‹ Le réalismeChapitre 3 sur 20 · HOMME D ESPRIT · texte numérisé non relu

HOMME D ESPRIT

Que veut la génération actuelle? le sait-elle? Peut-eUe le savoir au milieu des tourmentes sociales à travers desquelles elle a fait une rude éducation?

Qu'il naisse tout à coup quelques esprits qui, fatigués des mensonges versifiés, des entêtements de la queue romantique, se retranchent dans l'étude de la nature, descendent jusqu'aux classes les plus basses, s'affranchissent du beau lan-

gage qui ne saurait être en harmonie avec les 3ujets qu'ils traitent, y a-t-il là dedans les bases d'une école? Je ne l'ai jamais cru.

Parlout à l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Hollande, en Belgique, en Amérique, en Russie, en Suisse, je vois des conteurs qui subissent la loi universelle et sont influencés par des courants mystérieux chargés deréalités.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de citer Dickens, Tackeray, Currer Bell, Gogol, Tourghenieff,Hildébrand, Conscience, Aûerbach, Gotthellî, mademoiselle Bremer, et cinquante romanciers qui, s'ils pouvaient se réunir en un congrès littéraire, n'hésiteraient pas à déclarer que leur pensée et leur plume sont dirigées vers l 'observation par une sorte de fatalité à laquelle les écrivains pas plus que les hommes n'échappent ici-bas.

L'époque le veut ainsi.

Cependant, je peux donner un excellent conseil aux jeunes gens séduits et attirés par l'apparence d'une doctrine...

C'est de ne pas dogmatiser et de se laisser entraîner à produire sans cesse et toujours, à créer (quoique le mot soit ambitieux), sans s'inquiéter si ce qui coule de leur plume appartient à telle ou telle classification.

J'ai beaucoup écrit de contés, de nouvelles, sans savoir ce que je faisais : il a fallu nombre de cris répétés mille et mille fois pour m'apprendre que j'étais classé.

La plupart des critiques sont des catalogueurs, des embaumeurs, des empailleurs, rien de plus.

11 est possible qu'ils me transportent demain dans les rangs des idéalistes, je les laisserai faire tranquillement.

Cependant j'avoue que le parfait ensemble de ces classifieateurs m'ayant ému, je me suis cru réaliste puisque tous le disaient unanimement, et j'ai voulu savoir si, indépendamment de mon tempérament particulier qui me poussait ici et non là, j'avais raison.

Alors seulement j'ai cherché des preuves.

Les grands esprits sont toujours de bonne foi : ils pressentent la marche des choses pour avoir beaucoup réfléchi ; ils connaissent le chemin qu'ils ont tracé à leurs successeurs, et ne craignent pas d'avouer qu'ils ont donné tout ce qu'il leur était possible de donner.

Madame Sand écrivait, il y a sept ans déjà, en tête de son drame du Champy :

« 11 y aura une école nouvelle qui ne sera ni classique ni roman' tique, et que nous ne verrons peut-être pas, car il faut le temps à tout; mais sans aucun doute, cette école nouvelle sortira du romantisme, comme la vérité sort plus immédiatement de l'agitation des vivants que du sommeil des morts. »

Mais ces sortes d'héritages ne sont pas recueillis sans procès, sans discussions, sans tiraillements.

Une nouvelle génération ne succède pas à l'ancienne sans secousses : les temps semblent passés où le roi venant à mourir, la population tout entière criait : Vive le roi l

Cependant il faut essayer de donner une idée de ce que j'entends par Art.

L'art n'est -il pas la communication à la foule de mes sensations personnelles?

Je dois remuer, échauffer des cœurs, faire sourire ou pleurer des individus que je ne connais pas.

L'art sert de trait d'union entre eux et moi.

Longtemps j'ai étudié les aspirations, les désirs, les joies, les chagrins de classes qui me sont sympathiques, et je m'applique à rendre ces sentiments dans toute leur sincérité.

J'écris ce qu'ils ne sauraient écrire : je ne suis que leur interprète.

« Les meilleurs livres, dit Pascal, sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire. »

Je prendrai un exemple dans la musique.

Pourquoi WeW est-il compris de tout le monde ? Pourquoi le peuple du boulevard comprend -il Robin des Bois?

