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LETTRE A MONSIEUR LE MINISTRE D'ETAT

Monsieur le minisire,

Supposons une famine. Un citoyen trouve un moyen oublié pour parer à la calamité publique; ne consultant que l'intérêt de ses semblables, il adresse un mémoire au ministre de Finslruction publique pour exposer les idées qu'il croit utiles.

Il y a famine de comédies, monsieur le ministre.

Depuis le Mariage de Figaro il n'y a pas eu de comédie en France.

Par comédie, j'entends une œuvre dramatique résumant une époque, résistant aux engouements de la mode, s'appuyant sur des passions éternelles, possible à la représentation deu* cents ans après la mort dé l'auteur, toujours vivante, toujours jeune, fertile en enseignements.

La première république n'a rien laissé, ni l'empire, ni la restauration.

ColliB d'HarleviJle, Picard, Casimir Delavigne, Lueed* Laociva], Et tenue, etc. , sont loin d'atteindre à la hauteur des hommes 4e second ordre tels que Régnai, Marivaux, Lesago et même D.ancourt,

Vers Ja fin de la restauration apparaît mi bœame ha» ]jile, grand travailleur, producteur citfliaé qui a fait long.iemps Jesdélicos (te Paris, de la province, dont l'œuvre s'est répandue ûam toute l'Europe. Faut-il nommer l'heureux M. Scribe, aussi fécond à lui seul que deux Lope de Véga? Mais M. Scribe tant admiré, qui n'a compté quç des succès, recueillera de son vivant tout ce qu'il avait le droit d'attendre de son immense fécondité. M. Scribe n'a même pa$ la force goguenarde et populaire qui enfanta un jour par hasard la farce cynique de Rqbert Macaire.

Je ne suis pas le premier à constater le rang qu'occupera un jour Robert Macaire dans l'histoire du théâtre sous Louis-Philippe ; des esprits distingués en ont montré les cdtés vivants et brutalement satiriques, La caricature pous offre souvent de ces crayonnages grossiers qui subsistent par la pensée qui a guidé la main d'un dessinateur maladroit.

' A la date de 1828, on rencontre un groupe important : MM» de Vigny, Victor Hugo, Dumas, qui cherchent à révolutionner l'art dramatique en France, et s'avancent fièrement , portant haut le drapeau de Shakspeare. Ce groupe historique, qui fera époque, fut imposant surtout par ses croyances, par ses luttes, par son audace, par l'ensemble de ses manifestations. Peintres, comédiens, poètes, romanciers, étaient dans le grand complot qui fut dit rormntiqw, Les Espagnols et les Anglais servaient de parrains glorieux aux jeunes enthousiastes qui ne dou-

taient de rien, niaient la tradition, et semblaient avoir pris comme poétique dramatique définitive , le drame. Sous couleur locale, il fut permis pendant vingt ans d'infester le théâtre de prétendus personnages historiques qui commettaient une série de crimes à donner le frisson. On ferait un martyrologe énorme des personnages tourmentés et mis à mort par le drame romantique. Ceux qui se posaient en adversaires des classiques obtinrent une réaction momentanée d'une vingtaine d'années contre la forme académique de la tragédie; mais ils n'étaient pas dans le sentiment de la nation , qui veut avant tout la comédie. Nous ne sommes ni Espagnols , ni Anglais ; pour suivre jusqu'au bout l'exemple de Shakspearc, de Caldéron et de Lope de Véga, il fallait en même temps, comme ces grands génies, mélanger l'œuvre dramatique d'œuvres comiques. Shakspeare interrompt tout à coup sa série de compositions historiques pour se lancer dans des fantaisies d'où le grotesque n'est pas exclu. Il en est de môme de Caldéron. Lope de Véga a plus écrit de comédies que de drames. Les romantiques s'en tinrent au drame et ne tentèrent pas la plus petite pointe dans le domaine de la comédie. C'est qu'il est plus difficile de peindre les vices" de l'homme que ses crimes. Les Grecs ont trois grands dramaturges, Sophocle, Eschyle, Euripide, et ne peuvent montrer qu'un grand poëte comique , Aristophane.

Les romantiques, que l'histoire appréciera, ne firent qu'une manifestation dramatique de transition.

A la môme époque , un grand homme qui a jeté la meilleure partie de ses forces dans le roman, voyait souvent voltiger devant son bureau le génie dramatique qui lui montrait une foule enthousiaste, des auditeurs visibles

à la place de lecteurs invisibles, un nombreux public assemblé, ému, au lieu d'un acheteur isolé, inconnu. M. de Balzac était admirablement doué pour le théâtre, il Ta prouvé plus tard; mais il marchait trop en avant de son époque. Personne ne le comprit, il supporta des affronts semblables à ceux d'un collégien qui va porter son premier vaudeville dans un théâtre , et il mourut sans jouir du succès de Merccukt, la seule tentative de comédie de notre époque.

Mercadet est le seul essai de grande comédie depuis le Mariage de Figaro.

