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LA LITTÉRATURE EN SUISSE

Du roman à tendances : le pasteur Bitzius (Jérémias Gotthelf).

Vlric k valet de ferme. — De l'art vertueux : Lavater.

Il serait tout à fait prétentieux de prétendre avoir saisi en quelques semaines de séjour en Suisse le mouvement littéraire qui se passe dans ce pays ; cependant j'ai plus lu de livres que je n'ai regardé la nature, et j'ai plus causé avec les hommes qu'escaladé les monlagnes. Il en résulte que je crois avoir deviné sinon approfondi une question fort importante pour la France. Divers problèmes relatifs au roman se sont mieux écîaircis que si j'étais resté à Paris, et je suis revenu après avoir étudié une certaine quantité de faits qui sont de nature à jeter une vive lumière sur la question de la morale en littérature.

La Suisse, malgré ses divisions profondes, malgré ses troubles intestins, malgré des dissensions qui peuvent se rallumer d'un jour à l'autre, est une nation qui tend tous les jours à vivre de la vie intelligente. La Suisse achète

à elle seule autant de livres que la France, pourvu que ces livres rentrent dans un certain esprit et ne côtoient pas trop vivement les sentiers de passions peintes avec trop de vivacité. En ce sens, il est prouvé que la littérature, qui, depuis quelques années, tend à peindre les mœurs des courtisanes, ne peut y obtenir aucune espèce de succès. Les Scènes de la Bohême, la Dame aux camélias, qui représentent un des coins de la vie parisienne, ces livres, quoique écrits sans parti pris d'immoralité et quoiqu'ils portent au fond leur enseignement, ne conviennent pas à ce public sévère.

Le roman tranquille, qui ne soulève pas de grands orages de passions, qui n'apporte pas de troubles dans le cœur, qui ne rend pas soucieux après la lecture, le livre calme, chaste, domestique, avec un petit prêche dans la bouche d'un des héros, tel serait le parangon littéraire demandé par les Suisses. Aussi s'explique- t-on les grands succès obtenus par M. Souveslre, qui ne se contente pas de professer dans les principales villes de la Suisse française, mais dont les ouvrages se vendent à des nombres inconnus h la librairie parisienne. Les romans de M. Souveslre ont été appelés des bréviaires par les admirateurs de cet écrivain consciencieux et eslimable.

La Suisse traite les écrivains dits vertueux comme ici on traite les auteurs dramatiques dits moraux : les premiers vendent leurs livres à de grands nombres et en tirent de notables bénéfices , comme les autres reçoivent des primes d'encouragement. Malheureusement, ces primes et ces succès engendreront l'hypocrisie de plus en plus. L'homme qui se fait moral en vue d'un bénéfice, qui ratisse soigneusement les passions qui sortent de sa plume,

mefit à sa conscience; il produit une œuvre sans portée, parce que là sincérité y manque. Sous ce masque de chasteté se cache quelquefois une figure clignotante de satyre, et son œuvre n'est qu'une suite de longs démentis visibles à des yeux observateurs.

L'œuvre tend à se grouper à d'autres œuvres, l'homme fait partie d'un groupe d'autres hommes ; les œuvres et les hommes appartiennent à une époque, sont ses enfants et ses reflets ; ils ne sont pas vicieux personnellement, ils sont entachés de maladies héréditaires incurables et ne doivent pas porter la peine d'une fatalité qui les gouvernait. Gœthe n'a pas fait Werther, M. de Sénancourt n'a pas écrit Obcrmann, Benjamin Constant n'est pour rien dans Adolphe. Déjà nou3 voyons dans ces livres l'expression des passions d'une époque, et dans ces hommes les instruments intelligents qui ont classé ces passions. Qu'adviendrait-il si, obéissant à des encouragements de ministères, à des critiques contemporaines, à des goûts momentanés, Gœthe, Sénancourt et Benjamin Constant eussent voulu moraliser leurs œuvres, y introduire des prédications, en changer le dénoûment et s'inquiéter de ces criailleries, de ces jappements qui attendent toute œuvre désintéressée, nouvelle et passionnée?

Ces considérations et bien d'autres me revenaient en étudiant les publications de la Suisse qui, quoique morales, ont un côté particulier tenant au pays, et que j'essayerai d'analyser. Depuis quelques années, une réputatiofi s'élève en Suisse, fait de grands progrès en Allemagne et est pour ainsi dire inconnue en France : je veux parler de M. le pasteur Bilzius, qui se cache sous le pseudonyme de Jérémias Golthelf, et qui, retiré dans une petite cure

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des environs de Berne, sait mettre d'accord les intérêts de ses paroissiens et des lecteurs avides de la Suisse allemande. Il y aura bientôt quatre ans que le romancier Gotthelf publie ses romans, et il n'aura atteint la grande célébrité européenne que du jour où la France admettra ses livres.

Il est vrai de dire qu'en fait de traductions la France ne se presse jamais, à moins d'un succès bruyant et incompréhensible, tel que celui de F Oncle Tom; elle attend souvent que la renommée s'établisse autour d'un auteur pour l'adopter, et encore ne l'adople-t-elle qu'à moitié, quand elle ne le dénature pas, quand elle ne lui enlève pas ses angles. Depuis quarante ans, Jean-Paul Richler est encore à attendre l'aumône d'une traduction à peu près sérieuse; dans les modernes romanciers, Dickens n'a pas la réputation voulue ; mademoiselle Frédérika Bremer n'a guère été propagée que par le parti catholique, et Aûerbach, sauf le petit volume de M. Max Biichon, était hier encore inconnu des Français.

Je groupe ces trois noms parce qu'ils serviront à faire comprendre la manière de Gotthelf (sauf Dickens, qui est déjà le romancier populaire d'une grande nation). Les romans de mademoiselle Frédérika Bremer la Suédoise, ceux d'Aûerbach l'Allemand et ceux du pasteur bernois Gotthelf se tiennent par la peinture de la vie domestique, des scènes champêtres, de la vie de campagne et par le manque de passions des villes.

Je n ai pas lu, dans leur langue, les œuvres de M. Bitzius : la difficulté de la langue (il s'agit de patois bernois, c'est-à-dire d'un allemand particulier, même incompréhensible pour des Allemands de Berlin) m'a arrêté ; mais

quelques livres traduits, la communication de traductions sous presse, certains passages choisis et qui m'ont été expliqués avec conscience, m'ont rendu le véritable sentiment du nouveau romancier suisse qui devra peut-être un jour atteindre à une réputation française au moins égale à celle de M. Toppfer, de Genève. Il y a en effet, pour les esprits troublés et inquiets de notre époque, un certain charme à se plonger dans ces lectures tranquilles et consolantes, où la peinture du bien et du bon amène à une conclusion douce, où quoique avec la certitude que le dernier chapitre montrera la punition du coquin et la récompense de l'homme vertueux, le livre se fait lire avec attachement. ^

Tel est le roman : Ulric le valet de ferme, ou comment Ulric arrive à la fortune. Le livre répond bien à son titre et surtout à son sous-titre; l'intérêt est habilement conduit sans aucuns moyens violents; la connaissance de la campagne éclate à chaque ligne, on sent que l'auteur en est plein ; ses personnages ne sont pas seulement habillés à la paysanne, ils en ont le langage, les sentiments, et, ce qui est le propre des vrais romans, il n'y a, pour ainsi dire, pas d'action, ou du moins elle est si simple qu'elle peut être contée en quatre mots. Il s'agit d'un valet de ferme, Ulric, que le début nous montre sans économie, N courant après une mauvaise fille ; son maître, le fermier Budenbour, le sermonne avec douceur, lui enseigne la valeur de l'argent, la nécessité d'une bonne conduite. Ulric a d'abord beaucoup à faire pour échapper aux mauvais conseils qui le pressent ; petit à petit les paroles de son maître prennent racine, dans chaque circonstance de sa vie elles crient dans son cœur, il échappe à un mau-

vais mariage, il épouse une fille sans fortune Comme ftri ; mais sa bonne conduite a donné confiance à «eux qui le connaissent, et il obtient assez de crédit pour louer une ferme h son compte ; il se marie, et le bonheur, ce bel astre aux rayons brillants, que nous voyons apparaître s! rarement, dore son avenir.

Il a fallu un grand talent pour tirer de ce plan un volume, et cependant le volume se lit avec un grand charme, et peut-être d'autant plus de charme pour nous autres Français que la réaction est violente : quitter les orages de la vie parisienne cMomber dans un chalet, abandonner l'eau-de-vie pour le petit-lait, sentir l'odeur des pins au lieu de l'asphalte, respirer l'air pur des montagnes au lieu de l'odeur du gaz : telles sont les impressions qui séparent le roman suisse des romans français ; mais la vie parisienne est conçue de telle sorte qu'elle grise, qu'elle dévore et qu'aucune autre vie n'est possible. Les montagnes, les glaciers, les torrents, les forêts, les cascades, l'air pur, le lait ne pourront jamais retenir un Français longtemps; de même les romans vertueux, à tendances, la peinture de la vie de famille, les passions douces, ramèneront inévitablement au roman passionné, qui n'est que le reflet de la vie française.

Si M. Golthelf n'avait pas un rare talent d'observateur, la lecture de son livre serait â peine soutenable, et il arriverait à un berquinisme insupportable ; mais Ulric le talet de ferme n'a pas le défaut de certaines nouvelles du même auteur, entre lesquelles je citerai celle qui a pour titre le Dimanclie du grand-père, espèce de sermon ennuyeux, écrit plutôt par un pasteur que par un romancier. Ici éclate visiblement le danger de la littérature à tendances;

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Fart est feûvcraé par l'enseignement; celui-ci l'enveloppe si bien de son vêtement gris à larges manches, qu'on ne l'aperçoit plus du tout. Ce n'est plus un livre, c'est une tribune d'église protestante ; je ne vois pas l'homme qui écrit, j'entends le ministre qui prêche. L'encrier est vaincu par la parole ; il n'y a plus de lecteurs, il y a des auditeurs. Ce ne sont plus des gens qui veulent se distraire, ce sont des pécheurs qui s'inclinent.

