SOIREE MONDAINE INTERROMPUE
Du Soleil la justice étoile avant-courrière. D'Arbaud de Porchères (Jean-Baptiste).
Depuis qu'il avait assumé la direction du Liguria, jamais Monsieur Ambrogio Terracota n'avait été plus heureux. C'est que les temps avaient bien changé. Il se souvenait encore, avec une sorte de frisson rétrospectif, des derniers mois qui avaient précédé l'arrivée de ceux qu'il appelait, avec une nuance d'ironie paternelle « mes Exotiques ». Alors, c'était dans l'établissement presque vide de Clients mais beaucoup trop rempli de personnel, — d'un personnel que justement, dans l'espoir toujours déçu d'un afflux de clientèle pour le lendemain, on n'osait pas licencier, — de longues déambulations mélancoliques, dans les couloirs déserts et les salons moisissant sous leurs housses. C'est même à cette époque que, pour tenter une diversion, pour oublier les reproches faits en haut-lieu, il avait pris une maîtresse, cette Réceptionnaire énigmatique dont pour l'instant, et sans doute pour jamais, nous
renonçons à scruter les arrières-pensées de lucre et d'ambition. Mais, comme c'était en même temps un homme moral et plein de scrupules et de superstitions, l'amour n'avait fait, au fond, qu'aviver ses inquiétudes. Avec l'arrivée des Exotiques, tout avait changé, et ses craintes des premiers jours n'avaient pas tardé à s'évanouir. D'abord, ces Messieurs dépensaient sans compter, absolument comme s'ils n'avaient pas su le prix de l'argent. Et peut-être, après tout, ne le savaient-ils pas. Pourtant, Monsieur Sarcoramphus Gryphus, avec son nom d'Humaniste hollandais du XVIIIme siècle, et son air de spéculateur courbé par les soucis de cent conseils d'administration, il devait s'y connaître en finances. Eh bien I pas plus lui que le Cacatua, le Chimpanzé ou le Kanguroo, ne semblaient se douter de la valeur de la lire, du dollar ou du florin. Ils signaient sans sourciller, que dis-je ? sans même les regarder, les additions les plus cyniquement majorées. Tout en ne se livrant jamais à ce tapage vulgaire et agressif à quoi l'on reconnaît précisément la mauvaise clientèle, celle qui fait durer trois heures un jus d'orange ou un quart d'eau minérale, ils s'attardaient au bar jusqu'à des heures fantastiques et ils y marquaient une préférence constante pour les liqueurs les plus distinguées, — qui sont, personne ne l'ignore, également les plus chères. Et cela, sans préjudice du temps qu'ils passaient au salon, à faire avec les autres Clients des parties interminables de cartes ou de dominos, ou simplement la conversation.
J'ai dit la préférence que Madame Braseîmann éprouvait pour Cacatua. Mais la modiste française ne semblait pas non plus insensible à la cour discrète que lui faisait Jicky. En veine de confidences,
ne lui a-t-elle pas avoué qu'elle ne s'appelle pas tout à fait Rosalys, Alice étant le nom de son associée, défunte, mais dont elle garde ainsi le souvenir, panaché d'un y, « ce qui fait tout de même plus joli, n'est-ce pas »? Et quant à Monsieur Vanderkoppen, il ne quittait quasi plus le Sarcoramphe. Seul, le Kanguroo demeurait un peu à l'écart et n'acceptait de prendre part aux petits jeux qu'avec une répugnance d'autant plus bizarre que les Australiens n'ont pas du tout une réputation d'insociabilité. Mais on ne prêtait plus guère attention à ses allures, qu'on attribuait à quelque chagrin intime.
Ce soir-là, comme les autres soirs. Monsieur Terracota, après avoir fait sa tournée dans l'établissement (où il a eu le plaisir de ne pas rencontrer ce « mauvais esprit » de Giacomo dont la tête décidément ne lui revient pas), et avant d'aller rejoindre sa coupable complice, s'attardait au salon, jetant un mot dans les conversations, un conseil aux joueurs, tout cela sans insister, avec le tact d'un homme dont on n'a pas à craindre l'indiscrétion, puisqu'il est toujours sur le point de s'esquiver.
...Et de fait, il n'est plus là...
Mais personne ne le remarque.
Pas plus qu'on a remarqué l'entrée du Perroquet.