Le siècle, monsieur le ministre, est aux tentatives industrielles, au commerce d'argent, aux fortunes subites ; des hommes de rien hier sont les puissances d'aujourd'hui. Combien, depuis la mort de Balzac, ne rencontret-on pas de Mercadets, de faiseurs, que d'heureuses spéculations ont élevés tout à coup ?

Mercadet est une comédie, parce que M. de Balzac s'était appliqué à peindre un des côtés dominants de l'époque, l'argent; aussi, ceux qui ont assisté à la première représentation se rappelleront Vindignation profonde des gens à conscience facile. Ils voulaient faire croire que l'auteur était le coquin, et ils étaient condamnés par leurs propres enthousiasmes de vertu subite. La minorité, composée d'honnêtes gens, applaudissait; la majorité s'indignait. Le scandale fut tel que la pièce fut arrêtée momentanément; mais le ministre d'alors reconnut à la lecture de la comédie qu'il avait été trompé, et cent représentations successives furent le châtiment des gens qui reconnaissaient leur portrait trop fidèle.

Personne aujourd'hui ne doute que si Mercadet n'eût

élé joué à son heure, si M. de Balzac eût été encouragé, ce grand homme ne nous eût laissé des comédies supé* rieurcs. Il avait la volonté doublée d'une forte intelligence, il aurait certainement donné à la Comédie-Frahçaise quelque chef-d'œuvre; mais comment était-il accueilli à cette môme Comédie qui perdra son nom glorieux et qui a déjà perdu une partie de son influence h représenter des œuvres ternes et bâtardes? En fouillant dans les journaux du temps, il serait facile de retrouver uhe sorte de note communiquée par les sociétaires qui déclaraient que, par respect pour l'auteur, ils refusaient Mercadet, la comédie présentée par M. de Balzac.

De tout temps le jury de la Comédie-Française a commis de ces bévues, saris en retirer d'enseignement.

En 1830, M. Paulin, éditeur des OKuvrcs inédites de Diderot, offrait à la Comédie-Française le manuscrit de Est il bon? Est-il méchant ? comédie posthume de l'auteur du Père de famille. M. Taschereau, en publiant cette comédie dans la Revue rétrospective, a dit quel fut le sort de cette tentative :

« Les lecteurs-jurés, qui demandent des pièces h leurs fournisseurs, n'ont pas même cru devoir examiner la corné" die de Diderot. »

J'ai toujours eu un vif enthousiasme pour Diderot, djnt l'influence a été si grande à notre époque. "Romans, histoire, philosophie, critique, l'illustre encyclopédiste a tout abordé avec un bonheur égal à sa hardiesse. Son œuvre? passionnée est aussi vivante aujourd'hui qu'il yaurt siècle ; ce qui m'étohnait le plus était que son théâtre botir* geois et vertueux rie répondait pas absolument aux principes qu'il émettait. Le Fils naturel, te Père dt famille,

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avec dés qualités particulières, .«ont empreints d'une espèce de système qui nous a valu trop de drames à senti* ment de la France et de l'Allemagne, pièces larmoyantes dont Mercier et Kotzebue sont les plus sérieux représentants.

La vertu à Tétai d'enseignement, des larmes un peu factices, de la sensiblerie, de la sentimentalité (ce qu'on appelle le style mouillé), telles sont les bases du nouveau drame bourgeois dont Beaumarchais fut victime le premier dans-sâ trilogie de Figaro qui se dénoue si misérablement par la Mère coupable. Si ces nouvelles doctrines poussèrent Scdaine à écrire le Philosophe sans le savoir, combien de drames piteux engendra cette tragédie bourgeoise qui insciivait ce litre sur son drapeau?

Dès les premières scènes de la comédie de Diderot , je reconnus que le philosophe s'était enfin trouvé; il avait ôté son habit marron d'homme vertueux, il avait, essuyé ses larmes de père de famille, il s'était regardé dans un miroir, et il avait souri ; toutes les passions qui s'agitaient en lui , il les avait recueillies et couchées sur le papier ; tous les mobiles qui le dirigeaient dans la vie, étaient accusés vivement et finement. La comédie était enfin trouvée.

Est-il bon? Est-il méchant? Voilà la vraie comédie, un mélange de Scapin et de Figaro pour type principal, une action spirituelle qui court à travers les quatre actes. Diderot le philosophe, l'historien , le conteur, le critique, pouvait s'appeler Diderot l'auteur dramatique.

Plein d'enthousiasme , je publiai alors dans un grand journal politique trois articles sur cette comédie : je croyais à la puissance des journaux, et je ne doutais pas que M* Arsène Houssaye, directeur des Français, qui a beau*

coup écrit sur le dix -huitième siècle, ne profitât de mon avertissement; mais nous étions en 1851, les événements politiques se succédaient avec une telle rapidité que les questions littéraires préoccupaient peu d'esprits.

Qu'est-ce que trois articles de journaux pour un homme partagé entre les tracasseries d'acteurs et d'actrices , entre les réclamations d'auteurs vivants sans cesse apparaissant sur le seuil de son cabinet, plus terribles que le spectre de Banquo? Dans mon innocence, je croyais qu'il suffisait d'émettre une idée utile , persuadé quelle serait recueillie immédiatement par ceux qui ont pour mission de rechercher des œuvres dignes de notre premier théâtre.