Le roman à'Ulric est un livre remarquable ; je ne doute pas un jour de son succès européen ; les épisodes sont charmants, et je n'en veux citer çu'un ; c'est la fille de ferme qui ne sait encore discerner si le garçon de ferme l'aime réellement :

a Fréneli, ne pouvant plus tenir au lit, s'habilla et vint si doucemenLenlr'ouvrir la porte de la maison que personne ne l'entendit. Tout était encore tranquille au dehors. Alors elle voulut aller se laver, suivant l'usage, dans l'eau fraîche de la fontaine; mais une figure était déjà penchée sur le bassin avec la même intention : c'était le désiré de son cœur, c'était Ulric! Les doutes, l'anxiété, tout disparut. Mais son espièglerie naturelle vint encore cette fois au secours de la modestie de la jeune fille, et lui aida à voiler, sous une apparence de plaisanterie, le 6cn liment profond qui l'animait. Elle s'approcha sans le moindre bruit, et tout d'un coup posa ses deux mains sur les yeux de l'homme vigoureux, surpris si inopinément. 11 fit un saut, une exclamation; puis, saisissant ces mains audacieuses, il les reconnut avec une joie inexprimable, « C'est toi! » dit-il. Alors .Fréneli, voyant qu'il la comprenait, laissa glisser ses mains, et appuya sa téle sur la poitrine de celui qu'elle acceptait ainsi pour époux. Comme les ondes de la fontaine se succédaient pures et limpides, ainsi la certitude du bonheur se répandit dans le creur d'Ulric. Il serra doucement la jeune ftHe dans ses bi'as^

Ce qu'il dit d'abord se confondit avec le murmure de l'eau, puis la fontaine entendit : « Veux-tu être à moi? — Oui, pour toujours! » Elle entendit encore beaucoup d'autres choses, mais elle ne les a jamais répétées. »

Il est difficile de peindre plus fraîchement cette jolie sensation de deux amants dont le cœur est dans l'anxiété» et que la moindre rencontre rend à la tranquillité et au bonheur. Ce morceau est d'autant plus précieux que l'amour est employé avec beaucoup d'économie par M. Bitzius, qui évite, en sa qualité de pasteur protestant, de peindre la passion f quand même elle conduit à une conclusion honnête ; mais dans beaucoup d'autres livres le ministre se trahit souvent et met dans la bouche de ses personnages des prédications un peu longues sur la morale, bien heureux quand il ne se jette pas dans les sentiers de la politique. Alors l'auteur erre tout à fait, il devient un homme qui discute, il se fait réactionnaire, non pas que je l'approuverais davantage s'il se montrait révolutionnaire. Qu'importent au romancier les révolutions, les troubles, les émeutes du moment; ne sont-ce pas des accidents imperceptibles dans l'histoire de l'humanité?

Il m'est arrivé une fois dans de grands moments de troubles où on se tuait dans Paris, de me désespérer, de gémir sur tant de sang versé de part et d'autre et de ne pouvoir chasser de mon idée ces images de désolation. Inquiet, tourmenté, ne sachant que devenir dans la ville ensanglantée, ne rencontrant que visages sombres parmi ceux qui se tenaient en dehors des troubles civils, je quittai Paris : à une lieue de là on n'entendait ni la fusillade ni le canon, le soleil dorait les champs, la verdure reposait la vue, les paysans sifflaient à la charrue, et j'oubliais la

guçrre civile à une lieue de Paris. Tout à l'heure maudissant la Providence, je me surprenais à l'adorer, et je trouvais bien petits les hommes qui s'entre- tuaient à quelques pas de moi pour je ne sais quels triomphes.

Montez sur une cathédrale élevée et regardez sans pitié les fourmis qui s'agitent dans ces petits corridors de pierre qu'on appelle des rues. Est-ce possible? L'art donne un grand égoïsme (à défaut d'autre mot), qui empêche de s'arrêter aux petites dissensions de la vie politique. Certainement je n'aime pas le caraclère de ce Gœthe qui s'efforça de se changtr en statue de marbre, en Jupiter Olympien, qui ne voulut plus aimer passé vingt ans parce que cela prenait trop de temps, comme il l'a dit ; l'homme, une fois enfermé dans cette triste maison, arrive à se figer, il ne veut plus connaître son époque, il est indifférent à ce qui se passe, et, quoi qu'il fasse, ses œuvres porteront la peine de cette souveraine tranquillité ; mais entre le calme absolu de Gœthe et les colères politiques de M. Bitzius , il y a un milieu dans lequel l'artiste se tient. De même que je me défie d'un homme qui a des quantités d'admiration pour ceci et pour cela , et puis encore pour autre chose , qui aime indistinctement les hommes de troisième ordre, de second ordre et les grands génies , je ne saurais trop m'étonner d'une autre classe qui perd son temps à s'inquiéter des moindres événements, des moindres troubles. La vie d'un homme ne serait jamais assez grande pour contempler toutes les petites variations de la sphère politique ; il ne pourrait trouver assez de larmes pour les moindres révolutions. Il est bon de garder ses admirations pour les grandes œuvres , et ses colères pour les grands crimes ; autrement, on est un dissipateur, et au jour de

triomphe, sûr du châtiment, on a dépensé en menue monnaie ses écus de six francs.

Le pasteur Bitzius, avec ses petites colères, restera inexpliqué et indifférent aux lecteurs hors de son village. Il attache lui-même une pierre au cou de ses livres en les faisant servir à défendre des intérêts politiques trop minimes ou entachés d'actualité. Il en est de même pour la partie prédicante et par trop moraliste de ses livres : le roman est une forme sur laquelle se greffent difficilement les idées trop visiblement enseignantes. Il a fallu le génie de trois hommes pour faire pousser en France cette littérature à tendances, Diderot, Voltaire, Jean-Jacques. Certainement l'art moderne ji'a pas dit son dernier mot, à cette heure surtout il est inquiet, chercheur; il ne se contente plus des routes battues , il repousse également les doctrines endormies de ces peintres-littératpurs qui n'admettent que la couleur et la forme , qui en voyage s'inquiètent de l'apparence d'une maison sans se demander comment vivent les gens dedans, et qui dépensent un talent considérable à rendre par des mots la conformation des girouettes; l'art moderne n'en est plus là, il cherche là vérité, il observe attentivement les faits ï leur naissance, les groupe, les analyse , essaye de les montrer dans toute leur vérité. L'art moderne chasse l'auteur de son livre autant qu'il est possible; chez H. Bilzius, les personnages sont trop souvent l'enveloppe du pasteur protestant : sous les habits de ses personnages divers on reconnaît toujours un ministre de l'Évangile. Je sais qu'un romancier est un homme et que, quoi qu'il fasse, sa personnalité apparaîtra de temps en temps dans ses livres comme la lueur d'une chandelle passe à travers les join-

tures d'une porte mal fermée; mais il y a moyen d'éviter ces transpositions d'art.

Lavater , qui était ministre protestant comme M. Bitzius , Ta parfaitement compris en publiant le journal d y w\observateur de soi-même. Il voulait enseigner, et il en* soigne* Il ne dit pas à ses lecteurs : Prenez, ceci est un roman. Il ne cherche pas à tromper le lecteur et à envelopper la morale dans du papier de confiseur : on sait d'avance qu'on va lire un livre plein de sentiments évangèliques ; ceux qui ne se soucient pas de morale, laissent le livre. Malheureusement M. Bitzius n'a pas compris tout à fait son râle triple de romancier , de moraliste ou d'écrivain politique; il lui eût été facile de diviser dans des brochures ou dans des livres ses sentiments politiques et ses sentiments de ministre prolestant : alors, dégagé de toute influence étrangère, il eût abordé le roman l'esprit libre et il n'eût pas introduit des éléments de discussion trop étrangers à l'art.

Papiers inédits de Jean-Jacques. — De la littérature cantonale. Histoire d'un enthousiaste de Rousseau. — Le musée des jésuites.

La Suisse a de commun avec l'Allemagne la décentralisation de la littérature, d'où il arrive que chaque ville un peu importante a un groupe d'écrivains, une revue et des publications spéciales qu'il serait curieux de pouvoir étudier à fond. A Genève, H. Cherbulliez, libraire-édi*

teur, publie la Bibliothèque universelle et un certain Bulletin de critique qui existe depuis fort longtemps , que la France ne soupçonne pas, et qui a pourtant une certaine action sur ses produits de librairie. M. Cherbulliez est le grand maître de la littérature en Suisse ; il y jouit dîune forte influence et gouverne môme la Toscane et le Piémont, qui tendent à se rallier au protestantisme. S| Revue pénètre donc dans trois pays importants, outre la France, où il a un comptoir important. Peut-être quelques curieux comme moi se sont-ils arrêtés devant les montres des libraires protestants à Paris à regarder le titre des volumes : Êtes-vous pardonnes? question pour 1850, brochure in-18, ou la suivante brochure : Êtes-vous heureux , pleinement heureux ? ou bien les sermons du pasteur Athanase Coquerel; je ne m'inquiétais pas d'en connaître davantage. Il y avait comme un voile gris qui m'aurait empêché d'ouvrir ces livres, et je n'en soupçonnais pas davantage ; mais ceci ne représente que la littérature de propagande , et nous n'avons pas le droit de nous en moquer, car en fouillant les librairies catholiques nous trouverions des publications d'une forme aussi peu littéraire et des petits romans religieux de M. d'Exauvillez qui certainement ne nous mettraient pas en joie. Mais M. Cherbulliez a la plus grande action sur notre littérature, qu'il repousse ou qu'il exile de la Suisse , car quoique libraire il a une grande influence de critique.

