‹ Le réalismeChapitre 20 sur 20 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

Vellini (la vieille maîtresse).

« Vellini était petite et maigre. Sa peau, qui manquait ordi-

uairement de transparence, était d'un ton presque aussi foncé que le vin extrait du raisin brûlé de son pays. Son front, projeté durement en avant, paraissait d'autant plus bombé que le oez se creusait un peu à la racine; une bouche trop grande, estompée d'un duvet noir bleu, avec la poitrine extrêmement plate de la senora, lui donnait fort un air de garçon déguisé. » (T. I, p. 95.) a Son nez, commencé par un peintre kalmouk, finissait eu narines entrouvertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. » (T. I, p. 95.)

Ceci, monsieur, n'est qu'un léger crayon de la Vellini; nous la retrouverons plus tard avec tous ses charmes ; je vais, si vous le permettez, vous soumettre le profil de son amant.

Ryno de Marigny.

« Le voile diaphane et brun, délicatement lamé d'or de la moustache orientale qui lui retombait sur la bouche, cachait mal le dédain de ses lèvres. Ses cheveux, qu'il portait longs et qu'il soignait avec un culte indigne d'un homme d'esprit, répétaient gravement les caillettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l'intelligence se jouaient dans l'ombre creusée des méplats i . »

La marquise de Flers (belle-mère future de Ryno de Marigny).

a Malgré de nombreuses fantaisies, dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec uue précaution et une ha. bilelé si félines sur l'extrémité de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu'elle passa pour Hermine de fait et de nom. Elle s'appelait Hermine d'Arc, marquise de Fiers. » (T. I, p. 37.)

Hermangarde de Polastron [petite-fille de la marquise de Fiers, plus tard femme de M. Ryno de Marigny).

i Par une légèreté inconcevable, j'ai oublié de noter le volume et la page d'où est extrait ce portrait remarquable; mais j'en garantis

Si sa grand'mère, — madame de Fiers, — est « une éclatante blonde, piquante comme une brune, Hermangarde est blinde aussi, comme toutes les de Fiers, mais d'un blond d'or fluide; elle avait un teint pétri de lait et de lumière. Dieu seul était asseï grand coloriste pour étendre un vermillon sur cette blancheur, pour y broyer la rougeur sainte de la pudeur et de l'amour. »

Vicomte Eloy de Bourlande, Chastenay de Prosnt (ami de la marquise de Fiers).

11 était « de ces vieillards qui eussent regardé Suzanne par le trou de la serrure. » (T. I, p. 26.)

« La marquise de Fiers comparait sa conversation à des œufs brouillés aux pointes d'asperges. » (T. II, p. 459.)

Dans les lettres du vicomte de Prosny, « le trait n'y manquait pas, mais il était noyé dans les flots troubles d'une albumineuse verbosité. » (T. II, p. 159.)

Madame Martyre de Mendoze (ex-maîtresse de Byno de Marigny).

« Le cœur de feu de cette femme brûlait dans le corps vaporeusement opalisé d'un séraphin. » (T. I, p. 157.)

Oliva-la-Rousse (femme de chambre de la Fellini). « Son ondoyante taille profilait d'alliciantes ombres sur les draperies qu'elle éclairait en passant *. »

Tels sont, monsieur, les premiers rôles de ce drame en

1 Encore un oubli impardonnable du tome et de la page. Cette femme de chambre, « aux cheveux d'un rouge flamboyant, » m'a distrait par ses ombres aUiciantes. N'étant pas éclairé par cet adjectif, j'ai dû me déranger de ma table, aller à ma bibliothèque, ouvrir un dictionnaire, lequel ne m'a donné aucun renseignement. 11 m'a fallu sortir, courir la ville, acheter un dictionnaire de Bescherelle dont le prix est de cinquante francs. Voilà où mène la conscience littéraire! L'auteur m'en saura-t-il quelque gré, surtout si j'ajoute que M. Bescherelle aine garde le plus profond silence sur l'adjectif alliciant. L'année prochaine j'achèterai le nouveau dictionnaire de M. Poitevin, et, en 1668, celui de M. La Châtre.

trois volumes, dont l'action se passe dans les salons du faubourg Saint-Germain, et, plus tard, au bord de la mer, dans un château isolé de la Normandie.

Je pense que vous serez satisfait de n'avoir pas à lire ces études sur la petite bourgeoisie, qui, par ses passions médiocres, par son caractère étroit, ses habitudes rétrécies, offre peu d'intérêt aux gens de bon goût. Ici nous allons voir se dérouler une action en plein faubourg Saint- Germain, décrite par un homme qui y appartient. Aussi son style s'en ressent-il, il est au-dessus du commun, travaillé, ample, couvert de broderies ; ce n'est pas ce misérable et pauvre style bourgeois, sec, haché menu, dont la fatale tradition nous vient de Voltaire. Quand les passions sont nobles, le style doit l'être également ; autrement il jurerait par sa simplicité et son naturel avec de grands personnages qui dédaignent les qualités bourgeoises. * Je vais essayer de ne pas trop m'intercaler entre vous et le roman, car je tiens à faire parler l'auteur le plus possible ; il y a tout à gagner à recueillir les perles et les bijoux qui sortent de cette plume aristocratique.

La marquise de Fiers a pensé à donner sa fille en mariage à M. Ryno de Merigny, un roué dont la réputation est grande dans le faubourg Saint-Germain ; elle sait que Ryno est attaché à une vieille maltresse : ces sortes d'attachement sont d'autant plus dangereux qu'ils sont souvent inexplicables, et elle consulte le vieux vicomte de Prosny, qui connaît la Vellini.

Madame de Fiers est une de ces séduisantes créatures qui pouvait sous l'ancien régime « recevoir son amant dans des draps de satin noir; » avec elle il était permis de tout dire, elle comprenait la passion et l'excusait : ce n'é-

taient pas quelques amours de jeunesse de M. de Marigny qui pouvaient l'effrayer sur l'avenir conjugal de sa petitefille. Dans lafcie de Varennes, suivant M. Barbey d'Aurevilly, on n'a pas de ces préjugés :

« Quoi! s'écrie la vieille marquise, mon petit-fils de choix est un affreux monsieur Lovelaee parce qu'il a eu quelques femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas d'Aquinavec un paroissien de velours fermé d'or! » (T. I, p. \8.)

Par ce mot vous jugerez le caractère de la séduisante vieille femme qui, a mieux que Mirabeau, emporta en mourant les lambeaux de la monarchie. » (T. III, p. 319.) Vous approuverez certainement, monsieur, cette épigramme lancée en passant à un homme qui trahit la cause de la noblesse pour se ranger du côté des révolutionnaires. Mais je ne veux pas m'appesanlir sur la politique, il faut décrire l'appartement de la marquise :

« Celait le boudoir d'une femme qui n'avait jamais boudé infiniment, mais qui ne boudait plus du tout. » (T. I, p. 6.)