Plus tard, un an après, M. Arsène Houssaye voulut bien me demander une comédie. « Il y aurait, dis-je aa directeur de la Comédie-Française , un événement plus honorable pour votre direction si vous mettiez en lumière la comédie posthume de Diderot. » M. Houssaye ne la connaissait pas, et me pria de la lui confier.

Gela se passait en 1852 ; j'allais de loin en loin savoir des nouvelles de cette comédie, persuadé de son importance, de son succès. On me répondait qu'elle passait par diverses mains, qu'on l'examinait ; M. Houssaye me demandait quel serait l'acteur propre à jouer le principal rôle.

En effet, la question était sérieuse. Il y a dans le répertoire classique de ces rôles énormes qui écrasent un acteur, à cause môme de leur popularité. Tels sont le Misanthrope, Don Juan, Figaro. Jamais un peintre chargé de rendre la physionomie de Don Quichotte n'a pu parvenir à la hauteur de ce type immortel ; ces grandes créations sont accablantes par leur précision même, autour de

laquelle flottent comme des nuages épais les commentaires des enthousiastes. Celle figure du Misanthrope que je vois si précise, semble éblouir les meilleurs acteurs : ou ils sont consternés d'effroi en en approchant et en voulant l'étudier, ou bien de plates médiocrités se coiffent de la grande perruque et de l'habit à rubans verts, s'imaginant naïvement qu'ils sont le Misanthrope.

Hardouin, le meneur de la comédie Est-il bon? Estil inéclmnt? sans être à la hauteur du Misanthrope, est un homme de la famille de Figaro, encore un de ces rôles que tout le monde essaye et que personne ne joue. Hardouin, c'est Diderot lui-même, Diderot l'enthousiaste, Diderot le moraliste, Diderot l'ami de la vertu, Diderot le déclamateur, Diderot le conteur, enfin Diderot faisant le mal pour arriver au bien. Certes, il y a là de quoi effrayer un acteur consciencieux. J'appris qu'un des plus spirituels comédiens du Théâtre-Français avait lu la pièce et ne l'avait pas comprise. Je souris, car je ne demandais pas plqs de huit jours pour lui faire comprendre cette pièce spirituelle, si claire et si amusante.

11 s'agit d'un homme qui, pour parvenir à ses fins, faire Je bonheur des autres, trompe tout le monde, ministre, amis, maltresses; c'est un philosophe Scapin, se jouant de la société et se moquant des moyens pour arriver aux résultats. Hardouin joue avec les causes et ne s'inquiète que de l'effet. Son ardent amour de l'humanité le pousse à servir ceux qui l'entourent, il les trompera, mais il les rendra heureux. A la fin de la pièce chacun, indigné d'avoir été pris pour dupe par Hardouin, se demande : Eslril bon? Est-il méchant? Et la toile tombe, laissant aux spectateurs la question à résoudre.

Quoiqu'une analyse de comédie soit Irop souvent aride, j'ai lento de donner une idée de la pièce en y faisant entrer le plus possible du dialogue de l'auteur. Sans doute l'arbre paraîtra dépouillé de ses feuilles, mais un arbre en hiver est encore un arbre et peut donner une idée de sa verdure au printemps. *

Madame de Chêpy vit à la campagne et s'ennuie do la campagne ; elle gronde tout le monde. Son laquais lui demande la permission de sortir :

— Je yous défends d'ici à huit jours, dit-elle, d'aller chrz votre femme.

— Huit jours, c'est bien fong, dit en soupirant 16 laquais.

— En effet, reprend madame de Chépy, c'est fort pressé de faire tin gueux de plus, comme si l'on en manquait.

Eile demande qu'on aille chercher immédiatement Diderot 1 , et qu'on préparc immédiatement de quoi écrire, car avec Diderot on ne se gêne pas plus pour faire écrire

* J'appelle Iîardouin Diderot pour mieux faire comprendre le personnage, me basant sur l'opinion d'un contemporain, qui, dans les œuvres complètes de Diderot (Belin, 1817), a dit : « Toute la finesse, toufe l'activité d'esprit que l'on emploie ordinairement à faire sa propre fortune, Diderot l'employait a obliger le premier veuu; souvent môme il se permettait de passer la mesure nécessaire. Uno intrigue bien compliquée, lorsqu'il la croyait bonne à le conduire à ce but, prêtait un nouvel intérêt au plaisir qu'il avait de rendre service. Timide et maladroit pour son propre compte, il ne Pétait jamais pour celui des autres. Eil-il bon? Est-il mechup? c'est le litre dune petite comédie [\ celte ép-que, 1818, on ne connaissait de cette comédie que le premier jet en un acte) où il voulut se peindre luimême. H avait, en effet, p'us de douceur que de véritable bonté, quelquefois la malice et le courroux d'un eufunt, mais surtout un fonds de bonté inépuisable. »

un conte, une nouvelle» qu'avec un peintre à qui on demande trois coups de crayon sur un album, Mais arrive une amie, madame de Vertillac, brisée de fatigue, qui & pris la poste pour enlever sa fllle, folle d'amour pour W jeune homme. Cettç madame de Vertillac est tant soit peu l'amie 4e Diderot,

— • Et mon petit Diderot, le voyez-vous, qu'en faites* vous?