Ce dernier n'y tient pas, d'ailleurs. Il serait désolé qu'on se dérangeât pour lui. Doucement, sans faire aucun bruit de bec, de patte ou d'aile, il s'approche du Condor, du Chimpanzé, du Kanguroo, leur glissant un mot à l'oreille. Et tous de se lever, mais pas ensemble. Non, l'un après l'autre, de l'air le plus naturel. Par un si beau temps, ne serait-ce pas un péché que de se priver d'un petit tour au jardin ?
Leur départ crée un vide, mais n'entraîne pas celui des autres clients... L'industriel belge a envie de s'amuser. Il fait apporter des cocktails et reprend sa partie de gamao avec Nissim Pacha qui, sans doute parce que sa femme n'est pas descendue pour le dîner, se croit oblige, par compensation, à cet acte de courtoisie internationale.
Il a bien remarqué, lui, que les Exotiques sont sortis. Il n'a même, fronçant le sourcil, pu s'empêcher de leur jeter un :
— A tout à l'heure. Messieurs !
auquel ils ont, unanimement répondu :
— Mais bien sûr 1 voyons. Nous sommes là dans dix minutes, au plus tard.
Alors il a souri. Dix minutes, c'est exactement ce qu'il lui faut, pour le plan qu'il a conçu. Il se lève, le sourire aux lèvres et, tirant sa montre :
— Vous m'excuserez, baron ? Un simple coup de téléphone à donner. Vous m'attendez, n'est-ce pas ?
Monsieur Vanderkoppen, qui n'est pas baron, mais qui ne déteste pas qu'on répare, dans le privé, cette petite erreur — un simple oubli, savez-vous ? — commise par S. M. le Roi des Belges, Monsieur Vanderkoppen sourit, acquiesce, et allume le cigare de l'attente.
Au bout de quatre minutes, Nissim sort de la cabine téléphonique et rejoint son partenaire. Mais celui-ci, trop heureux de sa récente baronnie, lui tend un cigare.
— Si nous fumions, tout simplement ? Propose-t-il.
— Mais volontiers ! répond l'Egyptien.
— Bonne affaire ? interroge l'Industriel avec cordialité. Au téléphone, bonne affaire ?
— Excellente 1 avoue Nissim, avec un sourire sardonique. Une des meilleures de ma vie. En tout cas, une de celles qui m'a fait le plus plaisir.
— Vous me raconterez ça un jour ?
— Je ne dis pas non. Eh ! peut-être plus tôt que vous ne pensez...
Le cigare n'est pas achevé que, accompagné du Cacatua, les Exotiques rentrent au salon. Ils ont l'air un peu agité pour des gens qui reviennent du jardin. Mais de la part de tels originaux, rien n'étonne plus guère... Et pourtant... Le Chimpanzé a un pochon sous l'oeil gauche, le Condor boîte légèrement, et le Kanguroo s'est luxé la patte droite de devant ; mais ils dissimulent de leur mieux ces petits accidents. Le Kanguroo va tout de suite s'assoir dans son coin habituel, Sarcoramphe marche le plus roide possible, et Jicky, feignant une névralgie faciale, met dans sa main une bonne moitié de son visage rieur.
— On s'est rudement amusé, dehors ! s'esclaffe-t-il, avec bonne humeur. Je ne sais pas si le Sarcoramphe était saoul, mais nous avons eu quelque peine à l'empêcher de prendre un bain au clair de lune.
— Mais il n'y a pas de clair de lune, objecta le Condor, toujours féru d'exactitude.
A quoi le Singe, avec une affectueuse bourrade :
— Oh I le farceur 1 II était encore plus ivre que je ne pensais. Il n'a même pas vu la Lune.
Et de cligner de l'œil du côté du Kanguroo, qui s'esclaffa.
Personne, au Liguria, n'avait jamais vu rire ce grave personnage, toujours quasi perdu dans le souvenir des mimosas de son désert. L'incident
provoqua une sorte de stupeur : ce qui redoubla l'hilarité de nos Exotiques.
Cette gaieté, qui parut à Nissim l'expression d'un égarement particulier, lui arracha une sorte de ricanement :
— Ils sont fous ! pensa-t-il. Mais il se garda de ne rien dire tout haut.
Précaution vaine, car le Perroquet voyait dans sa tête :
— Quos volt perdere Jupiter demandât ! lui cria-t-il, en se penchant sur le fauteuil d'en face.
— Qu'est-ce que vous jargonnez là ?
— Ce que vous devez penser. Monsieur. Je suppose que vous êtes latiniste.
