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Le réalisme chrétien et l'idealisme grec

On peut dire qu'il y a eu rencontre du christianisme et de la philosophie grecque dès l'origine, dès que les apôtres eurent quitté Jérusalem pour annoncer « la bonne nouvelle » . Et dès l'origine aussi cette rencontre a donné lieu à ce qu'on a appelé depuis le conflit de la raison et de la foi, de la science et de la religion. C'est ce que saint Paul exprime déjà quand il dit que la prédication du Christ crucifié est folie pour les gentils. Ce conflit s'est renouvelé à travers les âges, s'est perpétué jusqu'à nous; il continue de sévir avec plus d'acuité que jamais. Mais pour le fond il n'a sans doute pas changé de nature. Du reste nous constatons

b REALISME CHRETIEN ET IDEALISME GREC

qu'autour de nous ceux qui se dressent contre la religion au nom de la raison se réclament volontiers de l'esprit grec.

Néanmoins, quel que soit le conflit auquel a donné lieu la rencontre, on ne saurait méconnaître que la philosophie grecque ajouéunrôle considérable dans la systématisation doctrinale du christianisme. Il est assez facile d'abord de découvrir en elle, à l'état plus ou moins diffus, comme déjà des aspirations qui avec le christianisme devaient prendre corps. Et d'autre part le christianisme en s'élaborant a si largement utilisé et sa terminologie et ses concepts qu'elle semble se prolonger en lui.

Aussi un certain nombre de critiques qui s'en aperçurent au dernier siècle — la découverte n'était peut-être pas très nouvelle — se sontils avisés d'en profiter pour soutenir cette thèse que le christianisme, considéré comme doctrine, n'a été que le résultat d'une application des conceptions grecques à des légendes orientales. Ils ont cru qu'il suffîsait de le rattacher ainsi à quelque chose d'antérieur et de reconnaître en lui comme des courants venant de loin et de côtés divers pour le naturaliser et,

en le naturalisant, lui enlever toute valeur et tout crédit. Mais ils ont d'abord montré qu'ils se faisaient du caractère surnaturel, que le christianisme s'attribue, une idée fausse et simplement grossière. Ils sont partis de cette hypothèse que le christianisme, s'il était surnaturel, devrait apparaître comme quelque chose d'absolument inattendu qui serait survenu accidentellement dans l'humanité par le décret arbitraire d'une volonté dominatrice. Et ils ont triomphé contre lui parce que leur enquête leur a fait voir qu'il n'est rien de semblable et qu'ils ont constaté au contraire que l'activité humaine y a travaillé selon ses propres lois. Ils auraient dû se demander plutôt si ce n'est pas d'une tout autre façon qu'ils ne l'ont conçu, que le christianisme est surnaturel.

Pour les Juifs il fut l'accomplissement des prophéties, la réalisation de la promesse. Pour les Grecs il fut la révélation de la vérité pressentie et désirée, la participation au divin auquel ils aspiraient par la philosophie même sans pouvoir se satisfaire.

Mais d'où venait cette promesse et d'où venait cette aspiration qui travaillaient leurs âmes et qui les soulevaient de terre les uns et les autres ? Il faudrait nous l'expliquer. Parce que le christianisme y répondait et fut accueilli comme tel, on en conclut qu'il avait ses racines dans l'humanité et qu'en conséquence il est humain. Eh ! oui, il avait ses racines dans l'humanité. Mais l'humanité où a-t-elle donc ses racines ? Il est humain, profondément humain, plus qu'on ne pourra jamais dire. Mais n'est-ce pas justement parce que dans l'humanité il y a du divin? Et s'il y a du divin dans l'humanité, à quelles conditions et comment s'y trouve-t-il ? Voilà pourtant la question qu'il serait nécessaire de ne pas perdre de vue.

La critique n'atteint toujours que les idoles qui se sont introduites à la place du vrai Dieu ou qu'elle y met elle-même pour se donner une besogne. En imaginant un surnaturel purement extérieur, un surnaturel de pacotille, on n'a pas de peine à le faire s'évanouir comme de la fumée en soufflant dessus. Néanmoins si le surnaturel est dans la vie, bon gré

mal gré on le retrouve et en le niant on ne fait que s'y heurter.