Son bulletin critique analyse activement les publications françaises et en décide la fortune à l'étranger. M. Cherbulliez n'est pas toujours tendre pour nos nouveautés : il les traite même assez légèrement : j'ai remarqué, en parcourant une collection de trois ans, des jugements portés

un peu vite et une grande rigueur pour les romans qui tendent à sortir des lignes convenues. Je ne relèverai pas nombre d'attaques personnelles contre mes livres, insérées dans ce bulletin de censure ; il suffit que l'auteur croie ce qu'il a écrit pour que je m'en trouve satisfait. Je n'ai jamais eu la prétention de changer les tempéraments des hommes ; je regarde un roman, un conte, comme jetés dans un immense panier où sont entassés beaucoup d'autres livres. Une puissance mystérieuse les fait apparaître audessus et dresser la tête quelquefois plus tôt, quelquefois plus tard, quelquefois jamais. S'ils sortent, tant mieux ; s'ils restent au fond du panier, tant pis ; il y avait certainement une raison sérieuse pour qu'ils y restassent. Aussi suis-je plein de respect pour les hommes de bonne volonté qui appellent les livres soit avec des cris de colère , soit avec des cris d'enthousiasme; je trouve que malgré leurs sentiments sympathiques ou défavorables, ils font déjà un métier assez pénible que de tirer pour ainsi dire les numéros de cetle loterie.

H. Cherbulliez ne montre pas un vif enthousiasme visà-vis des romanciers français ; j'en excepte toutefois deux hommes, M. Ponsard dont le succès de l'Honneur et V Argent a été tel que pour ce cas seulement la Suisse s'est adonnée à la contrefaçon ; ordinairement elle tire ses contrefaçons de la Belgique. Le succès de M. Ponsard n'a rien de surprenant: il ferait le tour du monde qu'il ne s'étonnerait pas; il caresse le sentiment bourgeois et n'atteindra jamais la popularité des comédies de Kotzebue. Les colères sont inutiles en pareil cas ; il faut laisser s'éteindre tranquillement l'enthousiasme bourgeoisie plus ingrat des enthousiasmes. Le second littérateur, enfant

chéri des Suisses, est M. Souvestre; chantant la famille, moraliste doux et sans angles, écrivain estimable, M. Sonvestre devait certainement, par la nature de son talent qui se rapproche de renseignement, plaire à des lecteurs protestants.

Heureusement l'influence de M. Cherbulliez, quoiqu'on en retrouve des racines môme à Berne, tend à diminuer dans les autres cantons qui offrent des revues rivales. La plus remarquable de ces rivales est certainement la Revue misse, dans laquelle paraissent des travaux remarquables, et qui est rédigée par M. F. Bovet de Neufchâtel, M. Aimé Sleinlein de Lausanne, et M. Olivier, qui, de Paris, envoie de piquantes indiscrétions sur les hommes et les choses de notre société. A Fribourg, M. Daguet publie l'Émulation, une petite revue; et j'ai été fort étonné au milieu de ces questions brûlantes de politique, de jésuites, d'insurrection, de rencontrer un homme assez tranquille pour diriger une école, écrire une revue, publier de gros volumes et préparer nombre de travaux curieux sur la Suisse.

C'est dans l'ancien collège des jésuites, près de la chapelle, que j'ai vu encore des traces de sang de la dernière insurrection ; les ouvriers réparaient les portes trouées par les boulets; les vitriers remettaient les vitres. J'avais une vive curiosité de voir les portraits des jésuites qu'on a actuellement rassemblés dans un musée : le sentiment populaire ne s'est pas trompé, nous portons tous en nous une personnification des jésuites que nous semblons avoir reçue en naissant. Ce singulier musée, peint par un jésuite enthousiaste, mais ignorant dans l'art de la couleur et du dessin, m'a frappé par cet aspect de peinture

de sacristie effrayante, froide, sévère, sauvage, implacable et vraie, que pouvait faire comprendre seulement la peinture d'un vitrier ascétique. L'art ne donne pas cette impression terrible que la foi a mise aux mains d'un ignorant pour faire passer dans son pinceau la ressemblance sans artifice de ces hommes longtemps gouverneurs du monde et qui ont conservé de cette domination occulte des traits particuliers, des regards bizarres et une coloration étrange dont peut à peine donner l'idée l'aspect de certaines toiles espagnoles.

Les jésuites, en quittant précipitamment le collège lors des affaires -du Sonderbund, quoiqu'en emportant leurs papiers les plus précieux, ont laissé une histoire manuscrite du cotlége, depuis la fondation, que M. Daguet se propose d'imprimer prochainement ; mais cette publication sort du domaine de la littérature, sur lequel je tiens à me tenir. En général, les écrivains suisses comprennent bien leur mission, analogue à celle des hommes d'intelligence égarés dans les départements français ; ils s'occupent des questions littéraires cantonales plutôt que fédérales, ils font des monographies qui seront la gloire de notre siècle, en écrivant sur des choses et des hommes qu'ils peuvent étudier longtemps avec amour.

M. Steinlein a publié des études fort curieuses sur la poésie populaire suisse. Il s'est trouvé, chose assez singulière, au dix-huitième siècle, du temps de Gessner, à l'époque où de fades bucoliques étaient à la mode en Allemagne, en 1763, un écrivain suisse, Usteri, qui a le sentiment de la réalité aussi prononcé qu'Henri Monnier. Monsieur Henri, idylle bourgeoise en dialecte de Zurich, renferme des morceaux très-comiques dont il faut citer absolument

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un échantillon pour donner une idée du réalisme d'alors. Ce sont deux bourgeoises complimenteuses qai s'invitent à prendre du café :

a Encore une tasse, cousine. — Merci infiniment. — Ou ne inarche pas sur un pied, cousine. — Allons^ pour le respect que je vous dois. — Encore une tasse, cousine. — Je crois, cousine, que vous voulez me tourmenter; vraiment j'en aurais honte. — Je vous prie, pourquoi des compliments? Toutes les bonnes choses sont par trois. — Eh bien ! puisque vous l'ordonnez. — Encore une tasse, cousine. — Non vraiment, ça me ferait sauter. — 11 y a bien encore un coin de vide; vous voyez, les tasses sont si petites. ;— Mais non, je ne le veux pas. — Je ne vous laisse pas tranquille. — Allons, puisque vous le voulez. — Encore une tasse, cousine. — Mais y pensezrvous, cousine syndique? C'est bien dommage qu'on ne soit pas un tonneau, car de meilleur café ou n'en boit nulle part, il faut le dire. — Eh bien l si je dois vous croire, je vous prie. — Non, non, c'est trop. — Est-ce qu'il vous incommode peut-être? — Oh! pour ça non, cousine syndique, bien au contraire; les maux de tête et d'estomac, je dois le dire, il me les enlève à la minute. — Aussi, dans l'intérêt de votre précieuse santé, encore une tasse, cousine. — Non, non, vous m'excuserez maintenant. Assez,, c'est assez. — Je n'en démords pas. — Je vous en supplie. — C'est pour votre santé. — Alors on ne peut pas refuser. — Encore une tasse, cousine. — Ma foi, je vous assure, j'en ai déjà jusqu'au cou. — Vous badinez, il n'y a qu'à boire. — Oui, mais quelle boisson! et du lait, et du sucre, et des petits pains encore! Pensez-y donc, cousine syndique, je pourrais bien prendre une petite pointe. — Eh bien! nous voulons en courir la chance; j'aimerais tant à vous voir avec une petite pointe. Faitesmoi donc ce plaisir. — A vos périls et risques, cousiue syndique. — Encore une lasse, cousine. — A présent, je rcsle ferme comme un roc; sept tas* es, je pense, c'est quelque chose

de beau; un batteur de blé pourrait à peine en boire autant. — Sept tasses, ça fait un nombre impair; je ne Yeux pas absolument que nous en restions là; cette uuit vous ne pourriez pas dormir. Mais j'aperçois que le café devient un petit peu trouble. Tenez, Lisette, faites-en de l'autre. — Mais voulons-nous la faire venir la seconde cafetière ? je pense que non, car pour dire la vérité, j'en ai vraiment jusqu'au cou. »

Le plus comique de ce dialogue comique vient de ce qu'il est tiré d'un poëme; on a peine à croire que h poésie puisse rendre une conversation aussi vulgaire, si la prosodie patoise n'offrait des libertés qui paraissent de la prose. Mais les poètes qui ont admiré la Mort d'Abel du dessinateur de Zurich, se voileront la face devant ce morceau daguerréotype avec beaucoup de finesse. Cependant, pour ne pas faire charger la tôle du poêle Resiéri d'imprécations par les adversaires du réalisme, il est bon d'ajouter qu'il écrit également des morceaux fort louchants, entre autres la Plainte de la pauvre dame Zicingli.

Pénétré de la même dévotion littéraire, M. F. Bovet a publié deux brochures de la plus haute curiosité : la première contient des Fragments inédits des Confessions de /. /. Rousseau, et la seconde un Discours sur les richesses, tout à fait neuf, du philosophe genevois. C'est surtout par cette dernière brochure qu'on est à même de connaître Jean-Jacques sous un nouveau jour; la quantité de petits papiers à éplucher, qui auraient semblé sans importance à des éditeurs moins intelligents, montre un singulier homme épris au moins autant de la forme que du fond. On l'aurait à peine cru en lisant les livres à idées de l'auteur des Confessions; il a un respect sans pareil pour 1 expression.