— Rien qui vaille, dit madame de Chépy. Il court le monde, il pourchasse trois ou quatre femmes à la fois, il fait des soupers, il joue, il s'endette ; il fréquente chez les grands, et perd son temps et son talent peut-élrc un peu plus agréablement que la plupart des gens de lettres.

— Où loge-t-il?

— Est-ce que vous vous y intéresseriez encore? demande madame Chépy.

,— J'en ai peur, répond son amie. Je comptais lui Innover, sinon une réputation faite, du moins en bon train.

Les femmes ne sont jamais satisfaites de la réputation de l'homme qu'elles aiment. Beaulieu, la femme de chambre de madame de Chépy, est appelée ; ce n'est pas pour la toilette, elle a de l'intelligence, de l'esprit, elle lit, elle doit savoir des vers.

— Récitez-nous quelque chose, ma chère... Mais pas mal, peint du tout mal... Tu pourras jouer un rôle, Beau* lieu.

— Ah I dit la femme de chambre, on va jouer la corné*die... quel est le titre?

— Le litre ! je ne le sais pas, dit madame do Chépy. La comédie n'est pas faile.

Le cocher qui a é:é chercher Diderot s'est soûlé en che-

min et blessé; cependant il a fini par faire la commission :

— Madame, je viens... c'est, je crois, de chez M. Diderot... oui, Diderot... là, au coin de la rue,., au coin de la rue qu'elle m'a dile. Il demeure diablement haut, et son escalier était diablement difficile à grimper; un petit escalier étroit. .. à chaque marche on touche à la muraille ou à la rampe... J'ai cru que je n'arriverais jamais... J'arrive pourtant... Parlez donc, mademoiselle, cette porte n'est-elle pas celle de monsieur... monsieur... — Qui, monsieur ? me répond une petite voisine... jolie, pardieu... très-jolié... un monsieur qui fait des vers? — Oui, des vers. — Frappez, mais frappez fort, il est rentré tard, et je crois qu'il dort. Je me dispose à donner un grand coup de pied dans la porte... Et voilà la tôle qui passe la première, la porte jetée en dedans; moi, Flamand, étendu à la renverse. Le faiseur de vers s'élançant de son lit en chemise, écumant de rage, sacrant, jurant, et jurant avec une grâce!... Au demeurant bonhomme; il me relève : ce Mon ami, ne t'es- tu point blessé? voyons ta tête. »

On ne tirerait rien de cet ivrogne de cocher, si Diderot n'arrivait presque aussitôt que lui. Il est effrayé quand on lui demande une comédie.

— Je suis désespéré de vous refuser net, mais tout net. Premièrement, parce que je suis excédé de fatigue et qu'il ne me reste plus une idée, mais pas une. Secondement, parce que j'ai heureusement ou malheureusement une de ces têtes auxquelles on ne commande pas.

— Ne dirait-on pas, dit madame de Chépy, qu'on vous demande un chef-d'œuvre?

— Vous demandez au moins une chose qui vous plaise, et cela ne me parait pas aisé; qui plaise à la personne

que vous voulez fêter, et cela est très-difficile; qui plaise à la société qui est faite aux belles choses; enfin, qui me plaise à moi, et je ne suis jamais presque content de ce que je fais.

De plus, Diderot a la tête pleine des affaires d'autrui ; il a promis à une dame de se charger d'étudier un procès ; malheureusement il est lié avec la partie adverse, il ne sait comment sortir d'une si fâcheuse position. Madame de Chépy ne veut pas entendre parler de procès, elle demande une comédie, et la comédie sera faite, quoi qu'en dise Diderot.

— Vous ne la refuseriez pas à ma femme de chambre, qui vous donne quelquefois à ma toilette des distractions dont je pourrais me choquer, s'il me convenait, mais dont je continuerai de rire.

— Moi, madame? s'écrie la Beaulieu.

— Oui, vous, mademoiselle. Il ne faut pas que cela vous fasse offense, ce bel attachement vous fait assez d'honneur.

— Il est vrai, dit Diderot, que je trouve mademoiselle, très-honnête, très-décente, très-bien élevée.

— Très-aimable, dit la grande dame blessée.

— Très-aimable; pourquoi pas? demande Diderot.

— Mademoiselle, dit madame de Chépy ironiquement à sa femme de chambre, je vous supplie de vouloir bien intercéder pour moi auprès de M. Diderot.