— Rira bien qui rira le dernier ! conclut Nissim, en désignant les personnagesi qui, à cet instant précis, entraient dans le salon.
C'était le chef de la Police, escorté du Directeur complètement ahuri, et de quatre gaillards, aux moustaches puissantes, aux poings de même, aux pieds indescriptibles...
D'un signe, il leur commanda de barrer de leur vaste corps, toute issue possible : ce qu'ils firent...
Puis d'une voix sans réplique :
— Que personne ne sorte I
LA DOUBLE COMFIDENCE
Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir...
Paul Verlaine.
Nous avons, tout à l'heure, laissé Procyon Lotor au moment où, n'écoutant que son courage, il se précipitait sur les trois malandrins venus dans l'évidente intention d'enlever Olivia. Pourquoi avonsnous fait cela ? Eh bien ! s'il faut tout vous dire. Lecteur devant qui nous n'en sommes plus à un pénible aveu près, c'est parce que nous nous sentions incapable de supporter l'émotion que semblait devoir nous réserver, fatalement, ce terrible épisode. De même que certaines personnes trop sensibles ferment les yeux pour ne pas assister à un spectacle qui les remplit d'horreur ou de dégoût, nous sommes partis, oui, nous sommes partis, lâchement, sur la pointe des pieds, pour ne pas être témoins de l'écrabouillement, tout à fait inévitable, de notre héros. Car que peut un Raton Laveur, même aux forces décuplées par une sainte colère et par le pur amour, et même aidé par une femme qu'on vient de déficeler, que peut, dis-je, un Raton Laveur, contre trois crapules entraînées à tous les sports de l'infamie.
monte-en-l'air de profession, cambrioleurs par goûl naturel et assassins à l'occasion ? A supposer qu'il ait pu, profitant de leur saisissement (car ils s'attendaient à trouver un colis tout prêt à charger sur leurs épaules), à supposer donc qu'il ait pu en saigner un en le prenant à la gorge, c'eût été un jeu pour les deux autres que de lui tordre le cou.
Aussi n'est-ce qu'avec une appréhension bien légitime que nous remontons dans l'appartement d'Olivia Volpi. Nous tremblons, nous craignons de ne pas avoir la force de décrire le tableau qui nous attend... Du moins pensons-nous, — c'est une triste consolation, mais c'en est une — n'avoir devant les yeux que la silencieuse et immobile majesté de la mort au lieu des spasmes répugnants et criards de l'agonie.
Aussi quelle n'est pas notre surprise, en poussant la porte de cette fameuse chambre 75, où nous avons si souvent pénétré par effraction, et qui fut le théâtre de tant d'incidents pathétiques, de nous trouver en face d'une scène véritablement idyllique.
Sur un canapé de tapisserie Louis XVI — bergers, rubans et cornemuses — Walter et Olivia sont assis, côte à côte. Ils se tiennent les mains. Ils se regardent dans les yeux. La poitrine se soulève à intervalles réguliers. De temps en temps, ils parlent. Quelques mots leur suffisent. Des mots sans suite, et qu'il leur faut extraire d'un bloc de silence si dur et si compact que, carriers épuisés, ils y renoncent, et confient de nouveau aux regards ce que leur bouche est décidément impuissante à exprimer :
— C'est vous ?...
— C'est moi 1...
— Oh ! mais, véritablement, est-il possible ?
— C'est possible, vous le voyez bien.
— A peine si je puis le croire.
— Moi non plus...
Il faut qu'ils soient absorbés dans l'égoïsme de leur amour à un point extraordinaire pour ne pas avoir un mot, un seul mot, je ne dis pas d'intérêt, mais seulement de constatation pour le spectacleinsolite qu'ils ont sous les yeux... à leurs pieds.
Sur le parquet, gisent trois formes... Trois hommes durement ligotés, et bâillonnés en outre avec des serviettes de toilette. Chose frappante, l'opération du ficelage n'a pu être effectuée avec un lien d'un seul tenant, mais avec des bouts rapportés d'une corde, dans laquelle il nous est facile de reconnaître celle qui a servi pour Olivia et que Procyon a sectionnée dans son héroïque intervention de tout à l'heure. A la mine patibulaire de ces trois messieurs, nous n'avons non plus pas grand'peine à identifier Giacomo Gattamelata et ses deux acolytes... A leur air penaud, nous comprenons qu'ils sont non seulement vexés d'avoir manqué leur coup, mais fort inquiets des suites que cet échec peut comporter pour leur situation sociale.
