe en revue ses régiments d'élite. Il tenait à la main un mouchoir de dentelle, cadeau d'une admiratrice un peu folle, et ce mouchoir, dans un geste de sultan qui désigne l'odalisque favorisée, il le jetait sur le pantalon choisi, parfois si nerveusement que son monocle, irrité, s'échappait de son orbite. Alors, moi, qui le suivais dans sa promenade, je lui tendais la coupe d'onyx où, pareils à de transparents pétales de roses, douze monocles neufs reposaient, eux aussi dans l'attente, et il y cueillait un de ces pétales de cristal. Car tout monocle qui avait le malheur de choir de son orbite sacrée était considéré comme indigne d'y remonter jamais. Puis, je me précipitais dans les armoires pour y chercher le gilet, le veston, la chemise, les souliers et les chaussettes susceptibles de s'harmoniser à ce pantalon-odalisque.

« Comme mon maître appréciait beaucoup la manière dont je m'acquittais de cette mission, il ne voulait non plus personne d'autre pour servir à table les jours de grande réception. Ce fut pour moi l'occasion de revoir un certain nombre de personnes dont j'avais fait connaissance chez ma patronne initiale : en premier lieu mon remplaçant, qui arborait avec cynisme mes boutons de manchettes et ma montre (comme je l'avais d'ailleurs prévu), et en second lieu, ma Patronne elle-même. Avec cette étonnante maîtrise de soi qui caractérise les grandes dames, elle feignit, non seulement de ne pas me reconnaître, mais encore de me tenir pour non avenu, regardant au-delà de moi comme si j'avais été une vitre... Mais j'avais, de mon côté, fait de tels progrès dans la dissimulation que personne au monde, et elle moins que tout autre, n'aurait pu deviner, même de la façon la plus approximative, ce qui me passait dans l'esprit alors, que impassible et grave, je lui présentais, à gauche, sur une serviette pliée, un plat regorgeant de sauce. Cette sauce, grâce à mon adresse, toujours contenue dans un plat bien équilibré, je me la représentais, comme une coulée de plomb fondu, corrodant les belles épaules que j'avais tant de fois caressées. Il en était de même pour le Champagne que, mentalement, je lui ingurgitais dans la bouche, au moyen d'un entonnoir, pour l'étouffer — alors que, dans la réalité, je le versais délicatement dans sa coupe... Et j'ai expérimenté par moi-même que certains mots de la langue française, tels que Chameau, Roulure, Sale Rombière et Gibier d'alcôve, (^) possèdent le

(1) Variante : Drôlesse, Ribaude, Poule avariée...

privilège de pouvoir être articulés de la façon la plus distincte, sans que l'on ait besoin de desserrer les lèvres... et sans qu'ils perdent pour cela un atome de leur joyeuse puissance d'explosion dans l'intérieur de la pensée...

« Lorsque je quittai Melchior Turban, j'étais au courant des deux techniques indispensables dans la Haute Hôtellerie : le service de la table et la diplomatie. Désormais, je n'avais plus qu'à entrer vraiment dans la vie : l'esprit net de préjugés et le cœur blindé d'un triple airain. Et, après un stage assez bref, et d'ailleurs reposant, chez l'ex-empereur du Brésil, j'acceptai la place de premier garçon de salle dans un hôtel de Francfort-sur-le-Main. C'est là que...

ou MONSIEUR TERRACOTA PREND UNE DÉCISION

Combien que le départ me soit Dur, si faut-il que je l'eslongue.

François Villon (Le Lais).

A ce moment, le stylo du Mémorialiste fit une embardée puis s'arrêta net, et Procyon, qui, sagement assis sur son derrière, suivait le voyage de cet instrument avec une respectueuse admiration, se glissa, terrifié, sous la couverture. On venait d'entendre, frappés à la porte, trois coups qui se voulaient discrets et qui ne l'étaient pas, trois coups sournoisement autoritaires, trois coups inquiétants. Walter sursauta. S'il est au monde quelque chose de désagréable, c'est d'être interrompu quand on rédige ses Mémoires, surtout lorsque, nullement entraîné aux exercices de littérature, on débute dans ce genre à la fois si commode et si malaisé, profitant de l'occasion unique d'une convalescence. Est-ce qu'on sait sous quelle forme se représentera l'inspiration, une fois l'importun reparti ? Reverra-t-on son passé avec ce relief, cet intérêt, ces couleurs tour à tour attrayantes et terribles ?

— Allez au diable I pensa-t-il, furieux, en refermant le cahier et en revissant son stylographe.

Mais telle était son habitude du monde et sa maîtrise de soi que ces mots, ayant passé par l'alambic de la prudence, ressortirent à voix haute, sous cette forme inoffensive et courtoise :

— Entrez, je vous prie.

