‹ Le réalismeChapitre 19 sur 20 · LETTRE A H. LOUIS VEUILLOT · texte numérisé non relu

LETTRE A H. LOUIS VEUILLOT

Le vif intérêt que vous prenez aux lettres, monsieur, me fait vous adresser cette étude que je vous engage fortement à lire ; elle vous délassera, je l'espère, des tensions d'une polémique religieuse dont vous semblez sortir victorieux : quoique frivole en apparence, cette lettre se rattache par un certain côté aux questions que vous ne dédaignez pas de traiter.

Une Vieille Maîtresse accolée à votre nom, monsieur, semblerait à beaucoup de vos pieux lecteurs une injure, un manque de respect et de délicatesse ; mais déjà vous avez deviné qu'il s'agit du livre d'un de vos admirateurs, d'un défenseur zélé du trône et de l'autel, d'un ennemi des encyclopédistes, d'un homme bien élevé, littérateur par hasard, d'un dandy, M. Barbey d'Aurevilly.

Son roman m'a semblé tellement curieux que je l'ai relu deux fois à un an de distance, et que j'ai passé près de huit jours à en extraire des notes précieuses : je ne comprends pas son peu de succès en librairie, et je l'attribue au format dans lequel il a été publié tout d'abord. Le titre est excellent, rempli de promesses; généralement

la librairie aime ce mot de maîtresse, qui semble être l'apanage de la littérature depuis une dizaine d'années. Courtisanes, aventurières, femmes entretenues, loretles, dames du demi-monde sont excessivement demandées sur la place parisienne.

On a vendu jadis un mauvais livre dont le succès est dû exclusivement à son titre : Voyage autour de ma maitresse. La fortune a été subite d'études plus acres et plus réelles : les Maîtresses parisiennes, de M. Arnould Frémy. Comment se fait-il que M. Cadot n'ait pas bénéficié amplement du titre affriolant d't/ns Vieille Maîtresse ? C'est ce que je peux vous dire en un mot. La librairie de cabinet de lecture, en format in-octavo, a été tuée par la fortune immense de l'in-dix-huit à uri franc.

M. Barbey d'Aurevilly est arrivé un peu tard avec sa Vieille Maîtresse, dont le défaut est d'être trop distinguée pour les lecteurs habituels de cabinet de lecture. Grisettes, commis, laquais et cuisinières sont les fidèles qui contribuent à la fortune du petit temple noir, où la nourriture de l'âme se paye deux sous le volume crasseux.

« Je désirerais un ouvrage intéressant, dit une femme de chambre romanesque, qui entre timidement dans ce sanctuaire dont M. Dumas est le pape.

» — Je vous recommande ce livre, dit la dame du cabinet en présentant Une Vieille Maîtresse, il est fort bien écrit. »

Là-dessus la jeune femme de chambre s'en va le cœur palpitant des plaisirs de lecture qu'elle va se donner la nuit ; en chemin elle feuillette l'ouvrage et tombe sur te passage suivant :

a Madame de Mendoze avait cette lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la

maison d'Autriche. Issue d'une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des nombreux bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand, qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de Rubens. Ce bouillonnement d'un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu pénétré des lèvres; ce trait héréditaire et dépaysé dans ce suave et calme visage était le sceau de pourpre d'une destinée. » (T. I, p. 58.)

A la lecture de cette phrase, voilà une femme inquiète, qui croit d'abord s'être trompée, qui aura mal lu, saule une ligne, que le bruit des voitures, le choc des passants auront troublée, et elle relit, surprise, se demandant quels singuliers personnages historiques sont-celà qui apportent en dot une lèvre roulée comme une grappe de rubis.

Chaque mot est pour elle une source d'étonnement profond, le liquide cinabre de la bouche , le cot^s flave, le sang bouillonnant qui trahit tout à coup sa rutilance sous un tissu pénétré, la destinée couronnée d'un sceau de pourpre, plissent le front de la romanesque femme de chambre, qui sent qu'elle n'est pas digne de pénétrer dans les alcôves de la maison de Bourgogne où se fabriquent ces admirables lèvres roulées que la maison d'Autriche couvrira un jour de baisers.

Il n'y a que vous, monsieur, pour comprendre ces délicatesses, en sonder l'origine et deviner le mal qu'elles ont coûté à leur auteur, Balzac, quand il était quintessencié, M. Sainte-Beuve, quand il est naturel, pourraient servir de juges et de pairs à M. Barbey d'Aurevilly, dont la faute a été grande de s'adresser à la librairie de cabinet de lecture pour répandre son œuvre dans le public.

On dit que ce roman, mal compris dans l'origine, sera réimprimé prochainement par la maison Jacottet et Bourdillat dans le format à un franc. J'ai voulu m'associer aux efforts de ces courageux éditeurs et appeler l'attention du lecteur sur une œuvre rare, comme il s'en publie peu aujourd'hui.

Il y a beaucoup de portraits dans ce roman; l'auteur s'est complu à les fouiller et à en donner un masque saillant. Si ces personnages du grand monde parlent élégamment, M. d'Aurevilly, suivant les lois modernes du roman, leur a donné un corps et s'est ingénié à les rendre visibles. En cela il a raison : il est important de rendre des passions en môme temps que l'enveloppe de ces passions ; il est utile de montrer l'enveloppe de chair, mais aussi l'enveloppe de drap.

Les auteurs dramatiques du dix-liuilième siècle avaient adopté, pour mieux faire comprendre leur œuvre, de donner un sommaire précieux pour l'acteur. Dès la première page d'une pièce de théâtre il était dit si Sainval était un baron et s'il portait des bottes à revers jaunes ; avant d'étudier son rôle, l'actrice savait que miss Sydonie était une franche coquette; dont la taille était emprisonnée dans un spencer de velours noir.

Pour rendre ma critique intéressante, monsieur, je vais adopter ce système, qui, en quelques lignes extraites de l'auteur même, met à nu ses personnages et supplée au* efforls du critique qu'on peut accuser trop souvent d'analyse mensongère.

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