‹ Le Ravennate et son exposé cosmographiqueChapitre 10 sur 10 · PAR M. JEAN GRAVIER · texte numérisé non relu

PAR M. JEAN GRAVIER

d'Avezac, dans le courant de ses nombreuses œuvres sur la Géographie du Moyen Age, avaii souvent entrevu l'Anonyme de Ravenne; (;k et là il avait jeté quelques appréciations sur l'existence et "véracité du Ravennate, émis quelques hypothèses sur la possibilité de la restiiution d'une cane conformeaux données del'auleur. L'obscurité du texte de ce géographe, l'énigme de son origine, les discussions qui avaient surgi de tous côtés sur sa valeur, devaient facilement d'ailleurs tenter l'infatigable et savant

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chercheur; aussi, M. d^Avezac s'est-il, à deux reprises différentes, spécialement occupé de l'Anonyme de Ra-

^ venne. En 1859, il lut à l'Académie un petit mémoire où, de main de maître, il reprend l'histoire des critiques du Ravennate; ce mémoire est un chef-d'œuvre d'érudition et de clané, nous développant, dans un style précis, mêlé parfois d'une pointe d'ironie, la curieuse polémique engagée sur le manuscrit de l'Anonyme r exposé iniéressanTdesi.]uerelIesque l'origine et le nom de l'auteur ont susciiées. Bien des savants ont rompu des lances pour ou contre le Ravennate — Leibnitz, lui-même, n'a pas dédaigné d'entrer dans la lice —jusqu'à ce que toutes ces critiques, tantôt trop sévères, tantôt trop élogieuses, se soient fondues aujourd'hui dans une appréciation indulgentede l'œuvre du géographe. M. d'Avezac n'a pas conclu â la fin de son mémoire, et cela se conçoit aisément; ce travail n'était en effet dans son esprit qu'un travail de préparation, une étude, comme il la faisait toujours, loyale et minutieuse, des anMcei/^n/i d'un auteur dont, il voulait personnellement analyser l'oeuvre; il estimait d'ailleurs qu'il lui était nécessaire, pour fixer son opinion, d'attendre les travaux en expectative de MM. Ch. Miiller, Alf. Jacobs, G. Lejean et G. Parthey,

Un certain nombre des critiques attendues se firent '

. jour, ne déterminant pas exaciement, il est vrai, la date précise oit écrivit le Ravennate, mais confirmant la valeur et l'intérêt du manuscrit; le livre barbare éiait définitivement classé parmi les précieux documents utiles à la connaissance de la géographie du Moyen Age.

Quelques savants entreprirent des resiitutionspartielles; M, Kiepert tenta même, d'après les indications de Mommsen ei Parihey, la restitution d'une carte générale. Sa carte ingénieuse était fondée sur un principe conforme aux théories cosmographiques du Moyen Age, mais contraires auï données positives de l'Anonyme.

M. d'Avezac intervint alors à nouveau de toute son autorité et de sa sciencei dans un second mémoire que la mort ne lui laissa pas le temps de publier, il rectifia les hypothèses de Kiepert et proposa un tracé rigoureux de la carte, plus conforme aux données du Ravennate et à la science cosmographique du Moyen Age.

Nous nous proposions de faire connaître, sans commentaires, les conclusions de M. d'Avezac; mais la publication de ce mémoire a été retardée par des circonstances indépendantes de notre volonté, et la question du Ravennate n'en marchait pas moins à grands pas. Un savant allemand, M. £. Schweder, a, en effet, de son côté, réptidié aussi les hypothèses de Kiepert et conçu un nouveau mode de restitution presque analogue à celui de M. d'Avezac. Il est donc intéressant d'ajouter quelques observations à la publication de ce mémoire et de comparer les deux méthodes de restitution pour découvrir la solution la plus complète du difficile problème que les deux auteurs se sont, sans aucun doute, proposé à leur insu.

MM. d'Avezac et Schweder s'accordent tout d'abord à reconnaître qu'il n'y a aucune raison de prendre Jérusalem pour centre de figure et de projection; le Raven-

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nate, eo eSèt, ne fait aucune meniion particulière de cette ville ; elle est ciiw une seule fois, à son rang, sans aucun commentaire. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que l'Anonyme a fait précéder son énumératton géographique d'uo bref exposé cosmc^rapbique, où la Bible (ait tous les frais de l'argumentation. 11 aurait œnainemeni signalé un fait aussi important, et Taurait expliqué même à coups de citations tirées des Ecritures Saintes.