— Ah 1 s'écrie le philosophe quand il est seul avec la femme de chambre, je suis obsédé d'embarras; j'en ai pour mon compte, j'en ai pour le compte d'aulrui; pas un instant de repos. Si l'on frappe à ma porte, je crains d'ouvrir; si je sors, c'est le chapeau rabattu sur les yeux. Si

Ton me relance en visite, la pâleur me vient. Ils sont une nuée qui attendent après le succès d'une comédie que je dois lire aux Français ; ne vaut-il pas mieux que je m'en occupe que de perdre mon temps à ces balivernes de société? Ou ce que Ton fait était mauvais, et ce n'était pas la peine de le faire; ou si cela est passable, le jeu des acteurs le rend plat,

— Je crois que le mieux est de persister dans votre refus, dit la jolie Beaulieu, car madame ne pourrait être que irès-morlifiée,

— Bah! je ferai la pièce, s'écrie Diderot,

On laisse Diderot en tête à tête avec un encrier. Il se gratte la tête : « Est-il possible de me demander une d$ ces facéties telles qu'on en joue au Palais-Royal ou Bourbon , n'est-ce pas me dire : Diderot, ayez subito, subito, l'esprit et la facilité d'un Laujon, la verve ou l'originalité d'un Collé? Voilà ce que je me laisse ordonner, rien que cela... Je suis un sot, tant que je vivrai je ne serai qu'un sot, et ma chaleur de tête m'empiégera comme un sot. »

A peine Diderot commence- t-il à débrouiller ses idées, qu'un laquais entre :

*— Monsieur, c'est un homme qui aie dos voûté, les deux bras et les deux jambes en forme de croissant : cela ressemble à un tajlleur comme deux gouttes d'eau.

Diderot. Au diable !

— C'en est un autre qui a de l'humeur et qui grommelle entre ses dents : il m'a tout l'air d'un créancier qui n'est pas encore fait à revenir.

Diderot. Au diable!

— C'en est un troisième, maigre et sec, qui tourne m

yeux autour da l'appartement, comme s'il le meublait, Diderot. Au diable ! au diable !

— C'est une femme, dit le laquais, Diderot» prenant tin visage gai. Une femme!

Le laquais. Enveloppée de vingt aunes de crêpe; je gagerais que c'est une veuve.

— Jolie? demande Diderot.

— Triste, mais assez bonne à consoler.

— Quel âge?

— Entre vingt et trente.

— Faites entrer la veuve.

— Il y a encore deux autres personnages qui vous demandent...

— Faites entrer la veuve.

Diderot trouve la veuve charmante ; il remarque un petit pied, il admire les mains. Diderot est connu dans tout Paris pour son bon cœur et l'intérêt qu'il porte aux malheureux. Madame Bertrand a perdu son mari, capitaine de vaisseau, qui s'est fait couler avec son équipage pour ne pas se rendre; elle a un enfant et pas do fortune; elle sollicite une pension qu'où lui a accordée, mais qu'elle voudrait réversible sur la tête de son enfant. Diderot trouve la demande difficile ; il a un ami au ministère, mais cela ne suffit pas.

— Le point important, le grand point, dit-il, le point essentiel... c'est... de rendre personnelle la grâce qu'on sollicite, oui, personnelle. On est à peine écoulé, môme de son ami, quand on ne parle pas pour soi.

— Si vous intercédiez pour moi, s'écrie la veuve, vous vous rendriez mon affaire personnelle.

— Je ne m'en charge qu'à celte condition ; ayez pour

agréable, madame, de vous rappeler que je vous en ai prévenue et que vous avez consenti.. .

Diderot rencontre son ami Poullier, premier commis de la marine, à qui il a promis depuis deux ans d'aller diner chez lui et lui conte l'affaire de madame Bertrand.

— Ce qu'elle demande est impossible, dit celui-ci ; elle tracasse les bureaux, elle tracasse le ministre depuis six mois. Si encore elle demandait qu'on augmentât la pension, on l'augmenterait.

— Du tout, dit Diderot, elle consent qu'on diminue sa pension, pourvu qu'on la rende réversible sur la tête de son fils.

— Mais quel intérêt pouvez-vous prendre à cette femme?

— Quel intérêt j'y prends? dit Diderot. Le plus grand. Avez- vous regardé madame Bertrand?

— Elle est fort bien.

— Et si je la trouvais telle depuis six ans? continue Diderot.

— Vous en auriez assez, dit Poullier.

— Laissons la plaisanterie, dit le philosophe ; madame Bertrand estimait fort le brave capitaine Bertrand, mais elle n'en avait pas la tête tournée... Ces gens de mer, peu aimables d'ailleurs, sont sujets à de longues absences... Et cet enfant, pour lequel elle sollicite la réversibilité de la pension, cet enfant...

— Vous en êtes le père? demande le commis de la marine.

— Je le suppose, reprend Diderot.

— Pourquoi diable lui faire un enfant?

— C'est elle qui l'a voulu... Je ne suis pas riche, vous

connaissez ma façon de penser et de sentir. Dites-moi, si cetle femme venait à mourir, croyez-vous que je pusse supporter les dépenses de l'éducation d'un enfant ou me résoudre à l'oublier, à l'abandonner? le feriez vous?