« Quant aux pensées, dit M. Bovet, que l'auteur voulait employer dans la suite de son ouvrage, elles sont griffonnées sur un grand nombre de petits morceaux 1 de papier de formes diverses. Tandis que les premières pages, copiées sans trop de ratures, paraissaient avoir reçu leur rédaction définitive, les fragmeuts placés à la suile ne sont que des brouillons. Ce n'est pas toutefois le premier jet de la pensée de Rousseau, car la plupart sont chargés de corrections. Je les ai tous transcrits, quoique quelques-uns ne présentent que peu d'intérêt. On verra que Rousseau notait, à mesure qu'elles lui venaient à l'esprit, non seulement les pensées dont il voulait faire usage, mais même les phrases et expressions qui paiaissaient heureuses et qu'il pensait pouvoir une fois ou une autre placer dans ses écrits. Quoique le soin extrême avec lequel l'illustre écrivain polissait son style soit devenu presque proverbial, celui qui n'a pas vu ses manuscrits ne saurait encore s'en faire une idée. Telle expression, telle image, telle alliance de mots qui parait toute simple et que nous lisons sans y prendre, garde, a été changée et corrigée jusqu'à dix fois; souvent même la phrase a précédé la pensée. »

L'idée du Discours sur les richesses est simple. Un jeune homme, Chrysophile, veut devenir riche afin de faire le bien. Mais, dit l'auteur, quand tu seras riche, resterastu dans les mômes idées? Pour arriver à être riche, il faut que tu commences par devenir avare. Apprends plutôt à mépriser la fortune. Telle est la substance du Discours sur les richesses, qui ne fut pas terminé. A parlir de la première moitié, des pensées apparaissent isolées sous la forme de maximes; elles devaient se fondre dans le discours. QuanJ, aux deux derniers petits morceaux de papier rassemblés avec soin par M. Bovet, le premier contenait ces mots : Ébranle d'un bras nerveux cet affreux

colosse, et le second carré de papier : Osent indignement transformer leurs amis en valets. Ainsi est mise en lumière cette singulière méthode, qui prouve combien le mot avait de valeur pour Jean-Jacques et la façon bizarre dont l'idée germait dans son cerveau. On a peine à comprendre l'insistance singulière que Jean-Jacques attachait au membre de phrase ébranle d'un bras nerveux cet affreux colosse, qui, par l'enflure de l'expression, appartient à l'époque, et rappelle plutôt les préoccupations d'un poëte classique, d'un homme à tragédies, que celles d'un prosateur dont les idées eurent tant d'influence.

M. Bovet me racontait, à l'appui de ces notes, une historiette qu'il tient d'un vieillard quiaconnu Jean- Jacques: Les lettres qu'il écrivait, les plus simples billets, étaient rédigés avec une précaution académique; rien que pour souhaiter le bonjour à un ami, Rousseau faisait des brouillons, raturait et ne croyait jamais livrer de phrase assez parfaite. Un jour cependant, un laquais attendait de lui une réponse pressée; Jean- Jacques se met à son bureau et écrit un billet du premier jet, contre son habitude ; mais à peine le laquais chargé de la réponse était-il parti que le philosophe court après lui dans la rue. Il craignait, dans un billet à main levée, d'avoir laissé quelques taches de style. Il rattrape le domestique, lui reprend son billet et le relit en pleine rue. Mécontent de la rédaction et ne pouvant corriger la lettre sur le coin d'une borne, il dit au laquais d'annoncer à ses maîtres qu'il n'était pas chez lui et qu'il n'a pu répondre. Là-dessus Jean-Jacques s'en revient à la maison , heureux d'avoir dérolft au public une phrase qu'il jugeait sans doute manquer de nombre.

Si 4 LE RÉALISME

Vanité des choses humaines! l'homme est gouverné par le destin. Le meilleur écrivain a des moments d'hallucination où il ne voit plus, où il ne lit plus, où il est incapable de jugement; plus il relit, moins il voit une grosse faute de français qui traverse sa phrase, plus il corrige, et plus il ajoute d'imperfections. Je lisais dernièrement les Confessions, et je ne m'inquiétais guère d'éplucher les fautes, car je les crois nécessaires h un bon livre. En* copiant un passage dont j'avais besoin pour ma citation, je trouvai dans une phrase le verbe avoir répété huit fois.

Indépendamment de manuscrits inédits de Jean-Jacques, M. Bovet doit un jour faire paraître un livre d'une haute curiosité, dont il a en main les matériaux, et qui dévoilera tout à fait Rousseau : ce sont les lettres de tous ses contemporains à lui adressées. Quelle fortune ! Des lettres de Voltaire, de d'Alembert, de Grimm, et surtout des lettres de Diderot, leçhilosophe inconnu; car on peut l'appeler ainsi tant que ses papiers, ses plans, ses notes, ses fragments nombreux, qui sont encore à cette heure perdus dans la poussière d'un grenier de Paris, n'auront pas été publiés. C'est un grand bonheur et un grand honneur pour un écrivain consciencieux que d'avoir une telle mission à remplir. On fait acte de respect et d'intelligence envers les maîtres en imprimant religieusement leurs dernières paroles et leurs bégayements. Les papiers d'un grand homme mort ne renferment-ils pas ses premiers essais lorsque son esprit chancelait encore, et ses dernières pensées alors que l'âge commençait à glacer le sang? Tous »ous devons désirer de connaître à fond nos pères. Après les confessions qu'a laissées Jean-Jacques, il est difficile de compromettre quelqu'un. D'ailleurs il

était dans l'intention de Rousseau de publier tous ces documents ; il en avait chargé ses éditeurs.

Dans ces lettres on a retrouvé une adresse de Rousseau qui était restée inconnue. Le nouvel éditeur en a donné un fac-similé dans le Discours sur les richesses. L'enveloppe ayant été déchirée d'un côté, on lit maintenant :

A Monsieur Monsieur Rousseau rue de Grenelle -St-Hono a ris la rue des Deu à F ho

Jusqu'alors on savait seulement que Rousseau avait demeuré rue de Grenelle-Saint-Honoré, dans un hôtel; mais, malgré les recherches des admirateurs les plus dévoués, il était impossible de découvrir cet hôtel garni, qui avait changé depuis longtemps de destination.

Il y a à Paris un enthousiaste de Jean-Jacques qui laisse bien en arrière ceux qui se sont attachés à la mémoire des hommes de génie; cet enthousiaste, après avoir longtemps balancé entre les diverses rues de Paris dan$ lesquelles avait demeuré Jean-Jacques, finit par s'installer rue de Grenelle-Saint-Honoré, précisément parce qu'elle olïrait un mystère à éclaircir, à savoir, la véritable maison du philosophe. Il commença par acheter tous les livres qui avaient été écrits sur Jean-Jacques, espérant toujours trouver le numéro inconnu, ce petit hôtel modeste sans doute qui avait donné asile à l'écrivain pauvre. A cette époque, les almanachs du commerce, les indicateurs, n'é-

taient pas rédigés avec le développement actuel ; le fameux hôtel restait dans l'obscurité. Pendant trois mois notre enthousiaste visita toutes les maisons les unes après es autres, dérangeant les portiers, les locataires, et sans s'arrêter aux rebuffades que lui valaient des gens qui se souciaient peu de la mémoire du philosophe, qui connaissaient tout au plus son nom par la rue Jean-Jacques, il se livrait à des perquisitions infinies, qui auraient pu faire honneur à un commissaire de police. Malgré ses recherches, l'enthousiaste ne découvrit rien; mais quoiqu'il fût mordu par ce désir de découvertes dont sont atteints tous les collectionneurs, du grand au petit, depuis celui qui fouille les monuments assyriens jusqu'à celui qui recherche un mouchoir de Louis XVII, il s'en consolait; car il avait d'autres découverts non moins importantes. C'était un homme nourri de Rousseau, plus que nourri, on pourrait dire confit; il connaissait les œuvres complètes et les nombreuses éditions à tel point qu'il savait si une virgule avait été ajoutée par un éditeur; il connaissait Jean- Jacques mieux que Jean-Jacques lui-même : je ne parle pas du moral du philosophe, je parle des petits faits. N'ayant jamais passé un jour sans lire un volume du philosophe; ayant noté tous les commentateurs, tous les éditeurs, les biographes, ayant étudié attentivement les contemporains amis ou ennemis, doué d'un esprit de rectitude, mais un peu dans le genre étroit d'un teneur de livres, cependant avec assez de bon sens pour ne pas partager les haines hypocondriaques de Rousseau, il était arrivé à un tel résultat qu'il pouvait dire : « Ici Jean- Jacques se trompe dans les Confessions; il dit n'avoir séjourné qu'une fois à Neufchûtel, il se trompe : il y est

allé deux fols, » et il le prouvait. Il se livrait à des minuties sans pareilles, et ses commentaires sur la volumineuse correspondance imprimée du philosophe l'amenaient à savoir qu'un éditeur s'était trompé quelquefois de jour, quelquefois de date. Cet enthousiaste, tous les ans faisait un voyage en Suisse, s'altachanl spécialement h parcourir les endroits où avait séjourné Rousseau. Une année le voyait à Genève, une autre à l'Ile Saint- Pierre, une autre aux différents lieux décrits dans les Confessions, et il n'emportait qu'un seul volume de Jean- Jacques, n'importe lequel, qu'il lisait et relisait sans cesse pendant son voyage. Quand il avait terminé ses excursions il recommençait, et on le voyait arriver chez quelque compatriote de Rousseau, qu'il savait également un admirateur. « J'ai découvert cette année, disait-il, que dans la soixante-troisième lettre de la correspondance de telle édition on a commis une faute énorme : l'éditeur l'a datée du lundi 17 avril dix-sept cent et tant; eh bien, cette année-là, le lundi n'était pas le 17, c'est un mercredi. » Il ne fallait pas lui dire que peut-être la date était fausse et que peut-être le jour était bon : il se serait emporté; car ses documents, qu'il rédigeait pour lui, qu'il ne montrait à personne, et dont on peut juger de l'étendue par de pareils faits minuscules, étaient chose décisive. Cependant à chaque voyage en Suisse, il se plaignait toujours de n'avoir pu découvrir le numéro de l'hôtel où avait demeuré Jean-Jacques dans la rue do Grenelle-Saint Honoré. Il n'eut connaissance qu'assez tard de la brochure de M. Bovet, et il n'y attachait pas d'abord une grande importance. Au fond, il n'estimait pas les nouveaux commentateurs, et trouvait qu'il avait