Parce que, indépendamment du charme puissant de certaines mélodies, l'harmonie est si naturelle, qu'il semble qu'elle ne peut être autre, et que chacun s'imagine l'avoir trouvée.

Exemple : l'harmonie du chœur des chasseurs.

Le peintre Constable, qui est le père pour ainsi dire de l'école de peinture en France depuis 1830 (car on ne sait pas l'énorme influence qu'il exerça sur Delacroix), a laissé un volume de lettres dans lesquelles il montre la difficulté qui attend les amis de la vérité à pénétrer dans le public. Quoique relatives à la peinture, ces idées n'en sont pas moins applicables à la littérature :

« Deux routes peuvent conduire à la renommée ; la première est

l'art d'imitation, la seconde est l'art qui ne relève que de lui-même, l'art original. Les avantages de l'art d'imitation sont que, comme il répète les œuvres des maîtres que l'œil est depuis longtemps accoutumé à admirer, il est rapidement remarqué et estimé; tandis que l'art qui veut n'être le copiste de personne, qui a l'ambition de ne faire * que ce qu'il voit et ce qu'il sent dans la nature, ne parvient que lentement à l'estime, la plupart de ceux qui regardent les œuvres d'art n'étant point capables d'apprécier ce qui sort de la routine et atteste des études originales. »

Et ailleurs :

« C'est ainsi que l'ignorance publique favorise la yamse des artistes et les pousse à l'imitation. Elle loue volontiers des pastiches faits d'après les grands maîtres, parce qu'elle y trouve l'apparence de mérites qu'on l'a habituée à reconnaître : au contraire, elle s'éloigne de tout ce qui est une interprétation nouvelle et hardie de la nature; c'est lettre close pour elle; il faudrait qu'elle fit un effort dont elle est incapable pour sortir de la routine. »

Tous chantent la nature, savants, orateurs, philosophes, hommes du monde, même les esprits fatigués des arts plastiques, qui laissent échapper à un moment un cri sincère.

M. Théophile Gautier dit admirablement d'un de ses personnages :

« A force de vivre dans les livres et les peintures, il en était arrivé à ne plus trouver la nature vraie ; la réalité lui répugnait, »

Un poëte galant s'est écrié un jour, en parlant des tendances modernes :

Fous voulez donc supprimer les roses ? On aurait pu lui répondre avec raison : — Nous ne voulons supprimer que les parfumeurs; mais ce n'eût été qu'un sarcasme adhominem.

40 préfacé:

La vérité est que Quelques-uns de ceux qui onl inarcjué dans ces derniers temps, ont représenté des bourgeois et des paysans par la raison qu'ils avaient étudié plus spécialement ces deux classes; mais les hautes classes, l'élégance, les charmes subtils de la civilisation ne sont pas repoussés.

Logiquement (le hasard est souvent logique) , il valait mieux peindre d'abord les basses classes, où la sincérité des sentiments, des actions et des paroles est plus en évidence que dans la haute société. Aussi , pour avoir représenté des gens de petite condition, les nouveaux venus ont-ils reçu force injures.

Toutes ces qualifications de trivial, de bas, de commun, ont été prodiguées de tout temps aux plus grands génies.

Il n'y a pas longtemps encore qu'un étranger, auteur d'une histoire de la littérature dramatique en Espagne, rabaissant Molière au profit de Lope de Véga, osait imprimer ceci :

« Celui qui cherche dans les comédies des tableaux de conversation prosaïquement empruntés à la nature, des imitations ponctuelles d'une réalité connue, celui-là fera bien de se dédommager avec Molière. »

« Mieux vaut une poignée de naturel que deux mains pleines de science, » dit un proverbe espagnol ; mais la sciënte se prouve, étonne le public, et le naturel, timide et discret, ne s'affirme pas et peut toujours être nié.

Mes études, depuis que j'ai su lire Molière, me conduisaient à voir dans l'art le triomphe de la réalité; mais j'ai voulîi trouver 4es fconfirmatjons dans les écrivains que j'aimais.

Diderot, tout d'abord, m'a donné en quelques lignes Une théorie dé style si claire* si neuve et si saisissante, qu'on ne saurait trop la réimprimer.