— Non, dit Poultier, mais est-ce à l'Etat à réparer la sottise des particuliers ?

. — Mon ami, dit Diderot, vous êtes d'une probité trop rigoureuse. Vous craignez d'ajouter une goutte d'eau à l'Océan. Mais des prostituées, des proxénètes, des chanteuses, des danseuses, des histrions, une foule de lâches, de coquins, d'infâmes, de vicieux de toute espèce épuiseront le trésor, pilleront la cassette, et la femme d'un brave homme...

Poultier promet de s'occuper de la demande ; il réussira, et ne veut pas que Diderot le remercie.

— Ne me remerciez pas trop, dit le commis; je n'ai jamais eu la conscience plus à Taise. Voilà, en effet, une belle récompense pour un homme de lettres qui a consumé les trois quarts de sa vie d'une manière honorable et utile, à qui le ministre n'a pas encore donné le moindre signe d'attention, et qui, sans la munificence d'une souveraine étranger^...

En effet, le soir Poultier revient avec le brevet signé du ministre; la veuve manque de se trouver mal de joie; elle appelle son fils pour se jeter aux genoux de son protecteur. Le commis de marine, prenant l'enfant sur ses genoux, se souvient de la paternité de Diderot, et dit à la veuve :

— C'est bien son père, c'est à ne pouvoir s'y méprendre ; qui a vu l'un voit l'autre.

Madame Bertrand répond qu'elle espère qu'il aura le

courage de son père ; mais il ne lai ressemble point du tout.

Poultier. Ce sont pourtant ses yeux, même couleur, môme forme, même vivacité.

— Mais non, monsieur, dit la veuve ; M. Bertrand avait les yeux bleus, et mon fils les a noirs ; M. Bertrand les avait petits et renfoncés, mon fils les a grands et presque à fleur de tête,

— C'est son regard vif et doux.

— Son père l'avait sévère et dur, dit la veuve.

— Combien cela fera de folies ! s'écrie l'ami de Dk derot, combien cela vous donnera de chagrins! Que cela fera couler de larmes à sa mèrel Quelle nuée do jaloux, de calomniateurs, j'entrevois là! Comme cela aura la fureur de dire tout ce qu'il est de la prudence de taire ! El puis gare la lçtlre de cachet, la Bastille ou Vincennes!

Après le départ du protecteur de son enfant, la veuve, qui n'a pas compris l'horoscope qu'il a tiré, demande à Diderot si Poultier n'a pas la tôle un peu dérangée.

— Non, il est grand physionomiste, dit le philosophe.

— Je ne trouve pas, dit madame Bertrand ; il veut que mon fils ressemble à son père, dont il n'a pas le moindre trait;

— Pardonnez-moi, madame, dit Diderot; c'est une chose qui m'a frappé comme lui. Jugez vous-môme : les formes de mon visage et celles de M. votre fils sont tout à fait rapprochées.

— Qu'est-ce que cela prouve? demanda la veuve.

— Quoi! vous ne devinez rien?

Quand elle sait la vérité, madame Bertrand veut arra-

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cher les yeux à Diderot. C'est une honnête femme : elle renverra plutôt au ministre son brevet de pension.

*— Ne vous ai-jc pas prévenue que j'en ferais mon affaire personnelle ? dit Diderot, qui se sauve en riant. « Je suis né, dit-il, je crois, pour ne rien faire de ce qui me convient, pour faire tout ce que les autres exigent cl pour ne contenter personne, non, personne, pas môme moi. »

Au milieu de cette intrigue avec madame Bertrand, Diderot trouve le moyen de traiter une affairé de succession très-embrôuillée qui dure depuis dix ans entre sa vieille amie madame Servin et l'avocat dés Renardeaux, de Gisors.

— J'avais une sœur que j'aimais à la folie, dit-il à l'avocat de province, un peu dévoie; mais, à cela près, la meilleure créature, la meilleure sœur qu'il y eût au monde. Je l'ai perdue. On a disposé de sa succession sans son aveu. Ma sœur vivait avec une amie; celle-ci, accoutumée au rôle de maîlressc dans la maison, a tout pris, tout donné, tout vendu, lits, glaces, linge, vaisselle, batterie de cuisine, argenterie, et il ne me reste de mobilier non plus que vous en voyez sur ma main. Je ne sais quel parti prendre. Perdre une bonne partie de son bien, surtout quand on n'est pas mieux dans ses affaires que moi, cela me parait dur; attaquer l'ancienne amie d'une sœur, cela me paraît indécent. Que me conseillez-vous? " «— Je tous conseille d'abandonner tout et de ne pas plaider, dit l'avocat des Renardeaux. J'ai exactement la même affaire avec une madame Servin ; j'ai déjà dépensé deux cents louis; j'en dépenserai encoredeux cents autres et si je gagne, je ne tirerai pas le quart de mes déboursés.

.Diderot fait beaucoup d'objections et se décide à ne pas poursuivre son affaire.

— Mais, en retour du service que vous me rendez en t me dissuadant d'entamer une mauvaise affaire, dit Di- ' derot à l'avocat, si, par hasard, je finissais la vôtre?