Il n'était que temps d'ailleurs. L'homme avait déjà poussé la porte, pénétré dans la chambre. C'était Monsieur Ambrogio Terracota, le directeur du « Liguria ».

— Bonjour, mon ami. Comment allez-vous ? dit-il avec désinvolture.

C'était un personnage corpulent, le teint rouge et congestionné. Il affectait la bonne humeur et un optimisme qui ne valait que pour lui. Dans ses yeux saillants de brave homme luisait la flamme secrète de l'hypocrisie.

— Je vais aussi bien qu'il est possible après mon accident. Et je profite de l'occasion, monsieur le Directeur, pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à ma santé, et surtout pour vous dire combien je suis touché de savoir que vous ne m'en voulez pas de...

— D'être tombé l'autre soir ? Mais non, mon ami. C'est une chose qui peut arriver à tout le monde. Quoique...

— Que voulez-vous dire, monsieur le Directeur ?

— Je voulais dire que, dans votre cas, cette chute s'explique, malheureusement, d'une manière qui... ne ressortit pas seulement à la... mais que l'on comprend si...

— Je vous en supplie de préciser, monsieur le Directeur.

— Eh bien ! mon ami, pour me résumer, je dois convenir qu'il n'est guère admissible que, dans un établissement de premier ordre comme le « Liguria- Palace », les Maîtres d'Hôtel lèvent les yeux sur les clientes... au point de ne plus savoir ce qu'ils font... et de s'étaler par terre.

— Moi !... Oh!... Mais je...

— Vous devez bien comprendre qu'il n'est pas ici question de juger les sentiments du personnel, mais simplement d'en... limiter l'expression, de telle sorte qu'aucun scandale ne s'en suive. Comme c'est, hélas ! le cas...

— Votre conduite n'a pas échappé au principal intéressé. Et, pour tout dire en un mot, le mari de la cliente s'est plaint. Il menace de quitter l'Hôtel, s'il vous revoit rôder autour de sa femme, et, comme nous désirons éviter toutes complications...

— Achevez !

— Nous voilà dans l'obligation de nous priver de vos services comme Maître d'Hôtel du «Liguria».

— Vous me congédiez ?

— Oh 1 que cette expression est désobligeante, mon ami !... Disons simplement que nous nous séparons l'un de l'autre... Et croyez bien que nous le regrettons plus que vous. Car, avec vos capacités vous n'êtes guère embarrassé pour trouver une place dans quelque établissement similaire, tandis que nous... il est probable que nous ne vous remplacerons pas aisément.

— Il va sans dire que, tant que durera votre convalescence, dût-elle se prolonger huit, dix ou

même quinze jours, vous serez soigné ici à nos frais. Et qu'une indemnité supplémentaire à votre dédit légal vous sera versée, à titre de compensation.

— Il ne s'agit pas d'argent. Je m'étais attaché à l'Hôtel, au pays. Je...

— Croyez que je vous comprends. Encore une fois, c'est nous qui y perdons le plus. Mais que faire ? Nissim Pacha est très puissant. Nous ne pouvons entrer en lutte avec un si grand personnage.

— Etes-vous sûr que Nissim Pacha soit un si grand personnage ?... faillit demander Walter. Mais cette question, il n'eut pas la force de l'articuler. A quoi eût-elle servi, d'ailleurs ? Que peut faire une question, une protestation, lorsque le Destin, tel un tank, s'avance sur vous, et s'apprête à vous écraser ? Il n'y a qu'à s'incliner, il n'y a qu'à imiter les adorateurs de l'idole de Jaggernath : se placer soimême sous les roues du char.

Pour la seconde fois, l'Amour jouait son rôle fatal dans la vie de Walter Brenner. Et, — ironie suprême ! — l'Amour idéal, le véritable amour s'avérait encore plus désastreux que l'autre, le coupable, le faux... Que signifiait un tel acharnement ? Quelle loi obscure, quel incompréhensible Fatum exige-t-il que les Maîtres d'Hôtels soient exclus des joies de l'Amour, que, sitôt qu'ils s'en approchent, même avec le cœur le plus humble, ils soient ainsi impitoyablement repoussés, rejetés hors de son orbite lumineuse ? Tout cela était trop pour le cerveau du pauvre Walter. Il fit un geste vague qui signifiait aussi bien :

— Vous pouvez vous retirez. Directeur ! que :

— Tu as vaincu. Nécessité !

et il retomba sur son traversin, tandis que l'hypocrite messager de l'ananké se retirait sur la pointe des escarpins, son mauvais coup porté.