« D'où il s'ensuit qu'un écrivain qui veut assurer à ses ouvrages un charme éternel, ne pourra emprunter avec trop de réserve sa manière de dire, des idées du jour, des opinions courantes, des systèmes régnants, des artâert vogue: tous ces modètes sont en vicissitudes; il s'attachera de préférence atix êtres permanents, Aux phénomènes dei eaux, de là terre et de l'air, au spectacle dfe l'univers et iûi passions de Phôhimé, ijui Sont tttujoUrs les mêmes; et telle sera la vérité, là force et l'immutabilité de son coloris, que ses ouvrages ferorit rétonnement des siècles, malgré le désordre des matières, l'absurdité des notions, et tous les défauts qu'on pourrait leur reprocher. Ses idées particulières, ses comparaisons, ses métaphores, ses expressions, ses images, ramenant sans cesse à la nature qu'on ne cesse point d'admirer, seront autant de vérités partielles par lesquelles il se soutiendra 1 . »

Ainsi se trouve renversé une partie dii style à la mode qui s'appuie sur des comparaisons empruntées à la peinture, aux arts et métiers, etc., tous termes qui n'ont pas de durée.

« La nature! étudiez la nature! » crie Diderot, comme Shakspeare s'est écrié : Thou, nature, art my goddess ! (Nature, tu es ma divinité!)

ft J'àî jprls souvent fcîaisir, disait un orateur dii dix-septième Siècle, à entendre des paysans s'entretenir avec des figures de discoure si variées, si vives, si éloignées du vulgaire, que j'avais n'ôhte d'avoir si longtemps étudié l'éloquence, voyant eii eiix ùriè cerlairiô rWéïorlijiië dfe nature beaucoup plus persuasive èijilus étoquenteque toutes nos rhétoriques artificielles. » ( Préface des Troues de Dumarsais.)

1 Fragment tiré de l'article Encyclopédie.

« Jamais peut-être à aucun temps, la phrase et la couleur, le mensonge de la parole littéraire n'ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai que dans ces dernières années. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, !!• vol., 1842.)

« L'enflure des idées et des sentiments passait dans les expressions, soutenue et fortifiée par l'ignorance des écrivains; car l'ignorance a le privilège de se créer un langage inouï dont elle ne saurait soupçonner l'horreur, et qu'elle débite avec une audace qui vous confond. » (Gozzi, à propos de l'abbé Chiari.)

« Je ne puis lire que les faits écrits par ceux à qui ils sont arrivés ou qui en ont été témoins; je veux encore qu'ils soient racontés sans phrases, sans recherches, sans réflexions; que l'auteur ne soit point occupé de bien dire; enfin je veux le ton de la conversation, de la vivacité, de la chaleur, et par-dessus tout, de la facilité, de la simplicité. Où cela se trouve-t-il? Dans quelques livres qu'on sait par coeur, et qu'on n'imite pas assurément dans le temps présent. » (Lettres de madame du Deffant à Horace Walpole, 1774.)

« Des phrases ronflantes et des oppositions de mots peuvent remplir la cavité ordinaire de, la mémoire de sentiments vifs capables d'aider un individu à briller dans ses écrits ou la conversation. Mais tout cela manque de la vraie splendeur du savoir, du temperato vsu, tandis que le bon sens et la raison exprimés plus simplement agissent sur nous comme un attirant, lentement mais sûrement.» (Sterne, Koran.)

« Tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd'hui à la

réputation d'une plume délicate, affecte cette singularité de style, ces expressions qui te choquent. » (Fabrice à Gil Blas.)

Ne dirait-on pas cette phrase écrite d'hier?

« Je n'ai point de style, mais je pense tout ce que j'écris. » ( Stendhal, lettre de 1825.)

« Tel style n'est préférable à tel autre qu'en tant qu'il se prête davantage à l'expression des sentiments de l'écrivain qui l'emploie : d'où il suit que le style par excellence n'existe pas. Il s'agit, avant tout, d'être vrai, d'être soi, et dans l'ordre intellectuel comme dans la nature physique , les rayonnements du beau ne se peuvent calculer.» (Henri Blaze.)

Je regrette de n'avoir pas noté sur l'heure une conversation tenue sur le pont des Arts, en plein midi, avec un savant de l'Institut, M. B.....t. Nous avons dit des choses excessivement justes.

Le savant se plaignait d'avoir été maltraité par un critique qui lui reprochait son peu de style.

-— Je n'écris pas pour les gens de lettres, disait M. B t,

j'écris pour me faire comprendre.