déjà bien assez de travail avec les œuvres complètes de Jean -Jacques» sans les augmenter d'oeuvres inédites. Quelqu'un lui ayant dit qu'un fac-similé donnait décidément la véritable adresse de Rousseau, il fut moitié content, moitié jaloux de n'avoir pu découvrir le premier le point douteux. Mais l'adresse ne contenait pas de numéro; car à cette époque le système de numérotage des maisons n'était pas adop'é par la ville de Paris. Ce qui le frappa le plus fut l'indication : a vis la rue des Dew, ce qui voulait dire vraisemblablement : vis-à-vis la rue des Deu. Voilà donc un renseignement. L'hôtel où demeurait Jean- Jacques était vis-fi-vis la rue des Deu... — Deu! s'écria nofre homme, qui chercha d'abord quel nom pouvait commencer par Deu; puis il s'aperçut que la déchirure avait enlevé Yx et qu'il fallait lire des Deux; puis il découvrit sans peine qu'il s'agissait de la rue des Deux- Écus, une vieille rue bien antérieure au séjour de Rousseau. L'hôtel était donc situé en face de la rue des Deux- Écus. Notre homme quitta précipitamment la Suisse et revint à Paris étudier cette maison qui faisait face à la rue indiquée. À peine arrivé, l'enthousiaste sauta. Il n'y avait pas à s'y tromper : la maison qui était en face de la rue des Deux-Écus était vieille, noire, âgée au moins d'un siècle, elle n'avait pas varié, et cette maison qui donna jadis asile à Jean-Jacques, cette maison qui lui avait tant préoccupé l'esprit, l'enthousiaste l'habitait depuis cinq ans.

M. Max Bûchon ; ses œuvres. — Christian, nouvelle inédite du pasteur Bitzius.

Berne, quoique appartenant à la Suisse allemande, est cependant une ville qui peiîche vers la France ; beaucoup d'habitants de la ville parlent français : il y a deux journaux écrits en français. On aime la littérature française dans cette ville, qui n'a que peu à faire pour se dégager de l'influence genevoise. Le pasteur Bitzius (Jérémias Gotthelf) habite près de Berne, mais on ne peut dire qu'il dirige le mouvement littéraire du canton, car il publie ses livres en Allemagne , à Berlin. M. Max Bûchon , demeurant actuellement à Berne, a pensé à la France en traduisant trois écrivains étrangers que nous ne connaissions pas, le poëte Hebel, le romancier Gotthelf et le conteur Aûerbach.

Il a fallu un grand dévouement à M. Max Bûchon pour faire passer dans notre langue ces trois écrivains qui emploient chacun un idiome particulier. Hebel écrit une certaine langue allémanique déjà si différente de l'allemand que le poëte lui-môme ne croyait pas à la possibilité de faire passer ses œuvres en haut allemand : «Ce serait absolument, disait-il, comme si l'on voulait introduire dans la hante société une fille de village en toilette de ville.*» Le pasteur Bitzius (Jérémias Gotthelf) se sert de la lan- • gue bernoise, c'est-à-dire d'un palois qui est à l'allemand ce que le patois picard est à la langue française. Aûer-

bach sème ses contes de mots de terroir, de plaisanteries particulières à la forêt Noire : c'étaient des études d'une grande difficulté qui nous effrayeraient s'il fallait étudier dans notre propre pays les malices de la langue d'oc, les finesses auvergnates ou les farces normandes: aussi fautil tenir un grand compte à M. Max Bûchon d'avoir tenté ces excursions dans des langues étrangères.

Sous peu paraîtront les Nouvelles de M. Gotlhelf , choisies avec un grand soin, et <Toù seront écartées celles qui tendent à moraliser trop directement et à donner aux paysans des tendances politiques. M. Bûchon, quoique exilé, reste pur de politique dans ses écrits ; rien ne trahit, même dans ses préfaces, ses convictions et ses sentiments. H. Golthelf, qui n'a pas cette force, a cependant réussi quelquefois à oublier les passions du moment; alors il excelle à peindre le comique des paysans ; nul ne s'entend mieux que lui à rendre les propos de lessiveuses à la fontaine, les conversations des domestiques de ferme. Il y a du côté de Berne peut-être plus qu'ailleurs un certain esprit, un bon sens comique, une bonne humeur qui datent de loin, et dont on retrouve les traces sur quelques maisons de l'Oberland, où sont inscrites en vieil allemand des légendes courtes, précises et malignes qui m'ont frappé. J'ai relevé deux de ces inscriptions pleines de naturel et de sans-façon :

Mtir

est un beau plaisir

qui coûte bien de l'argent

je ne l'aurais pas cru t

De l'autre côté de la maison on lit encore :

Celui qui veut bâtir

sur la route

doit s'apprêter^

à beaucoup de critiques.

Que ces légendes soient de tradition , qu'elles aient été répétées depuis des siècles, elles n'en montrent pas moins la finesse oberlandaise qui se gausse des passants et qui leur clôt la bouche ; quoique M. Bitzius soit de l'Emmenthal, il n'est pas éloigné de l'Oberland, et son esprit comique tient de celui des paysans oberlandais. La cuisine joue un certain rôle dans le canton de Berne ; on y mange beaucoup. Le romancier a bien peint deux gourmands qui jouent un grand rôle dans Christian, nouvelle, dont je détache un fragment du prochain volume de M. Max Bûchon :

a — Bonsoir, madame, bonsoir, dit une voix à l'angle de la maison; il faut que je voie où vous péchez; nous voudrions manger quelque chose; un petit poisson, ou quelque autre chose de bon, comme on le trouve chez vous; mais nous sommes pressés. Le frère de monsieur notre bailli est avec moi, il aime ce qui est bon. — Comment cela va-t-il, ma chère dame? dit un homme à petites jambes arquées en sabres, marqué de la petite vérole et au (eint jaune pâle, lequel tenait une tabatière à la main. — Comme ça, comme ça, monsieur le greffier, dil l'hôlesse, comme d'habitude; ça va toujours comme ça veut et jamais comme nous voulons. Et là-dessus, elle fit une mine comme si elle allait avaler la tabatière du greffier.

» — Parbleu! dit le greffier, ne vous plaignez pas. Les gens

à qui les poissons courent d'eux-mêmes dans le Ciel, comme à vous, ne doivent pas se plaindre. Je changerais bien volontiers avec vous.

» — Vous plaisantez; vous y regarderiez à deux fois, et quant aux poissons, monsieur le greffier n'a pas à &c plaindre; les plus gras et les plus gros, c'est dans ses filets qu'ils se prennent; et si par-ci par-là un petit poisson s'égare chez nous, ce n'est toujours qu'un petit poisson, un petit goujon, c'est-à-dire des arêtes au lieu de chair. Mais pour quant au poisson, comment le voulez-vous? Est-ce frit, ou à la sauce? ajouta vite l'hôtesse, pour prévenir la réplique à sou atout.

» — Des deux façons, ma chère dame, dit le greffier en prenant une prise; surtout si vous avez de bonnes grosses truites, et uon pas seulement des goujons. D'abord, une demi-douzaine des plus belles; en avez- vous d'une livre? à la sauce, et ensuite un bon plat de friture. Vous la faites très-bieu. On n'en mange nulle part comme ici; seulement la dernière fois elle était peutêtre trop peu frite; aiusi donc, celle fois, un peu plus roussie; le colonel est un gourmand, et je l'ai amené ici exprès. 11 s'imaginait qu'on mangeait ici comme des porcs ; je h.i ai dit que je voulais le conduire quelque part où nous aurions quelque chose comme il n'en aurait trouvé ni en Hollande ni en France; ainsi donc, soigu:>z-nous cela, ma chère dame. A propos : dans la sauce, n'oubliez pas un bon verre de vin x le pain bien grillé et de beaux oignons. Pour un vieil avaloir de troupier comme le sien, il faut des choses fortes, car cela est fait avec du cuir solide. Et à propos, la dernière fois les poissons saignaient encore à la tète; ils étaient une idée trop peu cuits; ainsi donc, vous comprenez, un peu davantage, parce que les gros ont besoin de rester un peu plus sur le feu que les petits.

d — Savez-vous une chose, monsieur le greffier? venez cuisiner vous-même; vous vous en tirerez certainement mieux que moi. Vous pourrez faire cela tout à point à votre convenance, sauf >otrc respect.

» La discussion sur la qualité du vin continue entre les deux gourmands et l'hôtesse qui bientôt se fâche.

d — Permettez, ma chère dame, nous voulons aller voir comment vous prenez le poisson dans le vivier; c'est une chose qui m'a toujours beaucoup intéressé ; vous ne croyez pas. — Colonel, cria-t-il alors du dehors par la fenêtre, venez donc voir le vivier; elles vont chercher le poisson.

» La figure de l'hôtesse devint pareille à un boulet rouge.

» — Mais, vraiment, je croirai bientôt qu'il n'y a plus de diable, ou qu'il commence à vieillir, et ne sert plus à rien, car sans cela il aurait emporté ces vermines de messieurs, avant qu'ils fussent venus patauger par ici, grommela-t-elle, et elle partit, avec la clef et le filet, d'une rapidité qu'on n'eût guère attendue d'une femme de son embonpoint.