La division horaire conçue par le Ravennate exigeait cependant un centre de projection, un observatoire; les deux doctes critiques ont choisi Ravenne. Rappelons brièvement leurs arguments communs : TAnonyme cite la nobilissima Ravenna à plusieurs reprises; Ravenne est, au dire même de l'auteur, sa patrie, et sert enfin de point de départ au périple de la grande mer.

Le centre de projection colncide-t-il avec le centre de figure? MM. d'Avezac et Schwedernientégalemeni l'identité des deux centres. Si, en effet, le centre de projection coïncidait avec le centre de la carte, les Océans correspondants, dont on peut admettre u priori la symétrie, comprendraient un nombre égal d^heures, et les données du Ravennate, soigneusement relevées à cet égard, contredisent neitement un pareil résultat.

Enfin, la forme de la cane est un ovale allongé dans le sens de l'Orient à l'Occident, et non un cercle ; cela résulte de considérations d'étendue, parmi lesquelles il ne faut pas négliger la division à peu près égale de la terre en trois portions attribuées aux tîls de Noé, condition assez difficile à remplir avec une marge circulaire.

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j^ Le commun accord des deux savants sur ces premières données de la cane, accord fondé sur une étude attentive et complète de l'auteur, nous autorise bien facilement à admettre ces points fondamentaux de la restitution d'une carte; mais des divergences de vue importantes se produisent quant à la direction de la ligne de séparation d es heu res dfc.mLJLet de..jour.

M. Schweder, pour baser une division horaire sur la rose des vents, trouve insuffisants les deux passages identiques où le Ravennate explique que six vents soufflent dans la partie de la terre attribuée aux heures du jour, et six autres vents dans la partie attribuée aux heures de nuit'. Il s^en rapporte exclusivement à quelques autres citations de l'Anonyme». La première de ces citations est, en effet, bien explicite : a La course du soleil sur U marge méridionaleau printemps, ditl'Anonyme, indique

I . . . itaque per totas qoas signavîmus horas diei palrias, jussu Dei qui producit ventos de thesauris suis, fiant venti sex. (Edition de Porcheron, Paris, M DC LXXXVIll, pp. 9 et 18.)

3 El^o dunt sot totam diem per mcridianum marginem polentissimi jussu fiictoris exambulat, unamquamque horam diei vcrno tempore, tanquam horotogium, ordinera suum per occuraum désignai (p. 4).

Et si per horologium, quod in métallo designatur modicum, totam diem per horaium suppuiaiiones diligentius discernimus 1 quanto magis prudentes viri totum ut roa Hcrophormum arbitrantes mundum, possuni sublilius qus ponuniur patris in universo.mundo circa Oceani limbum per totas horas suppuiare/ (P. 1 1.)

Dum quandoque horologium non est, et foriasse, ut adsolet, nox caliginosa existens nullo modo valet homo noctis supputando intueri horas... (p. 19).

dans leur ordre les heures de jour > ; or, à l'équinoxe, le soleil se lève exactement à droite de la ligne E.-O. de l'observateur, et se couche exactement à sa gauche. L'Anonyme ajouie que cette division horaire est analogue 5 celle que l'ombre d'un stylet détermine sur le tableau d'un cadran solaire; or, à toute autre époque que l'équinoxe, la courbe d'ombre, sur un cadran dont le stylet est parallèle à Taxe du monde, est une hyberbole ; mais au printemps, la courbe d'ombre est. une droite passant par le pied du stylet; cette droite est l'équinoxiale, c'est-à-dire le parallèle de l'observateur. La construction de M. Schweder en résulte nécessairement; la ligne de séparation des heures de nuit et de jour sera une parallèle au grand axe de la carte, cet axe de la carte étant lui-même perpendiculaire à la ligne Nord-Sud.

Des arguments non moins intéressants ont déterminé M. d'Avezac à choisir une autre ligne de séparation : a Consultons, en effet, dit-il, les cartes des anciens restituées avec une approximation suffisante; marquons de leur numéro horaire les régions indiquées par le Ravennate, et joignons deux à deux les chiffres consécutifs des séries d'heures de nuit et de jour; on constatera que ces rayons vecteurs se coupent à Ravenne avec un accord assez remarquable, » Sur des cartes de Sirabon, Eratosthène, Ptolémée, on peu t justifier cette assertion. M. d'Avezac avait seulement en vue de démontrer ainsi que Ravenne est centre de projection; mais cette remarque peut également nous servir à donner une direction approximative de la ligne de séparation des heures de nuit et de

Jour; dans les cartes précitées, en effet, le rayon vecteur qui joint Ravenne à Tlnde Dimirica fait, avec le parallèle de l'observateur, un angle d'environ iS^. Imaginons alors à Ravenne une rose de douze vents, naturellement orientée, l'angle du secteur attribué au vent Subsolanus ' ayant pour bissectrice la ligne Est-Ouest; comme les angles des secteurs sont de So^, la ligne de séparation des heures de nuit et de jour qui doit faire un angle de i5° avec le parallèle de Ravenne se confondrait avec la ligne de séparation des vents Subsolanus et Eurus d'une part, Corus et Favonius d'autre part; la carte serait, de cette façon, divisée en deux parties, dont chacune contiendrait exactement douze vents, suivant l'affirmation précise de TAnonyme.