Une femme, madame d'Artelles, que Ryno a eue, veut lui nuire dans l'esprit de la marquise ; mais

« Madame de Fiers allongea sa main restée kelle au bout d'un bras qui avait été beau, inclina la théière et versa le breuvage musqué dans la tasse de son amie, madame d'Artelles, comme •pour lui faire digérer, — ce qu'évidemment elle ne digérait pas, — le mariage de la petite-Ûlle et le calme de la grand'mère. » (T.I,p.ll.)

Car <c la marquise de Fiers était une femme de sens qui avait eu des sens. » (T. I, p. 56.)

La conversation de ces deux spirituels vieillards entraîne jusqu'à l'auteur lui-môme, qui met dans la main du vicomte de Prosny « une badine qui survivait à tous les les badvnages de sa trop badine jeunesse.» (T. III, p. 323.)

Madame de Sévigné, dans ses badinages épistolaires, n'eût pas mieux dit.

Je regretterai seulement une légère faute #3 détail dans le portrait du vicomte. « Il avait pris en vieillissant, dit M. Barbey d'Aurevilly, la risible et déplorable habitude de répéter à chaque bout de phrase la locution demaniêre que. » • .

Le romancier, séduit par le réalisme, a placé à tout propos ce fameux de manière que dont l'effet insupportable n'est nullement comique pour le lecteur. Ce sont des mots qu'il faut laisser à M. Henry Monnier : un vicomte peut avoir cette déplorable habitude, mais il est mieux de la cacher, d'autant que par la nature grave et pompeuse son talent, M. Barbey d'Aurevilly ignore les lois du comique en littérature, et qu'il ne saurait placer à propos ces répétitions de mots, dont le secret est réservé aux vaudevillistes du Palais-Royal et aux romanciers de bas étage.

Je préfère le trait suivant : M. de Prosny, envoyé par la marquise de Fiers chez Vellini pour la faire parler de Ryno, s'y rend après un dîner en ville; Vellini lui tend la main, mais le vieux vicomte, qui, à la page 92 du tome I,

« Venait de baiser celle de ses anciennes amours, et qui avait la lèvre humide encore de la liqueur des lies de madame d'Artelles, serra celte main, mais n'osa l'embrasser. »

C'est bien là le type d'un vicomte qui se laisse aller à la vieillesse et qui oublie d'essuyer sa bouche après le repas ; mais il n'en avait pas moins « la finesse de l'ambre dont il était parfumé, o (T. I, p. 109.) Vellini n'a qu'à bien se tenir devant le vieux roué !

L'ameublement de la Vellini est sombre, en velours couleur froc de capucin, les ornements sont de bronze.

« On eût pu se croire chez un homme, dit M. Barbey d'Aurevilly, mais quel homme? Un homme d'action ou un penseur. » A son arrivée, le vicomte de Prosny la trouve couchée sur une magnifique peau de tigre. »

Ce tigre, monsieur, quoique empaillé, n'en joue pas moins un rôle considérable dans le roman. Vellini s'ennuyait, et, « pour passer le temps, elle eût jeté Prosny au tigre sur lequel elle était couchée, si l'animal avait vécu. » (T. I, p. 98.)

M. de Prosny lui annonce le futur mariage de

Marigny.

« — Je le sais, reprit-elle en portant vivement à sa bouche la main qu'elle avait mise sous la griffe d'or de la peau du tigre. — La griffe acérée, trop durement appuyée par elle, avait trouvé le sang qui coulait el qu'elle suça tranquillement. » (T. I, p. 402.)

M. Ryno racontera plus tard à sa future belle-mère ses amours avec la vieille maltresse ; lui non plus n'oubliera pas le tigre.

« Quand Vellini entrait, elle bondissait dans mes bras, et c'était avec les mouvemenls des tigresses amoureuses qu'elle ae roulait sur mes tapis en m'y entraînant avec elle. » (T. I f p. 274.)

Le vicomte ne comprend pas que la Vellini reste calme à la nouvelle du mariage de son amant : « Comment s'expliquer que la senora restera tranquillement sur sa peau de tigre, au lieu de devenir tigresse elle-même? » (T. I, p. 110.)

Je me reproche maintenant de ne pas avoir indiqué le tigre dans le nombre des personnages du roman ; il m'était facile de le définir : Un tigre empaillé, personnage muet* Mais je répare mes torts, ce tigre me plaît et je veux en donner encore un dernier crayon.

Le feuillet 120 du tome I nous montre dans les bras l'un de l'autre Ryno et Vellini : « Couple étrange qui parlait ainsi, avec des lèvres qui venaient de se joindre, — plus fabuleux à ce qu'il semblait que le monstre sur le dos duquel il était assis. » Ai-je l'imagination libertine? mais ce couple étrange et fabuleux me remplit le cerveau d'images singulières et troublantes.

La vieille maltresse, d'ailleurs, est capable de tout, malgré son ameublement de penseur : « Sang mêlé de Goth et de Sarrasin, » née « dans les Al-cazars, » le vicomte de Prosny la trouve « digne de figurer au premier rang des impures de monseigneur le comte d'Artois. »(T. I,p. 71.)

A la page 28 du premier volume, la marquise de Fiers s'écrie : « Laide ou non, celte femme serait le résumé de toutes les séductions des autres, enfin une espèce de maîtresse-sérail. » Même à la fin du livre (T. III, p. 263), Ryno déclare que « avec une inflexion de ses membres de mollusque, dont les articulations ont des mouvements de velours, la Vellini faisait tout à coup relever les désirs entortillés au fond de son âme. »

Le vicomte appelait aussi l'Espagnole « le flacon de poivre rouge de M. de Marigny » (t. I, p. 149) ; et, malgré cette piquante définition, M. de Prosny se demandait encore au second volume (p. 2) : « Sirène du diable, de quels œufs d'esturgeon salés as-tu donc nourri ton Marigny pendant tant d'années pour le faire revenir à toi? »

Ce flacon de poivre rouge, ces œufs d'esturgeon salés, cette conversation d'œufs brouillés aux pointes d'asperges ne sentent-ils pas trop la cuisine? Je demanderai à M. le docteur Véron ce qu'il en pense.

Le début est consacré à l'analyse de cette femme curieuse pour laquelle M. Barbey d'Aurevilly a épuisé toutes les touches d'un pinceau délicat, qui va môme se tremper aux sources du musée secret du roi de Naples. Tout à l'heure, monsieur, nous verrons agir la vieille maltresse; il en est encore temps, fermez cette brochure, car quoique exprimée en termes du meilleur ton, la peinture est vive, et je ne suis pas homme à glisser, à la place de l'Imitation, un volume des Liaisons dangereuses.

Maintenant que vous êtes prévenu, je continue mon analyse, la conscience en paix ; vous ne m'accuserez pas de renouveler la scène du Faust où Méphistophélès, pour troubler les prières de Marguerite à l'église, remplace son livre de messe par un cahier de figures obscènes.