» Avec leurs petites jambes, le greffier et le colonel, homme roide, mais bien rasé, comme ils l'étaient encore alors, ne parvinrent pas à la rattraper; et le vivier était déjà ouvert, ainsi que la première victime prise quand ils purent mettre le nez dans l'obscurité de ce réservoir plein d'espérances, où P hôtesse recommençait déjà à promener son filet d'une main habile. Un superbe poisson était déjà dans le grand plat qu'Ursi avait apporté de suite après, avec un autre plat plus petit pour la friture.

» —Mais ce sont des poissons misérables, dit le colonel quand l'hôtesse retira son. filet avec plusieurs poissons, les posa devant elle, et saisit une forte truite, à laquelle d'un pouce vigoureux elle cassa la nuque, tout à fait misérables. En Hollande, on en a de tout autres. On en a de deux pieds de long, et qui pèsent vingt livres; des misères comme ceux-là personne ne les regarde. Ce doit être pour la friture.

» — Au contraire, dit le greffier, c'est pour le plat à la sauce; vous ne sauriez croire combien ils ont la chair délicate, colonel; c'est tout autre chose que ces masses de vingt livres. J'ai aussi été en Hollande, et je sais quelle chair grossière ont ces sortes

954 LE RÉAUSME

de poissons; cela a des fils comme chez nous la plus grossière viande de bœuf.

» — C'est précisément là le meilleur, dit le colonel ; cela ne paraît grossier que sur l'assiette; dans la bouche, ça est fin et délicat comme nn blanc-manger.

» — Pas du tout, colonel; goûtez seulement cette chair-ci, et vous parlerez autrement. Mais, ma chère dame, vous ne choisissez pas du tout, en vérité, dit le greffier, qui devenait inquiet, voyez ces deux-là dans ce coin; ce sont deux jolis morceaux, prenez-les, ils pèsent bien une livre, et même plus.

» Mais, chose curieuse, l'hôtesse ne pouvait attraper ces belles pièces. Elle précipita son filet autour du vivier, le retira et dit : — Ce doit en être un; et elle cassa la nuque à une superbe truite, avant que le greffier eût eu le temps de crier : — Attendez, attendez, ce n'est pas une de mes deux; tenez, les voilà encore.

» Pendant ce temps-là, le colonel continuait à insulter à ces misères, en vantant la Hollande et surtout la France; six victimes étaient déjà sur le plat, que le greffier criait toujours: — Là! làl madame, voilà les bonnes! Donnez-moi donc le filet; ce serait bien le diable si l'on ne pouvait les prendre.

» — Mais, monsieur le greffier, en voilà déjà six, répondit Phôîesse.

» — Quand même il y en aurait douze, ce serait tout à fait égal, dit le greffier, donnez-moi le filet. Sur cela, il s'empare du filet et le plonge dans Peau avec fureur; mais de ces poissons, pas, moyen d'en attraper un; ils disparaissaient comme des éclairs, et quant à poursuivre des éclairs, on sait très-bien que ce n'est pas dans des bureaux de greffier que cela s'apprend. M. le greffier se mettait en fièvre et s' éclaboussait horriblement, quand tout à coup sa perruque tomba dans Peau, sans qu'il pût comprendre comment cela s'était fait; mais dans son ardeur il la fit encore plonger plus profond, au lieu de la repêcher avec son filet. Le colonel ne rit pas peu, et déclara qu'en effet, ni eu

France m en Hollande, il n'avait jamais vu pareil poisson. L'hdtesse contemplait en ricanant l'air piteux avec lequel le greffier regardait sa perruque, tout en disant que ça tournait presque toujours ainsi, quand on voulait se mêler de choses auxquelles on n'entendait rien.

» — Qu'on y entende ou qu'on n'y entende pas, dit le greffier en ressaisissant le filet.

» — Non pas, non pas, dit l'hôtesse; on n'y va pas ainsi avec des poissons dans un vivier, car de ce train-là ils seraient tous morts demain. Voyez, donnez-moi le filet, peut-être réussirat-je maintenant. En effet, du premier coup l'hôtesse attrapa l'un des gros poissons; mais aussitôt eile appela Ursi et dit : — * Prends ceux-là, pendant que j'en pécherai d'autres pour la friture, sans quoi nous n'en finirons pas aujourd'hui.

» — Mais, ma chère dame, et l'autre? dit le greffier; vous n'en avez qu'une.

» — Sept gros poissons pour vous deux ! dit l'hôtesse, et avec cela deux douzaines pour la friture, il me semble que ça peut passer. Si vous n'en avez pas assez, on aura bientôt fait d'en apprêter d'autres. »

Cette citation, mieux que toutes les définitions, fait comprendre le côté comique du romancier bernois, qui, par là, se sépare un peu de M. Aiierbach *. L'auteur des Scènes villageoises de la forêt Noire a plus de sentiment que M. Gotthelf; celui-ci laisse apercevoir plus de bonne

i Depuis, il m'a été donné de lire d'autres romans du pasteur Bitzius, et ma sympathie momentanée a baissé de beaucoup. Manque absolu d'art, littérature de petite ville, romans propres à donner en prix aux bons travailleurs des comices agricoles; M. Bitzius ne sera jamais lu en France, sauf dans les librairies protestantes de la rue Basse-du-Rempart. Il peut se trouver parfois dans les livres de M. Bitzius des détails heureux, mais quelle lourdeur de composition, quel bavardage et quel patois l (Note de 1857.)

humeur et d'esprit joyeux, celui-là plus de mélancolie. Je n'ai vu ni l'un ni l'autre de ces romanciers, je n'ai pu me procurer leurs portraits; mais, par leurs œuvres, je les connais physiquement. Si M. Golthelf était un maigre pasteur, pâle et ascétique, les joues caves, je ne croirais plus jamais à la science instinctive; et, bien certainement, M. Aûerbach, par beaucoup de détails intimes de ses œuvres, par l'analyse des chagrins des paysans, ne peut être un joyeux compagnon chantant à plein gosier. Yvo est le chef-d'œuvre d'Aûerbach comme Ulric le valet de ferme représente le roman le plus réussi de Gotthelf. Ces deux livres , faits avec rien , sont d'autant plus difficiles à analyser, que nous n'avons pas d'œuvres correspondantes en France. Yvo est un jeune garçon qui vit jusqu'à dix ans de la vie de campagne, après quoi on l'envoie au séminaire pour en faire un pasteur. Après quelques années d'études théologiques, les doutes l'assiègent; il ne se sent pas de force à diriger les âmes, il hésite, il combat, et un beau jour il revient au village se faire fermier. Je ne saurais indiquer en peu de mots l'épanouissement des années d'enfance d'Yvo, ses premières sensations pour chaque objet de la nature, sa camaraderie avec un bon garçon de ferme, ses amitiés si tendres avec une jolie enfant de son village : autant vaudrait essayer de raconter une symphonie.

Nous avons eu une traduction d'Yvo à Paris, que personne n'a lue, et qui est allée s'éteindre dans les comptoirs d'un libraire de la rue du Pot-de-Fer. Mais quelle traduction! D'un roman protestant on a fait un roman catholique ; et je ne sais si, malgré les peines du traducteur, l'esprit d'examen et les conclusions ne se tournent

pas contre le catholicisme. Le traducteur, du reste, a avoué, dans sa préface, ses scélératesses avec une grande naïveté. Il y a évidemment un moule pour les traducteurs ; car ils en sortent presque tous avec le même esprit de niaiserie et d'ignorance ; ils arrangent, coupent et assassinent des personnages avec le plus grand sang-froicL ce Nous avons retranché^ disent-ils ordinairement, des personnages dont le langage grossier n'aurait pu être supporté en France. » Ces traducteurs me rappellent l'assassin qui, aux assises, avouait avoir tué un homme parce qu'il était grêlé. La littérature manque malheureusement de police, de juges et de prisons, sans quoi la grande majorité des traducteurs serait exposée à de cruels châtiments, auxquels toutes les intelligences applaudiraient

M. Max Bûchon n'appartient pas à cette classe de traducteurs, par la raison qu'il est lui-même créateur, et qu'il agit à l'égard des maîtres avec de grands respects. Les œuvres complètes d'Aiïerbach, les romans de Golthelf, actuellement sous presse, montreront un modèle de traduction. Je n'ai qu'une petite chicane à lui faire. Pourquoi avoir traduit envers les poésies d'Hebel? Notre langue est si restreinte en face des richesses de langue étrangère, surtout de l'Angleterre et de l'Allemagne, qu'il faut déjà un grand tact pour faire passer dans notre prose un peu étroite l'ampleur de la prose étrangère. C'est presque le chameau entrant dans l'ouverture d'une aiguille. Notre prose fait l'effet d'un laminoir par lequel sortent amincis les produits étrangers soumis à son action. Qu'en serat-il quand il faudra mouler ces produits dans une machine qui se prête si peu au moulage, le vers français,

instrument de torture qui allonge la pensée, qui l'amoindrit, qui lui casse les os, qui lui enlève la voix ? Mais nous avions le plus grand intérêt à connaître Hebel complet. Quelques morceaux jusqu'ici avaient été traduits en France, et l'esprit surnage si la lettre est un peu dénaturée. D'ailleurs M. Bùchon, par son vers franc, rocailleux, prosaïque, ennemi de l'épithète, se rapproche un peu du vrai langage.

Nous avons en France un livre intitulé : Chants populaires de l'Allemagne. Une femme distinguée, qui se cache sous le pseudonyme de Sébastien Albin, a rendu avec une rare vigueur et un grand courage de traduction les chants anciens et modernes de l'Allemagne. Il y a des ballades de Gœthe, de Schiller, de Brentano, d'Arnim, de Rûckert; il y a des chants vigoureux de Luther; il y a aussi des chœurs d'une sauvage énergie des paysans du moyen âge; le romantisme allemand a donné une nouvelle vie aux vieux châteaux des bord* du Rhin. Les poètes patriotiques sonnent la trompette; les uns disent leurs plaintes dans des vers d'amour, les autres se moquent de l'amour. Au milieu de ce volume curieux, rempli de toutes les passions des poètes, j'ai été frappé par de petites pièces de vers domestiques, qui ne ressemblent en rien aux autres morceaux.