Cependant, comme l'espoir n'abandonne jamais le cœur humain, même dans les conjonctures les plus sombres, un mouvement vient d'avoir lieu parmi ces masses ignobles, une espèce de reptation, qui tend à les rapprocher les uns des autres.
Et Walter qui, malgré son amoureuse distraction, ne les a pas perdus de vue, se lève :
— Oh 1 nom de Dieu ! les Salauds 1 Si on les laissait faire !...
Et d'une série de coups de pieds vigoureux, il les sépare, il les envoie dinguer chacun dans un angle de la pièce, puis vient se rasseoir auprès d'Olivia. C'est alors qu'il s'aperçoit de ce qu'il vient de dire.
— Oh ! pardon I soupire-t-il, en rougissant. Ces gros mots !... l'émotion !... la colère I... je vous supplie de...
— Mais, le rassure Olivia, je vous aime beaucoup comme cela, violent. Les héros ne peuvent pas parler comme des pimbêches.
— Loin de vous, je ne suis pas un héros.
— Vous l'êtes ! je vous affirme que vous l'êtes. Je vous ai bien vu tout à l'heure, n'est-ce pas ?
— Non, ma chérie, ce sont les autres, vous le savez bien.
— Oh I Walter ! loin de moi la pensée de diminuer leur rôle ! Ils ont été admirables... Le Kanguroo a joué des poings comme un boxeur noir et il a mis hors de combat en douze secondes l'ignoble Giacomo, le Sarcoramphe a lacéré l'épaule de l'autre d'une telle serre que le gredin a failli s'en évanouir et, quant au troisième, notre cher Chimpanzé lui a tordu la jambe avec une maestria de professeur de jiu-jitsu.
— Et Procyon Lotor ?
— Oh I celui-là, il a été merveilleux.
— Et Cocko ?
— Cocko lui aussi. Tous merveilleux. Mais qu'auraient-ils pu à eux tous, si vous, Walter, n'aviez pas été là ? Car les misérables se resaisissaient. A peine tombés, ils revenaient à la charge, comme des voyous contre le jeune premier dans un film américaiti, comme les vagues du reflux sur une
plage de l'Océan... Et c'est vous qui, raboutant avec une promptitude la corde qui m'avait tantôt ligotée, les avez « lassés » comme des chevaux de pampa, et à leur tour ficelés. O Walter ! Walter 1 je vous le dis, vous êtes un héros I
— Eh bien ! non, Olivia, je ne suis pas un héros, et je ne veux pas que vous me preniez pour tel. Aucun malentendu ne doit subsister entre nous. Mon passé est lourd, plein de souillures. Je suis un ancien laveur de vaisselle, un vacher, un enfant de l'amour coupable. Ce que, dans les hautes sphères sociales d'où vous êtes issue, on appelle un Bâtard ! Oh ! ce nom est sur moi comme une marque au fer rouge. Bâtard I De l'Officier supérieur qui m'engendra je ne sais pas le nom et je veux, oui je veux oublier celui de la souillarde qu'il séduisit pour obtenir le triste résultat ici présent... Cette révélation ne vous fait-elle pas frisonner ?... Et ce n'est pas tout. Il y a pire encore. Il y a que, dès mon jeune âge, je fus la proie du vice, et de la misère, qui est, vous le savez, l'entremetteuse attitrée de la débauche. Je roulai d'ignominie en ignominie, du lit des courtisanes à l'évier des grands Hôtels... Vous avez devant vous ô Reine, ô Sainte immaculée ! vous avez devant vous le plus triste produit de la civilisation mécanique, l'abject résidu d'une société fondée sur l'égoïsme et sur l'hypocrisie.
— Mais à qui croyez-vous donc parler vous-même, ô Walter ! modeste et magnifique Walter ? Cette reine, cette sainte, est comme vous une excommuniée. Comme vous une Bâtarde. A cette différence près que je n'ai même pas la consolation de penser que mon père était un officier supérieur... Officier, il l'était, oui, comme on l'est ici : dans le sous-sol !...
Le « petit officier 1 » vous me comprenez ? Et ma mère, Dieu sait d'où sortait ma mère quand il la rencontra sur un trottoir de Gênes... Et je voudrais n'en savoir pas plus long sur moi-même, depuis le jour où elle me chassa de la maison, avec une paire de claques pour tout viatique, jusqu'à celui, plus néfaste encore, où je fis la rencontre de Nissim... Non, Walter, vous êtes un héros, et moi simplement une fille !