Moi. — Et vous vous faites très-bien comprendre, puisque vous mettez à la portée du public, des gens du monde, des phénomènes de la nature trop souvent rendus inintelligibles par la plume des savants. Vous êtes clair, que peut-on demander de plus ?

Le Savant. — Si je voulais leur lâcher des formules scientifiques, ils prétendraient peut-être me comprendre... Je ne

sais rieh de plus difficile que la clarté... 11 y a même de cer-? tains jouis où l'homme ne peut arriver à là clarté, malgré de vifs efforts. Aussi un véritable écrivain, pour moi, est-il celui qui a quelquefois des embarras de style, du trouble dans les idées, et qui se relève à quelques pages plus loin et se montre dans tout son éclat.

Moi. — Bravo, monsieur B t.

Le Savant. — Aimez- vous M ? (11 nommait un critique

qui depuis trente ans accomplit régulièrement le métier des Danaïdes en remplissant son feuilleton de phrases vides.)

Moi. — Pas du tout. Voilà justement ce que j'appelle le contraire d'un écrivain. Ah 1 celui-là écrira toujours avec une élégance superficielle qui peut passer aux yeux de quelquesuns pour du style ; mais c'est un procédé, un rouet qui ne s'arrête jamais, une manivelle... Sa phrase ronfle et ronflera toujours comme une toupie d'Allemagne. Elle m'étonne comme un chat qui resterait toute la journée à faire le gros dos.

Le Savant. — Je sais une bonne anecdote sur lui ; peutêtre la connaissez-vous ?

Moi. — Dites toujours. .

Le Savant. — J'étais à déjeuner avec ce critique ; je ne mangeais pas si vite que lui, et comme le cuisinier se faisait attendre, mon homme demande une plume et de l'encre. 11 se met à écrire : « Ah ! la belle phrase ! » s'écrie-t-il . Puis il la roule dans ses doigts, la jette par la fenêtre, se remet à écrire : a Encore une belle phrase, plus belle que la première. » 11 la jette encore par la fenêtre, et recommence ainsi son manège sept ou huit fois.

Moi. — Mais c'est comme un maître d'écriture qui s'applaudit d'un beau paraphe.

Le Savant. — La même chose:

Moi. — Voilà cotnraent, à force de s'enthousiasmer sur

de belles phrases, on finit par ne plus s'inquiéter du noyau qui est l'idée. Tout est sacrifié à l'apparence.

Le Savant. — 11 en est ainsi de nos commerçants qui fabriquent l'article de Paris. Leurs produits sont élégtfnts, coquets, charmants; mais si on veut des draps solides, il faut s'adresser à l'étranger.

Moi. — Grâce à son procédé , cei homme écrira toujours avec une sorte d'apparence élégante, sur n'importe quel sujet, demain, aujourd'hui et après-demain ; qu'il ait la tête ereuse, peu lui importe ! 11 est vrai que ee terrible métier de feuilletoniste doit amener forcément de pareilles maladies d'esprit.

Le Savant. — À quoi bon se faire feuilletoniste!

Dans l'Aventurier Châties, on trouvera cette question du style traitée avec plus de développement, mon intention étant de combattre tant que je le pourrai pour défendre ce que Rivarol appelait si justement la probité de la langue française.

Les Français sont assez ignorants des langues de leurs voisins: il n'y a pas dix hommes intelligents qui puissent se vanter de lire Don Quichotte en espagnol, le théâtre Ile Shakspeare bh anglais, la Divine Comédie eri italien, le Faust en allemand; tous, nous avons été nourris des poètes et des romanciers étrangers dans des traductions qui, sauf quelques exceptions, sont commandées à des écrivains peu intelligents, respectant rarement le maître, et reproduisant dans un piteux français de grandes pensées qui, loin de leur prêter de la force, les éblouissent.

Comment se fait-il qu'Aristophane, Cervantes, Shaks- # peare, l'Arioste, Goethe, Byron aient pu ôtre admirés en France, et nous aient paru de grands génies, forts et vivaces, quoique garrottés par les traducteurs et dépouillés de leurs riches vêtements nationaux?

Un tel exemple ne prouve-t-il pas l'infériorité de la forme et la puissance de l'idée?

De l'idée il en restera toujours quelque chose.