En entrant chez Vellini, le vicomte avait remarqué que « sa tête trop penchée, et qui semblait emporter le poids de son corps, lui donnait quelque chose d'oblique et de torve. » (T. I, p. 94.) Le penseur torve s'ennuyait, pour parler français ; mais M. d'Aurevilly n'est pas de l'avis de Marc Aurèle, qui s'écrie dans son admirable Traité de morale : « Méprise l'élégance dans les pensées. »

Est-ce pour donner une idée de ses séductions que l'Espagnole tout à coup jette en l'air sa pantoufle? Monsieur, n'allez pas plus loin dans cette lecture, je vous en conjure ; cette citation me fait frémir, et c'est encore une des plus chastes :

« Ce mouvement découvrit une jambe délicieuse de promesse et de perdition qui donna comme un soufflet du diable dans les yeux alléchés du vicomte de Prosny. C'était une de ces jambes journées pour faire vibrer, dans les plus folles danses de l'amour, le carillon de tous les grelots de la Fantaisie, et autour desquelles l'imagination émouslillée s'enroule, frétille et se tord

en montant plus haut, comme an pampre de flammes monte autour d'un thyrse. » (T. I, p. 405.)

Un regret étant donné au fâcheux emploi que l'auteur fait de sa plume, vous remarquerez avec moi, monsieur, combien M. Barbey d'Aurevilly est prodigue d'incidentes explicatives et délerminatives. Pour lui, une incidente, dont je ne conteste pas l'utilité grammaticale, est toujours grosse d'autres incidentes; elle en met au monde une immense quantité.

Érasme, si j'ai bonne mémoire, donnait un sage conseil à ses enfants, c'était de faire l'anatomie d'une phrase et d'en séparer les principaux membres un à un, afin d'en vérifier les véritables fonctions. Vous plairait-il, monsieur, de faire un peu d'anatomie pédante et d'enfoncer le scalpel dans ces incidentes?

« C'était une de ces jambes tournées pour faire vibrer, » (première incidente — dans les folles danses de l'amour), « le carillon de tous les grelots de la Fantaisie, » (seconde incidente — et autour desquelles l'imagination émous(Ulée s'enroule, frétille et se tord), (troisième incidente greffée sur la seconde — en montant plus haut), (quatrième incidente issue de la troisième génération — comme un pamr pre de flammes monte autour d'un thyrse).

A coup sûr Érasme eût conseillé de jeter au feu deux ou trois de ces belles incidentes, s'attachant seulement & l'harmonie de la phrase. Quant au sens de ce délicat m montant plus Imut, jamais les enfants d'un tel homme n'eussent pensé à de telles gesticulations. Nous en verrons bien d'autres de cette personne dont M. d'Aurevilly a dit :

«i Pour l'aimer, il fallait être un poète ou un homme corrompu. »

Je laisse à penser si la marquise de Fiers est effrayée d'un tel portrait de femme et si elle craint de donner en mariage sa petite-fille à un homme enchaîné par une imagination tellement émouslillée. Pour sortir d'embarras, la marquise fera appel à la sincérité de Ryno lui-môme; d'après son récit, elle jugera de la force de son attachement.

C'est alors seulement qu'apparaît Ryno de Marigny, un mélange de don Juan, de Lovelace et de vicomte dé Valmont.

Suivant madame d'Artelles qui le connaît bien (T. I, p. 21):

« Ses passions sont des passions de maître. — D'un froncement de sourcils il fait obéir et trembler les femmes. — Il les magnétise avec des flatteries adorables ou des impertinences qu'il double de tendresses. — Il a des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver. — • Mais ces entortillements de serpent câlin aux pieds des femmes ne sont que l'expression de son orgueil et de son mépris pour elles. »

Quel homme! quel lionl quel tigre plutôt, car nous allons voir reparaître ce carnassier qui est décidément affectionné par M. d'Aurevilly. Pour lui, il définirait volontiers : le tigre, source de comparaisons pour les romanciers.

« Ses yeux avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang. f>

Les femmes aimaient « cet amoureux à longm crinière »

(souligné par l'auteur). (T. I, p. 144.)

« Les femmes avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, les dures prunelles fauves qui, dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert (où habite sans doute le tigre), dont le vent a ridé les sables. » (T. 1, p. 445.)

300 LE IVÉALISM&

C'est ici généralement que Fauteur se regarde dans son miroir à barbe : si j'ajoute que l'ombre creusée se joue dans les méplats de M. d'Aurevilly , je me trompe , de M. Ryno de Marigny, nous aurons un portrait de dandy assez remarquable. Je conseillerai à M. Barbey de ne plus se servi? des méplats, on en a trop abusé : c'est un mot qui a roulé depuis longtemps les salles des commissairespriseurs, où il a été adjugé pour une somme très-faible; à peine l'auteur en tirerait-il quelques francs au marché du Temple.

J'allais oublier qu'à la page 202 , tome II, on retrouve Marigny, « que ses amis de Paris appelaient le Fier Sicambre. » Ces amis-là n'élaient pas très* spirituels; mais à la même page, pour donner une dernière touche à ce portrait que sans doute M. Barbey d'Aurevilly s'imagine faire suite à la collection d'eaux-fortes de Van Dyck , le romancier ajoute : Il était « léonin, diraient les écrivains de ce temps-ci. » C'est encore un souvenir du tigre dont le romancier affuble gratuitement les écrivains de ce tempsci, qui n'ont pas tous ces préoccupations de jardin des Plantes.

Je suis fâché de contredire M. d'Aurevilly ; mais un écrivain de ce temps-ci, qui dirait d'un de ses héros : il est léonin, n'aurait pas fait preuve d'une imagination surprenante. Je laisse donc léonin à son compte; M. Barbey et non pas un autre a trouvé l'adjectif léonin. Qu'il le garde dans ses cages !

Ryno de Marigny ne veut pas cacher à madame de Fiers ses anciennes amours avec la Vellini, et il lui en fait un tel portrait, que j'ai dû classer les diverses épithètes l'une après l'autre, en manière de litanies; car si

je n'avais pas adopté une telle méthode , il me faudrait citer tout l'ouvrage.

Vellini. « Au cœur aux battements incoercibles. » (T. I, p. 288.)

Id. « Au front couvert de vapeurs plus épaisses que tous les miasmes du lac de Camarma, remués par une foudre qui s'y serait éleinte. » Que d'incidentes ! (T. 111, p. 262.)

Id, « Qui, suivant madame d'Artelles, faisait rêver jusqu'aux vieillards. » Les italiques sont de l'auteur. (T. II, p. 498.)

Id. « Aux sourcils presque barrés qui dansaient sur ses yeux une danse formidable. » (T. H, p. 277.)

Id. « La Mauricaude des rivières. » (T. III, p. 42.)

Id. « Louve amaigrie. » La ménagerie! (T. III, p. 70.)

Id. « Au front méchant et bombé 1

ld. a Aux regards qui contiendraient un lion. » Toujours la ménagerie! (T. 1U, p. 448.)

Id. « A l'étrange œil noir, si profond qu'il semble doublé de deux prunelles. » (T. 111, p. 237.)

Id. a Vieille aigle plumée par la vie. » Encore la ménagerie! (T. 111, p. 75.)