Mais, — et c'est là que nous en voulons venir, — quelles que soient les aspirations qui animaient la philosophie grecque plus ou moins à son insu, quel que soit le sens qu'on a pu après coup donner à ses formules, malgré les emprunts que les docteurs chrétiens ont faits à sa terminologie et à ses concepts, nous avons hâte d'ajouter qu'elle n'en est pas moins, en tant que doctrine exprimée et replacée dans son milieu, en opposition radicale avec le christianisme.

Et du reste ceux qui au début sont passés de l'une à l'autre, comme les Justin, les Clément d'Alexandrie, bien qu'ils prétendissent rester et qu'en efTet ils restassent philosophes, ceux-là se rendaient bien compte de cette opposition. Ils avaient conscience qu'il se convertissaient, que c'était un changement d'orientation, un renouvellement qui s'accomplissait en eux. Il est vrai que tout en se renouvelant ils ne

pouvaient pas faire que ce qui était en eux n'y fût pas, ni substituer magiquement une humanité d'emprunt à leur humanité réelle d'origine et d'habitude. Et si pour s'adapter au christianisme ils Tadaptèrent à eux en le revêtant en quelque sorte de leur hellénisme, c'était inévitable et c'était bon qu'il en fut ainsi : car l'absolu du divin ne se communique toujours à nous qu'en s'humanisant et qu'en entrant dans nos relativités mêmes pour travailler avec nous à nous en dépouiller.

Mais ils ont beau garder de la philosophie grecque et son langage et ses procédés dialectiques et même ses théories, ils y introduisent autre chose. C'est un autre esprit qui circule dans leurs spéculations. Sous leur plume les mots changent de sens et les concepts prennent un autre contenu. Bien loin d'être palliée, je dirais plutôt que chez eux l'opposition éclate : car en définitive ce n'est pas une conciliation qu'ils opèrent, c'est une substitution ; ils substituent une doctrine à une autre doctrine et une attitude à une autre attitude. Et cela reste

vrai de tous les grands docteurs de l'Église grecque et de l'Église latine.

Où l'opposition a vraiment essayé de se pallier, c'est dans le mouvement d'idées qui se fit jour peu à peu dès le moyen âge et qui devint la Renaissance. Il en est sans doute, et beaucoup peut-être, pour qui la Renaissance fut une sorte de retour plus ou moins nettement consenti au paganisme. Mais dans Tensemble, à la prendre telle qu'elle se présente pour être, ce n'est point ce qui la caractérise. On a voulu par elle, non pas remplacer le christianisme, mais y ajouter une philosophie, une littérature, un art que l'on considérait comme formant un ordre de vie naturel, également vrai et également bon, auquel le christianisme avec sa vérité d'un autre ordre n'avait qu'à se superposer. On se reconnaissait ainsi le droit d'helléniser tout à son aise en continuant d'autre part d'être chrétien. C'était comme une vie en partie double. Mais cette conciliation était toute factice. En réalité l'hellénisme réclamait tout l'homme; et c'était tout l'homme aussi que réclamait le christianisme. Cette combinaison, au lieu de produire l'équilibre stable oii l'on avait espéré

se fixer, ne devait finalement aboutir qu'à manifester plus complètement encore l'opposition que nous signalons. Et c'est ce qui est arrivé, comme en témoigne ce qui s'est passé depuis trois siècles.

C'est cette opposition que nous voudrions essayer de mettre en pleine lumière. Et ceci ne nous permettra pas seulement de démasquer la double méprise et de ceux qui ont voulu ou qui veulent ramener le christianisme à la philosophie grecque pour le déprécier, et de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, seraient tentés de le concilier avec elle, comme avec une sagesse humaine parfaite en son ordre et pouvant lui servir de base naturelle ; ce sera encore un moyen d'en sonder la riche profondeur et, par une synthèse en raccourci, d'en marquer plus fortement la suprême originalité. De ce point de vue nous apporterons peutêtre — c'est au moins ce que nous espérons — un peu de lumière sereine dans les discussions confuses et douloureuses de l'heure présente.

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