Savez-vous que cela ne me serait pas du tout impossible?

L'avocat des Renardeaux se laisse prendre aux contes de Diderot sur sa prétendue sœur morte; il donne au philosophe une procuration signée en blanc, qui autorise Diderot à tout terminer selon qu'il lui plaira. Diderot s'amuse un peu du provincial qu'il vient de tromper si adroitement ; car il avait en mains, depuis le matin, une procuration en blanc de madame Servin, qui ne demandait pas mieux que d'arrêter la procédure, quilte à en passer par les volontés de la partie adverse. Cependant des Renardeaux ne tombe point dans la fausse bonhomie de Diderot, qui assure qu'il veut mourir à Gisors.

— Et moi je vous dis que les têtes comme la vôtre, dit le provincial, ne savent jamais ce qu'elles feront, et que vous irez vivre et mourir où il plaira à votre mauvais génie de vous mener. Ne faites point de projets.

— Ma foi, répond Diderot, j'en ai tant fait qui se sont évanouis, que ce serait le mieux; mais on fait des projets comme on se remue sur sa chaise, quand on est mal assis.

L'avocat n'a pas tourné les talons qu'un autre avocat arrive, et c'est le plus terrible des avocats : un amoureux î En voilà qui parleraient jour et nuit de leur affaire, qui n'oublient pas le plus petit délaH, qui les répètent, qui les rabâchent et qui veulent qu'on les entende. Il s'appelle de Crancey ; il adore la fille de madame de Vertillac avec

une telle exagération que la mère a cru devoir enlever sa fille. L'amant s'est déguisé en postillon.

— Ah ! mon ami, dit-il , avec quelle attention je leur évitais les mauvais pas ! comme j'allongeais le chemin, en dépit des impatiences de la mère! combien de baisers nous nous sommes envoyés, renvoyés, elle du fond de la voiture, moi de dessus mon cheval, tandis que sa mère dormait 1 combien de fois nos yeux et nos bras se sont élevés vers le ciel! C'étaient autant de serments. Quel plaisir à lui donner la main en descendant de voiture, en y remontant! Combien nous nous sommes affligés! que do larmes nous avons versées !

L'amoureux n'a pas dit le quart de ses histoires amoureuses, que madame de Vertillac entre avec sa fille et reconnaît le faux postillon. Supplications, prières, tout est inutile ; si de Crancey poursuit encore la fille, la mère la mettra au couvent.

— Non, s'écrie Diderot, je crois que le ciel, la ter.iè et les enfers ont comploté contre cette pièce... Les obstacles se succèdent sans relâche... Une pièce à terminer, une pension à solliciter, une mère à mettre à la raison, et puis arranger des scènes au milieu de tout cela!... Cela ne se peut. . . ma tête n'y est plus.. .

L'homme qui a écrit la Religiewe pour faire une plaisanterie à un marquis, l'homme qui a écrit des lettres si remarquables à mademoiselle Voland, n'est pas embarrassé quand il s'agit de correspondance amoureuse; il fabrique de fausses lettres de l'amant qui annoncent que l'intrigue avec mademoiselle de Vertillac a été un peu loin et qu'elle ne tardera pas à porter ses fruits : il fait lire la correspondance à la mère, qui pleure à lanouvelle de l'événement.

-î- Qui l'aurait imaginé! s'écrie madame de VerliUac, d'une enfant aussi timide, aussi innocente!

— Vous Tétiez autant qu'elle, dit Diderot.

— D'un homme aussi sage, aussi réservé! reprend la mère.

— Feu M. de Vertillac ne Tétait pas moins.

— Je ne sais comment cela se fait, dit la mère.

— Votre fille le sait encore moins, répond Diderot. Finalement, la mère indulgente et qui ne veut pas le

déshonneur de sa fille, consent au mariage. Diderot ne livre pas la comédie qu'on lui a demandée, mais il obtient une cure de campagne qu'on voulait enlever à un pauvre vieux curé. Seulement la société se constitue en tribunal pour juger ce Diderot, qui est si bon et si méchant en même temps.

Il y a d'abord plainte de madame Bertrand contre le siepr Diderot.

— Quels sont vos griefs? De quoi vous plaignez-vous?

— De ce que le sieur Diderot, que voilà, se dit père de mon enfant, dit la veuve.

— L'est-il?

— Non.

— Levez la main et affirmez. (Madame Bertrand lève la main.)

— Et de ce que, sous ce titre usurpé, il sollicite une . pension.

— L'obtient-il? demande le tribunal.

— Oui.

— Condamnons ladite dame Bertrand à restituer la foçon.

Il y a plainte de dame et demoiselle de Vertillac et sieur de Crancey contre ledit sieur Diderot.

— C'est un homme horrible, abominable, s'écrie madame de Vertillac, Pour consommer un mariage auquel une mère s'opposait, il a supposé ma fille grosse, il a contrefait des lettres.

Diderot, mademoiselle de Vertillac et de Crancey sont condamnés à se jeter aux pieds de madame de Vertillac, qui devra les relever et les embrasser.