Id. « Capouanne de la vie parisienne. » (T. III, p. 96.)

Id. Petite femme jaune et maigre, « elre sans rayons. » (T. I, p. 245.)

Id. a A l'œil noir et épais comme du bitume.» (T. I, p. 224.)

Id. « Aux yeux frangés d'airain. » (T. 1, p. 259.)

Id. « Aux yeux vampires. » Que de mal se donne l'auteur pour les yeux! (T. I, p. 264.)

Id. « Séduisante comme le démon, elle en avait le buste svelle et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et la laideur expressive, audacieuse et sombre. »

(T. i, P . zw.)

Id. a Infernale Malagaisc, démon immobile et nonchalant

3ui, le cigare allumé, semblait sucer du feu avec es lèvres incombustibles. » (T. I, p. 246.) ld. <t Altiére, sourde-muette de cœur et d'esprit. » (T. I,

p. 2*8.) ld. « Aux deux yeux de tigre, faux et froids. »

J'avais cru noter tous les effets de ce tigre , il revient

3Qf LE RÉALISME

encore. Cette persistance dans une même comparaison laisserait penser que M. d'Aurevilly a été directeur d'une ménagerie ambulante.

Après cette litanie, où les yeux tiennent tant de place, la marquise de Fiers veut connaître encore les habitudes, les coutumes , les sens de cette penseur. Le vicomte de Prosny l'avait déjà montrée en « peignoir souffre ', l'épaulé couverte d'un duvet brun et pressé, — corps chétif qui force les meilleurs buses d'acier. » (T. II, p. 179.) Ryno de Marigny dépeint sa maltresse avec les « épaules bronzées d'une enfant qui n'est pas formée encore. » Sa robe de coupe étrangère était de satin sombre, à reflets verts, décolletée. Habituellement elle portait un grand éventail de satin noir sans paillettes. Les paillettes ne conviennent pas aux penseurs. « Elle avait les hanches plus élégantes que fortes , mais la chute audacieuse des reins accusait l'origine mauresque. » (T. I, p. 197.)

Ces hanches jouent un grand rôle dans le roman ; à un certain moment *< deux éclairs, dit Ryno, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d'une souple et nerveuse panthère. » (T. I, p. 198.) Nous avons déjà compté un tigre, une louve et un lion, nous lui joindrons encore cette panthère. La collection s'enrichit.

A une époque où l'instrumentation se faisait remarquer par une simplicité naïve, le chef d'orchestre se retournait

i Souffre pour soufre. M. Barbey a quelque prétention à changer l'orthographe. Il écrit également alchool au lieu d'alcool. Cette H qui s'élève fièrement au milieu du mot lui semble sans doute un are de triomphe sous lequel passe plus aisément sa pensée triomphante. Les deux ff de soufre sont plus imitatives; elles font fJ fi fï f! fi Vous soufflez dessus, il est impossible de les éteindre. Soufre avec une seule f est froid, banal, moins incandescent.

vers ses musiciens en leur criant : « Gare aux croches 1 » Toutes les fois que je veux citer huit lignes de H. d'Aurevilly, je suis tenté de crier à mes lecteurs : « Gare aux incidentes!»

« Vellini se renversait sur le dossier de son fauteuil avec des torsions enivrantes, et il n'y avait pas jusqu'à sa voit de contralto, — d'un sexe un peu indécis, tant elle était mâle! — qui ne donnât aux imaginations des curiosités plus embrasées que les désirs, et ne réveillât dans les âmes l'instinct des voluptés coupables,—- le rêve endormi des plaisirs fabuleux! » (T. I,p. 200.)

J'ai renoncé à analyser de telles phrases , un mot de paysan pourra seul rendre cette manière décrire : « C'est vouloir boire du lait avec une fourchette; » mais que cela se raconte à la marquise de Fiers, voilà ce que je ne puis comprendre. Quelle est la mère assez dénaturée pour jeter sa fille dans les bras d'un homme qui peint sa dépravation en de telles phrases?

Je sais que le romancier dit quelque part que Vellini « tantalisait l'esprit de la marquise » (p. 198, t. II); et j'ai presque envie de laisser à mes lecteurs le soin de deviner ce rébus. Ce tantalisait est d'un goût suprême; mais M. Barbey ne recule devant aucune audace de mots pour étonner le public; après M. Petrus Borel, de défunte mémoire, on ne trouverait pas un écrivain plus chercheur et plus excentrique. Malheureusement l'image ne vient jamais exacte dans son cerveau ; on dirait qu'il ne voit pas, qu'il n'a jamajs regardé le côté matériel des objets qu'il emploie dans ses comparaisons. Exemple :

ce Vellini frappa du fouet la crinière des deux chevaux de tête qui, sous le vent de flamme de celte caresse mordante, bondirent, se cabrèrent et, ê'encapuchonmrU dans les rênes tendues, frémirent d'être si bien 'contenus. » (T. II, p. 485.)

Un coup de fouet qui devient une caresse mordante, des rênes qui forment un capuchon à un cheval, semblent le dernier degré de la myopie. Un aveugle emploierait des comparaisons plus justes, car il se donnerait la p^ine de palper les rênes, et il reconnaîtrait au toucher que ce sont des bandes de cuir longues et étroites qui ne peuvent encapuchonner quoi que ce soit.

M. d'Aurevilly se dit un admirateur violent de M. de Maislre, dont, par parenthèse , il a donné une mauvaise étude dans ses Prophètes du passé. Avant tout, M. de Maistre est un écrivain; il doit sa vitalité actuelle à sa forme positive, brutale et nelte. Comment se fait-il que M. d'Aurevilly, qui admire le fond de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg 9 n'ait pas fait attention à sa forme? Il aurait vu que l'image, chez M. de Maistre, est simple, concise, et va droit au but , sans les terribles incidentes dont j'ai déjà trop parlé.

M. de Maistre, dans une lettre à son fils : « Souvenezvous que vous êtes devant mes yeux comme mes paupières. » Voilà la véritable image, de celles que M. d'Aurevilly trouverait à profusion dans la Bible, dans les poèmes indiens, dans toutes les littératures orientales, dans les grands poèmes nationaux du Nord , dans Shakspeare à foison. Que dit Yago dans Othello? « Mes idées tiennent au cerveau comme de la glu sur du drap ; je ne puis les en arracher sans emporter la pièce. » Mais quand je redoublerai mes citations, je désespère d'apprendre ce que c'est que Y Image, sa force et sa puissance, à un de ces esprits faux dont l'illustre Broussais a dit :

<t Les phrénologistes ont remarqué que les hommes chez qui l'organe de la comparaison est excessif, deviennent inintelligibles

pour beaucoup de lecteurs qui trouvent une grande difficulté à décomposer leurs métaphores et à les réduire à de simples comparaisons. Gomme les comparaisons ne sont pas toujours justes, les hommes qui en font un grand usage doivent souvent se tromper; et c'est ce qu'ont exprimé les mêmes phrénologistes, en disant que ces hommes sentencieux sont plus plausibles qu'exacts dans leurs inductions, et donnent souvent des coïncidences superficielles entre les choses pour des similitudes parfaites. »

Je ne connais pas M. d'Aurevilly, mais il doit avoir l'organe de la comparaison malheureusement très-développé.