Le passage, si explicite, invoqué par M. Schweder, n'avait certainement pas échappé à la perspicacité de M. d'Avezac. Mais comment imaginer, dans l'œuvre disparate de l'Anonyme, toute faite d'emprunts, pleine de contradictions, dans une cosmiographie systématiquement biblique et absurde, que le Ravennate ait conçu un système de projection, sinon complet, puisqu'il ne détermine la position des lieux que par une seule coordonnée, du moins originale et basée sur une réalité cosmographique? Un mode de division horaire, fondé sur la rose des douze vents, n'était pas d'ailleurs chose inconnue dans l'antiquité ni au Moyen Age; de plus, il était rationnel.,

r Nous admettons les dénominations de Pline relatives à la rose des 1 2 vents.

étant donné le rapport simple du nombre des vents au nombre des heures de jour et de nuit.

Au iri® siècle avant notre ère, Timosthène avait dressé une carte où les gisements relatifs des nations sont indiqués d'après les secteurs d'une rose des vents, à Thorizon de Rhodes; ajoutons que Tordre dans lequel sont placées ces nations présente une analogie assez remarquable avec celui du Ravennate. Le planisphère niellé du musée Borgia est basé ^sur le même principe. Des traces de ce mode de division se retrouvent longtemps encore dans la cosmographie arabe elle-même; le géographe La Kariyâ, au xii^ siècle, dessinait autour de la Kasbah delà Mecque une rose de vingt-quatre secteurs, dans lesquels il inscrivait les noms des pays correspondants, sans même attacher aux secteurs le nom des vents.

Il paraissait donc évidente M. d'Avezac que ce système horaire avait pu être inspiré au Ravennate par la marche du soleil dans le ciel, ou le déplacement correspondant de Tombre d'un stylet sur le tableau du cadran solaire, mais que tout avait déterminé le Ravennate à mettre sa division horaire en concordance avec la division de la rose des vents.

M. Schweder nous a montré avec beaucoup de science que la carte qu'il avait reconstituée était non seulement conforme aux données du Ravennate, mais qu'elle était également conforme à certains préjugés géographiques du Moyen Age. Or, la carte restituée dans l'esprit de < M. d'Avezac, qui diffère peu, somme toute, de celle de

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M. Sehweder, remplit ces conditions avec le même degré d'approx i m a tio n .

Traçons, à partir du détroit de Gades, une ligne droite traversant la mer Intérieure, le prolongement de cette ligne se confond avec le Taurus.

Ptolémée plaçait systématiquement le Borysthéne et le Nil sur un même méridien : ce fait se reproduit sur notre carte. Il est vrai, comme le fait remarquer justement M. Sehweder, qu'au Moyen Age on plaçait le Tanaïs sur le même méridien que le Nil; mais cette hypothèse n'a guère prévalu que chez tes Cosmographes qui partageaient le Monde en deux parties égales : l'Asie d'un côté, l'Afrique et l'Europe d'un autre côié. Or, le Ravennate insiste au contraire, à l'instar de Cosmas Indicopleustes, sur l'égalité des pordons attribuées aux trois fils de Noé.

Quant aux autres conditions, moins importantes, énoncées par M. Sehweder, elles sont également vérifiées dans la carte de M. d'Avezac.

M. Sehweder, dans la carie qu'il nous a présentée, n'a pas déterminé exactement la position de Raveone, relativement au centre de figure. Il ade plus admis que la partie septentrionale de la grande mer n'offrait qu'une déformation peu sensible; il résulte de là quelques minimes erreurs qu'il est bon d'indiquer. Ainsi M. Sehweder place le Palus Mœotides sur le bord oriental de la XI' beure, quand le Ravennatefixe sa positionsur le bord de la IXe heure. Si, d'ailleurs, le Palus Mœotides occupait, dans la carte de M. Sehweder, la place indiquée par le

Ravennate, le Tanaîs ec le Nil seraient loin, comme il le préiend, de se trouver sur un même méridien.