— Une pauvre fille 1 Et une Reine, puisque je vous aime.
— Et vous un Saint, un héros, puisque je vous aime.
Ainsi parlent ces deux êtres, aussi bavards maintenant qu'ils étaient taciturnes tantôt. Et ils n'ont pour témoins de leur joie que les petits personnages de la tapisserie. Mais quels témoins ceux-là î Et comme Olivia s'amuse à les regarder tandis qu'elle échange ses confidences avec son ami.
Ils mènent sur le mur une danse éperdue. La funambule a sauté sur le cheval-capucine du cowboy, et celui-ci, ravi de sa conquête, l'enlève en croupe d'une si furieuse allure qu'ils bousculent — comme un coup de vent des feuilles mortes — les onagres, les marquises, les bureaucrates, les lutins, les clochards, les navigateurs et les archanges. Mais, à peine tombés, les chers bonshommes se relèvent, ramassant en toute hâte leurs serviettes, leurs paniers, leurs casquettes, leurs ailes, et rentrent dans ?a farandole, dont la belle jeune fille au chapeau haut de forme a pris la tête. C'est à travers les fleurs, un tourbillon adorable, un ballet délirant. Et tous, sans un mot, semblent s'écrier :
— N'avions-nous pas raison de te dire d'avoir confiance ?... Tu vois bien que tu l'as retrouvée,
ton innocence d'enfant, petite fille malade qui rêvait !... Tout ce long cauchemar est fini. Nous sommes là, avec l'amour 1
Laissons maintenant Walter et Olivia continuer leur doux dialogue sous les regards attendris des génies du papier peint ; et, puisque nous avons, grâce à notre indiscrétion, obtenu de soulever, du moins en partie, le voile qui recouvrait l'énigme de la chambre 75, retournons au grand Salon du rez-de-chaussée où nous avons, au chapitre précédent, laissé la majorité de nos personnages dans une situation qui risquerait de devenir intenable par son intensité, si nous n'accourions pas au plus vite pour y mettre bon ordre.
l'imposteur démasqué
// fuit, d'effroi transi, troublé, tremblant et blême. Agrippa d'Aubigné : (Caïn).
Rien de plus contradictoire que l'état d'âme de Monsieur Ambrogio Terracota en entrant dans le salon, dans son salon, aux côtés du Commissaire de Police. Pour être Directeur d'Hôtel, on n'en est pas moins homme. Comme homme, Ambrogio était passionnément intéressé par le formidable faitdivers auquel il allait assister ; mais en tant que Directeur d'Hôtel, Monsieur Terracota était extrêmement ennuyé du scandale qui peut-être en rejaillirait sur son établissement. Il masquait néanmoins son trouble sous un air calme et froid ; et, de même que le tumulte de sa poitrine restait absolument indiscernable sous le pan de sa jaquette réglementaire, ainsi l'agitation de son cerveau demeurait invisible derrière son front lisse...
Il n'en était pas de même des Clients. Médusés par l'effroi, ils restaient immobiles, atteints d'une sorte de paralysie. Seul, Nissim Pacha ricanait. Son plan diabolique venait de réussir : du moins le croyait-il.
Comme tout cela s'était bien déclanché, développé ! Une partie d'échecs menée de main de maître, vraiment. Tandis que sa victime, ligotée, enlevée comme un petit paquet par ses trois complices, attendait au fond de la puissante torpédo où il irait tantôt la rejoindre pour l'emmener dans un lieu de lui seul connu, où s'exercerait sa totale vengeance, lui, Nissim, venait d'amener dans ses filets, d'un coup magistral, la bande entière de ses adversaires. Evidemment, dans son cas, il fallait une audace peu commune pour risquer une levée de cette envergure. Mais si Nissim Pacha n'avait pas été un audacieux, alors qui l'eût été ?
S'adressant directement au Chef de la Police :
— Monsieur, dit-il, vous pouvez constater que mon coup de téléphone ne vous a pas dérangé pour rien... Ceux que vous recherchez en vain depuis quelques semaines sont ici.
Il désignait les Exotiques.