Il faut revenir aux singulières confidences de M. de Marigny et parler des « premiers quinze jours , consacrés par les bouleversantes surprises d'une volupté torréfiante, par des découvertes dans les jouissances d'un amour qui peut tout et veut tout. » (T. I, p. 277.)

Je comprends maintenant l'utilité du langage, entortillé : il y a là cinq petits mots d'une syllabe qui sont trop clairs cette fois et qui ne cachent rien *. Je renvoie mes lecteurs à la contemplation de certaines peintures antiques que les possesseurs couvrent habituellement d'un voile prudent.

« Le front de la Vellini, que léchaient en passant les flammes de la passion satisfaite, même quand sa bouche criait de plaisir, restait impénétrable. » (T. I, p. 280.)

Eh bien, le croira-t-on? au milieu de ce fouillis malsain , il se dégage une certaine passion purement sen-

1 Ces cinq mots nets et malheureusement trop clairs sont les seuls mots courts de roman. Ils me surprenaient : aussi ne suis-je pas surpris s'ils font tache au milieu de cette prose maniérée; ces cinq mots sont de l'abbé Sieyès, qui a dit de Bonaparte, après le 18 brumaire : a Messieurs, nous avons un maître; ce jeune homme sait tout, peut tout it veut tout. »

suelie, corrompue et corruptrice, qui fait oublier l'indigence de ce style si pompeux en apparence. Dans ces trois volumes, il y a un volume, le premier. Littérature de décadence, il est vrai, de piment, d'alchool (avec un fc), littérature d'homme blasé qui a épuisé jusqu'à la dernière goutte toutes les recherches d'une ardente volupté, littérature bestiale de sang et de tigre quei pour l'honneur de M. d'Aurevilly, je veux bien croire une affectation, une sorte de dandysme.

Si Ryno est tellement attaché à la Vellini, c'est qu'il a bu de son sang.

« — J'ai donc bu de ton sang, dit-elle avec une inexprimable fierté de sensuelle tendresse. — Ils disent dans mon pays que c'est un charme... que quand on a bu du sang l'un de l'autre, rien ne peut plus séparer la vie, rompre la chaîne de l'amour. Aussi veux-je, Ryno, que tu boives de mon sang comme j'ai bu du lien v . Tu en boiras, n'est-ce pas, mon amour?... » (T. I, p. 269.)

Ryno boit donc du sang de sa maîtresse :

a II me semblait que c'était du feu liquide, ce que je buvais ! » (T. I, p. 271.)

C'est ce que l'auteur appellera la page 33 du deuxième volume : « Le talisman du sang bu ensemble. » Aussi la Vellini s'écrie : « Mon ami de sangl » Il y a une prétention dans tous ces mots mal réussis qui, quelquefois, font songer au premier drame de M. Dumas : Angèle.

a — Oui, s'écria-l-elle avec un orgueil rayonnant, — je n'étais ta maîtresse qu'ici; à présent je la serai partout. J'étais la femme légitime d'un baronnet anglais, sir Réginald Annesley. Je ne suis plus que Vellini la Malagaise, la maîtresse publique de Ryno de Marigny. » (T. I, p. 282.)

Ne semble-t-il pas que madame Dorval eût bien dit

cette littérature? Plus tard Vellini va accoucher au pied des Alpes :

« Je vis je ne sais quel effarement d'angoisse passer dans se9 yeux noirs, qui pleuraient leur fen dans les miens et qui m'interceptaient le ciel. » (T. I, p. 257,)

Des yeux qui pleurent du feu dans d'autres yeux. Pauvre langue française 1

« Il y avait dans cette brune fille de Malaga, dernière palpitation peut-être de ce sang mauresque qui, en coulant pendant des siècles sur tous les bûchers de l'Espagne, les avait mieux allumés que les torches des bourreaux, une sensuelle ardeur irrésistible et qui se retrouvait encore dans les plus chastes instincts de son être. » (T. I, p. 500.)

On brûle l'enfant derrière Trieste, sur les bords de l'Adriatique.

« Vellini était plus maîtresse que mère. Elle était si complètement organisée pour la volupté, qu'il la lui fallait toujours, même le cœur brisé par l'angoisse. Elle s'y rejetait avec une avidité vorace et sombre, et comme toujours depuis que nous vivions ensemble, elle me la faisait partager. » (T. I, p. 508.)

Au moment de se séparer :

« Le vertige nous reprit, dit Ryno, nous roula aux bras l'un de l'autre, et le cœur plein de la ferme résolution de nous quitter, nous ressuscitâmes encore, sans l'amour, la plus folle des heures de notre amour... Au moment de nous séparer, nous jetâmes au passé cet adieu brûlant, nous bûmes en son honneur cette dernière coupe.

» Avec l'audace d'une vieille marquise d'esprit qui marcha sur un talon rouge, c'était le coup de l'ètrier, dit madame de Fiers. »

Le premier volume se termine sur ce joli mot.

Je ne sais ce que pense le faubourg Saint-Germain de ces peintures de marquise : aussi, après la confidence de la nuit, Marigny craint d'avoir trop parlé.

« Les yeux de lynx que M. de Marigny avait eu raison de ne pas craindre le regardèrent avec une finesse aimable et tendre, épithètes bien jeunes pour des yeux de soixante-quinze ans, mais justes pour celte femme, éternellement adorable d'esprit et de cœur, que les matérialistes de son temps, qui niaient l'immortalité de l'âme, — s'ils avaient vécu autant qu'elle, auraient considéré comme une très-forte objection. » (T. .11, p. 42.)

Après celte phrase où les incidentes redoublées s'accumulent d'une façon abominable, madame de Fiers pardonne à son gendre pour sa sincérité.

« — Une grand'mère, dit-elle, c'est deux mères l'une sur Tautre. (T. H, p. 252.)

Ce mot prétentieux aurait pu être écrit par madame Lafarge. Les Heures de prison sont de la môme école : il y est souvent question de Y Imitation, mais dans le style sincère de M. d'Aurevilly.

Enfin, nous allons quitter la Vellini ," cette « vieille aigle plumée par la vie » (toujours la littérature du jardin des Plantes), cette femme aux yeux vampires, etc., pour une jeune personne chaste dont la pureté a donné infiniment de tracas à la plhme de Fauteur, mademoiselle Hermangarde de Polastron.

a 11 y avait, capricieusement assise sur un coussin de divan, une jeune toile dont le profil, éclairé par Pécarlate reflet de la braise, ressemblait à la belle médaille grecque qui représente Syracuse, non sur du bronze alors, mais sur un fond d'or enflammé. » (T. I, p. 7.)

Ceux qui ne comprendraient pas sont priés de passer aux bureaux du Pays, journal de l'Empire, de deux à quatre heures; M. d'Aurevilly se fera un réel plaisir d'ouvrir la serrure de ses phrases :

« Hermangarde était digne de son nom carlovingien. » (T. ï, p. <0.)

