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POÉSIE POPULAIRE

Dans le curieux rapport que vous publiez , monsieur, par ordre du gouvernement, sur les poésies populaires de la France, entre autres morceaux, j'ai remarqué celui qui a pour titre la Femme du routier, chanson qui vous a été communiquée par M. Sainte-Beuve. Je % vous l'avoue, j'ai été fort étonné de retrouver cette chanson dans un ouvrage officiel, publié sous le patronage du ministre de l'instruction publique.

Le sentiment de cette chanson est cruel, net, impitoyable, réel, positif; si un poëte d'aujourd'hui s'avisait d'imprimer une pareille moralité, chacun lui tomberait dessus et l'appellerait réaliste, titre injurieux qu'on jette à la face de quelques écrivains qui ont la maladresse d'étudier la nature et les sentiments de l'homme jusque dans leurs plus profonds replis.

La Femme du roulier, vous ne le savez paut-êlrc pas, monsieur, est excessivement populaire chez les ariistes

depuis deux ans; on la chante dans les soirées de peintres, à l'atelier, et partout où le bourgeois est absent. En ceci les peintres ont raison : la bourgeoisie actuelle ne saurait comprendre cette complainte sinistre, d'où renseignement ne jaillit pas avec la vulgaire clarté d'un dénoûment de vaudeville.

J'ai observé justement ces effets, monsieur, dans une maison bourgeoise. Les jeunes filles étaient fatiguées de danser, les parents s'ennuyaient dans leur fauteuil, on pria un peintre de vouloir bien faire un peu de musique. Les artistes , monsieur, sont pris par le sentiment et ne s'inquiètent ni de la forme ni du fond d'une œuvre, ils la sentent, et n'en demandent pas davantage. Le peintre chanta donc la Femme du routier en s'accompagnant au piano. A ces chansons est jointe ordinairement une mélodie particulière , monotone en apparence , qui cependant joue un rôle important dans la poésie populaire. Ce sont deux arts qui se tiennent embrassés aussi étroitement que le lierre après une vieille muraille, et qui séparés semblent boiteux et incomplets. Aussi , ai-je souvent pensé à l'ébahissement de quelques gens dits sérieux qui, ouvrant le Moniteur et tombant sur une chanson populaire, ne peuvent comprendre comnient # l'organe du gouvernement ouvre ses colonnes à des vers semblables. Ceux qui sont nourris de cette forte poésie populaire qui a l'apparence grossière de la soupe aux choux , n'ont pas besoin d'entendre la musique : ils ont l'instinct, la connaissance approfondie de cet art, et ils ne s'effrayent pas de lire une . poésie un peu crue qui n'est pas corrigée par la musique, car ils devinent la mélodie, ils se rendent compte de l'effet qu'elle doit produire. De même un peintre en décors,

le nez sur une coulisse de théâtre, ne s'effraye pas des coups de balai grossiers qui, à une certaine dUfôQCÇf doivent représenter des délicatesses d'architecture.

La mélodie de la Femme du taulier n'a rien qui la dis* lingue des autres mélodies de campagne ; elle est simple» et sait se prêter aux accents mélancolique» et aux accents sinistres qui se trouvent à deux couplets d'intervalle de la chanson ; en cela elle est belle, puisqu'elle répond au (ter sein du pegie et qu'elle peut rendre des effets tout à Jrii djflérenl*.

Étant sur le terrain de la musique, permettez-moi, monsieur, de vous faire part des craintes que je conçois relativement à la partie musicale des chansons populaire*. L'auteur des instructions relatives à la musique, M. Clément, ne me parait pas avoir insisté assez vivement sur U question de la mélodie ; on ne saurait trop retourner sa pensée dans ce cas pour la faire comprendre, il est bon de la présenter sous tant de formes différentes qu'elle pa» rai&se rabâchée; car les musiciens sont rares en province, les musiciens archéologues encore plus, et il faudra qu'à sa science le musicien joigne la compréhension de ces mélodies naïves, chose très-difficile. Les mélodies des chansons populaires sont boules en dehors des lois musicales connues ; elles échappent à la notation , car elles n'ont pas de mesure; une tonalité extravagante en apparence, raisonnable cependant, puisqu'elle est d'accord avec une poésie en dehors de toutes les règles de proso*die, ferait gémir les didactiques professeurs d'harmonie l ,

1 Depuis denr ou troi9 ans, des esprits distingués cherchent à Introduira te vuvt de l'jn dans la musique mpderao. La rousiquç popu-

Je me suis souvent amusé, monsieur, à déchiffrer des mélodies populaires de 1'élranger, qui onl été gravées dans divers recueils de voyage. J'ai lu de la musique chi* noise» et cependant je ne peux pas dire que je connaisse la musique chinoise , tant que je n'ai pas entendu l'accompagnement. Je dis à dessein entendu, car l'accompagnement noté ne signifierait rien; ces accompagnements joués par des musiciens nationaux prennent un rhythme tout particulier que le langage musical est impuissant à rendre par la notation , et qui diffère chez chaque peuple autant que la soupe aux nids d'hirondelles se distingue de notre pot-au-feu. Qui pourrait noter ces étranges mé* lodies des Ioways qui consistent en cris des hommes et des enfants, en frappements sur une peau tendue, et en une seule note tirée d'un mauvais sifflet? Rien de plus sauvage et de moins harmonieux ; cependant le batteur de tambour s'anime, ses roulements saccadés augmentent de vitesse et de sonorité, le sifflet devient plus aigu, vous comprenez ce féroce chant de guerre.