Dans la XI* heure de nuit, le Ravennate place les

portes Caspiennes, à l'exirémité du Taurus, et les monts

du Caucase qui, par un long circuit, se rattachent aux

monts Rimphées'. Or la carte de M. Schweder se plie

difficilement encore à ces vérifications de l'Anonyme.

Dans la III" heure du jour, le Ravennate place les

îj:- bouches du Nil et Alexandrie; or, M. Schweder fixe leur

3* position dans la IV* heure, contre le texte de l'auteur et

^ dans le but évident de donner à l'Afrique une étendue

a peu près normale.

On pourrait, de l'étude approfondie du Ravennate, et dans la restitution d'une carte générale tout à fait complète, multiplier ces observations ; contentons-nous d'indiquer ces simples rectifications que M. Schweder eût sans doute opérées, s'il n'avait voulu s'en tenir à un simple schéma.

La carte que j'ai restituée, suivantresprîtde M. d'Ave- ' zac, n'est pas sans présenter elle-même quelques défec-

tuosités; pour les corriger, peut-être eût-il fallu modifier quelque peu les idées de M. d'Avezac; mais je me suis imposé d'obéir strictement à la pensée du savant auteur.

I Undecima ut hora noctis Caipium ports, vel vicuG eitremus Taurus ait, qu[ Caucasus unus et iterum intrensmeabilis eremus esse conscribitur (pp. 27, iSj.

. . . quia, ut aiunl, ipsi Caucasi montes secum Caspios amplectenies, magnumque fleïum per longum intervaltum dantes, se cum . praïfatis montibus Rimpbeîs adunant {p. 96).

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J'ajouterai enfin quelques réflexions sur la construction proprement dite de la projection imaginée par M. d'Avezac, La symétrie des océans est imposée a priori; de plus, la ligne 1-11 de jourj qui fait, avec le méridien de. Ravenne, un angle deôo», sépare les océans septentrional et oriental des océans méridional et occidental. Le problème de la construction revient donc à déterminer un rectangle dont les côtés latéraux sont parallèles au méridien de Ravenne, et dontlessommetss'appuient sur les rayons I-II de jour, VIII-IX de Jour, I-II de nuit, X-XI de nuit. Si les angles que forment entre elles ces droites étaient quelconques, la solution serait généralement impossible; mais si ces angles remplissent cenaines conditions de relation, non seulement il peut y avoir une solution, mais il y en a même une infinité. Or, dans Thypothàse des mesures relevées par M.d'Avezac, dans k manuscrit du Ravennate, les conditions de relation ne sont pascomplètementsatisfaites. Admettons, néanmoins, I

avec Pauteur, qu'elles le soient approximativement ; il y 1

a toujours indétermination sur la solution; pour résoudre ^

cette indétermination, M. d'Avezac estime que la distance >?

de Ravenne à la marge de la cane, comptée sur le rayon '

vecteur qui passé par le détroit de Ceuta, est de i Sou 'A

milles romains environ; il en résulte, par une résolution ' J

de triangle facile, la position précise du centre de l'ovale. Le rectangle une fois construit, il y a encore indécision sur la forme de l'ovale qui doit passer par les quatre sommets du rectangle, et être symétrique par rapport à deux axes rectangulaires passant par le centre. M. d^Avez;\c

a admis avec raison que l'ovale le plus probable était une ellipse moyenne construite à la façon desanistes '.

I Prenons pour axe Ox, le parallèle de Ravenne, et pour Oy & méridien; soit OA, OC, BD les lignes proposées ; je mène u

droite qqc. AB parallèle à Oy, à la distance X. Les coordonnées du point A sont (x ^ X, y —A tg. 9) ; les coord. du point B sont (x —

X, y Xtg. p);cellesdeDsont('y = Xtg.a,i- — ^iS^Vcelles

de C (y= —X tg. p, i = X 'il-B-Y Pour que la droite C D soit parallèle à Oy, it faut que les abscisses des points C et D soient égales "

Or a= i5o, ^ = 3oo Y= i35o; il faut donc quetg. i5o tg. 450tg.î 3o=outg. i5" - tg.î 3oo.

Celte condition n'est pas complèti

La relation (1) étant indépendante de \ infinité de solutions, si elle est satisfaite.

Touics ces indéterminations sont, on le voit, résolues d'une façon assez rationnelle; elles ne laissent, en définitive, au tracé de la carte, qu'une incertitude parfaitement compatible avec le degré d'approximation qu'on est en droit d'exiger dans une pareille restitution.

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