‹ Le réalismeChapitre 13 sur 20 · CHANSON POPULAIBE DU BERRI · texte numérisé non relu

CHANSON POPULAIBE DU BERRI

La pauvre femme (C'est la femme du roulier) S'en va dans tout le pays, # Et d'auberge en auberge Pour chercher son mari,

Tireli, Avec une lanterne.

— Allons, ivrogne, Retourne voir à ton logis, Retourne voir à ton logis Tes enfants sur la paille; Tu manges tout ton bien Avecque des canaille*.

— MadanV l'hôtesse, Apportez-moi du bon vin, Apportez-moi du bon vin, Là, sur la table ronde, Pour boire jusqu'au matin, Puisque ma femme gronde.

Avant de compléter cette poésie, permettez-moi, monsieur, de vous faire remarquer quelques fautes de détails qui jamais n'existent dans la poésie populaire. L'avantdernier vers du premier couplet rompt brusquement avec la mesure des autres vers et est rempli par un simple JYnli. Quand un couplet renferme tout à coup un Lari/la,

un Tra deri deri> un Bombaine, vous pouvez être assuré, monsieur, que cette espèce d'onomatopée se retrouve dans les couplets suivants et qu'elle rime au moins par assonance avec le vers précédent.

Le sébond couplet doit donc se terminer ainsi :

Tu manges tout ton bien,

Tirelin, Avecque des canailles.

Et il faut chanter également le troisième couplet :

Pour boire jusqu'au matîn,

Tirelin, Puisque ma femme gronde.

C'est là justement un des côtés saillants de la poésie populaire qui néglige des règles que la prosodie regarde comme importantes, c'est-à-dire la rime, la césure, le nombre des pieds, et qui suit exactement un refrain, dont la coupe est réglée au premier couplet.

Je lis en sous-titre : « Chanson populaire du Berri. » Est-ce un fait bien certain, bien prouvé? Je la trouve d'une langue bien française, pour une chanson sortie d'un village berrichon, car le mot populaire indique plutôt encore la campagne que la ville. C'est ici, monsieur, qu'il serait utile de consulter madame Sand, qui* connaît parfaitement le Berri et qui a un vif sentiment de la poésie populaire. Madame Sand a imprimé, dans la Comtesse de Rudolstadt, quatre pages sur la musique populaire qui témoignent qu'elle comprend le charme de Fart naïf. Personne n'a rien écrit de mieux jusqu'ici sur ce sujet. Ce serait une expertise intéressante qu'un rapport de madame

Sand, établissant par des preuves et inductions, la connaissance du pays , du langage, des mœurs , si la Femme du roulier appartient ou non au Berri. Je crois, monsieur, au bon sens, au zèle, à l'intelligence des membres du comité, mais je crains qu'ils ne regardent la mission plutôt en archéologues qu'en artistes. Des hommes tels que Gérard de Nerval , qui a donné des échantillons de poésies populaires dans ses livres , Pierre Dupont , dont la musique est fortement nourrie des mélodies populaires, de tels hommes rendraient certainement des services réels dans l'entreprise actuelle.

Les trois couplets que vous avez donnés, monsieur, n'ont rien qui puisse blesser les oreilles de la marquise la plus délicate ; mais les bourgeois avaient frémi dès le début du second couplet (omis dans votre rapport), et qui fait présumer d'autres couplets plus audacieux par la suite.

Quand là femme du roulier a couru tout le pays , sa lanterne à la main , et qu'elle est entrée dans toutes les auberges sans trouver son mari, elle entre dans une maison, mal famée sans doute : — Madame l'hôtesse, mon mari est-il ici? — Oui, madame, il est là- haut qui prend ses ébats avec une servante. C'est alors que la femme reproche à son mari de manger son bien avec des canailles; mais le roulier, fatigué des plaintes, demande du vin. — Je boirai ici jusqu'au matin, dit-il, puisque ma femme gronde.