C'est la vie du paysan dans toute sa simplicité ; ce sont ses joies, ses bonheurs, ses tristesses, les jours de pluie, les jours de soleil, pendant qu'il fume une grosse pipe de buis, avec des sculptures comiques et grossières de la forêt Noire.

Ce qui séduit tout d'abord dans ces poésies, c'est la grande sincérité de i'amteur qui illumine chaque v»rs. On

se sent entraîné vers ces douces peintures, de telle sorte qu'on a envie de se faire immédiatement protestant. Il n'est pas besoin de lire la biographie de Fauteur pour sentir qu'il est vrai, et que, pour écrire ainsi, il a fallu un vif amour de la campagne et de la nature.

Non pas que la nature soit traitée dans les tons crus du réalisme ; au contraire, l'auteur est aussi maniéré que le peintre Watteau, mais en sens contraire. Si nos Français du dix-huitième siècle mettaient de la poudre aux arbres et faisaient de tout paysage un lieu propre au débarquement de Cythère, l'Allemand Hebel ne trouve pas la natur^ assez paysanne, et il lui met de gros sabots. Une rivière passe à Hausen, petit village peuplé exclusivement de luthériens : Hebel va habiller sa rivière en fille protestante; ce n'est plus l'eau qui court, c'est une jeune fille en corsage vert, en plastron de velours 'bordé de rouge tendre, avec deux grandes nattes; enfin tout le costume d'une servante^endimanchée du pays d'Hausen. Tout devient humain, vivant, les jours de la semaine, comme dans la fameuse ballade du Dimanche matin qui cause avec le samedi. On voit le soleil fumer sa pipe comme un brave Allemand; les petits oiseaux se disent bonjour dans le feuillage ; les arbres, dans l'hiver, mettent leur perruque de neige; le nouvel an va frapper à la porte de chacun du village, et apporte à tous un cadeau, des conseils, une douce parole de consolation et d'espoir; les moineaux jurent sacrebleu comme un charretier.

Tel est Hebel à la surface. Certes, le procédé est facile, d'une imitation commode. Toute l'Allemagne a abusé de cette manière, qui est venue plus d'une fois se jeter sous la plume des poètes français. Le fameux Jean Grain

d'Orge de Burns n'est pas autre chose; niais, sous cet habit plaisant, que de grandes qualités se trouvent dans Hebel, qu'il est impossible d'imiter! Quel est celui qui rendra le charme de la vie domestique s'il n'y croit pas? Un écrivain libertin pourra-t-il cacher sous une enveloppe villageoise les principes éternels de morale, de devoir, d'honneur? Quel autre qu'un honnête pasteur protestant chantera la grandeur du travail, le contentement de l'esprit, la sérénité du cœur? Cela ne s'imite pas.

Tous les jours nous cherchons de nouvelles formes au roman ; nous y transportons l'archéologie, le moyen âge, l'horrible, le baroque, le grotesque, le goguenard, l%galanterie, le cynisme, les mauvais lieux, les maladies nouvelles de notre siècle, le patois des champs, l'honnêteté ou la débauche, l'adultère et la chasteté. Depuis vingt ans le roman a essayé de tout et s'est lassé de tout. Des formes les plus bizarres on en arrive aux formes les plus simples, de la langue la plus colorée à la langue la plus crue.

La maladie de notre temps a été la recherche ardente de procédés nouveaux, qui, du reste, servenf merveilleusement une absence trop grande d'idées et d'observations.

Le langage le plus magnifique, qui voile la pauvreté de sentiments humains, me fait penser aux épées de fonctionnaires municipaux de province : la garde est en nacre, la lame est en bois; mais aussi, je suis plein de reconnaissance pour les esprits chercheurs, bourrés d'idées, qui se soucient médiocrement de la forme souvent pénible et pareille à un écheveau emmêlé. J'admets les formes les plus bizarres, les plus maniérées, les plus tourmentées, quand le fond en vaut la peine.

Certainement personne, après avoir lu les poésies ailemaniques de Hebel, n'est tenté de le chagriner pour avoir travesti d'une façon rustiquement plaisante les choses de la nature. D'ailleurs, Gœlhe et Jean-Paul, qui ne prodiguaient pas leurs admirations, ont traité Hebel en maître et ont applaudi des premiers à ses poésies.

Hebel, Burns et Pierre Dupont ont un lien de parenté par le vif et réel amour de la campagne ; mais Hebel se sépare du poëte irlandais et du poëte populaire français par une. morale douce et persuasive. Burns et Pierre Dupont se sont laissé entraîner aux colères politiques ; ils tiennent d'une main la flûte champêtre et de l'autre la pioche ; ce sont deux paysans qui vivent heureux au sein de la nature, mais qui, de temps en temps, se réveillent l'esprit froissé par la politique. Hebel ne sait pas ce qu'est le gouvernement : il se promène par les champs, regardant les cerisiers avec l'inquiétude d'un homme qui craint la rougeole pour ses enfants; car le cerisier représente la provision de kirsch pour l'année; il promène les idées du prochain sermon qu'il prononcera devant les habitants de Schewetlingen ; il fume sa pipe de bois avec le calme d'un digne ministre protestant, et il s'écrie h chaque saison : « Qu'on est heureux d'avoir une pipe à fumer! » Ce qu'il connaît de la ville, c'est le cri du guet, c'est l'horloge, c'est la garde civile; mais il ne s'inquiète guère des longs articles ennuyeux des gazettes. Douce et tranquille vie que celle de ce brave poëte, dont on peut se rendre compte des sermons par une nouvelle de Toppferl Le journal de Lavater, qu'on ne connaît pas en France, rend bien le type de ces poètes et pasteurs protestants qui tiennent le milieu entre la Suisse et l'Allemagne, et qui vi-

vaient à l'écart dans une jolie cabane de bois -à un Mage et une balustrade s'avançant au-devant de la maison, et un grand arbre au-dessus de la maison. Vie pure, touchante, consacrée au bien et au développement des bons sentiments dans l'esprit des paysans.

La forme employée par Hebel, le soleil qui fume sa pipe, par exemple, était un moyen pour frapper plus vivement l'esprit de ses naïfs lecteurs. C'est une petite adresse, en même temps qu'une petite flatterie, qui n'a rien de choquant dans le langage particulier dont se servait le poëte. Les vers de Hebel ne sont pas plus de l'allemand que les poésies du perruquier Jasmin ne sont du français; aussi en a-t-on fait des éditions traduites en allemand, car les Allemands ne connaissent pas plus ce patois que nous le patois picard.

Hebel est un des poëtês les plus curieux de l'Allemagne de la fin du dix-huitième siècle ; il restera évidemment et tiendra une place honorable au milieu de la petite pha+ lange qui a compté pour chefs Gœthe, Schiller, Jean-Paul Richter et Hoffmann. L'Allemagne a produit beaucoup d'esprits intelligents, curieux à étudier; mais ce sont des esprits de second ordre. Il n'y a eu que quatre hommes véritablement grands, et en même temps qu'eux Hebel, plutôt Suisse qu'Allemand.

Hebel est un poëte sincère ; il n'a pas mis de paysans en scène parce qu'alors le vent littéraire tournait du côté de la campagne ; il les a peints parce qu'il les connaissait, ne les perdait pas de vue et les aimait. C'est chez lui qu'il est curieux d'étudier l'art à tendances. Hebel fut ministre protestant comme M. Gotthelf ; mais il avait en partage une bonté et une tendresse évangéliques. L'amour de la

nature éclate à chaque vers et le ramène à la Providence. Quand il enseigne, sa morale se fait douce et se cache sous un petit drame domestique, sous les actes les plus naturels de la vie. La pipe de porcelaine, le kirsch, tout lui sert de matière à poésie ; jamais rien de convenu ne sort de sa plume, par une bonne raison : il a peu produit, cinquante ou soixante morceaux seulement. Hebel a eu le grçtnd bonheur de ne pas faire des poésies en poëte. S'il a écrit ses idylles rurales, c'est qu'il avait le mal du pays, lorsque, professeur à Carlsruhe, il revoyait en imagination son beau pays de Bâle et sa hien-aimée la rivière de la Wiese, qu'il regarde un peu comme une jolie paysanne. Tout enfant, Hebel eut une naïveté poétique qu'il garda sa vie durant. Un de ses biographes raeonte qu'au sortir de l'école il ramassait le plus qu'il pouvait de chrysalides; il leur creusait une petite tombe à chacune, et sur la tombe U plantait une croix en attendant le jour de leur résurrection. M. Max Bùchon a cité dans son avant-propos une lettre charmante dans laquelle le poëte raconte son entrevue avec une célèbre comédienne allemande, qui, pour lui faire honneur, récita en plein théâtre et devant lui la jolie poésie qui a pour titre Préférence. Cette lettre, qui montre un pasteur protestant fort négligé dans ses vêtements, se rendant dans la loge d'une reine de théâtre, et qui poussa Hebel à l'embrasser (Céladt bon I dit-il), vaut, par sa simplicité, un de ses meilleurs poëmes.