Le Fonctionnaire eut un instant d'hésitation. Il n'était pas tout à fait exact que ses services recherchassent Sarcoramphus, Kanguroo, Jicky et Cacatua. Car, après la fuite du Raton Laveur, l'Administration du Zoo, épouvantée des répercussions probables qu'aurait la nouvelle des quatre autres évasions sur l'opinion et le mouvement touristique, s'était bien gardée d'ébruiter l'affaire et s'était contentée de fermer le parc au public : suivant la méthode classique employée par les Musées nationaux après le vol d'un tableau célèbre.
Le Chef de la Police qui, tant par goût que par dignité professionnelle, sortait peu, ne savait même pas que les dits animaux s'étaient échappés. Néanmoins, pour obéir à cette loi non écrite mais sacrée
qui veut que toute personne devant laquelle se trouve un Commissaire de Police soit un coupable, il fronça le sourcil et, s'adressant à Ambrogio Terracota :
— Monsieur le Directeur, je vous serais obligé de me dire quelle est l'identité de ces personnes (et son geste large embrassait l'ensemble des assistants).
En moins de temps qu'il ne faut pour le raconter. Monsieur Terracota sortit et revint, avec les fiches individuelles de ses clients.
Le Commissaire les parcourut d'un lorgnon sévère.
— Eh bien ! mais, conclut-il, ces papiers me semblent suffisamment en règle. Madame Gerda Braselmann, de Dresde, Saxe. Mmm... Monsieur Sarcoramphus Gryphus, du Corcorado, nationalité chilienne... Monsieur Cacatua Plyctolophus, né à Ouakara, en 1745... Bigre ! ça ne nous rajeunit pas... Mmm 1... Monsieur Vanderkoppen, industriel, Anvers... Mmm !... Monsieur Anthropopithacus, Niger, natif de Timbi, Fouta-Djallon... Oui, enfin, il faut toutes sortes de pays pour faire un monde... Mademoiselle Rose Alice Boullard, dite Rosalys, modiste, rue des Bons-Enfants, à Paris... Mmm !.. Tout cela m'a l'air des plus corrects, Monseigneur ! Je n'ai aucune raison de suspecter des personnes qui, par ailleurs ne se livrent à aucun tapage, ni à aucune manœuvre délictueuse... Je regrette beaucoup.
— Mais, Monsieur le Commissaire, ce sont des échappés de...
— Des échappés d'où ? des échappés de quoi ? interrompit le fonctionnaire avec humeur. Moi, je
vois des voyageurs qui viennent du Chili, de l'Australie, qui viennent de Belgique, de France, du Congo, des pays les plus lointains, par curiosité et par amour pour notre belle Italie... Je suis très contrarié. Monseigneur, que vous ayez cru bon de me déranger pour faire cette simple constatation. Car, je ne vous cache pas, je croyais qu'il s'agissait de retrouver le célèbre bandit Procyon Lotor, contre lequel j'ai en effet un mandat d'amener.
— Il est ici, lui aussi, ricana Nissim Pacha.
— Mais je ne l'ai jamais vu, protesta le Directeur.
— Parce que vous êtes loin de savoir tout ce qui se passe chez vous, mon cher, coupa l'Egyptien avec insolence. Certes, le triste sire n'a point paru au salon, et pour cause... mais qu'on recherche seulement dans la chambre de Monsieur Brenner, son complice !...
— Il suffit ! conclut le Commissaire. Nous parlerons de Monsieur Brenner un autre jour, s'il y a lieu. Pour l'instant, je me contenterai d'arrêter Procyon Lotor, le grand Rongeur fugitif.
Mais, comme il faisait mine de sortir pour monter à l'étage où se trouvait la mansarde de l'ex-maître d'Hôtel, le Sarcoramphe intervint :
— Monsieur le Commissaire, dit-il, avant d'aller plus loin, vous plaîrait-il de demander à son Excellence Nissim Pacha, ici présent, ses papiers ?
— Mais qu'entendez-vous par là, Monsieur ? Son Excellence appartient au corps diplomatique et...
— En êtes-vous bien sûr ?
— Je vous défends ! cria Nissim, en serrant les poings et en marchant sur le Condor qui, haussant ses fastueuses épaules, répliqua d'une voix coupante comme le vent glacial des solitudes andines :
— Monsieur Romuald Trincard n'a rien à défendre à personne I
Le visage, déjà pâle, du pseudo-diplomate devint vert. Il recula d'un pas, cherchant des yeux une issue... mais le Commissaire, ayant fait signe, ses acolytes avaient repris leur poste. Alors le drôle, jouant le tout pour le tout, fonça sur le Sarcoramphe, les poings fermés :
— Que signifie cette plaisanterie, vieux Vautour ?