Polastron est-il carlovingien également I Ne le retrouverait-on pas dans le répertoire d'Arnal ? Je m'explique maintenant pourquoi les amis de M. de Marigny l'appelaient « le fier Sicambre. » C'était pour faire pendant au prénom carlovingien d'Hermangarde et au nom mérovingien de Polastron.

« Depuis cinq minutes Ryoo aimait, et pour la première fois, — sensation étrange et maudite! — il tremblait de ne pas être aimé. »

Cette sensation étrange et maudite de la page 66 du premier volume n'est-elle pas tombée de la poche trouée du vieil Antony ?

Ryno triomphe de mademoiselle Hermangarde. En pouvait-il être autrement ?

« L'amour qu'il inspire, disait une femme, doit être de V émotion en permanence. » (T. II, p. 98.)

M. de Marigny avait d'ailleurs pour se faire aimer des moyens tels qu'il est bon d'en donner la recette aux jeunes gens naïfs.

«c Je crois avoir été éloquent cette nuit-là, dit Ryno. Je parlai à madame Annesley un langage qui sortit sans effort de mon âme combattue, et qui aurait donné à toutes les femmes ce double frisson de la fièvre du cœur. Ce fut comme un mélange d'adoration idolâtre et de délestalion inouïe, de flatterie caressante et d'impertinence hautaine, d'assurance et de doute, de glace et de feu ; une espèce de bain russe intellectuel, et dans lequel je plongeai, pour les assouplir, les nerfs de cette femme qui ne faiblirent pas une seule fois. » (T. I, p. 208.)

Ainsi il est entendu qu'avec des bains russes intellectuels dans lesquels on plonge les nerfs de femme, il est facile d'en triompher.

a Mademoiselle de Polastron n'avait p3S le teint de brugnon mûr de la marquise sa giand'mère. » (T. I, p. 46.)

Maïs

« Il y avait en elle quelque chose d'entr'ouveet et de caché, d'enroulé, de mi-clos, dont l'effet était irrésistible*.. Le contour visible plongeait dans l'infini du rêve. Accumulation de mystères! (s'écrie M. Barbey intrigué.) C'était par le mystère qu'elle prenait le cœur et la pensée. Espèce de sphinx sans raillerie,-* à force de beauté pure^de câline, de pudique attitude. (T.ï, p. 49.)

Nous n'avons pas fini avec mademoiselle de Polastron :

a Le vermillon de ses joues, aussi éclatant que la bande écarlate des lèvres, montrait assez que sous le marbre éblouissant de blancheur, il y a\ait un sang vivant qui ne demandait à couler que pour la gloire de l'amour. » (T. I, p. 451.)

M. Barbey a un faible pour l'apostrophe. Il y a dans son livre encore plus d'apostrophes que de tigres.

« Influence des sentiments les plus vainqueurs! Cette svelte fille, celle belle gtterrière, comme dit Shakspeare de Oesdémoue, avait les mouvements appesantis des êtres qui succombent sous les plénitudes de leur propre coeur. » (T. I, p. 451 .)

Mais c'est à la messe de mariage que mademoiselle de Polastron est précieuse, elle « qui avait la grave et romanesque grandeur de son nom et d'une figure d'histoire. » (T. II, p. 227.) ce Elle dépassait les femmes de ce siècle et leurs morbidezzes. »

J'ai déjà averti M. d'Aurevilly de la vétusté des méplats dont on ne donnerait pas deux sous au Temple: morbidesse est aussi usé que méplat, ifn'a plus cours; les bulletins commerciaux des journaux ont même supprimé de leurs colonnes ce mot morbidesse qui s'est tenu assez ferme il y a vingt ans. Malgré de généreux efforts pour rajeunir ce nom par l'adjonction de deux % à la place de deux s, ce mot a été reconnu sous son masque italien, et, dans un bal distingué, il serait jeté honteusement à k

porte comme cacochyme et plein de catarrhes romantiques.

« A la messe de mariage, mademoiselle de Polaslron portait son voile de malines (je supprime deux incidentes) de manière à justifier ce grand nom de la fille de Charlemagne qu'on avait osé lui donner. » (T. H, p. 53.)

Chacun surtout remarquait « ses bandeaux blonds et lisses comme de l'or en fusion coulant vers ses tempes. » (T. II, p. 227.)

Nécessairement, à cette cérémonie nuptiale, assistent toutes les femmes sacrifiées par M. de Marigny. L'auteur, qui a déjà donné tant d'épilhètes à son « ancienne maltresse, » en retrouve encore quelques-unes en ce moment solennel. Dans cette solennité, il abandonne les cages des animaux carnassiers et va étudier la montre des serpents : on sait qu'il est d'habitude aux noces de porter des habits neufs.

Madame de Mendoze rencontre, en prenant de Teau bénite, le jour du mariage de Ryno, « une femme mince et cambrée qui, comme une vipère dressée sur sa queue, comme la gûivre du blason des Sforza, lui lançait deux yeux d'escarboucles, opiniâtrement dévorants. » (T. II, p. 73.)

C'était Vellini habillée d'une robe de satin luisant recouvert de dentelles noires, une mantille sur la tête.

« Peut-être parmi ces femmes du monde qui baissaient alors leurs longues paupières hypocrites sur leurs missels, peut-être s'en Irouvait-il plusieurs que M. de Marigny avait eues. (T. II, p. 64.)

Ce mot avoir en parlant d'une femme qu'on a possédée, l'auteur y tient beaucoup ; il le met dans la bouche de ses personnages, lui-même s'en sert avec une complaisance qui prouve le prix qu'il y attache.

Il faut que je sois profondément bourgeois, mais je ne puis supporter ce mot, et je ne l'ai jamais entendu dans la bouche d'hommes distingués, à plus forte raison dans leurs écrits. M. Barbey dira de moi ce qu'il a dit des journalistes : a Ce sont des champignons exquis quand ils ne sont pas empoisonnés *. »

Ce que Vellini avait prédit ne tarda pas à arriver. « — Tu passeras sur le cœur de la jeune fille que ta épouses pour me revenir. » (T. I, p. 122.) Après un certain séjour dans un vieux château de la Normandie, la Vellini reparait, et Ryno retourne à elle.

Vellini demeure au hameau du Bas-Hamet, chez des

pécheurs, elle couche sur la paille :

« Ainsi des tuyaux luisants de blé égrené et de tiges de colza défleuries, voilà comme cette Capouanne de la rie parisienne avait remplacé le lit en satin et la peau de tigre aux griffes d'or. » {T. III, p. 96.)

De même que dans les symphonies de Mozart, où le motif principal reparaît dans mille endroits différents, le fameux tigre empaillé du penseur se montre encore une fois. L'auteur tient à ce qu'on ne l'oublie pas; si un jour il faisait un drame avec son roman et que le parterre, dans un enthousiasme que je veux bien supposer, rappelât les acteurs : — Tous ! tous ! suivant la mode du boulevard, M. Barbey exigerait que son tigre empaillé vint recevoir, avec

> Je préfère laisser parler un ami de l'auteur, on homme distingué, II. de Custine :

c Le langage de l'intimité en bonne compagnie est quelquefois de si mauvais goût, que nous n'oserions risquer ici les propres expressions des personnages distingués que nous .mettons en scène...