Que s'était-il donc passé entre Nissira et le Directeur ? Quelle pression, et de quel ordre, avait exercé l'Oriental sur Ambrogio Terracota ? Nous ne le saurions que si nous avions pu surprendre leur conversation. Encore est-il douteux que cela ait suffit. Car, dans les entretiens de ce genre, ce qui compte ce sont moins les paroles que leurs sous-entendus, moins les sous-entendus que les regards... Nous avons eu encore bien peu d'occasions de rencontrer ce Pacha énigmatique, et — nous devons l'avouer en toute sincérité — nous ne tenons guère à le rencontrer souvent. Il nous inquiète, il nous fait peur. Moins nous aurons à faire à lui, mieux cela vaudra pour tout le monde. Mais, si peu que nous l'ayons vu, nous n'avons pu manquer d'observer que son regard est doué d'un pouvoir de fascination devant lequel la volonté tortueuse, mais faible, d'un homme tel que Monsieur Terracota ne pouvait que fléchir. Non, certes, ce n'est pas le souci de la vertu de Madame Olivia qui a déterminé la décision de Monsieur Terracota. Monsieur Terracota se moque pas mal du trouble que les irradiations de son Maître d'Hôtel peuvent jeter dans le cœur des belles clientes. Mais il a suffit d'un éclair dans les yeux de Nissim Pacha pour que Monsieur Terracota balance, sans hésiter, un collaborateur loyal et précieux... Ah ! il n'est pas fier, en ce moment, le Directeur du « Liguria ». Tandis qu'il redescend, à pas mesurés, son escalier, le somptueux escalier feutré de son magnifique Hôtel, il se demande s'il ne vient pas de commettre une lâcheté, et peut-être

une maladresse. Car on trouve certes beaucoup de gens qui se prétendent Maîtres d'Hôtel, qui même se croient doués pour ce métier entre tous délicat, oii le génie de l'équilibriste se marie à l'intuition du grand politique ; mais il n'en existe peut-être pas un seul qui apporte à en remplir toutes les fonctions, des plus humbles à la plus séduisante, un tact, une souplesse, une autorité aussi élégante, avec un tel air de dignité. Depuis cinq ans !... Inquiet de ce qu'il a fait — et qui est irrévocable •- Monsieur Ambrogio Terracota, après avoir donné l'ordre qu'on ne le dérange sous aucun prétexte, va s'enfermer à double tour dans son bureau et s'attaque à un cigare tors et noir, dont l'épaisse fumée l'enveloppe aussitôt et lui cache, avec les autres formes de l'univers, l'étendue de sa faute. Laissons-le là, en proie à ses remords inutiles, et remontons en toute hâte l'escalier qu'il vient de descendre, afin de voir ce qui se passe dans la chambre de l'homme qu'il vient d'exécuter. Un spectacle émouvant nous y attend. Assis sur son lit, dans son uniforme de pseudo-forçat, le Maître d'Hôtel serre dans ses bras le Raton Laveur, qui le serre dans les siens. Tous deux pleurent : le premier sur son infortune, l'autre sur celle de son ami. Procyon est trop récemment sorti de sa cage, il y a trop peu de temps qu'il a pris contact avec la Civilisation pour se rendre compte de ce qui se passe. Mais il lui suffit de voir pleurer l'être auquel il doit la vie sauve, pour lui offrir la seule chose dont un Raton Laveur puisse faire cadeau à un homme : sa compassion. Je voudrais m'attarder longtemps devant cette scène déchirante, mais si belle. Y a-t-il au monde deux êtres plus différents

qu'un Raton Laveur et qu'un Maître d'Hôtel ? Leurs habitudes, leur passé, leurs goûts, leurs conceptions de l'univers, tout semble devoir les séparer à jamais, maintenir entre eux ces espaces pour ainsi dire stellaires qui s'étendent entre leurs variétés animales... Oui, mais l'amitié les a unis. Sur la couverture bleue du cahier des « Mémoires », à l'instant interrompus, sur le stylo qui les a rédigés, leurs larmes tombent, se confondant ; et, de temps à autre, Procyon les efface, d'un coup de queue, telle une ménagère bruxelloise passant le torchon du samedi sur le seuil immaculé de sa porte. Et ce geste va au coeur de Walter, à cause de sa signification profonde. Ce geste veut dire, si on l'interprète comme on le doit : « Regarde, je te connais à peine et déjà je te ressemble. Au plus fort du chagrin, je n'oublie pas qu'il faut rester attentif et méticuleux. J'essuie ce cahier, que tu seras un jour content de retrouver intact et gondolé d'une humidité dont tu ne te rappelleras plus alors la cause. Car les larmes s'oublient, mais les petits objets restent...» Walter serre dans ses bras le Raton Laveur d'une étreinte plus forte, et lui dit :

— Ecoute, je partirai d'ici... Mais je ne veux pas te renvoyer. Consens-tu à me suivre ?

Et l'autre de répondre en tremblant d'émotion :

— Je ne te quitterai jamais.

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