— Ce n'est pas une plaisanterie, laissa tomber le grand Oiseau, avec un calme méprisant. C'est la stricte vérité, et vous le savez bien.
Puis se tournant vers le Commissaire :
— Ce Monsieur n'a jamais été ni Egyptien, ni diplomate. Nissim Pacha n'existe pas. Il existe un bandit international, du nom de Romuald Trincard, qui opérait, il y a dix ans, dans un tripot de Valparaiso.
A ces mots. Monsieur Vanderkoppen bondit :
— Godfordom ! Mais j'y étais aussi, savez-vous...
— Parfaitement 1 pour vos affaires de nitrates... continua le Condor, imperturbable. Et même vous avez perdu trente mille pesos, cette nuit-là, parce qu'il trichait.
Cependant Nissim tenait tête. Il devinait les hésitations du Commissaire, qui, malgré son désir de faire une prise sensationnelle en coffrant un ennemi public de l'envergure de Trincard, craignait plus encore de commettre un impair irréparable en arrêtant par erreur un grand seigneur étranger. La complication diplomatique est le cauchemar des Policiers.
— Je ne suis pas Romuald Trincard, glapissait l'escroc. Et je n'en ai jamais entendu parler. Ce
serait tout de même un peu fort que la justice tînt compte des divagations d'un vieil Oiseau de proie, à moitié saoul. Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le Commissaire, à quelle sorte d'ennuis vous vous exposez en touchant à une personnalité couverte par l'immunité diplomatique.
Devant la perplexité du Chef de Police, l'Industriel belge sentit des doutes assaillir son esprit. Il se rappelait en effet (ce ne sont pas des choses qu'on oublie) avoir perdu trente mille pesos dans une nuit de jeu, à Valparaiso. Mais était-ce bien contre cet homme ? Une ressemblance n'est pas une preuve.
La situation menaçait de se retourner quand, au milieu de l'anxiété générale, le Perroquet s'interposa.
Son bec claquait. Ses plumes se hérissaient. Lui si disert d'habitude, à peine trouvait-il ses mots, tellement l'indignation les brouillait dans sa cervelle :
— Monsieur le Com... mandeur... Monsieur le Comminatoire... je veux dire Monsieur le Commissaire, il y a un moyen de démol... de démantibul... de démusel... de démasquer ce crimi... ce crom... ce créce sacri... ce crapuleux personnage, c'est de venir avec moi dans l'appart... dans le loca... dans la chambre où se trouve sa dernière vicmi... mictiv... sa dernière victime et ses derniers combi... compa... complices. Que tout le monde me suive !
Telle était l'ardeur de Cacatua, sa sincérité et son honnêteté étaient si visibles que l'assistance entière, entraînée, le suivit, y compris Nissim, qui d'ailleurs n'aurait pu s'échapper, car déjà deux des policiers l'encadraient, sans le toucher mais prêts à lui couper toute retraite.
Quelques minutes après, la petite troupe (à laquelle s'était joint Procyon Lotor, attiré par le bruit) envahissait la chambre où Walter Brenner et Olivia Volpi étaient engagés dans leur duo d'amour. Ils l'interrompirent brusquement, saisis d'une crainte qui ne tarda pas à se changer en joie, quand le Perroquet, qui décidément avait pris l'initiative des opérations, se fut écrié, cette fois sans plus aucun bégaiement :
— Et maintenant, regardez ces hommes qui gisent là, par terre, comme des saucissons ridicules et impuissants. Regardez-les bien, et puis ôtez-leur leurs baillons. Et ensuite, donnez-leur la parole. Vous serez édifiés. Et nunc erudimini...
Les sbires, après avoir consulté leur chef du regard, s'empressèrent de suivre le conseil de Cacatua.
Comme s'ils n'avaient attendu que ce moment, les trois malandrins, d'une seule voix, s'écrièrent :
— Salaud de Trincard ! Tu nous a fourrés dans de beaux draps !