» Faire ressortir ce qu'il y a de mauvais dans le bon ton est une tàcbe très-uelicaU. » (De Ccstcte, k Monde ctmmt il es/.)

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les principaux acteurs de sa pièce, les hommages du public. Vellini, dans cette pauvre cabane, a apporté sa robe singulière de satin chamois avec des nœuds flottants de ruban noir ; mais le costume de Ryno!

« Un bonnet de martre, — poétique fantaisie d'Hermangarde, — et une redingote d'un vert sombre, serrée à la taille et bordée de martre comme le bonnet. La jupe de celte redingote, on* doyant comme la fustanelle d'un Grec, tombait au genou sur * ses boites à moitié plissées où reluisaient des éperons d'acier. Ainsi vêtu, il avait l'air de quelque mystérieux chasseur des Alpes ou d'un chevalier des temps anciens. » (T. 111, p. 404.)

Ainsi vêtu, Ryno ressemble à un premier rôle de FAmbigu-Comique. Du reste, je connais depuis longtemps celte redingote d'un vert sombre, serrée à la taille, qui a fait imprimer dans les petits journaux, à propos de H. d'Aurevilly : «Il a le style corset, x> plaisanterie qui ne sera comprise que d'une vingtaine de personnes.

« Vellini me fixa (Ryno) avec ses yeux fascinateurs qui m'en* trèrent dans le cœur comme deux épées torses. » (T. 1, p. 240.)

« Déjà Ryno la regardait : il se perdait dans ses yeux agrandis, dont l'iris dilaté par la passion rallumée semblait avoir envahi, absorbé la cornée bleuâtre. » (T. III, p. 442.) "

cacophraste! cacologue! cacophile ! cacomane !

« Pour orner le français de nouvelles parures, Je hasarde en mes vers d'insolentes figures, »

a dit le duc de Nevers dans ses poésies.

Mais n'est-ce pas assez de citations pour démontrer quel dévoiement de style, quelles prétentions, quel maniérisme, quelle volonté persistante, quel honteux abus de la langue président à cette composition, où les étoffes rouges, le sang, les pierres précieuses, les piments, les alcools et les paillons jouent un si grand rôle?

Par la cuisine d'un homme, on peut connaître l'état de son corps. Ce sont les vieillards usés, les anciens viveurs, ceux qui ont abusé de la vie, qui remplissent leurs sauces de poivre, de* piments destinés à réveiller leur palais fatigué. Cette littérature de décadence ressemble à la cuisine épicée des vieillards; à qui peut-elle plaire? Où se trouve le public dont M. Barbey croit être l'expression? Heureusement il ne se trouve pas, car la France serait bien M malade.

En sortant d'un tel livre, on éprouve le besoin de se retremper dans Rabelais, Montaigne, Molière, la Fontaine, Diderot, Jean-Jacques et Voltaire, que M. d'Aurevilly définissait quelque part : « ces petits grands hommes du dix-huitième siècle. » .

— « Mais, disait un homme d'esprit, quand il s'agit des philosophes, M. Barbey aboie. »

On a le vertige; cette langue torve, ce français torse, troublent les idées. Je me rappelle un singulier livre, Madame Putiphar, que j'essayai jadis de lire avec la curiosité de la jeunesse. M. Pétrus Borel y déclarait « qu'un honnête homme doit toujours avoir un volume du marquis de Sade dans sa poche. » C'étaient ainsi que prêchaient les néo-romantiques dans des orgies à froid.

Il y a la même débauche d'idées, de langue et de mots, dans M. d'Aurevilly que dans le lycanthrope disparu du monde littéraire. Un honnête esprit ne saurait garder la raison devant des pages où il est question :

4° De a décloser des âmes. » (T. H, p. 546.) 2° D'une « âme nitide. » (T. 111, p. 5.} 5° D'une « pénombre vermillonnée par la flamme. » (T. UI, p. 40.)

4° Des « dents érubescentes » de mademoiselle de Polaslron. (T. Uï, p. 44.)

5° De a la Révolution de 4795, cette Bourrelé qui, etc. (T. III, p. 54.)

6° De « surfaces marmorines d'un corps. »

7° D' « intangibles caresses. »

8° De «c muscles lubréfiês dans la mer. >> (T. III, p. 95.)

9° De « lèvres assoiffées. »

«10° D'un « matelot à la main squammeuse. » (T. III, p. 69.) 44* Enfin du nouvel adverbe « sor oralement »

On ne trouverait ni chez les poètes italiens les plus maniérés, ni chez les Espagnols, une pareille débauche de mots. M. Barbey aurait été à l'école chez Gongora, qu'il en serait sorti plus simple. Il y apporte une certaine vanité et une certitude pleine d'aplomb.

A la page 301 du tome III, le plus mauvais du roman, celui par conséquent où les étrangetés abondent, l'auteur s'écrie après avoir enfanté une monstruosité semblable aux onze citations précédentes :

« Mot digne de faire une entrée triomphale dans la langue, si la porte n'en était si basse et si étroite. »

Pour reprendre mon sang-froid après une telle lecture, j'ai ouvert un volume d'Henri Estienne , comme j'aurais bu une carafe d'eau si j'avais avalé de la poudre.

et Mon intention n'est pas de parler de ce langage françois bigarré, et qui change tous les jours de livrée selon que la fantaisie en prend à M. le Courtisan ou à M. du palais de l'accoustrer...

» De quel françois donc enten-je parler? Du pur et simple, n'ayant rien de fard ni d'affectation, lequel M. le Courtisan n'a point encores changé à sa guise; »

dit Henri Estienne en un passage sur lequel je tombai tout à coup. Le mot est trouvé : c'est de la littérature de cour*

tisan, de dandy, d'homme blasé, ennuyé, qui se jette un jour dans les leltres pour se distraire, et qui y apporte tous les vices d'une race éteinte.

Il traite le français comme les grandes dames d'autrefois l'orthographe ; il ignore jusqu'aux lois de la ponctuation ! Les règles si précises de la ponctuation lui apprendraient à dédoubler ses incidentes déîerminatives et explicatives. Il invente à tout propos des mots plus compliqués que ceux du professeur Piorry, de Fourier, des savants et des utopistes, et il n'y a pas un de ces mots basé sur une langue connue; ils ne procèdent ni du grec ni du latin 9 ni de l'allemand, ni de l'italien, ni de l'espagnol, ni du français; ce ne sont que mots vagues, détournés de leur sens, tirés de la poétique maladive de Joseph Delorme.

, M. d'Aurevilly ne serait pas complet s'il ne mélangeait le mysticisme à cette débauche; mais son mysticisme, ses aspirations catholiques, nous ont valu un des mots les plus comiques de ce temps-ci.