La forme, c'est l'habillement pompeux de Charlemagne, que le temps a détruit; mais la figure de l'homme reste et a traversé les siècles.

Donc, infériorité de là forme tant vantée par les esprits médiocres.

On a reproché au réalisme une haine vigoureuse pour la poésie; c'est là que la forme joue Tunique rôle.

Que doit-il rester des Méditations traduites et des Orientales? ce qu'il reste de Pétrarque, des lakistes anglais, des atomes délicats dans un rayon de soleil vague et mourant.

Les poëtes le savent bien, mais ils ne veulent pas l'avouer.

« Qui n'aurait pitié, s'écrie Mercier, de tous ces jeunes gens perdus, abîmés dans la versification française, et qui s'éloignent d'autant plus de la poésie? Je suis venu pour les guérir, pour dessiller leurs yeux, pour leur donner peut-être une langue poétique; elle tiendra au développement de la nôtre, d'après son mécanisme et ses anomalies. Médecin curateur, je veux les préserver de la rimaille française, véritable habitude émanée d'un siècle sourd et barbare; monotonie insoutenable, enfantillage honteux, qui, pour avoir été caressé par plusieurs écrivains, n'en est pas moins ridicule. La prose est à nous, sa marche est libre; il n'appartient qu'à nous de lui imprimer un

^caractère plus vivant. Les prosateurs sont nos vrais poète»; qu'ils osen^ et la langue prendra des accents tout nouveaux .. »

J'aimé la poésie, mais je ne la comprends que l'esclave de la musique.

Alors elle disparaît presque complètement, et il m'importe peu que le poëte associé au musicien soit un grand poëte. Si le musicien est un homme de génie, il couvrira le vers le plus plat d'une harmonie si riche, qu'il me paraîtra supérieur aux certains vers de Corneille et de Racine, que les vieux amateurs de l'orchestre des Français attendent avec enthousiasme.

Quinaut, à l'aide de Lulli, est un poète de génie, et aussi M. Scribe protégé par Meyerbeer.

J'aime la poésie patriotique, quand, dans les mouvements de secousse sociale, le peuple, de ses mille voix, entonne la Marseillaise.

Sous la révolution de 1848, j'ai toujours été impressionné vivement par ce premier vers d'un chœur que chantaient les ouvriers :

Sonnez, trompettes immortelles !

Voilà ce que j'appelle un beau vers, sonore, éclatant. Mais je ne saurais comprendre celui-ci :

La fille de Minos et de Pasiphaé,

un vers de Racine qu'un poëte romantique me cite comme l'expression la plus élevée de la poésie. Il le déclame avec

18 PKÉFACE

emphase, il semble s'en griser : je l'écoute avec stupéfaction, je ne sais quelle singulière musique il voit dans cette

Fille de Minos et de Vasipkaé,

et, pour tout dire^ je crois qu'il se moque de moi.

L'hymne à l'Être suprême, qui se chantait à la fête de la Raison, me transporte malgré l'enflure des sentiments, quand j'entends de belles voix d'hommes et de femmes dire en chœur :

Père de l'univers, suprême intelligence,

Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels,

Tu révélas ton être à la reconnaissance

Qui seule éleva tes autels.

Mais Gossec a été inspiré par de beaux accords, et je ne m'inquiète plus du poète.

J'aime la poésie populaire avec ses rimes en gros sabots et ses sentiments naturels.

J'aime encore la poésie domestique, la chanson d'après dîner, les malices grivoises ou sentimentales de Béranger, Désaugiers ej Bérat, parce que cette poésie représente par excellence le sentiment français.

Ils sont deux ou trois cents qui tous les ans poussent régiH lièrement le même cri : La poésie ut morte t * Allons, tant

mieux, » se ÛH l'honnête homme; mais ce n'est qu'une feinte : à la suite de ce cri tombe dans votre cabinet un volume gris, bleu-ciel, ou lilas, qui prouve que la poésie vit encore, qu'il y a encore des poëtes et qu'il y en aura toujours. Non-seulement les poëtes ne diminuent pas, mais ils augmentant dans une progression effrayante ; un statisticien avait calculé, d'après les tables mortuaires du Journal de la librairie, qu'en alignant les uns à côté des autres les feuillets des volumes de vers publiés depuis un demi-siècle, on obtiendrait une bande qui tiendrait l'Europe dans toute sa longueur*

La poésie ne peut mourir, trop de gens ont intérêt à là ëonserver. Qui chahleràit l'avènement des rois, si le vers disparaissait? les prosateurs ne sont pas assez courtisans pouf remplir ce métier. Qui ferait des cantates, aujourd'hui en faveur de la paix, demain en faveur de la guerre? qui acclamerait le roi, puis la république, puis l'empire? qui flatterait le peuple pour l'appeler roi? et qui le dirait esclave le jour suivant? personne, sinon les pnëtes* 11 y aura toujours des X pour mettre en gage des tabatières princières.