— Je ne connais pas ces voyous, protesta le pseudodiplomate, pour tenter une diversion. Mais déjà c'était trop tard. Le Chimpanzé remettait les choses au point :
— Cet homme en a menti. Il n'a pas le droit de renier ses complices. Si nous n'étions pas intervenus tout à l'heure, au moment où ils allaient emporter Madame, — que Trincard avait ficelée, mais que Procyon Lotor venait de délivrer de ces liens, — ils la faisaient en effet disparaître, en l'enlevant dans la voiture qui est au dehors et dont Messer Giacomo est le chauffeur... Mais nous étions là. Et je n'en veux pour preuve que les traces de la lutte qu'il
nous a fallu soutenir contre ces vilains bougres : le poignet démis de Kanguroo, la blessure qui saigne encore à la patte brisée de notre cher Sarcoramplie, boiteux désormais pour la vie, et le pochon qui orne le dessous de l'œil gauche de votre serviteur. Ce fut un combat acharné. Si nous y avions été vaincus, à cette heure Madame Olivia serait loin, qui sait ? peut-être dans la mer, le corps déchiré contre un rocher noir de cette côte fleurie... Mais le véritable héros de la journée, c'est Procyon Lotor, celui-là même que vous recherchez, Monsieur le Commissaire, et que vous serez le premier à pardonner quand vous saurez ce qu'il a fait. Car, sans lui, non seulement nos efforts eussent été vains, mais encore impossibles. C'est lui, en effet, c'est lui, qui, au péril de sa vie (alors qu'à tout instant pouvait survenir, pour le surprendre par derrière et l'écraser, un être vingt fois plus fort que lui), a rongé les liens dont les fragments rafistolés paralysent en ce moment ces trois gredins, et qui alors étaient durs comme le fer... C'est lui, et deux dents désormais lui manquent, défigurant un des plus nobles visages de la Faune américaine... C'est sur lui, héros de l'amitié, que repose toute cette action vengeresse, et je viens. Monsieur le Commissaire, au nom de toutes les personnes présentes, vous demander de le traiter avec tous les égards que méritent ceux dont l'intervention a permis à la Société de se débarrasser d'un ennemi redoutable.
Le Chimpanzé s'arrêta. Il n'avait jamais de sa vie prononcé un si long discours... Le Cacatua luimême en était émerveillé. Des larmes d'attendrissement perlaient à ses yeux. Du reste, sauf les trois chenapans et leur ignoble chef, tout le monde
pleurait. Sortant un mouchoir gigantesque et bariolé, où l'on distinguait vaguement la silhouette de Christophe Colomb débarquant aux Antilles, le Chef de la police, feignant de se moucher, essuya, lui aussi, une larme furtive. Et ensuite, il rendit ce jugement, empreint d'une équité suprême :
— Romuald Trincard, dit Nissim Pacha, au nom de la Loi, je vous arrête... Quant à vous. Messieurs (s'adressant aux Animaux), je vous pardonne, si tant est que vous ayez été coupables en vous échappant d'un endroit où l'on vous avait amenés contre votre gré. Car, comme l'a dit Cicéron : « Sommum jus summa injuria ». Ce qui signifie que la loi morale qui est au-dessus de nos têtes est parfois plus impérieuse que le ciel étoile... Enfin, même s'il ne sait pas le latin, votre cœur me comprend. Vous serez rapatriés aux frais de vos consulats respectifs. A moins que vous ne préfériez réintégrer votre dernier domicile, où l'administration, maternelle, vous attend, les bras ouverts. Vous avez le choix.
Mais, chose étrange, aucun de ces Messieurs ne sembla ébloui par cette liberté dont la privation les avait rendus si mélancoliques. C'est qu'ils avaient quitté depuis trop longtemps leur patrie, leur foyer. Que retrouveraient-ils, en rentrant chez eux ?... Leur place prise par des générations nouvelles, avides et égoïstes. Ce qu'ils aimaient au fond, depuis qu'ils en avaient goûté les agréments extraordinaires, c'était la vie, la douce et confortable vie des grands Hôtels, à laquelle il leur fallait maintenant renoncer, et dont l'image la plus ressemblante était tout de même encore la vie des jardins zoologiques. Les repas à heure fixe, le ménage tenu par un personnel attentif, aucun souci matériel. Et, en dehors des
heures consacrées aux visites des Séculiers (les Hommes et leurs frivolités) tout le temps libre pour la méditation, pour la rêverie, pour les progrès de la vie intérieure...
C'est ainsi que, leur mission terminée, et après avoir pris congé, non sans larmes, de leurs amis du Liguria, Sarcoramphe, Cacatua, Chimpanzé et Kanguroo regagnèrent leurs cages, où les attendaient, qui leurs épouses et qui leur solitude, en tout cas la paix et le bonheur.