Malgré l'enveloppe sauvage et patoise dont sont hérissées les poésies de Hebel, et qui les fait ressembler à une noix dans son écorce de brou ou à un marron avec ses épines, les traducteurs n'ont pas reculé devant cette langue allémanique formée d'ancien allemand, de patois 4e

canton, de monosyllabes français et italiens, de mots à terminaisons de voyelles. Les poésies d'Hebel aujourd'hui sont populaires en Allemagne, où le moindre paysan les sait par cœur. La vogue d'Hermann et Dorothée, de Goethe, fut grande de son temps., Mais qu'il y a loin de ces aspirations du poëte de la cour de Weymar à ces cris de regret qui poussaient Hebel à écrire pour lui ses sensations du pays ; car il n'eut pas l'intention d'abord de les publier, il ne s'en croyait pas digne, et il fallut que quelquesuns de ses amis le forçassent à celte publication. *

Heureux poëte 1 il a écrit quand il éprouvait une sensation; il n'a pas fait commerce de ses vers, il a eu une vie modeste et tranquille. Aujourd'hui, le dernier paysan allemand sait son nom.

Si M. Bùchon n'avait reçu en naissant que les aptitudes de second ordre qui conviennent à un traducteur, son travail aurait moins de mérite : il y a des spécialités qui se lancent dans telle voie, parce que cette voie répond à leur tempérament; quelques-unes résolvent des problèmes effrayants sans connaître la science ; d'autres retiendraient dix langues à la fois après avoir causé avec des étrangers ; cela est un don naturel, connu sous le nom de facilité. L'élude, les patientes recherches, l'intelligence n'ont rien de commun dans ces aptitudes ; mais M. Max Bûchon est poëte, il était prosateur avant d'avoir fréquenté les conteurs étrangers, et j'ai noté dans le Val d'Héry, idylle salinoise, publiée en 1848, avant la fureur des romans campagnards, une petite description qui montre combien le poëte comprend la nature et avec quel bonheur il en empreint sa prose. C'est une description des Prés-Thiennaud, près de Salins ;

« Avec ses grands carrés de blés verts et de navettes défleuries, ses près tout blancs de marguerites, ses touffes de lurquies naissants, de champs de pommes de terre aux teintes encore brunes, sa ceinture de haies vives, et son encadrement de vineuses collines, toute cette plaine, à pareille heure, semble vraiment, se pâmer d'amour sous le regard brûlant de ce généreux soleil; ce sont dans tous les arbres des bourdonnements d'abeilles et des frémissements d'oiseaux qui n'en finissent plus; pas plus que n'en finissent en haut les fanfares des alouettes; pas plus que n'en finissent en bas, dans les herbes, les mille cris perçants des scarabées, des grosses mouches et des cigales; pas plus que n'en finit encore le murmure assoupissant de l'eau, derrière les saules de la rivière.

» A chaque coup de vent il s'exhale de toutes ces choses d'immenses bouffées des plus vivifiants parfums que Ton croit d'abord voir trembler un instant, comme une natte impalpable, à quelques pieds du sol, pour aller battre ensuite, par grandes vagues, les collines de Prailles et de Fosse-Fleurie, de Coulange et de Gr aile-Oiseau, de Prè-Mourol et de Côte-au-Belîlre, qui se les renvoient entre elles a*ec la plus fraternelle courtoisie. »

M. Max Bùchon a fait suivre sa traduction d'Hebel de Scènes champêtres qui lui appartiennent en propre, et qui montrent un poëte sous la peau du traducteur. Sous ce titre sont dépeints avec exactitude les habitants des campagnes, leurs usages, leurs mœurs, les ouvriers des villages, les animaux, les travaux des champs ; c'est une galerie de tableaux flamands dont certains sont réussis complètement. La Foire n'a jamais trouvé de peintre plus mouvementé qui, dans un petit cadre, sût faire passer une multitude considérable de curieux, de marchands, de bêtes à cornes, de maquignons. Et quel tapage I quel

brait! les marchands appellent les passants, tes paysans fris boivent dans les cafés-billards, les aveugles chantent

. . Quelque ass«sinat, rimé Dieu sait comment, Et dont chacun pourtant se munit lestement...

Les vaches s'élancent furieuses à travers les boutiques et renversent les étalages :

Plus loin, c'est un cheval, un ruban sur la queue, Qu'on fait trotter devant des gens en blouse bleue, Et qui ne comprend pas qu'on lui serve à 4a fqis Tant d'éloges d'un jour et tant de coups de fouet.

Comme poëte descriptif, M. Max Bùchon se montre d'une grande supériorité dans le morceau intitulé la Pâte au four. C'est un intérieur complet :

Le dressoir, dont souvent on lave chaque planche, Se redresse tout fier de sa vaisselle blanche, Alignant sur trois rangs, aux voyantes couleurs, Ses assiettes à cog ei ses grands plats à fleurs.

On voit d'un coup d'œil la marmite, le plat à barbe, l'arrosoir, la salière, même le vieux balai caché dans un coin, l'horloge dans sa longue boite et le chat qui, Wotti sur la fenêtre, suit d'un œil en dessous les moucherons qui volent contre les carreaux. Mais le silence est tout à coup rompu par les enfants qui reviennent de l'école en chantant, et qui ont aperçu dans l'écuelle le beurre et les œufs frais préparés pour le gâteau. Ils s'approchent, louchent à la farine, en couvrent leurs habits comme s'ils avaient été au moulin...

Heureux si même, ht las! ils ne sont pas en train De sauter, pour mieux voir, les trois dans le pétrin.

L£ RÉALISME ftft

Uafe feroaière ne reodrait pas mieux compte de la caisson des gâteaux et de l'enfournemeat et du cléfournemeûi -et des mystères du four.

Le four est chaud; il faut en retirer la braise, Et l'écouvillonner, pour qu'en cette fournaise Las pains et les gâteaux, si mous en s'installa»*, Ne s'assimilent pas quelque charbon brûlant.

Sur la pelle d'abord les bons gâteaux s'étendent, Aux applaudissements de ceux qui les attendent; Puis c'est le tour des pains, qu'on a soin de rouler Dans les gaudes, afin qu'ils n'aillent pas coller. •

Ces pains ont d'abord l'air d'autant de têtes chauves; Mais bientôt la chaleur les fait devenir fauves, Et parfois on dirait, de leurs flancs échauffés, Qu'il s'échappe, en cuisant, des soupirs étouffés.

Bans les Scènes champêtres de M. Bûchon, une des meilleures pièces, à mon avis, est le Dimanche matin; c'est une paysanne çui se lamente de tout ce qu'elle a à faire avant d'aller à l'église, et qui, en pensant aux Taches à traire, aux enfants à nettoyer, à ia soupe à préparer, s'écrie :

Je ne comprends, ma foi, pas bien à quel propos On dit que le dimanche est un jour de repos.

En quelques vers tout le remue-ménage de la ferme est trieni décrit : il manque des boutons au pantalon du mari, il veut de l'eau bouillante pour sa barbe, puis il se coupe, il jure :

Ensuite, pour sa barbe, il veut de l'eau bouillante. U y va d'une main si lourde et si violente, Qu'il se coupe et qu'il jure, et me refuse «et Le miroir que j'attends pour mettre mon bonnet.

Tout ce qui tient à la campagne, les animaux, le cochon, les poules, est décrit avec un grand soin ; les petits marchands ambulants sont peints en pied, et ont également l'honneur d'un cadre. Mais il ne faut pas croire que le poëte soit purement descriptif ; il ne voit pas que la forme et la couleur. Aussi le morceau intitulé les Foins est-il un de ceux* que je préfère ; le poëte étudie les secrets enfantements de la terre, le travail perpétuel de la création, la sève qui monte dans les racines :

Oh! comme la nature est riante, et comme eUe Ferait couler à flots, de sa forte mamelle, Si nous l'interrogions, moins grossiers ou moqueurs, La santé dans nos corps et l'amour dans nos cœurs*.

Nul sentiment amer, nulle trace de regrets ne paraissent sous la plume du poëte, quand il chante les montagnes de la Franche-Comté. El cependant qui plus que l'auteur a aimé sa province, lui qui ne Ta jamais quittée, lui qui n'a jamais voulu se mêler au mouvement parisien ! À Paris, H. Max Bûchon eût été poète à sa fantaisie, sans inquiéter personne; il est plus difficile d'être poëte en province, on froisse trop d'amours-propres.

Le moindre mot détruit tout un passé tranquille, honnête et laborieux. M. Max Biichon l'a éprouvé. Aujourd'hui, dans un beau pays, bienveillant pour les étrangers, le poëte n'en est pas moins sur la terre étrangère. Mais n'est-il pas dans la destinée du poëte d'amasser toutes les souffrances, de les garder en soi, de les caresser, d'en

i On ne manquera pas d'affirmer que ces petits tableaux flamands sont mon idéal en poésie. Qui oserait nier les grands souffles de la Bible et de Sbakspeare?

souffrir et de les aimer, pour, quand le cœur sera plein de larmes, les égoutler une à une sur Te papier, et laisser un petit morceau de poésie lel que le Mal du pays, de Wyss:

« Mon cœur, mon cœur, pourquoi si triste? Pourquoi ces douleurs, ces soupirs? Il fait si beau sur la terre étrangère : mon cœur, mon cœur, que te manque-t-il donc?

» — Ce qui me manque, hélas! tout me manque. Ici je suis comme perdu.' Si belle que soit la terre étrangère, elle ne sera jamais le pays.

» Ah ! je voudrais retourner au pays, mais bientôt, oh ! oui, bientôt. Je voudrais revoir mon père et ma mère, ma montagne, mes rochers, mes forêts.

, » Je voudrais revoir la petite maison brune; devant toutes les portes, des voisins qui saluent cordialement, et une joyeuse fête chez nous. '

» Ici personne ne nous aime, personne ne nous tend si amicablement sa main, et pas un enfant ne veut me sourire comme dans mon pays.

» Mon cœur, mon cœur, à la garde de Dieu! c'est une souffrance... Ah! résigne-toi. Si le Seigneur le veut, il fera sans doute que nous soyons bientôt au pays. »

Août 1853.

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