Rabelais en ses grotesques inventions ne m'a jamais diverti comme le mot de criste marine, employé par l'auteur d'Une^Vieille Maîtresse. On sait que la criste marine est une plante qui pousse au bord de la mer ; elle est connue en pharmacie, certains médecins la recommandent aux poitrinaires comme chargée d'iode.

Vous-même, monsieur, je vous engage à déboutonner quelque peu votre culotte avant que je vous dise quel sens M. d'Aurevilly a donné à cette pauvre herbe , car vous en rirez trop.

Il l'appelle CHRIST-marine, sans doute pour montrer qu'à travers la peinture des passions, il n'oublie pas la religion. J'ai été désarmé par le mot.

LE RÉALISMK 317

Aussi» monsieur, tout ce qui est clair et compréhensible dans une œuvre d'imagination, M. d'Aurevilly le dédaigne et le nie comme il repousse en masse toutes les intelligences du dix-huitième siècle.

Par ses idées politiques et littéraires, M. d'Aurevilly est du grand parti des Nicolardot et des Pontmartin. Votre réputation, votre brutalité dans le langage» votre affirmation, vos dédains profonds, qui ne s'arrêtent même pas à Molière, ont tenté une race déjeunes et de vieux dandys. MM. d'Aurevilly et de Pontmartin ne s'élèveront jamais au scandale de vos pamphlets littéraires, ils aspirent à devenir des Veuillot, et ne seront tout au plus que des Veuilloculus.

Que vous les encouragiez dans cette voie, je le comprends, mais vous en riez en vous-même, sachant qu'ils ne dépasseront jamais la qualité de porte-queues. Je ne voudrais pas tomber dans le pamphlet et je désire rester dans la littérature. Ce long article serait inutile s'il était dicté par la raillerie pure. Je me demande comment un homme qui se dit catholique fervent peut publier le roman : Une Vieille Maîtresse ?

L'auteur aura-t-il l'hypocrisie de déclarer que la conclusion à en tirer est toute morale ? Rien n'indique qu'il ait eu un but en écrivant ce livre; pas une ligne, pas un mot ne le laissent supposer. Si M. d'Aurevilly me répondait qu'il a voulu dégager de son livre l'idée qu'une passion coupable, basée sur la sensualité, entraîne le châtiment physique et moral des deux êtres qui s'y sont livrés, il me serait facile de lui démontrer que la complaisance avec laquelle il s'attache à rendre des plaisirs charnels, des situations de K..ar, rendent son livre plus dangereux que celui de Mademoiselle de Maupin.

M. Théophile Gautier est un poëte païen de l'école de ce Gœthe tranquille, qui composait les Élégies romaines « en comptant les pieds de ses hexamètres sur les épaules d'une belle fille dont les formes arrondies lui révélaient toutes les perfections des marbres antiques... »

M. Gautier est calme, presque chaste, ne prêche pas le catholicisme, n'est enthousiaste ni de M. de Maistre, ni de M. de Bonald ; ne se pose pas en romancier catholique, ne s'inquiète ni de la morale, ni du bien, ni du vrai, ni de l'état social, ni de la politique, ni de la guerre, ni de la paix, ni de la misère, ni des tortures du cœur, ni des passions, il ne connaît que le Beau, et n'admet pas la souffrance, qui est la base de toutes les grandes oeuvres depuis le christianisme.

« — Un poëte, me disait-il un jour, ne doit pas geindre en public. »

C'est une singulière religion, mais elle a le mérite d'être franche. Au contraire, M. d'Aurevilly, étant sincère catholique, ment à ses croyances en publiant Une Vieille Maîtresse. Il connaît bien la morale quand il s'agit de la nier chez les autres. Voici ce qu'il dit d'un chef-d'œuvre dont le tort à ses yeux est sans doute d'avoir été écrit par un homme du dix-huitième siècle :

a Au dix-huitième siècle, le roman sans couleur, sans profondeur et sans idéal de l'abbé Prévost, dont le héros et un escroc et l'héroïne* une fille de joie, n'a-t-il pas été vanté comme un modèle littéraire par l'immoralité renaissante d'une épo<|*Ô abominablement dégradée? »

Or, je cherche dans mes souvenirs. J'ai beaucoup ta Manon Lescaut, qui est peut-être le plus beau romafi français, le plus complet, et je n'y trouve aucune peinture

sensuelle; à tout propos reparaît ce Tiberge, personnage plein de morale, qui montre aux deux amants la vraie route de la vie honnête. La peinture de ces deux jeunes gens si beaux et si jeunes, qui s'aiment, se trompent et sont châtiés par la société, suflirait à faire du livre de l'abbé Prévost un roman moral, même sans la présence du vertueux Tiberge. Voilà le livre que M. d'Aurevilly condamne, lui qui a écrit les phrases suivantes dans ce langage mystico -prétentieux dont il a le secret:

« Ce n'étaient plus les chastes poses de l'amour conjugal que Swedemborg a appelé le roi des amour3 et qu'il a symbolisé dans les cygnes, les oiseaux de paradis et les tourterelles. C'étaient des altitudes lasses, déchevelèes; des reploiements de corps alourdis. La tête brune de Ryno était placée plus bas que le sein de l'Espagnole, qui jouait d'une main avec son miroir. Etait-ce le bras de cette femme qui liait aiusi le cou de Hyno, ou, car c'était bien blanc pour son bras, sa svelte jambe souplement passée au-dessus des épaules de son ancien amant, couché vers elle ! »

Il ne suffit pas à M. Barbey d'avoir copié en prose les postures de Jules Romain, il faut préciser davantage par des points de suspension.

« Une gerbe d'étincelles rayonnait à l'extrémité de cette ligne

indistincte Mais ne portait-elle pas aux chevilles comme

aux poignets des cercles d'or, fermés de pierres précieuses? » (T. III, p. 120.)

Swedemborg ne sauve pas l'Arétin. L'abbé Prévost n'eût jamais décrit les titillations suivantes :

« Lui (Ryno), dont elle (la Vellini) formentait les blessures au cœur avec les attouchements ailés de ses mains èparses et transformant à tous les réseaux des ses veines des (lots de vivante électricité. » (T. III, p. 205.)

Je m'arrête ici, monsieur* ces citations nombreuses

montrent l'auteur tel qu'il est. Le public sera juge de ces singuliers apôtres d'un catholicisme nouveau qui se jettent imprudemment dans le roman, avec la naïveté d'hommes, qui ignorent que le roman est, de toutes les formes de la pensée, la moins hypocrite, celle où Fauteur, malgré toute sa diplomatie, ne saurait masquer son tempérament.

Quoi que fasse l'auteur, son roman est une confession.

M. d'Aurevilly n'a rien caché, il a tout dit; voilà pourquoi, malgré la difficulté qu'il- a à s'exprimer, je l'ai laissé parler le plus longtemps possible.

Novembre 1856

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Parti. — Imprimerie de X w * Y* Don .ky-Dupiê. rue Sâiol-Louis, 46, au lierai*.

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