QUELQUES NOTES
Je possède assez la connaissance des hommes pour ne pas ignorer que je ferais mieux de me taire et de laisser en blanc le présent volume.
La meilleure manière de prouver sa force se constate par des œuvres plutôt que par des discussions. Mais les œuvres ne sont pas toujours étudiées avec le soin qu'un auteur a le droit d'exiger; l'écrivain disparaît derrière son roman, il prête à mille interprétations contraires, il faudrait être de sa force pour le critiquer, il serait nécessaire d'avoir passé par ses variations, par ses doutes, par ses incertitudes, par ses travaux, par ses études, avant de le juger.
Le critique n'est pas ainsi bâti : être critique, c'est un emploi, une profession facile à apprendre, qui laisse l'esprit tranquille.
On a très-peu d'exemples d'une critique littéraire sérieuse, instructive, s'attaquant à un livre, en montrant les fautes et les qualités, expliquant les raisons du succès ou de l'insuccès.
11 y a quelques années, une femme distinguée me posa la question suivante : Chercher les causes et les moyens qui donnent les apparences de la réalité aux œuvres d'art
A cette époque, le réalisme n'avait pas encore pointé à l'horizon de la critique. Je répondis que je produisais instinctivement, et qu'il m'était impossible de résoudre la question, sinon par des œuvres.
Ce ne fut que plus tard, favorisé parle mouvement de 1848, que le réalisme vint se joindre aux nombreuses religions en isme qu'on pouvait voir apparaître tous les jours, affichées sur les murs, acclamées dans les clubs, adorées dans de petits temples et servies par quelques fidèles.
Tous ces mots à terminaison en isme, je les tiens en pitié comme des mots de transition ; ils ne me semblent pas faire partie de la langue française, leur assonance me déplaît, ils riment tous ensemble et n'en ont pas plus de raison.
On a été jusqu'à se servir du naturisme, des pédants philosophiques disent le possibilisme, les économistes emploient l'absentéisme, et il n'y a pas huit jours qu'un délicat a trouvé le mot inomsme.
En présence de cette singulière langue, je ne sais pourquoi on ne ferait pas entrer à l'Académie, comme devant travailler spécialement au dictionnaire, M. le professeur Piorry qui appelle la grossesse une hypérendométrotrophie.. Une femme n'est plus enceinte, elle est hypérendométrotrophe. ,
Ce qui fait la force du mot classique, c'est que malgré les efforts de quelques-uns *, la désignation de classicisme n'a pu être adoptée, En revanche, nous avons eu le romantisme, école passagère s'il en fut jamais *.
Aussi, je le déclare sincèrement, plus le mot réalisme gagnera en popularité, moins il aura de chance de durée. Si je l'inscris aujourd'hui en tête d'un volume, c'est qu'étant adopté par les philosophes, les critiques, les niagistrats, les
1 Stendhal «otre autres.
* <t J'appelle classique le sain, et romantique le malade, » a dit Goethe.
pré^cateurs, je m'exposerais à ue pas être compris en parlant de réalité.
« Sois plutôt à la queue du lion qu'à la tête du renard, » dit un proverbe juif.
11 me serait facile d'ergoter et d'avoir un pied dans les deux camps en criant réalisme $ «Jroite et réalité $ gauche.
Je n'aime pas les écoles, je n'aime pas les drapeaux, je a'^ime pas les systèmes, je n'aime pas les dogmes; il m'est impossible de me parquer dans la petite église du réalisme, dussé-je en être le dieu.
Je ne reconnais que la sincérité dans l'art : si mon intelligence s'agrandissant, j'aperçois dans ce qu'on appelle réalisme des dangers, des rapetissements, des exclusions nombreuses, je veux conserver toute ma liberté, et donner le premier coup ée pioche à une cabane qui ne me semblera pas devoir m'abriter.
J'ai peut-être prononcé quelquefois le mot de réalisme, et j'en ai menacé mes adversaires comme d'une machine de guerre formidable 1 , mais je l'ai fait dans un moment d'emportement, abasourdi par les cris de la critique qui s'obstinait à voir en moi un être systématique, une sorte de mathématicien calculant des effets de réalité et s'entêtant à restreindre ses facultés.
Comme s'il était possible de tromper les intelligences parisiennes, de jouer au plus fin avec elles! Le Paris littéraire
1 Voir la Lettre à M. Ampère.
est composé d'une cinquantaine de personnes qui apportent de leur province une nature d'esprit toute particulière, celle du nord et du midi, le positivisme du Lyonnais , la franchise de la Picardie, la ruse des montagnons francscomtois, l'œil attentif des gens des bords de la mer. Cherchez donc à enfoncer tous ces esprits si divers qui sans se réunir, souvent sans se connaître, rendent leurs arrêts dans les journaux et les revues.
Supposons qu'on arrive à tromper la France. Les livres ne se répandent-ils pas dans toute l'Europe? Londres, Berlin, Genève ne se laissent pas toujours convaincre par les jugements français. M. de Balzac était adoré à Saint-Pétersbourg quand on l'insultait en France.
La meilleure ruse, à Paris, est de ne pas ruser. Une force immense résulte d'une sincérité immense qui étonne et confond les petits esprits, dont l'éducation s'est passée à enchaîner de petites machinations.
Mais du moment où il y a danger à être accusé de réalisme, j'accepte le danger. Je ne suis pas de ceux qui louvoient et voudraient accepter les honneurs quand la bataille sera gagnée.
On a dit que le réalisme était une insurrection; j'ai toujours eu une grande sympathie pour les minorités, et je ne crains pas de faire partie momentanément de cette insurrection.
Quand l'idée aura triomphé, on verra des groupes de courtisans et de flatteurs, qui ne manquent jamais en pareille occasion d'acclamer : «t Moi aussi je combattais pour le réalisme. » C'est alors que, toute calomnie cessant, il sera honorable de quitter la lutte. Aujourd'hui, il faut ne pas s'inquiéter de légères blessures et ne pas craindre de pousser la tendance à l'extrême.
 l'heure qu'il est, le mot réalisme a fait son trou dans le dictionnaire, sans qu'aucune force puisse l'en faire sortir. Inventé par les critiques comme une machine de guerre pour exciter à la haine contre une génération nouvelle, l'arme est de celles qui blessent ceux qui l'emploient. Le mot réalisme, un mot de- transition qui ne durera guère plus de trente ans, est un de ces termes équivoques qui se prêtent à toutes sortes d'emplois et peuvent servir à la fois de couronne de laurier ou de couronne de choux. Nul doute qu'à un moment donné, les critiques, pris dans leurs propres pièges, ne cherchent à diviser les écrivains en bons réalistes et en mauvais réalistes.
J'ai toujours protesté contre ce mot , à cause de mon peu de goût pour les classifications. La meilleure enseigne d'un écrivain n'est -elle pas son œuvre? Tout homme qui se dit réaliste me paraît aussi fat que celui qui ferait graver sur ses cartes de visite, à la suite de son nom :