« On peut trouver, disiez-vous, monsieur, une certaine moralité dans cette chanson , qui peint rudement l'abrutissement du vice et les suites du mauvais exemple. »

Mais la peinture du vice dans les trois premiers couplets est bien faible en comparaison de ceux qui suivent. Le cinquième couplet est navrant et d'une mélancolie aussi

visible qu'un tableau : on voit la pauvre femme retourner à son logis. — Mas enfants, dit-elle, vous n'avez plus de père ; je l'ai trouvé couché avec une autre mère;

Voilà le grand mot lâché, et qui sert d'épouvantail aux bourgeois : le roulier était couché avec une servante. Pouah! nous voulons bien dire des gravelures, à table, employer des équftbques indirectes, mais on ne lâche pas des mots aussi crus : cela est du dernier mauvais ton.

Le dernier couplet est un chef-d'œuvre, c'est un cri de vérité qui s'échappe du dernier vers; le dénoûment de la Cousine Bette n'est ni plus vrai, ni plus cruel. — C'est un libertin, que notre père, disent les enfants, un sans-géne... La pauvre femme se console en pensant que ses enfants comprennent l'immoralité de leur père. — Bah! s'écrient les enfants, nous ferons tous de même.

C'est sur ce trait désolant que s'arréie la chanson de la Femme du roulier, un petit-chef-d'œuvre qui contient un enseignement puissant, et que je rétablis ici , monsieur, dans son ordre primitif :

ta pauvre femme, C'est la femme du roulier, S'en va dans tout le pays Et d'auberge en auberge Pour chercher son mari,

Tireli, Avecque une lanterne.

— MadanV l'hôtesse,

Mon mari est-il ici ?

-~ Oui, madame, il est là-haut,

Là, dans la chambre haute,

£t qui prend ses ébats,

Tirela, Avecque la icrvaote.

IE RÉALISME 4ft>

— Allons, ivrogne, Retourne voir à ton logis , Retourne voir à ton logis, Tes enfants sur la paille.

Tu manges tout ton bien,

Tirelin, Avecque des canailles.

— Ifadam' l'hôtesse, Qu'on m'apporte du bon vin, Qu'on m'apporte du bon vin, Là, sur la table ronde, Pour boire jusqu'au matin,

Tirelin, Puisque ma femme gronde.

La pauvre femme Retourne à son logis, Et dit à ses enfants :

— Vous n'avez plus de père, Je l'ai trouvé couché,

Tirelé, Avecque .une autre mère.

— Eh bien, ma mère, Mon père est un libertin, Mon père est un libertin, Il se nomme Sans-Gêne, Nous sommes ses enfants,

Tirelan, Nous ferons tous de même '•

Ces poésies populaire3, que vous recueillez avec tant de soin , monsieur, auront un but utile , il faut l'espérer. Un sentiment purement archéologique a poussé M. le ministre

t II vient de paraître une brochure contenant six chansons populaires de l'Angoumois, recueillies par le bibliothécaire de la ville d'Angoulêmc. Je citerai la tflite Rosette comme un petit chef-d'œuvre de vérité et de gaieté. (Voir page 196.)

de l'instruction publique à accueillir cette idée; la pensée qui a présidé à cette œuvre est celle-ci : Sauver le plus possible, pendant qu'il en est temps encore, des débris de l'art populaire. Mais il arrivera forcément que quelques esprits heureusement doués, en étudiant cette collection de poésies populaires, comprendront la force que le sentiment donne à une œuvre, quand ce sentiment n'est gêné par aucune règle. Sans vouloir imiter la forme naïve et grossière de ces poésies, il est certain qu'uu parfum en sort comme en passant près des genévriers de la montagne. Si ces poésies peuvent empêcher un homme , n'y en eût-il qu'un, d'apprendre la prosodie, le recueil des chansons populaires aura rendu un grand service.

Octobre 1853.

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