II en est de môme de la musique de nos poésies populaires qui ne brille pas par des efforts immenses d'invention, et que des esprits peu exercés peuvent trouver toujours la môme : n'étant pas variée, échappant aux lois musicales, se rapprochant le plus possible de la nature, inspirée par le cri des animaux, le chant des oiseaux, elle est presque impossible à faire entrer dans les cinq lignes de la portée musicale. Peut-ôlre, pour être certain de sa pureté, pour bien contrôler qu'elle n'a pas subi d'altérations, d'enjoli-

laire est une mine d'intervalles harmoniques impresus, sauvages ou raffinés, comme on voudra.

vements plus ou moins modernes, faudrait-il appeler dans le comité des hommes très-savants, tels que Meyerbeer, un des musiciens qui ont le plus tiré parti dans leurs œuvres savantes des inspirations naïves des paysans allemands. Car, monsieur, il est fort douteux que la province comprenne clairement la belle mission musicale dont on la charge, et il semble nécessaire qu'à Paris des esprits excessivement savants et non abrutis par la science, chose rare, passent une inspection sévère de ces mélodies pour leur rendre leur véritable caractère de simplicité.

J'en reviens, monsieur, à mes bourgeois, chez lesquels se chantait la Femme du roulier. Ils avaient demandé un peu de musique, comptant sur une polka ou surune petite romance doucereuse et niaise, telle qu'en fabriquent MM pour les marchands de musique. Le musicien se mit au piano en chantant la Femme du roulier. Je n'avais pas fait jusque-là une grande attention ni à la chanson ni à la société. La chanson, je la connaissais, je l'avais entendue souvent : la société m'intéressait médiocrement ; mais quand le musicien eut terminé , je fus frappé de l'immense silence qui régnait dans le salon. La consternation était peinte sur toutes les figures; on eût dit qu'une sinistre nouvelle s'était répandue parmi les invités, chacun était mal à l'aise et personne n'osait se regarder. La maîtresse de la maison me fit un signe, j'allai auprès d'elle et l'on me réprimanda fortement d'avoir laissé chanter une pareille chose en public, devant les demoiselles; de son côté le pianiste était entraîné par les maris qui lui cherchaient querelle d'avoir fait entendre de telles grossièretés devant leurs chastes moitiés.

Je vous avouerai , monsieur, que sans avoir cherché le

scandale , j'étais dans le ravissement ; je surprenais une fois de plus sur le vif l'esprit bourgeois qui s'insurgeait contre une œuvre puissante et morale. Je dis pour ma justification que je trouvais la chanson de la Femme du ronlier d'une grande cruauté dans les détails, mais que de l'ensemble jaillissait une telle vérité sur les mœurs de certaines gens de campagne qu'on y trouvait un enseignement ; je dis à un père de famille qu'il avait l'habitude de chantonner du Béranger devant ses demoiselles, ,et que certaines chansons du poëte étaient présentées sous une forme bien autrement égrillarde ; je me rejetai sur Molière qui n'a jamais craint le mot cru et qu'on joue tous les jours en public ; je tâchai de me rappeler que j'avais rencontré certains de ces bourgeois au théâtre du Palais- Royal , où les auteurs et les acteurs ne se font pas faute de jouer sur des situations excessivement équivoques. Rien n'y fit, ni raisons, ni protestations.

L'art vrai, ce qu'on pourchasse aujourd'hui sous le nom de réalisme avec l'acharnement que les paysans de la banlieue mettaient le jour de l'envahissement de l'Assemblée à crier : « A mort le communisme! » l'art simple, l'art qui consiste à rendre des idées sans « les faire danser sur la phrase, » comme disait Jean-Paul Richtcr, l'art qui se fait modeste, l'art qui dédaigne de vains ornements de style, l'art qui creuse et qui cherche la nature comme les ouvriers cherchent l'eau dans un puits artésien, cet art qui est une utile réaction contre les faiseurs de ronsardisme, de gongorisme, cet art trouve partout dans les gazettes, les journaux, les revues, parmi les beaux esprits, les délicats, les maniérés, les faiseurs de mots, les chercheurs d'épithètes, les architectes en antithèses, des ad-

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versaires aussi obstinés que les bourgeois dont je vous ai donné un portrait.

Mais, monsieur, il ne s'agit pas ici exclusivement de réalisme; les temps ne sont pas venus de discuter cette brûlante question qui fait jeter les hauts cris aux gens de mauvaise foi, aux esprits timorés et aux ignorants. La forteresse n'est pas bâtie; les armements se préparent en silence, il est vrai ; tout annonce un combat sérieux, mais il faut attendre. Alors, monsieur, vous pourrez voir avec quel acharnement sera défendu ce terrain neuf; les Prussiens n'auront pas plus mal été reçus en Lorraine.

On comprend qu'un homme qui passe sa vie derrière un comptoir, qui rumine des opérations de bourse, qui ne pense qu'aux femmes perdues, qui rôve des combinaisons de rouge et noir, on comprend que cet homme applique ses facultés à de certaines choses positives qui lui bouchent le chemin du sentiment; il ressemble h un danseur dont les mollets se développent aux dépens des autres parties du corps, mais il est impossible d'admettre qu'un écrivain dont toute la vie se passe à développer le côté sensilif, nie des aspirations h la réalité dont il doit être un des plus fervents adeptes.

Aussi, loin de me fâcher contre les bourgeois qui se formalisaient de la chanson de la Femme du roulier, je ne songeai qu'à en rire. « Nous parlons deux langues différentes, leur dis-je. Vous croyez parler français, mais ce n'est pas notre français ; nous ne nous entendons pas plus que si je vous parlais en patois picard et que vous me répondiez en langue provençale. Vous ne comprenez pas celte belle chanson, cela est fâcheux pour vous. »

La consternation violente de ces bourgeois a de quoi vous

étonner, monsieur, vous qui n'avez donné que trois couplets seulement de la fameuse chanson, lesquels couplets je transcris ici :

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