La tabatière, ttieuble prosaïque, mot à faire frémir les poètes, voilà ce qui les tente. Ils courent, un jour de réjouissances publiques, après là tabatière, comme ces malheureux qui montent au mât de cocagne pour attraper une timbale d'argent ou une guirlande de cervelas.

Assez sur les poêles. En deux lignes, le Sage a dit malicieusement tout ce qu'il y avait à en dire :

« Si ce sonnet n'est guère intelligible, tatlt mieux. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime, ne s'aecomniodent pas du simple et du naturel; c'est l'obscurité qui en fait tout le mérite. Il suffit que le poète croie s'entendre, ri (Fabrice à Gil Blas.)

On dira que les prosateurs sont jaloux des poètes, mais aucun prosateur n'a imprimé de si audacieuses négations contre les vers que celles de M. de Lamartine qui, à l'âge où l'homme revient de ses illusions et dit la vérité, s'est exprimé sincèrement :

« Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on appelle le vers, nous répondrons franchement que cette forme de vers, du rhythme, de In mesure, de la cadence, de la rime ou de la consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et véritablement intellectuelle des peuples modernes.

» Nous dirons plus : bien que nous ayons écrit nous-même une partie de notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par babitude, nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, nous ont paru une •puérilité et presque une dérogation à la dignité de la vraie poésie. » (Cours familier de littérature, quatrième entretien.)

M. Max Buchon a publié récemment un curieux article sur Henri Heine, à propos d'une visite qu'il rendit au poète allemand il y a sept ans. La discussion s'engagea sur la poésie ; M. Buchon, encore jeune, soutenait la cause des vers :

« Ce qui amena M. Heine à nous déclarer qu'il regardait la langue française comme une langue de prose et non de versification, que Bé ranger et Alfred de Musset étaient, à son avis, nos seuls vrais versificateurs, que toutes les réflexions solitaires qu'il faisait depuis sept ans dans son lit de douleurs sur cette question de marqueterie syllabaire, l'avaient amené à découvrir que la versification était un pur enfantillage, et que s'il s'amusait encore néanmoins à enfiler des syllabes, comme les enfants enfilent en automne des baies d'églantiers pour s'en faire des colliers rouges, c'était à titre de simple passetemps, ne pouvant faire autre chose. »

PKÉFACE *2i

Ceux qui croiraient trouver dans 'le présent volume une bible , une charte , un codex pour se livrer à la composition d'oeuvres réalistes se tromperaient. Les différents morceaux critiques sont purement personnels : en littérature, en musique, en art dramatique, en poésie, j'ai imprimé ce que j'ai pensé à diverses époques. II serait peut-être dangereux de se nourrir trop exclusivement de ces idées.

Dans ces derniers temps, il m'a semblé que j'étais passé dans l'écorce d'un pommier. Des nuées de polissons, revenant de l'école, frappaient le tronc à coups redoublés pour faire tomber de l'arbre quelques fruits. « J'avais besoin d'être secoué,» ai-je pensé, et je me suis remis courageusement à l'œuvre.

A l'heure qu'il est, je ne m'inquiète plus des discours qu'on tiendra sur mes fruits et sur la récolte future. Tout romancier devrait être aussi innocent que le pommier : produire toujours, sans souci des lois de la nature qui veulent que l'arbre donne certaines années de brillantes récoltes et rien l'an suivant, qui font que certains fruits sont mangés aux vers, d'autres non arrivés à la maturité, quelques-uns volés par les maraudeurs, d'autres écrasés par les roues des charrettes ; mais jusqu'à ce que l'arbre meure et disparaisse , il n'en a pas moins donné une somme de récoltes qui font qu'on oublie et les années manquées, et les fruits verts, et ceux grignotés par les oiseaux.

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