Il y a plainte de madame de Chépy contre ledit sieur Diderot, qui a fait faire la comédie par un autre. Et le galant tribunal prononce ce jugement léger :

—Renvoyés dos à dos, sauf à se retourner en temps et lieu.

Il y a plainte du sieur des Renardeaux, avocat, contre le sieur Diderot, qui est condamné à prendre une retraite de deux mois au moins à Gisors, pour n'y rien faire ou pour y faire ce que bon lui semble.

Il y a plainte du sieur de Lescour, poëte, contre le sieur Diderot, qui demande une pièce, qui se fait un mérite d'un service rendu par un autre, qui fait enfermer l'auteur toute une journée pour faire la pièce, et qui déclare, quand elle est faite, qu'on ne la jouera pas.

Diderot est condamné à une amende de six louis, applicable aux cabalistes du parterre de la Comédie-Française, à la première représentation de là pièce que le poëte de Lescour fera jouer.

Il y a plainte de la demoiselle Beaulieu contre les sieurs de Surmont et Diderot conjointement. La jolie femme de chambre a un vilain rôle malhonnête. A chaque ligne, à chaque mot, sa pudeur est alarmée.

— Est-il bon? ou est-il méchant? x se demande la société.

— L'un après l'autre, dit la femme de chambre.

— Comme vous, reprend madame de Vertillac, comme moi, comme tout le monde.

Pour bien faire comprendre ce caractère à un comédien, je lui aurais donné à lire les Lettres à mademoiselle Voland. C'est là que Diderot se montre tout entier, qu'il parle perpétuellement de lui sans jamais fatiguer son lecteur; l'homme de génie est peint en pied, entouré de la spirituelle société qui a posé pour la comédie de : Est-41 bon? Est-il méchant? En étudiant d'un peu près la comédie et les lettres à mademoiselle Voland, on pourrait donner à chaque femme de la comédie son nom réel. Diderot vécut beaucoup dans ces cercles spirituels du dix-huitième siècle dont il était le favori : spirituel, galant, aimant les femmes, aimé des femmes, on lui pardonnait tout, il n'était gêné en rien ; par la hardiesse de ce qu'il a imprimé, on peut juger des hardiesses qu'il coulait dans de fines oreilles trop disposées à l'écouler.

Après une ou deux lectures des Lettres à mademoiselle Voland, un acteur saurait ce que fut Diderot et dans sa démarche et dans son habillement, et dans son caractère et dans ses pensées. S'il ne le savait pas, c'est qu'il ne serait pas acteur. Les portraits peints et gravés d'après Diderot ne le rendent pas suffisamment; les peintres de son époque ne l'ont pas compris. Mais un de ses contemporains, Garât, a tracé d'après lui un croquis qui est un chef-d'œuvre, et que l'acteur ferait bien de consulter K

» Mtrewrê de 1779.

Certes, il n'est pas difficile de composer un rôle avec des indications précises. Je l'ai déjà dit : Hardouin n'est que le masque de Diderot : pour étudier le caractère de Hardouin, il faut étudier Diderot; mais le manque d'action ne m'inquiétait pas, c'était le manque de volonté de la Comédie-Française que j'entrevoyais avec les années qui s'écoulaient. Deux ans après la remise par moi de Est-il bon ? Est-il mécliant? rien n'était décidé; les préoccupalions de la direction étaient exclusivement tournées vers mademoiselle Rachel, dont on annonçait le départ. Mademoiselle Rachel partie, je reparus ; mais on me rendit la brochure avec l'invitation de faire quelques coupures, la forme de quatre actes n'étant pas dans les habitudes du théâtre.

Toucher à Diderot me semblait un crime, malgré l'avis deM.Taschereau : « C'est M. Paulin qui nous communique cette pièce qu'il n'a pas comprise dans sa publication des OEuvres inédites, jugeant que cette comédie, avec quelques légères coupures, pouvait être représentée sur la scène française. » Je suis ennemi des arrangements; mais puisqu'il fallait un arrangement, je préférais le mien à celui d'un auteur dramatique quelconque qui n'aurait peut-être pas le même enthousiasme que moi pour Diderot.

J'allais me mettre à la besogne lorsqu'un papier plié en quatre tomba de la brochure imprimée; je l'ouvris, je le lus, et aujourd'hui même j'en suis douloureusement ému, en songeant h l'avenir des œuvres dramatiques.

La Comédie-Française confie les pièces qu'on lui envoie à l'examen d'un homme qui analyse la pièce et la juge en premier ressort. Celte analyse est soumise au directeur ; si le jugement de l'examinateur est fa-

vorable, la pièce est admise à une seconde épreuve plus positive, celle du jury des comédiens. Ainsi tout dépend du premier examinateur anonyme, chargé de la plus grave des missions : d'un coup de plume, d'une phrase, par une analyse légère il conclut au rejet définitif d'une œuvre dramatique.

La comédie de Diderot avait été soumise à l'examinateur dont voici le rapport sensé :

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