EPILOGUE
Maintenant il faut vous dire adieu ; je vais partir. Patrice de la Tour du Pin (Les Empreintes).
Et maintenant, je vous dis adieu, ô Walter Brenner, ô Olivia Volpi, qui avez si bien mérité d'être heureux par l'amour. Ce n'est pas sans mélancolie que je contemple le navire qui vous emporte, qui vous fait traverser l'Océan en compagnie de stars, de banquiers véreux, de ministres, d'espions, de conférenciers et de femmes perdues, que vous ne voyez même pas, car votre passion partagée vous isole plus complètement que la fermeture même de votre cabine de luxe.
Vous n'êtes pas cependant tout à fait seuls. Vous avez emmené avec vous celui qui vous avait sauvés, le fier et doux Raton Laveur, qui du reste n'a pas voulu vous quitter. Au Canada, où vous vous rendez pour tenter votre chance, — dans cet Hôtel au bord du Niagara où l'on offre à Monsieur Brenner une charge de Directeur qu'il remplira avec son tact et sa compétence notoires — au Canada vous rendrez sa liberté à votre jeune ami.
Vous avez trouvé cette solution élégante, ce moyen de garder encore un peu auprès de vous, pour que
la séparation ne soit pas trop brusque, tout en le ramenant au pays natal, car c'est là seulement qu'il pourra oublier le grand déchirement sentimental de sa vie...
Cela ne se fera pas tout seul. Les premiers temps seront très durs, je le sais. Et cependant, cela s'arrangera, car tout s'arrange. Titus n'aurait jamais cru possible de quitter Bérénice, Bérénice de vivre loin de Titus. Eh bien ! ces illustres personnages, exemples légendaires de l'amour, ils ont vécu, chacun de son côté... Ils se sont résignés...
Un jour viendra donc, ô Procyon Lotor, où dans ton cœur dévasté, désert de ténèbres, quelque chose comme une lueur poindra... Tu ne t'en apercevras pas tout de suite, tu ne comprendras pas... Mais le matin où la lueur s'étant étalée, gagnant tout le ciel, tu te rendras compte que tu baignes à même un éblouissement, alors tout redeviendra simple, facile, intelligible à tes beaux yeux trop longtemps voilés les larmes. Certes, jamais tu ne renieras rien : tu n'est pas de ceux que l'on entend, sous prétexte d'assagissement, ricaner au souvenir des illusions de leur jeunesse. Non, tu es bien trop noble, trop fidèle, pour nous infliger ce pénible spectacle. Tu ne désavoueras pas le Passé. Simplement tu le regarderas, avec douceur et tendresse, prendre sa place dans la perspective de ta vie et, jetant sur quelque Ratonne Laveuse de ton âge et de ta tribu un regard neuf, tu te diras : « Pourquoi pas ? Elle est belle, elle aussi, dans son genre. Et elle possède un grand avantage : elle n'est pas l'impossible ». Et, de son côté, la douce créature, ne sachant pas dans quelles circonstances tu as perdu ces deux dents dont l'absence te rend moins régulièrement beau, mais trouvant
dans cette irrégularité même je ne sais quel attrait, se dira : « Il est bien intéressant ! »
Certes nous sommes encore bien loin de ce jour. Et je ne veux pas l'évoquer avec une insistance, qui te révolterait peut-être. Mais il viendra. C'est inévitable. Et, peu de temps après, un couple (sinon davantage), un couple de petits ratons laveurs, s'ébrouant autour de vous, vous attendriront par le spectacle de leur innocence. Vous n'aurez plus désormais d'autres soucis que ces chères têtes, rondes et veloutées, et aucune joie plus grande que celle de les voir se laver les mains, chaque jour plus délicatement et plus adroitement, l'ayant appris sous votre attentive direction.
Et peut-être que, plus tard, les rencontrant au bord de quelque lac où les aura entraînés leur esprit d'aventure, les petits de Walter et d'Olivia, éblouis par la grâce et la beauté de ces charmantes créatures, mais loin de se douter de leur origine, s'écrieront :
— Comme ils sont gentils ! Oh ! ils sont trop gentils ! et les ramèneront à la maison...
Et Olivia, les accueillant sur ses genoux, les gavant de sirop d'érable, les caressant, dira à son époux alors en cheveux gris :
— Oh ! Walter, ne trouves-tu pas qu'ils lui ressemblent ?
Car elle ne t'aura pas oublié. Car une Femme ne peut jamais oublier celui qui, au plus fort de son amour, a eu le courage de s'effacer devant l'Homme qu'Elîe aimait.
IL A ÉTÉ TmÊ DE CET OUVRAGE